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Mes commencements en Italie. — Les artistes de la Scala en 1829. — Quelques mots sur 1 1 Pasta. — Pérégrinations. — Venise. Une baignade involintaire. — Jaunisse. — Défoite d'un pantalon blanc. — Turin: mon premier rôle dramatique. — Je vais chanter Guillaume Tell.
La première chose que nous fîmes en arrivant à Milan fut de nous présenter chez les personnes auxquelles nous- étions recommandés. De ce nombre étaient Merelli, le principal correspondant des théâtres italiens à cette époque, et quelques bonnes familles de la ville qui nous firent un excellent accueO. Merelli, lui, me fit chanter quelquefois; puis il me conseilla de prendre.
pour me perfectionner, un maître de chant italien. En conséquence, il maestro Pedroni fut chargé de m'initier aux secrets d'un art que je connaissais probablement aussi bien que lui; car, au bout de la septième leçon, il déclara n'avoir rien à m'apprendre et ne revint plus. Au moins avait-il le mérite de la franchise.
Nous fîmes aussi la connaissance du prince Belgiojoso et de son cousin le comte, amateurs de musique bien connus, qui furent charmants pour nous, et que nous revîmes plus tard, avec le plus grand plaisir, à Paris. Enfin, nous aurions trouvé notre séjour à Milan fort séduisant si nous y étions venus dans le dessein d'engager d'agréables relations ; mais il s'agissait pour nous de tout autre chose, et l'hiver se passait sans que les engagements fissent mine de s'offrir. Cet hiver-là, à la Scala, brillait une de nos compatriotes, madame Démérie; elle créait la Straniera, et s'y faisait acclamer. A côté d'elle chantait
Taml)uriiii, que j'avais entendu précédemment dans VAssedio dl Corinto, un certain soir où il donna une fort belle idée de son talent de chanteur et un fort piteux spectacle de ses talents équestres : il ne put jamais se hisser sur le cheval du héros musulman qu'il représentait et fut obligé de quitter la scène pédestremen^, comme un simple général d'antichambre.
Enfin, l'illustre ténor Rubini créait le Pirate, opéra nouveau de Bellini, au grand enthousiasme du public milanais. On sait que, quelques années auparavant, ce grand artiste avait été refusé à ce même théâtre de la Scala où il s'était présenté comme choriste, et avait dû gagner sa vie en chantant sur des scènes infimes les rôles de prime donne, singularité que l'étendue extraordinaire de sa voix lui rendait possible.
Tels furent les artistes qui, pendant l'hiver de 1828 à 1829, attirèrent la foule au grand théâtre de la Scala.
Or, en concurrence à ce théâtre, une société de riches négociants se formait pour en fonder un autre, qui devait ouvrir au printemps de 1829, et le premier engagement qu'elle conclut fut celui de la Pasta, la plus brillante étoile du chant dramatique du commencement de ce siècle. Quelques mots sur cette femme illustre ne seront sans doute pas déplacés ici ^
Giuditta Pasta, Israélite, naquit à Como, en 1798, et étudia la musique depuis l'âge de quinze ans ; mais elle ne parvint jamais à un bien haut degré dans la connaissance de cet art, don^. elle avait plutôt l'intuition. Douée d'un rare instinct dramatique, d'un sentiment profond et d'un désir immodéré de parvenir, elle travailla sans relâche à assouplir un organe puissant, mais imparfait, lourd et voilé, qu'elle dut soumettre
1 . Presque tout ce qui concerne la Pasta est pris d'une notice que je fis en 1875. à la demande de M. Alfred Bruyas, pour le catalogue des tableaux qu'il a laissés à la ville de Montpellier, et au nombre desquels figure le portrait de la célèbre cantatrice, par Gérard.
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au goût de cette époque pour les fioritures. Elle en fit l'instrument docile des conceptions de son imagination ardente et de sa brûlante organisation. Sa réputation, en Italie, date environ de 1820 ; elle s'en acquit une plus éclatante encore eii 1821 et 1822 à Paris, plutôt par ses grandes qualités dramatiques que par la perfection de son exécution vocale. C'est en 1820 que je l'entendis pour la première fois ; mais, à peine adolescent et incapable de la juger et de l'apprécier comme il faut, je ne l'admirai guère, je l'avoue, que de confiance.
J'ai lu, dans les lettres de Stendhal, que, en 1819 et 1820, la Pasta travaillait encore, à Milan, de sept à huit heures par jour, « prendendolo solamente », ajoute discrètement cet auteur, « de manière à ne pas fatiguer sa voix ».
A Paris, ses succès en tirent une reine. Il ne manquait à son diadème que l'éclat du diamant vrai à la place de celui du strass. Elle avait ses courtisans, ses chambellans,
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son premier ministre, M. Micheru, qui lui servait aussi, ai-je ouï dire, de chargé d'affaires, d'ambassadeur, de maestro al cembalo, de tout enfin.
Après les représentations, la diva, retirée chez elle, donnait audience à sa cour, étendue sur un divan, se reposant des fatigues de la journée et se redressant négligemment pour saluer celui-ci de sa main gracieuse, sourire à celui-là, ou ordonner à de la Pelouze, son sexagénaire admirateur, de rire afin de montrer ses belles dents ; ordre auquel, par parenthèse, il se rendait de fort bonne grâce. On prenait des rafraîchissements, la diva soupait au milieu d'un concert de flatteries et d'hommages, et l'on se séparait pour se réunir de nouveau à l'issue de la représentation suivante.
De Paris, la Pasta alla à Londres, puis à Trieste, à Naples, et enfin traita avec les directeurs du nouveau théâtre del Carcano, à Milan. En même temps qu'elle, furent engagés la Brambilla, Cosselli, basse de talent
qui devint par la suite mon ami, et divers autres artistes.
Il manquait un ténor pour les seconds premiers rôles ; ce fut alors que Merelli pensa à moi. Il me proposa cet emploi, et la nécessité m'obligea d'accepter les tristes conditions que l'on me faisait. Hélas ! on m'offrit cent francs
par mois ! Madame Duprez fut prise au
même chiffre. Combien je regrettais mes 333 fr. 33 c. de l'Odéon!
Me voilà donc, à vingt-deux ans, sur une scène italienne, chantant auprès d'une des plus grandes cantatrices de notre temps. Il faut le dire, je paraissais bien petit garçon auprès d'elle, et, bien que je lui servisse successivement de nègre dans Sémimmide, de père dans Tancredi, d'amant malheureux dans Otello, de pâtre dans la Ninapazzaper amore de Paesiello, la Pasta, peu complimenteuse, ne m'a jamais donné le moindre encouragement, ce qui ne m'empêchait pas d'écouter avec une admiration raisonnée et sincère ce grand et noble talent.
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Je ne sais si j'eus dans Otello un succès de voix, mais à coup sûr les escarpins de soie blanche que j'avais apportés de Paris m'y valurent ce qu'on pourrait appeler un succès de pied auprès des dames milanaises, qui voulurent bien s'en émerveiller. « Ma guarda, s'entre-disaient-elles, guarda che piedino ! Sicuro che sono le scarpe di sua moglie! » J'obtins à la fin de la saison une satisfaction plus sérieuse par la gratification de 600 livres que la direction m'octroya et qui furent les bienvenues dans ma poche. Cependant tout n'est pas rose dans le métier d'artiste en Italie: au commencement de cette même saison, il arriva à madame Duprez, fort souffrante de la gorge et des blessures de vingt sangsues c|u'on venait de lui poser, d'être obligée de jouer le petit rôle à'Azema dans la Sémiramide; nous étions alors trop peu de chose pour qu'on entravât à cause de nous les représentations de la diva.
