ETUDES — INTERIEUR DE LA FAMILLE
J'avais repris mes études latjnes, les seules qui fussent alors nécessaires pour devenir prêtre; mais ces études mêmes étaient peu propres à faire naître chez moi une vocation ecclésiastique.
Ovide, Horace, Virgile, ne m'entretenaient que des splendeurs du monde visible et des choses du présent; leur poésie n'était qu'un hymne perpétuel à la gloire de la vie, une déification des instincts terrestres, aussi caressaient-ils tous mes penchants.
La première jeunesse des hommes est païenne, comme la première jeunesse des nations : l'adoration se tourne vers ce qui est visible et saisissable, avant de monter plus haut ; tant que la réalité garde des mystères, c'est à ces mystères que l'on aspire, et il faut avoir reconnu la vanité de la vie apparente pour en admettre une autre ou pour l'inventer.
Mais moi qui connaissais à peir.e de nain les plaisirs de cette vie, moi, si neuf à toute j ;, qu'une
bouffée de parfum m'enivrait, qu'une voix de femme me faisait rougir, qu'un sourire me donnait des ailes ; moi, orgue vivant qui résonnait au moindre souffle et au moindre toucher, que m'importait ce qu'on pouvait trouver derrière le monde où je vivais? ce monde était si grand et si beau!... grand et beau comme tout ce qu'on ne connaît point! J'enfermais dans son horizon plus de délices que je n'en pouvais compter. J'avais là pour mille ans d'espérance à voir éclore ; mes bras n'étaient point assez longs pour embrasser toutes ses joies, comment en aurais-je désiré d'autres?
Or, la foi n'est que le désir. N'aspirant point au ciel, je n'y croyais pas.
Cependant mon incrédulité était naïve et sans faste. Les arides semences de religion, jetées en moi par l'habitude, n'avaient jamais poussé que de pauvres rejetons, qui s'étaient bientôt flétris d'eux-mêmes, mais aucun germe funeste n'en avait pris la place. Mon cœur était stérile par hasard, non par impuissance ; il n'avait point choisi l'athéisme, il attendait Dieu !
Rien dans ma vie, du reste, n'était propre à ouvrir la source vive de la foi, tout y avait une monotonie torpéfiante. Les jours tombaient sur les jours, comme dans la clepsydre le sable tombe sur le sable. Le milieu qui m'entourait était pareil à ces eaux dangereuses qui pétrifient tout ce qu'elles touchent.
J'ai déjà parlé du caractère de mon père et de Lau-
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rent ; quant à ma mère, elle n'avait jamais compté pour beaucoup dans la famille. Pauvre femme que l'autorité maritale avait brisée, elle vivait sans bruit, tricotant des bas dans la cuisine, près d'un rayon de soleil.
Je l'aimais d'une affection tristement tendre; mais elle répondait à cet amour comme à tout le reste, avec discrétion. Je me demande encore maintenant si ce cœur soumis souffrait dans l'ombre où s'il s'était rapetissé sans trop de peine à son étroit bonheur.
Du reste, ma mère prenait en apparence peu de part à la vie, soit qu'elle s'en fût retirée par prudence, soit qu'elle n'y trouvât point d'intérêt suffisant. Uniquement occupée de compter ses points et de comparer à son modèle le bas qu'elle tricotait, elle parlait rarement et ne riait jamais.
Laurent et mon père restaient aux ateliers tout le jour. Je ne les voyais qu'au dîner de midi et au souper de huit heures. Les repas se faisaient en silence, dans la cuisine, lorsqu'il faisait froid, afin d'avoir un seul feu et une seule lumière; ma mère servait elle-même, pendant que la domestique filait.
Quelquefois, le soir, mon père échangeait deux ou trois phrases avec Laurent au sujet des tanneries, c'étaient mômes questions, mêmes réponses ; un mot et un chiffre ! le chiffre seul changeait parfois.
L'uniformité de cette vie était pourtant brisée, le
dimanche, par une variante également uniforme pendant l'aimée entière. On se réunissait, l'après-midi, pour jouer aux cartes avec quelques voisins.
