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Fruits de mer, petits coquillages de la Méditerranée

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Malibrau quitta Livourne et vint à Naples peu après, pour les représentations de gala de la Norma.

Je chantai avec elle cet opéra, et le soir même je pris un rhume qui, le lendemain, me mit hors d'état de parler. Je dus me coucher. La seconde représentation étant affichée, la Malibran, le directeur, les membres de l'administration supérieure, vinrent me supplier de ne pas la faire manquer. Je me levai. « Seulement, leur dis-je, faites bien sceller les banquettes du parterre ; autrement le public napolitain, dont vous connaissez l'aménité, me les jettera à la tète. » En effet, pour me payer de ma complaisance, à la fin de ma cavatine, deux mille siftlets me saluèrent. Je les supportai bravement et rentrai chez moi la conscience tranquille d'un homme qui a fait son devoir de camarade, sinon d'artiste.

Pendant près d'une semaine, je restai dans mon lit. Pour me consoler de ma mésaventure, la Malibran m'apporta des joujoux, et.

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pour me guérir, des remèdes homœopathiques dans lesquels elle avait confiance.

A la fin de la semaine, je fus en état de reprendre mon rôle. Dans la matinée de ce jour-là, Barroilhet, qui passait par Naples allant à Palerme, vint me voir et je lui contai l'avanie qu'on m'avait faite. «Mais, ajoutaije, je compte joliment prendre ma revanche ce soir ! » Cela ne manqua pas. Lorsque j'entrai en scène, majestueusement drapé dans ma toge, je vins me planter devant la rampe, pris un petit temps comme pour défier les spectateurs ingrats par lesquels j'avais été si injustement traité ; puis je commençai ma cavatine. Un tonnerre d'applaudissements couvrit la note finale.

Les Napolitains, s'ils n'ont point changé, sont le public le plus démonstratif de la terre, et en même temps le plus capricieux.

La pièce la plus désirée par eux à son apparition et la mieux reçue ne peut supporter sans accident plus de trois ou quatre représentations consécutives. Il me revient

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à la mémoire mie anecdote qui en donne bien la preuve :

On traduisit et l'on joua le Mari de la veuve d'Alexandre Dumas, qui, pendant deux soirs, excita un véritable enthousiasme.

Sur ces entrefaites, Dumas arrive à Naples ; il vient nous voir. « Mon cher, lui disonsnous, il faut absolument que vous assistiez au triomphe qu'on vous fait à propos de votre comédie. La troisième a lieu aujourd'hui ; venez avec nous, vous verrez quel engouement ! . . . »

C'était Ruolz et moi qui lui tenions ce langage. Dumas se laissa faire ; nous l'emmenons.

Pendant les trois quarts de l'acte, tout va bien ; du parterre au paradis, on n'entend que des applaudissements ; mais, vers la fin du spectacle, quelques sifflets se font entendre, puis d'autres, puis tout un charivari !

Le public tout simplement disait adieu à la pièce, avertissant ainsi la direction qu'il

en avait assez et qu'elle eût à varier l'affiche pour les jours suivants.

Dumas riait jaune. « Drôle de triomphe ! » disait-il.

Pour moi, je subis encore un accident du même genre quelques mois plus tard, en chantant la Parisina. Mon rôle commençait par ces mots : Si, son io I. . . Sur cette première syllabe si, je ne sais comment je m'y pris ; en guise de note, je lâchai un des plus majestueux couacs qui soient jamais sortis d'un gosier humain. Je ne prétends pas qu'on dût me couvrir de bravos, mais on me siffla aussi cruellement que si j'eusse chanté pour la première fois ! Il était difficile alors de me déconcerter; je n'ai appris la crainte du public qu'à Paris. Je fis tout bonnement signe à l'orchestre de s'arrêter et je repris mon : Si, son io ! dune voix éclatante. On applaudit.