La durée des saisons théâtrales, en Italie, varie entre un et deux mois au plus. Ce
qu'on appelle un imprésario n'est donc pas tout à fait ce que nous appelons en France un directeur; dans toutes les villes où il mène ou bien envoie les artistes que des engagements lui ont liés corps et âme pour un temps donné, il est soumis et subordonné à une direction locale supérieure à la sienne, représentée soit par une délégation de la ville, comme il en était à Gomo où Merelli nous envoya en qualité de premiers sujets, après la saison d'été passée -à Milan; soit par un riche particulier comme à Varese; soit encore par une compagnie de riches négociants , comme celle du théâtre ciel Carcano, ou même de membres de la noblesse.
Presque partout, la réputation de gens bien élevés et d'artistes consciencieux que nous nous acquérions, ma femme et moi, nous faisait bien voir de ces hauts administrateurs et accueillir dans la bonne société. Il me souvient qu'à Gomo, où nous allâmes en premier lieu, les délégués de la direction
hommes du meilleur monde, venaient sans façon nous voir à la sortie de la représentation, ou bien, à l'heure du dîner, nous demander notre poulet accommodé à la française, ou nos champignons à l'huile ffri/b/aftj dont ils raffolaient.
Tandis que nous étions dans cette ville, la Pasta, qui n'avait jamais oublié son pays natal, vint y passer une partie de la belle saison. Le soir, entourée d'amis, elle se promenait en bateau sur le lac. Je l'y rencontrai et m'approchai d'elle pour la saluer. Je la vis alors occupée à croquer de tout petits poissons crus qu'elle aimait, disaitelle, ainsi au naturel. Ce fut l'avant-dernière fois que je me rencontrai avec l'illustre cantatrice ; en 1830, je l'entendis chanter la Sonnambulaei VAiina Bolena, qu'elle créait à Milan avec Rubini ; puis je la perdis de vue et n'en eus plus de nouvelles qu'à l'occasion de la Norma, qui fut sa plus brillante et sa dernière création.
De Gomo, nous passâmes à Varesc. Là,
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la haute administration du théâtre était entre les mains du duc Litta, avec lequel j'eus les meilleures relations. De son côté, la duchesse se montra charmante pour ma femme, et nous conservâmes de ce couple le plus agréable souvenir.
Nous créâmes à Varese le Comte Onj, opéra inconnu jusque-là en Italie et dans lequel nous obtînmes tant de succès, que nous fûmes par la suite demandés pour le jouer dans plusieurs villes de la Lombardie ; nous allâmes ensuite à Novare et enfin, pour la saison du c?rnaval et par des froids terribles, au théâtre San-Benedetto, à Venise.
Le thermomètre marquant dix-huit degrés au-dessous de zéro, il m'arriva de prendre un bain, bien involontaire, je l'atteste, dans le C anale grande. Au moment de monter en gondole, le pied me glissa et je fis un plongeon... On ne s'imagine pas de sensation plus désagréable. Lorsque mes bateliers me repêchèrent, trempé jusqu'aux os, glacé et
furieux, ils me proposèrent tranquillement de me passer à l'autre rive comme si de rien n'était. Sachant trop peu le dialecte vénitien pour les envoyer convenablement au diable dans leur langue, je me dédommageai en débitant tout le répertoire connu de jurements français, dont- le sens ne parut pas leur échapper, et je courus à la maison, où un bon lit et force vin chaud m'eurent bientôt rendu la chaleur. Je n'y passai pas bien longtemps sans entendre mon directeur Boccucci demander de mes nouvelles avec une sollicitude d'autant plus sincère que je devais chanter le soir même ; aussi, dès qu'il avait appris mon accident, était-il accouru, inquiet sur le sort de sa représentation. C'était un vieux castrone, comme disent les Italiens, dont le père, sans doute dépourvu des préjugés du mien, avait permis l'entrée à la chapelle Sixtine. Du bas de l'escalier jusqu'à ma chambre, il poussait des lamentations en voix de fausset: « Ah.' il mio caro e povero ténor e / è rovinato I s'écriait-il. Certo che non
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canterà sta sera e sarà rovinato anch' io j . . ^ y> Je ne pus m'empêcher de lui rire au nez à l'aspect de son visage bouleversé, et je lui promis de sauver sa recette. Triste recette, hélas ! qui rarement dépassait vingt écus ; car, il faut l'avouer, le pauvre théâtre San- Beucdetto, pendant cette saison-là, ne faisait guère ses affaires. La concurrence du théâtre délia Fenice,o\i brillait la Giuditta Grisi, si fameuse jusqu'au moment où la réputation de sa sœur Giulia fit oublier la sienne, nous portait le plus grand préjudice ; tandis qu'avec / Capuletti e Montecchi, opéra de Bellini qu'on venait d'y créer, il attirait la foule, nous grelottions tous à l'aise devant notre grande salle plus d'aux trois quarts vide.
Et cependant, comme pour donner raison au consolant proverbe: « A quelque chose malheur est bon », ce fut de ce voisin
1. Ah ! mon pauvre, mon cher téaor ! Il est ruiné ! Il ne pourra certainement pas chanter ce soir, et je serai ruiné aussi, moi !
redoutable que vint la cause première de ma bonne fortune à venir. Lanari, le directeur de la Fenice, homme extrêmement habile, toujours à la recherche de sujets de rapport, si je puis m'exprimer ainsi, doué d'un flair qui le trompait rarement, venait souvent nous entendre et m'avait, paraît-il, remarqué. Il n'en dit mot à personne; nous n'eûmes même à Venise aucune relation; mais il ne devait pas m'oublier, et nous étions destinés à nous retrouver plus tard pour le plus grand bien de tous deux. On le verra.
Le printemps de 1830 nous revit à Milan, madame Duprez et moi, chantant le Comte Ory à la Canobiana; puis nous repassâmes pour la saison d'été au Carcano, qui nous avait vus débuter.
Paris était alors en pleine révolution. Dieu sait avec quelle impatience nous étions à l'affût de toute nouvelle venant de notre cher pays ! Mais 's'en procurer n'était pas chose facile; le gouvernement autrichien,
(|iruii tel exemple effrayait, avait trop d'intérêt à en empêcher la contagion pour ne pas interdire la lecture des feuilles françaises; sa police faisait bonne garde, et il me souvient qu'un seul journal, introduit clandestinement, passa de mains en mains et fut lu avec avidité par toute la ville. Il en fut ainsi jusqu'à l'établissement de notre nouveau gouvernement.
De Milan, nous allâmes à Gênes. On le voit, les engagements ne nous manquaient pas ; s'ils n'étaient pas très fructueux, ils nous permettaient du moins de nous tirer d'affaire; il me fut possible, avant de quitter Milan, de m'acheter une montre de vingtcinq francs, luxe dont je m'étais privé jusqu'alors et pour cause !
Mais, à Gènes, je fus atteint d'une maladie qui me mit pendant dix-huit jours hors d'état de chanter. J'étais en scène dans l'Italienne à Alger, quand tout d'un coup, au beau milieu de mon grand air, j'éprouvai une secousse extraordinaire et tombai éva-
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iioui comme une masse. C'était la jaiiiiisss qui me prenait ainsi avec la spontanéité d'un coup de foudre. Ma pauvre femme, obligée de terminer son rôle sans pouvoir me porter secours, m'avoua depuis n'avoir jamais supporté une angoisse pareille.
Je me rétablis et nous continuâmes le cours de nos pérégrinations. Nous allâmes d'abord à Bergame, où commença mon amitié avec Donizetti. Il était appelé dans cette ville par son vieux maître J.-S. Mayer, compositeur fécond, justement célèbre en son temps, et l'aidait à remettre en scène un ouvrage donné pour la première fois à Padoue, en 4805. Le titre de cet ouvrage était VAmor conjugale, et le sujet du lihreUo identiquement le même que celui du Fidelio de Beethoven.