C'était d'abord M. Morvan, huissier retiré, qui, à force de crier silence, s'était persuadé, sans doute, que la parole était un délit, et y avait renoncé. Il montrait ses cartes sans mot dire, jouait sans accuser ses points, et, le coup fini, marquait en silence. Il était grand, maigre, et aussi sobre de mouvements que de paroles. Je n'ai jamais rencontré d'homme qui économisât autant les signes d'existence.
Venait ensuite la veuve Clérou, qui, lorsque nous étions enfants, nous donnait à chacun, pour étrennes un bâton de réglisse noire. Elle racontait régulièrement, tous les dimanches, l'histoire de son mariage avec le défunt et ses discussions avec I:. famille pour la constitution de son douaire.
Il y avait de plus un horloger dont j'ai oublié le nom, qui réglait toutes les montres de la société ; un bt et sa femme, toujours en querelle; enfin un apothicaire lilliputien qui portait des semelles de liège pour se grandir.
Outre ces habitués qui ne m'ont guère laissé que le souvenir de leur ridicule , nous recevions parfois un médecin nommé Launay, fort en réputation dans le pays pour sa franchise et sa science. Sa science consistait principalement à nier l'efficacité de la médecine,
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nouveauté qui avait fait répéter à tout le monde qu'il n'était pas charlatan ; sa franchise, à vous dire des injures d'un ton amical.
Je crus longtemps que c'était une de ces intelligences maladroites qui ne touchent jamais à l'amourpropre des autres sans y faire quelque brèche; mais, depuis, j'ai reconnu que Launay était simplement un envieux de bonne foi. Il était poussé à vous reprocher une faute ou à vous rappeler un souvenir pénible, comme une coquette à trouver une tache à la beauté d'une rivale. C'était sans calcul , sans détour, avec l'ingénuité d'une jalousie s'ignorant elle-même, qu'il vous rappelait un défaut; il avait besoin de constater votre imperfection , de vous montrer que vous étiez lâche , que vous perdiez vos dents , ou que votre habit avait passé au soleil.
Cette nature eût dû le faire détester de tous , mais il était riche, prêtait facilement, et c'était le seul médecin de Guingamp auquel on pût s'adresser. On se résignait donc à avoir avec lui un bon caractère , dans la crainte d'un besoin d'argent ou d'une maladie.
Puis je ne sais si chacun ne lui pardonnait pas les meurtrissures qu'il recevait en faveur de celles qu'il faisait aux autres. On se console d'être humilié quand de plus hauts le sont davantage. En vous disant une dure vérité, Launay racontait celles qu'il avait dites au gentilhomme votre voisin , et vous en ressentiez une
joie maligne qui soulageait votre mal : il flattait ainsi votre orgueil d'un côté en le froissant d'un autre.
Ceci me rappelle, du reste, une scène fort réjouissante dont je fus témoin quelques mois après mon arrivée.
C'était , autant qu'il m'en souvient , le dimanche de Pâques; la réunion était complète; Launay venait d'arriver. On parlait d'inter signes. Tout le monde avait , à cette époque , en Bretagne , la fatuité d'avoir eu des avertissements surnaturels ; c'était une sorte de mode comme aujourd'hui de s'être suicidé au moins une fois. Chacun avait donc raconté son histoire d'apparition, et l'on raisonnait à perte de vue sur la possibilité de ces communications mystérieuses , lorsque quelqu'un s'avisa de demander à madame Clérou, qui avait jusqu'alors gardé le silence , ce qu'elle en pensait.
La veuve fit des épaules un geste profond , posa ses cartes sur la table, et déployant son mouchoir de Cholet.
— Je n'aime point à parler de ce qui est au-dessus de moi, dit-elle gravement.
— Vous avez donc eu des apparitions , mère Clérou? demanda Launay.
— Pourquoi pas? ne suis-je pas une chrétienne comme les autres?
— Alors vous croyez aux revenants?
— Si j'y crois !... j'ai mes raisons pour cela, peutêtre!...
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— Madame Clérou a revu son défunt, je parie, s'écria le médecin.
— Vous croyez rire , coupeur de chair?
— Vous l'avez revu... vraiment?