En somme, durant mon séjour à Naples, je n'eus pas à me plaindre du public. Seul, peut-être, un homme me fit constamment

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une opposition dédaigneuse et systématique. Cet homme, c'était le perruquier de San Carlo. Il ressemblait un peu à Rubini et de là venait sans doute son culte exclusif pour cet artiste, son mépris pour tous les autres ténors. A mon égard, cette aversion se manifesta dès le jour de mes premiers débuts. Il se promenait dans la coulisse, tandis que j'étais en scène, et haussait les épaules en entendant le public m'applaudir : « Va, canta, Francese, grommelait-il, canta ! Mai tu nonvorrai unflatodel mio Rubini! (Chante, va, chante. Français ! Jamais tu ne vaudras un... zéphyr de mon Rubini !)

Après son immense succès dans la Noivna, la Malibran, chargée d'un rôle dans un opéra plutôt français qu'italien par le style, fut englobée dans la disgrâce de cet ouvrage, pour lequel n'étaient point faites les oreilles napolitaines. Elle en conçut quelque aigreur. Peu après, le maestro Persiani (mari de la Tacchinardi) ayant voulu la charger d'un rôle dans Inès de Castro, qu'il venait d'écrire,

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clic commença, sous rintliience de sa récente contrariété, par s'y refuser. Elle en tournait même la musique en ridicule. Je trouvai le procédé peu généreux, peu digne surtout du caractère d'une pareille femme. Sans être grand ami de Persiani, je pris parti pour lui contre la cantatrice. Un jour que devant moi elle se laissait aller à son humeur railleuse, je saisis la partition d'Inès et me mis au piano. « Si vous chantiez cela avec cette conviction, dis-je en chantant moimême un fragment, vous verriez que cela ne ferait pas rire ! » La Malibran était profondément artiste ; il suffit de ce mot pour la faire revenir d'une injuste prévention; elle joua en conscience V Inès de Castro. Tel fut même notre succès, tel fut l'enthousiasme avec lequel le public nous rappela à la fin de chaque acte, que la police crut devoir y mettre un terme, ces fréquents rappels fatiguant Mesdames et Messieurs de la Cour. En conséquence, il fut fait un décret défendant aux artistes de repa-

raître plus d'une fois au baisser du rideau.

Après ces triomphes et d'autres obtenus dans la Sonnambula, que nous jouâmes aux deux théâtres il Fondo et San -Carlo, la Malibran repartit, et je ne la vis plus qu'à Paris, bien peu de temps avant sa mort (1836). Elle avait failli périr à Naples même, un jour que sa voiture fut renversée, sur la promenade de la Chiaja, par un troupeau de porcs. Elle en avait été quitte pour une blessure au bras.

C'était une adorable femme, une grande artiste, admirablement douée comme voix, comme intelligence, une organisation d'élite et très cultivée ; en même temps une nature originale, presque excentrique. « Vous verrez, me disait-elle quelquefois, quand vous irez à Paris, vous verrez, j'ai une petite sœur qui est encore plus musicienne que moi ». Elle ne se trompait pas : cette petite sœur fut madame Viardot.

La Malibran venait à peine de quitter

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Naples, lorsque Lanari vint chercher sa vieille garde pour faire une saison à Ancône. Sur notre chemin, entre cette ville et Naples, est situé Terni, petit poste militaire et fortifié de la Romagne. Nous y arrivâmes de nuit. Nous voyagions tous dans nos voitures particulières, et par la poste. Au bruit des grelots de nos chevaux, des fouets de nos postillons, la herse s'abaissa, les portes s'ouvrirent, le préposé militaire vint à notre rencontre et, chapeau bas, nous demanda quelles Excellences il fallait annoncer à Son Excellence le Gouverneur. Mais, sur notre réponse que nous étions tout bonnement des chanteurs en tournée théâtrale, il changea brusquement de ton, se recouvrit en homme qui regrette ses respects, nous demanda brusquement nos passeports ; puis, s'adressant à ses subalternes : « Ce ne sont pas des grands seigneurs, cria-t-il, ce ne ne sont que des artistes!... Tutta canaylia ! » L'occupation française nous suivit de près à Ancône. Je l'avoue, depuis environ