Je connaissais déjà Mayer. Il était venu à Milan en 1829, pour faire représenter sa Medea et un petit opéra bouffe au théâtre del Carcano, où je chantais. Je le savais aussi excellent musicien que grand ami de
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la dive bouteille. Il nous donna de nouvelles preuves de cette dernière qualité au théâtre de Bergame. Il est juste de dire que notre chef d'orchestre ne lui cédait en rien sous ce rapport et que les subordonnés du chef d'orchestre se conformaient à ce double exemple avec une rare soumission. Bref, à la répétition générale, nous jouîmes sur la scène d'un spectacle burlesque : d'un côté, le pauvre Donizetti étayant à grand'peine son vieux maître à peu près gris ; de l'autre, le chef d'orchestre titubant sur son sieste et battant des six-huit pour des trois-quatre ; enfin, autour de lui, tous les musiciens profitant de chaque pause, de chaque ii\terruption, pour tirer de dessous leur chaise des fiaschi remplis devin dont ils s'étaient munis et boire à.qui mieux mieux !
Il paraît, du reste, que cette habitude était de tradition au théâtre de Bergame ; on y semblait avoir à cœur de justifier cet ancien proverbe : Que tous les musiciens sont amis de Bacchus.
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Pendant ce temps, au théâtre del Carcano, une compagnie d'élite, où brillaient la Pasta, Rubini, Galli, Zuchelli, etc., etc., créait de beaux opéras, dont plusieurs sont restés au répertoire, entre autres la Sonnambula et Y Anna Bolena, de Donizetti et de Bellini, les deux compositeurs en vogue de ce temps. Pour terminer la saison, on youlut donner un opéra bouffe du premier de ces maîtres, intitulé : Olivo e Pasquale. Comme je venais de le chanter avec beaucoup de succès à Bergame, on me demanda d'en être l'interprète ; ce qu'ayant accepté, je fis pour la circonstance emplette d'un superbe pantalon blanc, car V Olivo se jouait en costume de ville. Mais, hélas ! le public ne fit attention ni à mon pantalon, ni à ma personne, ni à la pièce elle-même ; il avait autre chose en tête et se réservait pour un autre spectacle.
Fort désappointé et d'une humeur détestable, je montai, après la représentation, dans la voiture qui, chaque soir, venait prendre les artistes pour les reconduire à
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leur domicile. Dans un coin, tout encapuchonné et enseveli clans son manteau, se trouvait un homme qui se mit à me complimenter sur la manière dont j'avais chanté mon rôle. Je lui demandai son nom ; il me répondit qu'il s'appelait Rubini. Je me rencontrais pour la première fois avec le plus célèbre ténor de l'Italie, et, tout en le remerciant de son compliment, je lui jurai de me tenir désormais à deux cents lieues de son dangereux voisinage.
L'année suivante, Rubini partit pour Paris.
Jusqu'ici, je m'étais borné au répertoire de tenorino, par lequel j'avais commencé ma carrière, mes rôles les plus forts ne s'élevant pas au-dessus de ce que les Italiens appellent le mezzo camttere. Bientôt un hasard me fit aborder ce grand genre dramatiqueetdéclamé qui m'a valu mes véritables succès.
J'étais à Turin, lorsque le roi de Sardaigne, Garlo-Felice, vint à mourir. Notre petit théâtre d'Angennes se mit à la hauteur des circonstances [et fit sa petite révolution ;
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au lieu de s'en tenir à l'opéra buffa, son genre habituel, il voulut terminer la saison par une opéra séria ; en conséquence il monta le Pirate avec les époux Duprez pour principaux sujets. Tel fut mon premier pas dans le genre sérieux, et je l'accomplis si heureusement que j'en pus prévoir d'autres. Le Pirate eut à Turin dix-huit représentations, qui furent dix-huit succès.
C'est à ce moment que Lanari, qui depuis Venise n'avait cessé de me suivre de loin, s'adressa à moi pour chanter Guillaume Tell.
Vicissitudes de Guillaume Tell. — J'ai l'honneur d'être choisi pour sauver cet opéra d'un grand danger. — La Pisaroni. — Un cocher italien. — Invention de l'ut de poitrine. — Le maestro exilé. — Plaisirs innocents. — Guillaume Tell à Florence. — Que les femmes de directeurs ne doivent pas trop applaudir les ])ensionnaires de leur mari. — J'ai une montre pour de bon. Trieste. — Honneurs de la popularité. — Anna Bolena. — Naissance de Caroline Duprez. — Coup d'œil sur la vieille garde. — Anecdote d'un ténor bossu.
Lorsque Guillaume Tell, la grande œuvre de Rossini, fut créé à Paris, en 1829, le succès fut loin de répondre à l'attente de l'illustre maître. Pour une cause ou pour une autre, Guillaume Tell fut peu apprécié du public ; dès la seconde ou la troisième représentation. Nourrit, interprèle du rôle d'Ar-
nold, supprima son grand air : «c Asile héréditaire», et: « Suivez-moi » ; je tiens mêmedeTroupenas, éditeur de Rossini, que les planches gravées de ce beau morceau furent détruites lors de la première édition de la partition au piano. On ne les rétablit qu'en 1837, lorsque je repris Gî«7/awme pour mes débuts. Peu à peu, on était arrivé à n'en jouer que des fragments comme lever de rideau, si bien qu'un jour Duponchel rencontrant Rossini sur le boulevard et lui annonçant qu'on donnait le soir le second acte de son opéra avec un ballet dansé par mademoiselle Fitz-James: «Vraiment, fit le maestro avec le sourire railleur qu'on lui connaissait, vraiment ! tout ça!... d
Malgré ce succès négatif, Lanari, à l'époque où nous sommes, faisait traduire Guillaume Tell en italien, pour le représenter, pendant la grande saison des bains, au théâtre de Lucques, dont il était directeur. Seulement, au lieu de faire chanter le rôle d'Arnold par un ténor, comme il y était
destine, il venait d'engager la Pisaroni pour le remplir, et à cet effet avait commandé à Romani le remaniement de la partition et la transposition du susdit rôle, pour voix de contralto. L'auteur, il est vrai, ne s'était nullement prêté à ce bouleversement de son chef-d'œuvre ; mais peu importait à l'entreprenant imprésario. Il s'apprêtait donc à exécuter un projet qui certainement eut été la perte définitive de l'ouvrage, quand un événement inattendu vint déranger toutes ses combinaisons.
La Pisaroni revenait alors de Paris, où elle avait remporté de véritables triomphes. Elle avait eu cependant de la peine à s'y faire accepter. Le soir de son premier début, dans Semiramide, lorsqu'elle se retourna après sa phrase : « Eccomi affine in Babilonia » qu'elle chantait en tournant le dos aux spectateurs, la laideur de son visage avait fait naître un murmure d'effroi dans toute la salle ; mais, à la fin, l'élévation de son talent l'emportant sur l'effet repoussant de
son visage, les Parisiens lui avaient maintes fois manifesté leur admiration. Moins heureuse à Londres, où elle n'avait pu s'attirer les sympathies du public, elle était revenue en Italie et avait traité avec la direction de la Scala, en même temps qu'elle signait un engagement, pour la saison des bains de l'année suivante, au théâtre de Lucques.
Mais les Milanais n'avaient point fait à la cantatrice l'accueil qu'elle était en droit d'espérer ; alarmée par ce quasi-échec, la haute administration des villes où elle devait ultérieurement chanter, Lucques et Florence, signifia à l'imprésario Lanari d'avoir à rompre son engagement. Pour la Pisaroni, ce fut le signal de la retraite.
Dans ces circonstances, Lanari songea à moi pour le rôle d'Arnold, rétabli en sa clef primitive. Je reçus ses offres, étant encore à Turin. Elles n'étaient pas des plus brillantes ; mais, pendant les dix premières années de ma carrière, j'ai eu l'habitude, peu conforme sans doute aux idées en cours
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aujourd'hui, de mettre mes intérêts pécuniaires bien au-dessous de ceux de mon art et de ma réputation artistique. Aussi, bien persuadé, malgré le peu de chance qu'avait eue Guillaume Tell à Paris, qu'un rôle écrit pour un artiste tel que Nourrit, par un maître tel que Rossini, devait être un rôle supérieur, j'acceptai telles quelles les conditions que l'on me proposait, soit 1,800 francs pour une saison de quatre mois, dont deux à Lucques et deux à Florence. Je devais en outre prêter mon nom pour une représentation à bénéfice. Cette représentation fut donnée à Florence et rapporta à l'imprésario plus que le prix total de mon engagement. Madame Duprez, alors enceinte, ne put être engagée avec moi.