— Bien malgré moi !... il y a des maris et des femmes qui se jurent que le premier mort apparaîtra à l'autre, pour l'avertir comment on est là-bas... mais moi j'ai toujours pensé qu'il fallait laisser chacun à sa place. Aussi je disais souvent à Clérou : — Si j'ai le malheur de te perdre, rappelle-toi surtout que je ne veux pas que tu m'apparaisses. Il me l'avait promis. Quand je le vis près de mourir, je lui demandai s'il avait quelque chose à me recommander ; je fis venir le curé et le notaire, enfin j'eus bien soin qu'il n'eût aucun prétexte pour revenir. Aussi j'étais bien tranquille, lorsqu'une nuit j'entends qu'on ouvre les rideaux de mon lit. Je crois d'abord que c'est un effet de la digestion, et je cherche à me rendormir; mais, un instant après, je sens qu'on tire mes couvertures. Je me détourne... qu'est-ce que je vois? le défunt qui était dans la ruelle. — Ah! pas de bêtise, monsieur Clérou, que je m'écriai; vous m'aviez promis qu'une fois mort ce serait fini; j'ai fait dire vos messes, ainsi allez vous promener. Il paraît que ça lui fit quelque chose, car il referma les rideaux et disparut.
— Et vous êtes sûre que c'était le défunt? demanda Launay.
— Par exemple !... je l'ai vu comme je vous vois...
— Le fait est qu'il était reconnaissable au nez
surtout...
La veuve prit un air digne.
— Je sais bien que M. Glérou n'était pas un Adonis, observa-t-elle ; mais c'était un homme honnête. . . et qui avait l'air comme il faut...
— Excepté avec ses culottes de panne rouge, son habit vert et ses pantoufles jaunes... car je ne sais pas pourquoi il avait adopté ce singulier costume quelques années avant sa mort... Cependant je lui répétais toutes les fois que je le rencontrais : —Pour Dieu, papa Glérou, changez de culotte... vous avez l'air comme ça d'un perroquet échappé...
Le notaire et sa femme éclatèrent de rire; madame Clérou leur lança un regard furieux.
— Riez, dit-elle... c'est beau de tourner en ridicule un mort !
— Vous avez raison, reprit Launay ; pardon, mère Glérou... Allons, maître Rivel, nous avons tort... il ne faut pas plaisanter les absents, d'autant que chacun a ses défauts... Vous, par exemple, pourriez-vous me dire pourquoi vous avez la manie d'aller au marché et de foire le pot-au-feu?
Le notaire devint rouge et voulut se défendre.
— Oh ! je vous y ai pris , s'écria Launay ; vous ratissiez des navets comme Gincinnatus. Si j'étais à la place
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de votre femme, je vous attacherais un torchon aux épaules en signe de simarre.
La femme battit des mains.
— Là.., s'écria-elle radieuse, vous le voyez, monsieur Rivel, quand je vous disais que tout le monde, en ville, vous appelait Jean la Lèchefrite.
— Il faut le corriger, madame; il y a toujours de la ressource avec les gens d'esprit.
— Ah ! bien oui... il y a longtemps que M. Rivel n'écoute plus ce que je lui dis.
— Comment, Rivel, vous ne faites plus la volonté de madame... moi, qui vous croyais amoureux comme le premier jour! Ah ! c'est mal, mon maître: un mari ne doit voir ni les rides ni les pattes d'oie de sa femme, n'est-ce pas, madame Rivel?
Madame Rivel tourna le dos en grommelant.
— Elle est en colère, dit à demi-voix le petit pharmacien.
— Il aurait fallu lui dire qu'elle portait dix-huit ans, observa Launay; on fâche toujours les gens quand on leur parle avec franchise.
— Les femmes surtout.
— Les hommes également. Tout le monde veut être parfait... Vous, par exemple, mon cher ami, vous vous fâcheriez, si l'on vous faisait observer que malgré vos grosses semelles vous n'arrivez point aux basques d'un grenadier. N'étiez-vous pas furieux contre l'avocat
Riou, parce qu'il vous avait dit en plaisantant que vous étiez à la hauteur de vos fonctions?
L'apothicaire se redressa sur la pointe des pieds, comme un coq en colère, et s'écria qu'il avait demandé raison de cette grossière plaisanterie.