sept ans que je n'avais revu mon pays, la vue du drapeau tricolore et de l'uniforme de nos soldats me fit étrangement battre le cœur. Si épris que je fusse du beau ciel des Italiens, j'éprouvais un irrésistible désir de revoir la France et les amis que j'y avais laissés. Aussi tout ce qui me la rappelait me causait-il un véritable bonheur.

Qu'on juge donc de ma joie en assistant à la scène suivante, où se peignait si bien le caractère de notre troupier français, — ce type vraiment national et unique, — qu'elle eût excité la verve d'un Daumier, d'un Gham, ou encore du moderne M. Randon.

Plusieurs j^ioupious nous avaient été prêtés pour nous servir de figurants; l'un d'eux avisa une vigoureuse Romaine chargée du balayage de la scène; elle remplissait ses fonctions avant l'heure du spectacle. Toujours galant envers le sexe faible, notre militaire s'approche de cet échantillon de beauté italienne et veut s'emparer de son

balai. La Romaine ne comprend pas, défend son balai. Le pioupiou s'entête. La balayeuse se fâche, répond des injures italiennes aux douceurs françaises, puis tout à coup se sert de son arme et fait pleuvoir une grêle de coups sur le tourlourou stupéfait, qui se laisse battre.

Je revins encore une fois à Naples, avec le reste de notre compagnie; car les contrats de Lanari avec la direction supérieure de San- Carlo et del Fondo duraient encore; mais l'engagement qui me liait moi-même avec Lanari expirant le l*^"" mars 1836, je résolus d'en profiter pour prendre quelque repos et pour revoir la France.

Une grande affection cependant m'avait été enlevée : mon excellent maître, mon bienfaiteur, Alexandre Choron, n'était plus! Son école avait été supprimée après la révolution de 1830, en dépit des remontrances des hommes les plus compétents, notamment de Rossini, avec qui, depuis longtemps, Choron s'était réconcilié. Pour.

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mon pauvre maître, ce fut un coup dont il ne se releva pas. Il mourut le 29 juin 1834, dans sa soixante-deuxième année.

Deux ans encore, et il aurait eu la joie et la surprise de me voir à l'Opéra! Certes, il n'avait jamais prévu une telle destinée pour moi, en dépit de sa pénétration; car il me répétait bien souvent, dans ma jeunesse, que j'aurais peut-être une jolie voix et à coup sûr un beau sentiment, mais que si je me mêlais seulement de donner un coup de poignard sur la scène, je ferais rire tout le monde.

Sa prophétie trouva un démenti dans Otello. Il eût été bien heureux, le digne homme, s'il avait pu s'en convaincre par lui-même. Quant à moi, je n'ai jamais cessé de le regretter, et je suis heureux de rendre ci ce dernier hommage à sa mémoire.

Propositions pour retourner en France. — Départ de Naples.

— Court séjour à Paris. — Retour en Italie. — Voyage accidenté. — Nouveaux pourparlers avec le directeur de l'Opéra. • — Nouveau voyage à Paris. — Nourrit quitte l'Opéra. — Ma réponse à Duponchel. — Quelques mots sur Adolphe Nourrit. — Digression sur le récitatif. ■ — Je retourne à Parme et à Florence. — Bénédiction toscane.

— Adieux à l'Italie.