Notre voyage de Turin à Lucques fut signalé par un incident si caractéristique des mœurs italiennes, que je ne puis m'empêcher de le rapporter ici.
C'était en plein jour et en plein été; il faisait une chaleur digne des tropiques ; nous
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étions à quatre dans le vetturino : un bourgeois, un capucin, madame Duprez et moi. Nous avions affaire à un voiturier vantard, qui ne cessait de nous féliciter d'être tombés sur lui et sur ses chevaux, les meilleurs de la place, à ce qu'il affirmait. Cependant, comme nous traversions une foret située sur des hauteurs alpestres, aux environs delà Spezzia, ces merveilleux coursiers s'arrêtèrent au beau milieu d'une clairière, sans que jurements ni coups de fouet parvinssent à les faire broncher. Le conducteur met alors pied à terre et essaye de les tirer par la bride pour les faire avancer: peine inutile. Il les frappe de nouveau, les caresse, les embrasse, les supplie comme des êtres humains: les chevaux secouent lentement la tête, soufflent, mais ne bougent pas. Des bûcherons, à quelques pas de là, voyaient toute cette scène, mais ils se seraient bien gardés de porter secours au pauvre cocher, dont le désespoir semblait fort les amuser. Alors notre homme entre en fureur, il s'écrie qu'il avait bien prévu que ses chevaux
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ne pourraient pas marcher, puisqu'il y avait dans la voiture une femme enceinte, un acteur et un moine; puis il a recours aux prières, se jette à genoux, invoque tous les saints du paradis.
Enfin, sur les quatre heures, une brise de mer s'élève; l'atmosphère se rafraîchit, nos bêtes se mettent en branle et impriment un mouvement à la voiture. Aussitôt notre vantard pousse une exclamation de triomphe, saute sur son siège, fait claquer son fouet: « Je le disais bien, s'écrie-t-il, que mes chevaux sont les meilleurs de la place ! »
Nous arrivâmes à Lucques, dans la soirée, par un orage épouvantable.
Je n'étais pas à l'hôtel depuis un quart d'heure, que l'on m'apporta la copie de mon rôle de la part deLanari. Immédiatement je m'en saisis, poussé par une vive et légitime curiosité, et, sans prendre le temps d'ouvrir mes malles ni de me changer, je le parcourus d'un regard avide. Telle a toujours été ma manière de procéder dans toute la durée de
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ma carrière: me rendre entièrement compte de mes rôles par un muet examen avant d'en proférer une seule note. Les sentiments dont j'étais pénétré, à mesure que la musique et les situations de mon personnage se déroulaient dans mon imagination, se gravaient alors profondément en moi, tels que je devais les rendre et les communiquer au public lorsque j'en serais à chanter devant lui. En revanche, lorsque cette première lecture me laissait sans émotion, j'étais à peu près sûr de rester froid, ainsi que l'auditoire, lors de l'exécution.
Cette fois, ce quej'éprouvai fut indicible. A l'admiration que m'inspirait cette grande et belle musique se joignit un véritable effroi de la responsabilité que j'allais prendre. Le premier récit, le duo du premier acte avec sa phrase charmante : « 0 Mathilde ! ... » puis leduo d'amour au second acte, rentraient, il est vrai, dans la nature de mes moyens et ne m'inquiétaient pas; mais à ce qui suit, à ce cri déchirant: « Mon père, lu m'as dû
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maudire! » mais, à la dernière période du grand air, supprimé à Paris, rétabli dans la partition italienne, à ce ^ Suivez-moi » guerrier, terminé par une note à laquelle je n'avais jamais essayé d'atteindre, moi, tenorino cVhier, à peine mis au courant des habitudes dramatiques par un seul opéra sérieux, mes cheveux se dressèrent sur ma tète! Du premier coup je le compris : ces mâles accents, ces cris sublimes, rendus avec des moyens médiocres, n'étaient plus qu'un effet manqué, partant ridicule. Il fallait, pour se mettre à la hauteur de cette énergique création, la concentration de toute la volonté, de toutes les forces morales et physiques de celui qui s'en ferait l'interprète
Eh! parbleu, m'écriai-je en terminant, j'éclaterai peut-être; mais j'y arriverai!
Voilà comment je trouvai cet ut de poitrine qui me valut, à Paris, tant de succès, trop peut-être; car, enfin, ([n'estce qu'un son, sinon un moyen d'exprimer une pensée? Qu'est-ce qu'une note, sans le
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sentiment qu'elle colore et dont elle est animée?...
Les principaux sujets étaient, avec moi, la Ferlotti, la basse Porto et le baryton Cosselli, que j'avais connu à Milan. Pendant que nous répétions sous la direction de notre maestro al cembalo Quillici, un beau grand garçon venait presque chaque fois nous entendre et, couché sur un divan avec la paresse d'un lazzarone, applaudissait chaque phrase de cette musique dont il était épris. Ce jeune homme était // maestro Marliani, dont on a connu à Paris deux ouvrages, les seuls, je crois, qu'il ait eu le temps de donner : la Zacarilla, composée spécialement pour le Grand-Opéra, et ilBravo, créé aux Italiens et chanté par moi à Naples.
A Lucques, au moment de la création de Guillaume Tell, Marliani se trouvait dans une situation singulière. Mêlé à je ne sais quelles intrigues politiques, il avait été condamné à l'expulsion par le gouvernement toscan.
Mais, comme on le voit, il ne se pressait
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guère d'obéir au décret prononçant sa condamnation ; ses amis le pressaient de partir, craignant qu'il ne s'exposât à quelque mauvaise affaire avec la police toscane; mais nous le revoyions chaque jour sur son divan, aussi tranquille que la veille. A la fin, pourtant, il se décida à s'expatrier, vint à Paris où je le revis quelques années plus tard et y resta jusqu'en 1849, époque à laquelle son amour pour les mouvements politiques l'entraîna à Bologne, où il se fit tuer.
Le succès que nous obtînmes avec Guillaume Tell tut très grand, et j'éprouvai une sorte de satisfaction intime qui me redonna le goût de distractions paisibles depuis longtemps oublié.
Je repris l'amour très vif de la pêche à la ligne, que je n'ai pas abandonné depuis, sans préjudice des autres modes de pêcher. A Lucques, mon hôte ou padrone di casa était un honnête orfèvre adonné à la même passion. Par les nuits sans clair de lune, nous nous dirigions tous deux, après la
représentation, vers le canal qui conduit à TArno; puis, montés dans une toute petite barque avec un jeune garçon pour nous aider, armés chacun d'une fourche, nous faisions la pêche au brochet, la pêche aux flambeaux.
Quand elle était heureuse, nous rentrions triomphants à la maison; nous réveillions nos jeunes femmes, on ûiisait vite la friture et l'on soupait gaiement.
Heureux âge, où l'on peut ainsi unir le plaisir au travail sans que la santé, sans que la voix s'en ressentent!
Au mois de septembre, notre compagnie quitta Lucques pour Florence. La société de dilettanti qui fréquentait le joli théâtre de la Pergola nous attendait impatiemment, sur le bruit des succès que nous venions d'obtenir à Lucques avec la pièce nouvelle. Les répétitions furent donc menées à la vapeur, ce qui est d'ailleurs une coutume en Italie. La dernière fut animée par un incident dont j'étais le héros; Lanari savait
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déjà ce dont j'étais capable et, en habile homme, il songeait nécessairement à m'attaclier à lui aux conditions les plus économiques possible. Aussi, tout en souhaitant que j'eusse du succès, n'étaiUil pas content, lorsque du personnel même du Ihéàtre je recevais de trop vifs témoignages d'approbation; et cela arrivait assez souvent. Il n'osait pas toujours en témoigner sa mauvaise humeur; mais comme il ne pensait pas avoir besoin de se gêner avec sa femme, ce fut elle qui paya pour les autres. Cette pauvre Carlo tta Lanari, qui n'était pas venue à Lucques, m'écoutait, si je puis le dire, bouche béante, en se récriant tout haut sur la chance qu'avait eue son seigneur et maître de rencontrer un pareil ténor. Tout d'un coup, ses exclamations furent interrompues par une belle paire de soufflets, destinés à lui apprendre que la modération dans les éloges accordés aux artistes est la première vertu des femmes de directeurs.