— Vous étiez bien sûr que Riou n'eût point accepté, répondit le médecin ; s'il était obligé de se battre avec tous les gens dont il dit du mal, il faudrait qu'il levât une armée. Je ne lui confierais ni ma bourse ni mon secret, mais c'est un des hommes les plus amusants que je connaisse.
— Possible, répondit l'apothicaire irrité, mais, à la première plaisanterie contre moi, je le rouerai de coups de bâton.
— Allons, allons, mauvaise tête, dit Launay en frappant sur l'épaule du petit bouhomme, ne soyez donc pas si méchant. . . prenez modèle sur ce brave monsieur Morvan, qui ne parle ni ne bouge depuis dix ans ; il ne s'est pas fâché, lui, quand Riou a dit qu'il avait l'air d'une grande pendule à coucou qui ne marchait plus.
L'huissier leva la tête, stupéfait, mais ne répondit rien, et Launay, qui avait épuisé ses taquineries, sortit peu après.
— Est-il franc, ce garçon-là, s'écria madame Clérou, il n'y va pas par quatre chemins pour dire à chacun son fait...
Et se baissant vers l'apothicaire...
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— Les Rivel ont eu une leçon! J'en suis bien aise; je ne peux pas souffrir les gens qui tiennent leur quantà-moi devant ceux qui les valent...
Pendant ce temps, le notaire disait à mon père :
— Je voudrais bien savoir si les plaisanteries de Launay empêcheront la vieille Glérou de nous parler aussi souvent du défunt.
Et madame Rivel ajoutait :
— Est-il vexé, cet avorton d'apothicaire qui fait tant le dédaigneux avec les femmes établies!
Tout le monde se réjouissait des blessures faites au voisin, et personne ne sentait celles qu'il avait reçues.
Les scènes de ce genre étaient fréquentes; mais elles se ressemblaient trop pour m 'amuser longtemps ; puis je me trouvais à un âge où l'esprit d'observation se tourne peu vers le côté comique des choses et où l'on se préoccupe moins de ce qui est ridicule que de ce qui est touchant. Mon humeur, naturellement sérieuse, avait été encore assombrie par les ennuis et les luttes de mon enfance; tout ce qui, dans mon intérieur, eût pu sembler plaisant à un observateur plus fin ou plus désintéressé, ne me paraissait à moi que misérable.
Obligé de renfermer tous mes sentiments alors que j'eusse voulu les épancher, je devenais triste et bizarre. Parfois les tendresses retenues de mon cœur se répandaient, au hasard, sur tout ce qui m'appartenait, sur mon bouvreuil, sur mon rosier! j'avais pour eux des
crises de passion; je les aimais comme s'ils eussent pu me comprendre ; je leur inventais les noms les plus doux ; je les contemplaisavec des larmes aux yeux; puis, tout à coup, saisi du sentiment de leur inintelligence, je les repoussais avec colère; le bouvreuil avait sa volée, le rosier était foulé aux pieds, et je m'asseyais près du pot brisé ou de la cage déserte, trouvant je ne sais quelle joie navrante dans mon isolement.
Un événement de peu d'importance au premier aspect vint tout changer pour moi.
Un des contre-maîtres de la tannerie mourut. Il avait une lille jeune et jolie appelée Thérèse, du nom de ma mère, qui avait été sa maraine : prévoyant à quels dangers il allait laisser cette enfant exposée, l'honnête ouvrier la recommanda à ma mère avant de rendre le dernier soupir, et lui fit promettre qu'elle remplirait
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véritablement près de Thérèse les devoirs d'une marraine.
Ce titre avait alors en Bretagne une autorité qui n'est point encore complètement perdue; et le respect humain, à défaut de sentiment plus tendre, obligeait ceux qui avaient nommé un enfant, à le secourir lorsque sa famille lui manquait : or mon père était esclave de l'usage. Nous occupions d'ailleurs une lingère presque toute l'année; Thérèse sortait d'apprentissage et pouvait la remplacer ; dès que le contre-maître eut succombé, il fut donc décidé qu'elle entrerait chez nous.