Dix-huit mois à peine s'étaient écoulés depuis mes débuts en Italie, lorsque je fus pour la première fois sollicité de revenir en France. L'Opéra-Gomique ne m'offrait rien moins que dix-huit mille francs, pour madame Duprez et pour moi ; mais, bien que nous n'en gagnassions alors que huit mille, je repoussai ces propositions. Ma carrière

italienne était commencée brillamment; j'en tirais de l'honneur, et j'étais résolu à la poursuivre. D'ailleurs, j'en voulais à rOpéra-Gomique de m'avoir si injustement et si indignement expulsé; il ne me déplut pas de prendre ma revanche. Je refusai.

Pendant l'un de mes séjours à Florence, après le grand succès de Guillaume Tell, le directeur du Grand-Théâtre de Lyon me fit offrir trente mille francs, pour moi et pour ma femme. Je répondis au chef d'orchestre de ce théâtre, et, le remerciant d'une insistance très flatteuse pour moi, je lui déclarai nettement ma résolution de ne quitter l'Italie que pour chanter sur une des grandes scènes de notre capitale.

C'est dans les mêmes dispositions que je partis de Naples, au mois de mars 1836.

Mon départ de cette ville fut retardé d'une façon bien inattendue: la veille, j'avais joué, avec Ronconi et la Persiani, il Bravo de Marliani, opéra dans toute sa nouveauté, que nous avions seulement chanté quatre ou

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cinq fois. J'étais sur le point de m'embarquer, lorsqu'on vint me dire que la Cour voulait encore entendre une fois le Bravo, dont le succès avait été immense, et qu'à cet effet, j'étais invité à prolonger d'un jour mon séjour à Naples; seulement, comme on n'avait pas le droit de me faire manquer le courrier de France, puisque mes engagements étaient terminés, le départ du bateau était lui-même reculé de vingt-quatre heures.

Quelques jours après, nous rentrions, ma femme et moi, commodément installés dans notre propre voiture, à Paris, d'où nous nous étions éloignés sept ans auparavant, pauvres, découragés, sans ressources. Nous descendîmes à l'hôtel de Castille, au coin du boulevard et de la rue Richelieu.

J'y reçus bientôt la visite de notre célèbre compositeur Halévy. Il venait de la part de M. Duponchel, directeur de l'Académie royale de musique, pour s'informer de mes prétentions, en cas d'engagement. Cette démarche n'avait rien d'étonnant, les repu-

talions artistiques s'étendant toujours d'un pays à l'autre. Le nom que je venais de me faire en Italie était donc aussi connu à Paris que dans toutes les villes où j'avais chanté; en outre, cette foule de compositeurs, qui d'Italie arrivaient sans cesse dans notre capitale et dont j'avais toujours été l'interprète heureux, les Bellini, les Donizetti, les Mercadante, n'avaient pas manqué de parler de moi aux directeurs des grandes scènes parisiennes, tels que Severini, Crosnier, Duponchel. Ce dernier, principalement, avait les oreilles rebattues du récit de mes exploits par Henri de Ruolz. Celui-ci était un de mes bons amis : il n'avait pas encore inventé la manière de gagner de l'or en faisant de l'argent, il se contentait d'écrire des opéras ; j'avais créé sa Vendetta à Naples, et nous nous y étions beaucoup liés. — Henri de Ruolz, donc, me prônait fort auprès de Duponchel. De son côté, Rossini, se souvenant que Guillaume Tell me devait pour ainsi dire une seconde existence, ne tarissait point en

éloges sur celui qu'il appelait son collaborateur. Malgré tant d'illustres soutiens, mes négociations avec l'Opéra n'aboutirent point. Duponcliel déclara exorbitantes les demandes que je lui adressai par l'intermédiaire d'Halévy. Je puis affirmer pourtant qu'elles égalaient à peine celles que tout ténor d'un mérite au-dessus de la médiocrité se croit en droit de faire aujourd'hui.

Dans cette circonstance, Meyerbeer ne fut pas au nombre de mes défenseurs. La seule marque de bon souvenir que j'obtins de lui fut l'envoi d'une stalle pour la quatrième représentation de ses Huguenots.