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Le public ratifia, Dieu merci, le jugement de la Garlotta Lanari, sans encourir la même punition.
La Pergola était le premier théâtre d'importance sur lequel j'abordais un rôle dramatique. Il est à remarquer que c'est à partir du moment où je me livrai à ce grand genre dans de grandes salles que ma voix gagna en puissance et en étendue. Ce n'est donc ni à l'influence du doux ciel d'Italie, comme l'ont cru souvent les personnes qui ont bien voulu s'occuper de mes moyens vocaux, ni à l'application d'un de ces systèmes comme il s'en invente tant aujourd'hui, qu'il faut attribuer ce développement de mon organe ; mais à une bonne santé, à une poitrine solide, à l'habitude de chanter largement dans de vastes salles. Ma voix a pris de la passion dans la passion même. Je n'ai jamais pu dire : « Je t'aime » ou : « Je te hais », sans éprouver une émotion de tendresse ou de violence. Cela me rappelle qu'un de nos grands peintres, amateur
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passionné de musique et renommé comme dessinateur plus que comme coloriste, Ingres lui-même, ne pouvait m'éeouter, à ce qu'on m'a dit, qu'à la condition de fermer les yeux.
Au commencement du carnaval, Schiitz, directeur à Trieste, m'y appela pour jouer la Muette de Portici. Avant mon départ de Florence, fut donnée une représentation à mon bénéfice, stipulée dans mon engagement. A cette occasion, le prince Demidoff m'envoya en souvenir une superbe montre qui laissa bien loin derrière elle ma fameuse toquante de vingt-cinq francs.
Le gouvernement autrichien excluait du théâtre tout ce qui pouvait réveiller le sentiment de la liberté dans le cœur de ses sujets italiens. En conséquence, le poème de la Muette avait dû subir un remaniement complet pour que la police en permît la représentation à Trieste. On n'avait pu toutefois le transformer au point de lui enlever complètement ses allures patriotiques; et
j'ai su depuis que le bailleur de fonds du théâtre, se trouvant à Vienne quelques années après, fut fort inquiété à cause du succès de la Muette. Il est vrai que ce succès fut immense; il me valut pour ma part un triomphe de popularité. J'eus l'agrément de voir mon image, imprimée sur les mouchoirs de soie dont on se servait alors, grimacer suivant les plis de l'étoffe dans toutes les boutiques où se débite ce genre de marchandises.
Tandis que ceci se passait, Lanari montait de son côté VAnna Bolena avec la basse Salvatore, Caroline Ungher et le célèbre ténor Davide, engagés spécialement pour cette pièce. Mais, malgré le talent de ces artistes, l'œuvre de Donizetti ne réussit pas dans la capitale de la Toscane. Alors Lanari fit un coup hardi. Il me rappela à Florence pour le Carême et reprit Anna Bolena en me chargeant du rôle de Percy, abandonné par Davide. Certes, la preuve de confiance qu'il me donnait était éclatante, mais bien lourde
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la responsabilité (|iio je prenais : nous n'eûmes pourtant à nous en repentir ni l'un ni l'autre. Telle fut à partir de ce moment la réputation de VAnna Bolena que, pendant deux années consécutives, on nous demanda cet opéra dans toutes les villes où nous allâmes.
Le printemps de 1832 fut heureux pour moi. Le 10 avril, madame Duprez accoucha d'une fille. Caroline Ungher fut sa marraine et lui donna son nom. Le public parisien n'a pas encore, j'espère, oublié Caroline Duprez.
J'interromps ici le re?it de mes propres faits et gestes, pour donner un souvenir aux bons camarades dont pendant plusieurs années j'ai partagé les travaux, les voyages, et avec qui j'ai formé ce que Y imprésario Lanari appelait « sa vieille garde ». Hélas! de toute cette joyeuse et brillante compagnie, je suis aujourd'hui le dernier survivant!
A tout seigneur tout honneur* Nous corn-
Si SOUVENIRS d'un CHANTEUR
mencerons par le directeur Lanari, dont le caractère tout entier peut se résumer en deux traits : posséder les meilleurs sujets au plus bas prix possible ! On peut juger par le récit suivant des stratagèmes qu'il employait parfois pour arriver à ses fins.
Après mon succès dans Aima Bolena, Lanari songea à m'attacher à lui par un de ces engagements à l'italienne, qui lient corps et âme un artiste à un imprésario pour un certain nombre d'années, lui faisant abdiquer en faveur de cet imprésario toute volonté, toute initiative personnelle. Démon côté, je trouvais certains avantages à un pareil pacte qui me retirait pour un temps donné le souci des affaires, en me livrant aux mains d'un homme capable de diriger et de soutenir de toutes ses forces un véritable artiste.
Lors donc que Lanari me donna rendezvous pour me parler de cette affaire, j'allai chez lui avec empressement. Je le trouvai dans son bain. Bien qu'il n'eût aucune res-
SOUVENIRS d'un CHANT ElU
seuiblance avec le terrible Marat et que sa maladie, tout incommode qu'elle fût, ne ressemblât certes pas à celle du trop fameux terroriste, il était obligé, par régime, à de fréquents séjours dans l'eau tiède. Gomme on le voit, cela ne l'empêchait pas de s'occuper de ses intérêts... au contraire ! Aussitôt qu'il me vit, il me fit asseoir et me demanda quelles seraient mes conditions pour l'engagement dont nous avions à nous entretenir.
J'exposai alors mes prétentions, bien modestes, je vous assure ; mais Lanari me laissa à peine achever : « Bon Dieu ! est-il possible, mon cher Duprez, s'écria-t-il, que tu me demandes des choses pareilles? Mais tu ne vois donc pas dans quel état je suis ? « J'essayai de lui faire une observation ; il reprit aussitôt d'une voix lamentable :
« Hélas ! tu veux me faire mourir, je le vois bien ! Un pauvre directeur qui souffre tant ! le tourmenter comme cela ! Vois plutôt !... » Et bon gré, mal gré, je vis !
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Enfin, moitié par compassion, moitié parce que, ayant envie de rire, j'étaisdésarmé, j'en arrivai de concession en concession à l'engagement qu'avait projeté l'astucieux imprésario, c'est-à-dire trois ans à trente mille francs , pour madame Duprez et moi.
Trente mille francs ! c'est bien peu, dirat-on. C'est peu, en effet, même eu égard aux exigences bien moindres de cette époquelà ; mais qu'aurais-je fait, à moi tout seul, avec le peu d'entente que j'avais des affaires, et connu depuis trop peu de temps encore pour avoir vis-à-vis des directeurs les exigences que permet l'autorité d'un nom? Si Lanari fit un bon marché en m'engageant, je n'ai de mon côté, jamais regretté d'avoir traité avec lui.
On le voit par ce qui précède, Lanari était alors dans une position fort satisfaisante ; mais il n'en avait pas toujours été ainsi. Pendant bien des années, directeur dans de petites localités, il avait tiré le
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diable par la queue. Notre camarade Cosselli s'était trouvé avec lui dans ces moments critiques, et sa fortune avait subi les hauts et les bas de la bourse de son directeur.