J'éprouvai une émotion difficile à rendre la première fois que je l'aperçus, cousant, dans la cuisine, à quelque distance de ma mère; c'était en même temps de la curiosité, de lajoie et de la pitié. Elle portait le costume de deuil des artisannes, bleu et noir, avec les larges coëfFes d'organdi. Lorsque j'entrai, elle leva les yeux et me salua par mon nom, en rougissant. Je fus si ébloui de sa beauté que je ne lui répondis rien. Il fallut plusieurs jours avant que j'osasse lui parler ; mais Thérèse était gaie et causeuse ; elle fit les avances, et au bout d'un mois, une douce familiarité s'était établie entre nous.
Je ne saurais dire combien la présence de cette jeune fille égaya pour moi la maison. Elle avait une voix charmante et aimait à chanter. J'étudiais dans ma mansarde la première fois que ce chant retentit dans la maison; je bondis sur ma chaise, tout éperdu. Ces
accents frais et caressants me pénétrèrent jusqu'à l'âme; elle chantait un cantique de Tréguier... il me sembla un instant que les murs allaient se fendre et que 'allais voir la vierge Marie descendre sur un nuage, au milieu des anges chantant en chœur!
Après les chants vinrent les rires (auparavant on ne riait jamais assez haut chez nous pour être entendu) ; puis, ce furent les pas rapides sur l'escalier, les appels joyeux, les causeries à voix haute, bruits dévie et de jeunesse qui m'étaient nouveaux !
La maison avait changé d'aspect; on eût dit qu'un rayon de soleil avait percé ses ténèbres, qu'une brise de printemps était entrée dans sa froide atmosphère. Mon père lui-même semblait pénétré de cette douce influence; il était moins sec, moins silencieux; il n'y avait plus rien de triste autour de nous : la beauté et la gaieté de Thérèse rayonnaient comme deux astres bienfaisants.
Semblant ignorer son pouvoir, elle l'exerçait par cela même sans obstacle. On lui permettait ce qu'on n'eût permis à nul autre, et personne n'en était surpris ni jaloux; on l'aimait de sa joie : c'était la première et la seule que l'on eût vu épanouir dans notre morne intérieur.
Mon frère n'échappa point à ce charme ; Thérèse eut le pouvoir de le faire sortir de son égoïsmc, au moins pour quelques instants ; il s'efforça de lui plaire avec
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une constance qui m'étonna sans m'inquiéter; il me semblait si naturel que tout le monde voulût être aimé de Thérèse !
Quant à moi> elle occupait tous mes instants et toutes mes pensées; c'était ma Providence ! Je m'endormais en songeant d'elle, je me réveillais pour la voir ! je ne cherchais point à donner de nom à mon affection, je n'en eusse point trouvé ; je l'aimais uniquement et avec toute la frénésie d'un cœur inassouvi. Cetamour n'était point un choix, il m'était venu de même que la fleur vient au jeune pommier ; sans que je l'eusse voulu ni que j'y eusse pensé.
Les commencements en furent pleins de douceurs, comme il arrive toujours; l'aurore des affections ressemble à celle de la vie ; mais il se mêla bientôt à mon bonheur des angoisses inconnues. J'éprouvais d'étranges jalousies, d'inexplicables désirs! Les moyens me manquaient pour exprimer à Thérèse ma tendresse; les paroles étaient trop faibles, les actions trop vulgaires ; j'aurais voulu découvrir des trésors de fée pour les lui donner. Malheureusement je ne possédais rien ! Jusqu'alors je m'étais peu inquiété de cette pauvreté, mais une circonstance imprévue mêla fit sentir douloureusement.
On avait l'habitude de célébrer les fêtes de toutes les personnes de la maison ; celle de Thérèse ne pouvait être oubliée; j'appris, un jour, en voyant le préi. 3.
82 SOUVEMRS
sent destiné par ma mère à sa filleule, que cette f4te arrivait le lendemain. Je fus saisi, carje n'avais rien à offrir; mais tout à coup, je pensai à un serin qui m'avait été envoyé par Joseph, il y avait quelques mois. C'était encore un oiseau assez rare en Bretagne et de quelque prix; je l'aimais d'ailleurs beaucoup, et, persuadé qu'un don prenait d'autant plus de valeur qu'il avait exigé un grand sacrifice, je me réjouis de l'offrir à Thérèse.