Voyant que l'on n'acceptait point mes conditions, décidé cependant à ne faire aucune concession sur des appointements que je jugeais fort raisonnables, je contractai, par correspondance, de nouveaux engagements avec Lanari et repartis au bout de deux mois. Mais, cette fois, je repartis seul, madame Duprez demeurant avec ses enfants dans ma famille.

Lanari m'attendait à Livourne ; il ne m'y laissa pas longtemps. Presque aussitôt, il m'envoya à Vicence pour la saison d'été. Je devais faire ensuite celle d'automne à Trieste, mais le sort en décida autrement.

Mon voyage de Livourne à Vicence fut des plus accidentés. Le choléra venait de se déclarer en Lombardié et déjà faisait rage. Pour se préserver de la terrible contagion, les différents gouvernements qui se partageaient alors la Péninsule avaient établi des cordons sanitaires tout autour de leurs États. La circulation d'un de ces États à l'autre en était naturellement rendue fort difficile.

Parti de Livourne avec mon domestique pour toute compagnie, par trente degrés de chaleur, je traversai un bout de la Romagne et franchis les limites du Lombard- Vénitien. La première localité de ce royaume où je parvins fut Rovigo. Là je m'informai des ravages de l'épidémie. Les nouvelles qu'on m'en donna me parurent si peu rassurantes, que j'hésitai à continuer ma route.

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et ne la poursuivis qu'en maudissant mon endiablé directeur. J'atteignis Padoue.Làce fut bien autre chose ; on ne parlait que d'enterrements à la douzaine. Sachant que mon ancienne camarade la Schûtz chantait en ce moment dans cette ville, je résolus de lui rendre visite. J'allai chez elle le matin, je vis la porte ouverte, j'entrai ; il n'y avait personne pour me recevoir. Je pénétrai dans une pièce, puis dans une autre; toujours personne et un silence de mort. Le frisson commença à me saisir. Enfin je parviens au fond de l'appartement, je me vois dans une chambre où il y a un lit, et, dans ce lit, j'aperçois une femme étendue... Je reste pétrifié ! . . . Un grand éclat de rire me tire de ma stupeur. « Bon Dieu ! fait la Schûtz (car c'était elle), je ne suis pourtant pas en train de rire ce matin ; mais vous avez une figure si drôle, que je n'ai pu m'en empêcher.— Ah çà, lui dis-je, qu'est-ce qui s'est donc passé dans votre maison ? — Hélas ! me répond-elle, ma pauvre sœur est morte

hier ; on \^ent de l'emporter. » La Schûtz me répéta alors ce qu'on m'avait dit dans le pays, que le choléra redoublait tous les jours d'intensité, qu'il était plus fort à Padoue qu'à Rovigo, à Vérone qu'à Padoue, à Vicence qu'à Vérone. Ce fut le comble ! J'envoyai aussitôt au diable mon engagement et, remontant en voiture, revins en toute hâte du côté de la frontière. Mais à Legnano, par où je comptais passer pour entrer ensuite dans les États de Modène, on m'arrêta : mon passeport, très bon pour aller du sud au nord, ne valait plus rien, du moment que je changeais mon itinéraire. Je dus en conséquence revenir jusqu'à Vérone pour m'en faire délivrer un autre, puis redescendre de nouveau jusqu'à un hameau limitrophe, dont j'ai oublié le nom. Là on me mit en quarantaine dans une affreuse bicoque ; je m'y trouvai avec une jeune dame de la cour de Vienne qui se rendait en Toscane. J'essayai de me distraire en jouant le grand seigneur auprès d'elle pendant deux jours, au bout

desquels on vint nous dire que l'épidémie augmentant, le duc de Modène interdisait l'enti'ée de ses États à tous venants de Lombardie.

Force était de se résigner. Tout en faisant contre mauvaise fortune très mauvais cœur, je me réintégrai dans ma voiture, qui, pour le coup, me conduisit à destination ; mais sur le chemin, ayant dû faire une station à Mantoue, je m'y trouvai juste à temps pour ressentir la secousse d'un violent tremblement de terre. C'était l'année des calamités.