Or, les bas étant beaucoup plus fréquents que les hauts, il arriva qu'un jour, après avoir longtemps attendu l'échéance de ses appointements, il crut devoir adresser une réc\am.a.iion3.V imprésario en personne : « Ah! ça, lui dit-il, est-ce que tu ne vas pas me payer mon quartale? — Ah! cavo, répond l'autre, je n'en ai pas seulement le montant dans ma poche ! — Eh bien ! la moitié? — Je ne l'ai pas. — Mais je n'ai pas le sou ! s'écrie Cosselli. Voyons, ne peux-tu me donner dix livres? — Hélas! non. — Cinq? — Pas davantage! — Enfin, dit Cosselli, en poussant un soupir de résignation, donnemoi toujours la moitié du tabac qui est dans ta tabatière. » Ce fut tout ce qu'il obtint.
On a vu comment je me trouvai chanter
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VAnna Bolena avec la Unglier, après que Davide eut quitté la partie. Caroline Unglier était une femme clouée de fort grandes qualités dramatiques qui la firent percer en dépit d'une voix défectueuse. Elle avait été choriste à l'opéra de Vienne en même temps que la Sclilitz, ma camarade à l'Odéon et que je revis à Florence, ainsi que madame Sontag dont je n'ai pas besoin de rappeler la célébrité. Nous eûmes bientôt fait connaissance et restâmes fort liés tout le temps de notre séjour en Italie, après qu'elle eut été la marraine de ma fdle. Ce fut elle qui me présenta à Meyerbeer.
L'illustre maître Amenait de donner Robert Je Diable à Paris. Il visitait cette Italie qu'il connaissait déjà, et, en passant à Florence, il vint faire une visite à la cantatrice allemande qui se hâta de nous réunir. Meyerbeer me fit quelques compliments, puis il ajouta : « Ce n'est pas la première fois que nous nous voyons. — Gomment cela? disje, très surpris. Je connais bien vos œuvres,
votre Marguerite d'Anjou, votre Crocciato, votre Rober t.., -m^is quant à votre personne, mon cher grand maître, je ne crois réellement pas... — Bah! bah! vous avez donc oublié le passage du mont Cenis, en 1825, et notre conversation sur la musique? — Eh! quoi, m'écriai-je, c'était vous, maître! Et vous m'avez laissé ignorer votre nom ? Eh bien, permettez-moi de vous demander pardon de tous les propos que je vous ai tenus ! Mes prétentions à la critique musicale, à dix-huit ans, ont dû vous faire hausser les épaules. » Meyerbeer sourit en disant que je l'avais beaucoup intéressé. Cependant il ne me fut pas très favorable, lorsque, ([uelques années après, je dus entrer à l'Opéra.
Au nombre des membres de notre compaiinie fut admise, dans cette même année 4832, une jeune chanteuse du nom de Tacchinardi.
Son père avait été un ténor de grand nom, quoique excessivement laid et quelque
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peu bossu. On raconte de lui que, lors de ses premiers débuts à Rome, le public voyant apparaître un amoureux si mal tourné, refusa de le laisser chanter. Alors Tacchinardi, sûr de son talent, s'avança sur le bord de la scène, et, après un instant de silence: « Je ne suis pas venu ici, dit-il avec sang- froid, pour me faire voir, mais pour me faire entendre !
— Eh bien ! luicria-t-on, va te faire entendre dans la coulisse. » Pourtant, on se décida à l'écouter, et, quand on l'eut écouté, on l'applaudit !
Mademoiselle Tacchinardi débuta à Livourne. Ses débuts furent brillants. Toute notre compagnie, Lanari en tête, alla encourager ses premiers pas, et quelque temps après, elle devint une des nôtres. A peu près dans le même moment, Lanari amena à Florence deux toutes jeunes filles qu'il avait prises, l'une à l'école de danse de Milan, l'autre à l'école de Naples. En choisissant parmi tant d'autres ces jeunes artistes, Lanari
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donna une des plus grandes preuves de son instinct artistique. En effet, toutes deux étaient destinées à devenir des étoiles dans le firmament de la danse : on n'a oublié à Paris ni la Ceritto, ni la Carlo tta Grisi.
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Une première grande créition. — Mon ami Donizetti. — Notre liaison. — ■ Triste fin de ce maître. — Anecdotes de tliéàtre. — Étoile filante. — Début à Rome. — Craintes pour ma voix. — Impressions sur la chapelle Sixtine. — Duo à distance. — Comment je n'entendis pis Thalberg et comment je suis entendu par Méry. — La vieille garde à Naples. — Accueil royal. — Première rencontre avec la Malibran. — Liaison avec cette grande artiste. — Quelques traits du public napolitain. — Mot peu flatteur d'un coi fleur de San-Carlo. — Inès de Castro. — La vieille garde se promène. — Le galant tourlourou. — Fin de mes engagements avec Lanari. — Dernier souvenir à mon maître Choron.
Ce fut pendant le carême de 1833, à Florence, que je créai pour la première fois un grand rôle; car Guillaume Tell, joué à Paris d'abord, ne peut compter au nombre de mes créations. Ce rôle fut celui de Ugo, dans la
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/*ar/si7iadeDonizetti ; composé spécialement pour moi, il unit la grâce et l'élégance du genre léger, dans lequel je m'étais exercé au début de ma carrière, aux qualités élevées de Vopera séria qui me réussissait si bien depuisdix-huitmois, et semble le trait d'union entre ces deux genres.
A partir de cette époque, se forma entre Donizetti et moi une amitié qui dura autant que la vie de ce cher et regretté maître. Dans cette même ville de Florence, il écrivit pour moi un autre ouvrage, /a ^osmundad'lnghilterra ;Yiuisi\ partit pour Paris où il fit exécuter Marino Faliero, la même année que Bellini donna ses Puritains. Quelques mois après, je le retrouvai à Naples. «Mon cherDuprez, me dit-il alors, je suis en train d'écrire pour toi un opéra dont lu me diras de bonnes nouvelles ! » Il écrivait Li/c/e, et, bien des fois, dans le cours de son travail, il me consulta sur tel ou tel morceau ; aussi m'appelait-il plaisamment son ciabattino (savetier), parce que je lui faisais changer ou
ajouter, tantôt une phrase, tantôt une mesure ou quelques notes. Par exemple, la grande scène du dernier acte, qui termine l'opéra, finissait comme tous les grands airs possibles : je lui conseillai la reprise du thème principal par les violoncelles sous les sanglots et les plaintes entrecoupées d'Edgar. Il fut si satisfait de l'idée, qu'il la mit à exécution aussitôt et m'envoya tout ce grand morceau, copié de sa main, pour me demander mon approbation. J'envoyai l'approbation et gardai l'autographe, au bas duquel le compositeur avait tracé ces mots en patois napolitain : E faccidl, e caddi, ma caddi solo ; che se io cadra, sarô di già caduto. ( Et tu te frappes, et tu tombes, mais tombes tout seul; car si moi je devais touiber, je serais tombé déjà.)
Après la malheureuse fin de Nourrit, dans les premiers mois de mon engagement à l'Opéra, Donizetti vint à Paris, apportant avec lui son Poliuto (Polyeucte, ou les Martyrs). Nous reprîmes nos relations amicales.
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C'était un homme d'un caractère sympathique, d'un commerce agréable, connaissant sa valeur et n'en tirant point vanité, doué d'une imagination féconde et sans cesse en activité ; car il ne pouvait avoir quatre vers dans sa poche qu'il ne les mît en musique, debout, marchant, mangeant ou se reposant. Je possédais son estime et sa confiance. Il m'a souvent avoué combien il avait souffert dans son orgueil de compositeur à Paris. Il n'y fut jamais traité selon ses mérites. A' l'Opéra-Gomique, j'ai vu moi-même l'insuccès, presque la. chute de sa. Fille du lié g iment. Dieu sait combien de temps il fallut à la Favorite pour être conservée. Lorsqu'il donna Dom Sebastien, aucune tracasserie, aucune contrariété ne lui fut épargnée. Il se plaignit amèrement à moi de ce qu'on ne l'avait pas même prévenu de la reprise de Lucie sous la direction de Léon Pillet.