Dieu sait que de palpitations de cœur en attendant le lendemain ! J'ornai la cage de l'oiseau de rubans et de fleurs, j aurais voulu changer en or ses treillages de fer ! A peine le jour venu, je courus à la chambre de la jeune fille; elle n'était point encore réveillée; je la forçai à se lever, et quand la porte s'ouvrit, je lui présentai l'oiseau sans pouvoir lui dire autre chose que :
— C'est votre fête...
Elle prit la cage avec de grands remercîments ; mais je ne sais pourquoi son accent me parut contraint, comme si elle eût attendu autre chose. La pensée que mon présent n'était point agréé avec la plénitude de bonheur que j'avais mis à l'offrir me serra le cœur; je reculai navré et je sentis des larmes me couler sur les joues.
— Au nom de Dieu! pourquoi pleurez-vous? s'écria la jeune fille.
— Je n'avais pas autre chose, Thérèse; lui répondis-je suffoqué.
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Elle prit ma main avec un vif mouvement d'amitié.
— Par exemple! monsieur Baptiste... est-ce que vous croyez que je ne suis pas contente... moi, qui sais combien vous l'aimiez... Oh! je le soignerai bien, allez...
Et comme si elle eût voulu me persuader, elle ouvrit la cage et prit l'oiseau, qu'elle baisa.
Dans ce moment, mon frère entra; ma présence parut le contrarier.
— Je vous apporte aussi mon cadeau de fête, Thérèse, dit-il.
Et il tira d'une boîte de buis un velours étroit auquel était suspendu une croix d'or.
Thérèse jeta un cri de joie. Laurent lui présenta le velours, elle ouvrit la main pour le recevoir, et laissa échapper le serin, qui prit sa volée par la croisée entr'ouverte ; son premier mouvement fut de serrer la croix, le second de se détourner.
— Ah ! l'oiseau, monsieur Baptiste ! s'écria-t-elle.
— Vous avez donné sa place à la croix d'or, répondisse amèrement.
Et je sortis. Je venais de comprendre que le présent offert avec le cœur n'était pas le plus précieux.
Je fus quelques jours sans parler à Thérèse, mais ses avances triomphèrent sans peine de mon mécontentement ; j'avais déjà trop besoin de sa présence pour avoir le courage de la fuir longtemps.
Cependant mon affection avait changé de caractère à mes propres yeux ; je ne m'y livrais pas avec le même bonheur. J'aurais voulu rompre cet attachement dont je commençais à entrevoirie danger, et chaque essai, en avortant, resserrait plus solidement ma chaîne. La force même de lutter ne tarda pas à me manquer. Découragé d'une vaine résistance, et, sentant que tous mes efforts ne pourraient m'arrêter sur cette pente funeste, j'ouvris les bras avec une sorte de désespoir et je me laissai aller dans l'abîme.
Cependant, j'avais évité jusqu'alors de me nommer à moi-même la passion qui me dominait. Thérèse était restée pour moi quelque chose de plus ou de moins qu'une femme. Les sens n'avaient pris aucune part au penchant qu'elle m'inspirait!... Il manquait des racines terrestres à cet amour, un but et une espérance à mes désirs.
Un soir d'été, je rentrai plus tard que de coutume, après une longue promenade dans les prairies ; toute la famille était déjà couchée. Je demandai Thérèse, qui veillait ordinairement plus tard; la servante me répondit qu'elle venait de monter à la mansarde; j'avais cueilli un bouquet de centaurée, je montai pour le lui donner.
En arrivant, j'aperçus à travers les fentes du seuil la lumière qui brillait encore. Sûr de trouver la jeune fille debout, je poussai la porte et j'entrai... mais je reculai aussitôt avec un léger cri.
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Thérèse s'était endormie en répétant sa prière. Elle était à genoux sur le plancherf la tête appuyée sur une chaise haute, ses mains jointes soutenaient son front, ses longs cheveux voilaient ses épaules, et la toile légère dont elle était couverte laissait deviner tout ce qu'elle ne permettait point, de voir.