Ainsi qu'on me l'avait annoncé, le choléra sévissait furieusement à Vicence. Le premier exemple que j'en eus me fut fourni par l'hôtesse chez laquellej'étais descendu. La bonne dame insistait pour me retenir dans sa maison, sous prétexte qu'il y régnait un très bon air et qu'il n'y mourait personne. Malgré ses assurances, je la quittai pour m'installer dans le logement qu'on m'avait retenu. Vingt-quatre heures après, la pauvre femme était emportée par le terrible fléau.

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Je dois le dire, jamais de ma vie je n'ai été moins brave que pendant cette épidémie. La terreur qu'elle me causait fut bientôt connue au théâtre. Un soir que je chantais Lucie^ on vint dire au délégué de la ville, qui faisait aussi partie de la commission de salubrité, qu'au lieu de cinq morts sur lesquelles on comptait, il y en avait eu huit dans la journée, et que l'on manquait de bières. « Pour l'amour de Dieu! s'écria-t-il, n'en parlez pas au ténor, il serait capable de ne pas aller au bout de son grand air. »

Ce fut sous l'empire de cette frayeur que, pour ne pas m'en aller à Tries te, où le choléra régnait également, j'écrivis de Yicence à Duponchel, reprenant moi-même l'initiative des pourparlers entamés avec Halévy. Sur sa réponse, qu'il était prêt à conclure mon engagement aux conditions par moi posées, je pris sur-le-champ la route de Paris, laissant le directeur de Trieste libre de m'intenter un procès, si

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bon lui semblait. Il n'y manqua pas, et il eut gain de cause, comme c'était justice.

Entre Duponchel et moi, les questions d'intérêt précédemment traitées furent réglées facilement; restait la question artistique. Nourrit était alors eu pleine possession du beau répertoire qu'il avait créé. Dans ce répertoire, deux pièces étaient à peu près délaissées : la Muette, qui comptait sept ou huit années d'existence et ne faisait plus recette; et Guillaume Tell, dont on sait déjà l'histoire. Ce fut de ces deux pièces-là, souvent chantées par moi avec bonheur en Italie, que je me contentai pour mes débuts, laissant à mon collègue Nourrit la jouissance de toutes ses brillantes créations, et exigeant seulement que les créations à venir fussent à tour de rôle confiées à lui et à moi. Toutes ces choses étant convenues, je partis pour Nantes, où m'appelait le mariage de mon frère Edouard.

Je n'y avais point passé quinze jours, que ma femme m'écrivit de revenir en hâte,

M. Duponchel me réclamait à cor et à cris et me cherchait partout. J'accourus aussitôt auprès de mon nouveau directeur; il m'accueillit d'un air absolument bouleversé : « Mon cher, s'écria-t-il, savez-vous ce qui se passe? Nous sommes dans une position désolante. M. Nourrit nous quitte, et il va jusqu'à déclarer que, même si vous vous effrayiez de la responsabilité que vous assumez par son départ, si vous rompiez votre engagement, il ne faudrait pas davantage compter sur lui. » Il me disait tout cela du ton d'un homme qui n'eût pas été fâché que je me rétractasse immédiatement. Je ne fis pas mine de m'en apercevoir. « Eh bien, lui répondis-je, mon cher directeur, si M. Nourrit vous quitte, je prendrai les rôles de M. Nourrit. Je ne vous ai pas demandé des appointements de premier ténor pour ne rien faire. Depuis que j'ai traité avec vous, la presse parisienne s'occupe de moi; je me dois à moi-même, je dois à la réputation que je me suis faite en Italie

de ne point m'a vouer vaincu avant d'avoir engagé le combat. Je chanterai donc à l'Académie royale, dussent les banquettes

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