Hélas ! c'était bien peu de jours avant sa mort; aussi amoureux des plaisirs des sens que des travaux de l'imagination, il usa
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dans cette double existence toutes ses facultés physiques et morales.
Lorsque je vis l'une de ses crises pour la première fois, ce fut chez lui, dans son cabinet. J'avais renversé un encrier sur le tapis : je me courbai, en pestant contre ma maladresse, et, lorsque je me relevai, je regardai Donizetti... le croyant un peu fâché, parce qu'il n'avait pas prononcé une parole. Il riait, d'un air idiot qui me fit froid au cœur. L'année suivante, son cousin Accursi dut le faire entrer dans la maison de santé d'Ivry. J'allai l'y voir. Il pouvait à peine se soutenir. Je cherchai à faire jaillir une étincelle de cette grande intelligence éteinte ; je lui parlai du passé, de son pays, de ses œuvres que j'avais animées ; je lui chantai un fragment de sa chère Lucie... « Attends, attends, fit-il, je vais t'accompagner ! » Je crus un instant avoir secoué cette horrible torpeur. Il se mit au piano... ses mains inertes tombaient au hasard sur les touches, il avait repris son air hébété. C'était affreux!...
A quelque temps de là, on le fit partir pour Bergame, sa ville natale, où il mourut (avril 1848).
Aucun service ne fut célébré en son honneur, aucune marque de sympathie ne lui fut accordée dans cette ville de Paris, où l'on avait joué et applaudi ses plus beaux ouvrages.
Mais revenons en Italie, à ces beaux jours où la vieille garde et son général Lanari marchaient de triomphe en triomphe.
La compagnie étant nombreuse, notre directeur la partageait en deux troupes, dont l'une allait à droite, l'autre à gauche. Nous passions une saison de plusieurs mois tantôt ici, tantôt là ; puis nous revenions à Florence comme à notre quartier général. Pour ma part, je fus envoyé avec madame Duprez, de 1832 à 1834, à Sinigaglia, Lucques, Sienne; à Fuligno, qui venait d'êti-e en partie détruite par un tremblement de terre, à Rome et Livourne. Presque partout nous chantions notre éternelle ^nntt^o/e»?a, toujours goûtée,
1 Nonnanni a Parigi, notre Comte Ory, le Pirate, etc.
L'une des représentations de ce dernier ouvrage, à Sienne, je crois, fut égayée par un incident comique qui n'échappa point au public. Au premier acte, le pirate Gualtier a une entrevue avec sabien-aiméelmogène.
Celle-ci lui apprend en tremblant qu'elle est mariée et mère d'un jeune enfant qui l'accompagne. Gualtier, transporté de fureur, saisit cet enfant et s'apprête à l'immoler. Déjà la tendre victime embrasse le genou gauche du pirate et va recevoir le coup fatal, lorsque la mère se jette aux pieds de son amant et implore sa pitié avec des accents si touchants, qu'il s'attendrit et consent à lui rendre le fruit de ses entrailles. Mais, arrivé là, j'ai beau tirer sur le moutard pour le remettre à Imogène (ma femme), qui me tend des bras désespérés, impossible ! Ses cheveux, son costume, sont si bien embrouillés dans mon terrible glaive, que je ne peux plus l'en dépêtrer ! Je le
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dégage enfin, et le tends à sa pauvre mère... 0 comble d'infortune ! dans la bagarre, la tunique de la jeune victime s'est relevée comme pour laisser croire qu'elle vient de recevoir une correction à l'ancienne mode. Le public éclate d'un immense fou rire. Nous-mêmes ne pouvons résister à l'entraînement général. La scène gagna en gaieté, mais y perdit son caractère pathétique.
Ces sortes d'aventures ne sont point rares au théâtre, quoique souvent les détails en échappent au public, qui s'en égayerait par trop. Je me souviens, entre autres choses, de ce qui m'arriva en chantant la Parisina avec la Ungher. Je lui demande, en ma qualité d'amoureux, un gage de sa tendresse, un souvenir des doux moments passés ensemble... Elle me tend son mouchoir qu'elle a au préalable porté à ses lèvres adorées... Je le couvre d'ardents baisers... Horreur!., elle a craché dedans... Je ne puis retenir une exclamation : « Oh! la malpropre », ou quelque chose de pis.
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La Ungher se pince les lèvres et continue sa cabale t te.
Ces voyages d'une ville à une autre, nous les faisions presque toujours de nuit et en calèche découverte, «ofre calèche! Le prince Poniatowski, dans l'un de ses voyages à Vienne, avait accepté la commission de nous faire faire une voiture et de nous la ramener. Nous n'étions plus les pauvres artistes trop heureux de trouver cent francs par mois au théâtre del Carcano. Mais cette manière de voyager, si confortable qu'elle parût à cette époque où il n'y avait pas de chemins de fer, n'était point sans inconvénient; en revenant de Fuligno, à la fin de 1833, j'attrapai une véritable extinction de voix qui, durant plusieurs jours, me retint à la chambre.
Je ne pus cependant pas attendre la fin de cette indisposition. On m'appelait à Florence pour jouer la Norma avec la Schiitz; je me trouvais encore sous la fâcheuse influence de mon extinction de
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voix lorsque je débutai. Pourtant tout alla bien.
La Norma était alors clans sa primeur.
La Pasta l'avait créée Tannée précédente à Milan, pendant une de mes saisons de Florence.
Giulia Grisi, encore au début de sa carrière, devait chanter auprès d'elle le rôle secondaire, mais important, d'Adalgisa.
Lanari, avec qui elle était engagée, l'avait cédée tout exprès à la direction de la Scala sous peine d'un dédit considérable si elle se retirait. Mais la Pasta était d'un voisinage difficile; elle prétendait régner en souveraine absolue, ne souffrant à côté d'elle personne qui pût provoquer une comparaison. Giulia Grisi ne tarda pas à souffrir de ce caractère tyrannique. Un jour que nous étions en répétition à la Pergola, nous vîmes arriver notre imprésario Lanari si hors de lui, si bouleversé et si comique dans son effarement, que nous lui partîmes d'un éclat de rire au nez. Le pauvre diable
s'arrachait les cheveux; il venait de recevoir la nouvelle que Giulia Grisi s'était enfuie de Milan à la veille de la première représentation de la Norma. Les directeurs ne savaient où donner de la tète et intentaient un procès à Lanari. Il ne restait donc à ce dernier que la ressource de poursuivre à son tour la belle fugitive ; mais celle-ci n'eut garde de se laisser reprendre, elle vint en France où sa belle voix et son charmant visage la rendirent en quelques jours l'idole du public parisien.
Je n'étais pas guéri de mon enrouement lorsqu'il me fallut partir pour Rome. Je devais y chanter la Norma avec la Ronzi. C'était la première fois que j'allais me faire entendre dans l'ex-capitale du monde, et certes je n'étais point sans inquiétudes. Les Romains, très jaloux de leurs connaissances musicales, n'admettent guère les réputations qui se sont faites hors de chez eux. Je succédais aux Nozzari, aux Davide père et fils, au grand Rubini; c'était plus
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qu'il n'en fallait pour justifier mes appréhensions !
Je me sentais fort ému lorsque je fis mon entrée, au premier acte d'Anna Bolena; mais dès les premières phrases de la cavatine : Dà quel dl che l'ei perduta, mon inquiétude disparut : un tonnerre d'applaudissements retentit. Pour continuer l'analogie, ce fut un véritable orage d'enthousiasme... Je n'ai revu et entendu chose pareille que le soir de mes débuts à l'Opéra.
Dans les jours qui suivirent, il sembla que je dusse payer la joie de mon succès par la crainte de perdre ma voix. L'enrouement dont j'avais un instant triomphé reparut. Il me fallait un effort de volonté qui se renouvelait chaque soir pour arriver à la fin de mon rôle; j'y réussissais, et si au commencement je ne chantais pas comme je l'aurais voulu, ma voix, s'échauffant peu à peu, me permettait de m'en tirer à mon honneur; mais le lendemain matin je ne ne pouvais plus parler^ Enfin, la jeunesse,
lOi SOUVENIRS D TN CHANTEUR
mon excellent tempérament, finirent par triompher du mal, et la saison d'hiver se termina aussi brillamment qu'elle avait commencé.