Au bruit de mon entrée, la jeune fille s'était agitée ; sa tête se releva, toute chargée de sommeil, elle voulut se redresser et, dans ce mouvement, la toile qui la voilait glissa le long de ses bras et la laissa presque nue.
Je reculai ébloui et égaré; mais elle ramena son vêtement sur ses épaules, avec un geste d'instinctive pudeur, et laissa retomber son front sur ses mains.
J'étais là, immobile, haletant, le visage couvert d'une sueur brûlante, les mains demi-tendues. Mille frissons inconnus parcouraient mes veines, j'avais chaud et froid, je me sentais près de défaillir et un nuage couvrait mes yeux. Je fis un pas vers Thérèse sans savoir où j'allais ni ce que je voulais, et comme porté par quelque génie invisible ; mais, tout à coup, elle poussa un soupir... Saisi de peur et de honte, je reculai en cherchant d'une main tremblante la porte, je l'ouvris brusquement et je m'élançai dehors, tout éperdu.
Je ne puis dire comment s'écoula cette nuit. Une fièvre dévorante et inconnue jusqu'alors s'était emparée de moi, j'avais le délire. Si je dormais, mille
étranges images, mille fantômes charmants remplissaient mes rêves ; si je veillais, d'inexplicables désirs m'assiégeaient; je rougissais de mes pensées, et je m'y complaisais. Toutes les excitations du cœur et tous les aiguillons de la sensualité m'assaillaient à la fois... Je mordais ma couche avec des larmes; j'appelais Thérèse, je me mettais à genoux pour lui parler; puis les mots me manquaient, j'avais honte et je me cachais le visage.
Je ne pus m'endormir que vers le matin, lorsque cette première tempête eut été apaisée. En voyant Thérèse le lendemain, je baissai les yeux, mais je les relevai bientôt pour la regarder à la dérobée. Je n'avais point jusque-là remarqué les détails de sa beauté, aussi me sembla-t-il que je la voyais pour la première fois. Un involontaire souvenir me la représentait telle que je l'avais aperçue la veille, et je cherchais malgré moi, à travers ses modestes vêtements, les charmes que j'avais entrevus; il me semblait les deviner, les voir, et toute l'émotion de la veille me revenait.
Cette sensation, loin de s'affaiblir, alla croissant : je ne pouvais plus voir Thérèse sans penser à cette soirée où je l'avais surprise parée de sa seule beauté ; son aspect jetait dans mes sens un trouble douloureux et suave à la fois. Ce n'était plus seulement sa gaieté, sa tendresse, sa douceur que j'aimais en elle, j'aimais en elle la femme jeune et belle ; ce que je désirais désor-
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mais, ce n'était pas seulement sa préférence, mais sa possession. Mon amour n'était plus celui d'un enfant, l'éveil des sens l'avait complété.
Mais que de timidité dans l'expression du délire qui me brûlait! quelle hésitation, que de détours et de fuites au moment de tout avouer!... Les mois se succédaient et j'en étais encore aux vagues témoignages d'un attachement sans nom. En vain je prenais loin d'elle d'audacieuses résolutions, en vain je préparais de longs et beaux discours qui devaient la toucher; elle présente, je ne trouvais plus rien à dire. C'était tantôt le lieu, tantôt l'heure qui me faisaient obstacle; c'était surtout le manque d'encouragement de la part de Thérèse.
Depuis quelques mois, en effet, elle n'était plus la même avec moi. Son affection semblait plus égale et plus arrêtée en même temps; c'était une amitié franchement exprimée, mais dont la tranquille réserve n'autorisait aucun épanchement plus tendre. Puis je ne sais quelles préoccupations nouvelles semblaient la dominer, elle, naguère si riante, si en éveil, si amoureuse de bruit et de mouvement, elle était maintenant pensive, nonchalante et silencieuse. Parfois de mornes pâleurs attristaient son front, et ses yeux semblaient rouges de larmes; d'autres fois un bonheur mystérieux rayonnait sur tous ses traits, son front semblait élargi, son regard plus assuré, sa voix plus ample et plus vibrante.
Je ne savais comment expliquer ces changements, je m'en inquiétais d'abord, puis je m'en réjouissais, aussi incertain dans mon inquiétude que dans ma joie.
Cependant ma passion grandissait dans le silence, et sans savoir encore si elle serait partagée, je préparais pour elle mon avenir.
Je devais songer moins que jamais à entrer dans les ordres. Thérèse était désormais le but de ma vie. Je savais que mon amour peur la jeune orpheline, nonseulement déplairait à mon père, mais encore m'en ferait un mortel ennemi; je ne pouvais attendre de lai que des persécutions et des obstacles, aussi me préparai-je d'avance les moyens de me suffire seul.
Nous avions pour voisin un tourneur habile qui m'avait vu tout petit et me témoignait de l'amitié; je commençai à apprendre secrètement son état. Je me rendais furtivement à son atelier avant qu'il fût au travail, et j'essayais à imiter ce que je lui avais vu faire la veille, je trouvais je ne sais quelle secrète douceur à l'idée de sortir de ma condition pour entrer dans celle de Thérèse ! il me semblait qu'ainsi je me rapprochais d'elle davantage, qu'elle devrait m'aimer mieux et croire plus à mon amour.
Mais je sentais aussi que, pour persister dans ces résolutions, il m'eût fallu l'assurance de sa tendresse. En effet, mon courage suivait toutes les oscillations de
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mon âme; je le voyais chanceler à chaque instant avec mon espérance. Un regard de Thérèse m'ôtait ou me donnait la patience et le goût du travail. Sûr de son amour, tout m'eût été facile; incertain, tout me rebutait; aussi chaque jour étais-je plus convaincu de la nécessité d'un aveu; mais comment le faire? écrire était impossible, Thérèse ne savait point lire; il fallait donc trouver la hardiesse de lui parler.
Une des causes qui m'avaient arrêté jusqu'alors, était la difficulté de la voir seule et de l'entretenir sans crainte d'interruption. Je me persuadai que si je pouvais me trouver avec elle sans témoins, bien sûr de n'être aperçu ni écouté par aucun autre, ma timidité disparaîtrait peut-être; je voulus éprouver mon courage en cherchant une de ces occasions. Je savais que Thérèse se levait dès le point du jour, et travaillait pour elle quelques heures avant de descendre; je résolus de me lever à la même heure, et d'aller la trouver dans sa mansarde pendant que tout le monde dormait encore.
L'étrangeté même de cette démarche devait la rendre décisive. Après l'avoir hasardée, j'aurais en vain voulu reculer et me taire; j'étais obligé de l'expliquer, et par conséquent de tout avouer. C'était donc un moyen détourné de faire violence à ma timidité; il suffisait d'un premier effort, le reste venait ensuite forcément et de soi-même.
J'hésitai plusieurs jours, retenu par la honte et aussi par cette espèce de crainte qui vous saisit toujours au moment d'une épreuve d'où dépend votre bonheur; enfin, je me décidai pourtant.
La nuit se passa dans une fièvre d'angoisses et d'attente. À peine le jour paru, je me levai et je sortis doucement. Il y avait un long corridor obscur pour arriver à la mansarde de Thérèse ; je le parcourus d'un pas mal assuré et avec un affreux battement de cœur; enfin j'aperçus la porte... je m'arrêtai, sentant ma résolution chanceler; mais je fis un effort sur moimême.
— Allons, me dis-je, il le faut.
Et j'allais avancer, lorsque des pas se firent entendre, puis un murmure de voix... Je me rejetai vivement dans un angle du corridor; la porte de Thérèse s'ouvrit doucement.
— Adieu ! murmura une voix qui me fit tressaillir. Un baiser retentit, et je vis sortir mon frère Laurent!...
Je ne puis dire ce qui se passa en moi; ce fut d'abord comme un coup au cœur, qui m'ôta tout sentiment et toute force; puis un délire d'indignation. Je courus dans ma chambre, fou de douleur, je ne sais plus ce je voulais; je crois que je cherchais une arme, sans pouvoir dire ce que j'en eusse fait. Mais, en entrant dans ma mansarde, la lumière qui l'inondait m 'éblouit;
D'UN BAS -HliKTON 91
un parfum de résédas venait de nia croisée entr'ouverte, et mon bouvreuil chantait... je sentis tous mes nerfs se détendre, et ma colère se fondit en larmes.