Notre célèbre peintre Horace Vernet était à ce moment directeur de l'Académie française de Rome. Je fis sa connaissance et celle de notre compositeur Ambroise Thomas, qui venait de remporter son grand prix de composition et que je vis pour la première fois chez le poète Ferretti. Je retrouvai là aussi le vieux Neukomm, jadis élève de Joseph Haydn. H m'avait entendu chanter à l'école Choron, quand je commençais à ténoriniser. On imagine le changement qu'il trouva dans ma voix, et il répétait à tout propos qu'il n'en pouvait croire ses oreilles. Neukomm était alors attaché à la maison du prince de Talleyrand. 11 ne se passait pas de jour qu'il ne composât quelque morceau. Il en écrivit un à mon intention et me le dédia.
Je ne dirai point mon admiration pour les
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monuments de Rome, trop de gens en ont parlé mieux que je ne saurais le faire; mais je ne puis taire la déception musicale qui m'attendait à la chapelle Sixtine. Sur la recommandation de mon vieux maître, je tenais à me rendre compte de la musique de cette chapelle si célèbre et je me préparais à ouïr des merveilles... Je levai les épaules avec un sourire de pitié, et je bénis mon père de son énergie pour protéger ma voix.
Je revenais toujours joyeux à Florence, où j'avais d'agréables connaissances, notamment celle de la famille Poniatowski, dont un membre, Giuseppe Poniatowski, s'est fait connaître comme compositeur et fut particulièrement mon ami.
Il m'arriva dans cette ville de fture, sans le savoir, de la musique avec une personne de l'illustre famille de Metternich. C'était à un retour de voyage; nous prenions possession, ma femme et moi, d'un appartement retenu pour nous à l'avance par des amis;
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les fenêtres étaient ouvertes, je parcourais les chambres. Tout d'un coup j'entendis, venant d'une maison voisine, une voix de soprano qui chantait fort bien, ma foi! la première phrase d'un duo de mon répertoire. Je ne pus me retenir de m'approcher de la fenêtre, de donner la réplique; le soprano répondit à son tour; bref, nous achevâmes ensemble le morceau. Je ne cherchai pas à savoir le nom de ma partner improvisée, et ce n'est que bien plus tard, à Paris, que je le découvris.
Je connus dans la ville des Médicis le grand romancier écossais sir Walter Scott, avec qui je me trouvai un jour en rivalité, dans la boutique d'un marchand de curiosités, pour l'achat d'un bronze florentin dont je donnai deux écus depluscpelui; je trouvai, dans un de mes séjours, le spirituel écrivain Méry, et le fameux pianiste Thalberg.
Ce dernier vint, comme l'avait fait Meyerbeer, voir sa compatiiote la Ungher.
Un soir, assez tard, mon aimable cama-
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rade entra brusquement à la maison, accompagnée d'un homme que je ne connaissais pas. Elle me le présenta comme un pianiste de grand talent et de grande réputation : « Il n'a pas pu faire de musique chez moi, dit-elle, mon piano est trop mauvais. Si le vôtre vaut mieux, cela vous procurera le plaisir d'entendre M. Thalberg.
— Voilà mon épinette, dis-je; mais je crains qu'elle ne soit indigne du grand artiste que vous m'amenez. » Thalberg regarda l'instrument et refusa d'y toucher. «Voulez-vous que nous cherchions ailleurs? » demandai-je. Et, ma proposition acceptée, nous voilà successivement chez Cosselli, chez Lanari, etc., etc. Mais tous avaient des casseroles du même genre que la mienne, et Thalberg n'étant à Florence que pour vingt-quatre heures, il repartit sans que nous l'eussions entendu.
Quant à Méry, je n'eus pas à cette époque le plaisir de faire sa connaissance; nous ne nous vîmes que de loin, sans savoir l'un et
l'autre qui nous étions. Méry, amené par la famille Bonaparte à la première représentation de Rosmunda d' Inghilterra, crut entendre un Italien. Ma manière de chanter lui plaisant, il poussa d'un bout à l'autre du spectacle des exclamations admiratives sur le talent expressif des gens nés sous le ciel d'Italie. «Ah! disait-il, ce n'est pas un Français qui chanterait cela avec cet accent! Quel feu! quelle âme! Il n'y a décidément que ce pays-ci pour faire des artistes ! » La famille Bonaparte le laissait dire et s'amusait.
Ce ne fut qu'à la fin de la soirée qu on lui cria, tandis qu'il applaudissait à tout rompre: « Votre Italien s'appelle Duprez! c'est un Parisien ! »
A l'automne de 1834, je quittai Florence pour n'y revenir que longtemps après.
Les théâtres royaux del Fondo et dei5«n- Car/o, à Naples, venaient d'être réunis sous une même direction. La Société anonyme de r industrie et des Beaux- Arts, composée exclusive-
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ment des membres de la noblesse, en avait l'entreprise. Sous son administration, tout ce que l'Italie possédait de chanteurs remarquables parut sur les deux grandes scènes napolitaines: ce furent les ténors Salvi, Winter, Pedrazzi, Moriani; les prime donne Ronzi, deBégnis, Albini, Malibran; les basses Lablaclie, Goletti, Ronconi, Ambroggi, Grespi, Frezzolini Luzio; enfin toute notre vieille garde, momentanément cédée à la Société de l' Industrie et des Beaux- Arts par Lanari et comprenant alors: Mesdames Ungher, Tacchinardi (devenue madame Persiani) et Alessandrina Duprez ; mes camarades Gosselli et Porto, et moi.
Nous débutâmes par la Parisina, dont le succès fut immense. Le roi Ferdinand VII, qui assistait à la représentation, daigna donner lui-même le signal des applaudissements. C'était une faveur extraordinaire ; aussi l'administration du théâtre nous conseilla-t-elle d'aller dès le lendemain en remercier Sa Majesté. Nous nous rendîmes au palais
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le matin suivant. Mes camarades décidèrent en chemin que je porterais la parole en leur nom.
« Un discours en français, dirent-ils, ça fera très bien. » Je me mis aussitôt en devoir de rédiger une belle phrase pour remercier Sa gracieuse Majesté de l'insigne marque de bienveillance dont elle avait bien voulu récompenser les humbles efforts de ses serviteurs, etc., etc.
Mais je n'eus point le loisir d'étaler mon éloquence! Le roi, tout botté, tout ganté, raide et fier, la main appuyée sur une table dans l'attitude d'un souverain qui pose pour un portrait historique, nous accueillit avec un léger mouvement de tète, laissa tomber quelques mots décousus : aParisina. . . Opéra.. . bravi... » fit un signe à l'huissier et nous congédia.
Au bout de quelques semaines passées à Naples, nous fûmes envoyés en représentation à Livourne, avecLablache. Nous jouâmes le Mariage secret, le Barbier et notre réper-
toire habituel toujours si appplaudi : Parisina, Anna Bolena, Norma, etc.
Ce fut à une représentation de ce dernier ouvrage que je fis la connaissance de la Malibran, alors de passage à Livourne avec Charles Bériot, son mari.
Pendant un en tr'acte, nous étions, madame Duprez et moi, dans notre loge, lorsqu'une femme y entre précipitamment, et, d'une voix pressante, me supplie de me retirer un moment.* Je sors à la hâte; quand je rentrai, ma femme me dit : « C'est la Malibran : elle a mangé trop de frutti di mare *, avant le spectacle et... elle est venue me demander de l'assister. . . »
Le lendemain, nous reçûmes sa visite. Elle nous témoigna en riant sa gratitude. Ma femme l'avait sauvée, nous répéta-t-elle, d'une situation intolérable... Telle fut l'origine, peu poétique, il faut en convenir, d'une intimité qui ne fit que s'accroître. La