SE DRESSER CONTRE MOI OU LE LUSTRE ME TOMBER SUR LA TÈTE
Ma fermeté rassura Duponchel. Dans cette fermeté, il n'y avait de ma part ni animosité contre le chanteur que j'avais failli avoir pour collègue et qui préférait me céder la place, ni satisfaction de rester seul maître du répertoire de l'Opéra. Bien au contraire, le peu de relations que j'avais eues avec Nourrit ne m'avaient inspiré pour lui que de l'estime, comme homme et comme artiste, et je le savais trop aimé du public, trop soutenu par la presse, pour ne pas comprendre qu'il serait par-dessus tout dangereux de passer pour vouloir le détrôner.
Adolphe Nourrit était élève de Garcia; c'est donc à bonne école qu'il avait appris l'art dans lequel il a brillé. Avant lui, son père avait, pendant bien des années, rempli
l'emploi de premier ténor à l'Opéra. Je me rappelle l'avoir souvent entendu rue de Richelieu, blotti derrière la contre-basse du père Ghénier, vieux musicien qui me faisait entrer avec lui à l'orchestre, et suivant sur la partition, avec une aliénation édifiante, la musique que l'on exécutait : Orphée, Œdipe, ou Iphigénie. — Il ne fut pas difficile à Adolphe de prendre la succession de son père, auquel il ressemblait fort au physique, et qu'il dépassait de beaucoup parle talent. Je l'entendis maintes fois, aux débuts de sa carrière, dans les ouvrages traduits de Rossini, tels que Moïse, le Comte Ory; dans sa belle création de la Muette, et de tant d'autres rôles. Quant à lui, premier sujet brillant et favorisé de l'Académie de musique, il est probable qu'il ne fit guère attention à un deuxième ou troisième ténor de l'Odéon. En somme, personnellement, je le connus très peu.
Mais je connus et appréciai son talent.
Nourrit était un artiste consciencieux et
sympathique; il disait bien; dans son chant, il me fit toujours l'effet d'apporter moins de tendresse sentie que de fougue et de chaleur. Sa voix tenait de ce qu'on appelait jadis la haute-contre, s'étendant très haut dans un registre mixte. Lorsque le hasard me plaça en antagonisme a#ec lui, je savais bien que l'émission de cette voix blanche et quelque peu gutturale n'avait aucun rapport avec celle que je m'étais formée; je savais encore que je me servais du récitatiftout autrement que lui et les chanteurs qui m'avaient précédé, car il était d'usage alors de le débiter plutôt que de le chanter : on le considérait, si je puis risquer cette comparaison, comme une passerelle pour aller d'un morceau à un autre; moi, au contraire, je voyais dans le récit la partie solide, indispensable à l'action, essentielle à bien exprimer, servant de base au morceau vocal, dans lequel la mélodie, l'harmonie et le rythme l'emportent nécessairement sur les paroles. Mais, en mettant en pratique ces idées, cette manière, qui
étaient miennes, je n'avais nullement pour but d'infliger un blâme à mes prédécesseurs, particulièrement à l'artiste de talent auprès duquel je m'étais cru appelé à paraître; encore moins voulais-je le supplanter ou le forcer à quitter la place. Ce lut donc avec courage, mais avec regret, que j'appris la décision prise par Nourrit d'abandonner l'Opéra.
Je le laissai donner ses dernières représentations à Paris, tandis que je retournais moi-même en Italie pour parfaire mes engagements avec Lanari. Je ne chantai que dans deux villes : à Parme, où je reçus de l'impératrice Marie-Louise, veuve de Napoléon P^ une fort belle bague, et à Florence, où tant de fois déjà j'étais venu et revenu. Je quittai avec chagrin ce théâtre de la Pergola, si plein de souvenirs heureux pour moi, et dont les échos eussent pu me répéter tant d'applaudissements. J'entendis pour la dernière fois, dans le langage accidenté et avec leur accent florentin, ce
sijig'ulier salut des employés : « Benedetta s ici la madré che f /la ha-ha-ta ! » On pourrait traduire cela, en le poétisant beaucoup, par
ces mots ; « Bénie soit la mère qui t'a
donné le jour ! ■»
Tel est le dernier souvenir qui se rattache à ma belle carrière italienne.
Je m'embarquai à Livourne le 20 mars 1837, disant adieu à ce pays, qui avait vu naître ma prospérité, ma réputation, mes beaux jours, et que je ne devais plus revoir.
Quarantaine. — Je chante devant Diiponchel. — Avant mes débuts. — Propos flatteur d'une figurante sur ma personne.
— Avis donné par Alexis Dupont. — Répétition générale.
— Encouragement conjugal. — Ma première de Guillaume Tell à l'Opéra. — Ellet de talons. — Etiet de chant. — Bonheur! — Débuts et reprises diverses. — Un pari gagné contre Meyerbeer. — Mort de Nourrit. — Conséquences du bonheur d'être père. — Les Martyrs. — Une réponse de Rosîini.
Embarqués par un temps calme, nous {ûmes assaillis par une tempête si violente, que je crus un moment le ciel opposé à mon entrée à l'Opérai Nous arrivâmes à Marseille, et là on nous mit en quarantaine, parce que le choléra régnait encore en Italie. J'occupai ces jours de réclusion à redire les paroles
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françaises de Guillaume Tell; emporté par mes habitudes, je ne pouvais me défaire des paroles italiennes. Je déclamais souvent sur le pont, au grand étonnement des matelots, qui méprenaient pour un insensé. Enfin, la quarantaine eut un terme, et je pus prendre le chemin de Paris.
Je m'y trouvai peu de jours avant que Nourrit le quittât. Je me gardai bien d'assister aux dernières représentations de cet artiste, surtout à celle de ses adieux; j'avais trop besoin de conserver toute ma fermeté, et les marques de regrets accordées à celui dont j'allais prendre la place n'auraient pu qu'amollir mon courage , en m'in spirant pour mon propre succès de vives inquiétudes.
Cependant Duponchel se plaignait un peu de m'avoir engagé, comme on dit, chat en poche, sans connaître le son de ma voix. Pour lui donner satisfaction, mon ami de Ruolz nous invita tous deux à déjeuner chez lui. Après le déjeuner, je me fis entendre
dans divers morceaux à mon directeur, qui se déclara très content. « Je ne suis pas musicien, me dit-il; mais, quand vous chantez ça me remue. » Il convoqua ensuite pour m'en tendre toute la presse. Je dis devant cette assemblée, avec Massol, le duo de la Muette. Cette présentation solennelle me valut la bienveillance de messieurs les journalistes au moins pour le moment.
Ce n'est pas sans une violente appréhension que l'on se présente pour la première fois devant un public tel que celui de l'Opéra de Paris. Pour moi, sans doute, grâce aux circonstances qui accompagnaient cette apparition, l'appréhension devait être plus grande encore que pour tout autre ; aussi les moindres faits qui l'ont précédée sont-ils restés gravés dans ma mémoire.
Je savais que mon triomphe ne pouvait être dû à ma personne physique. Un petit incident, quelques jours avant la répétition générale, m'eût d'ailleurs enlevé toute illusion à cet égard, si j'en avais eu.
Durant un entr'acte de ballet, Halévy et moi nous parcourions le théâtre, bras dessus bras dessous, derrière le rideau, pendant que plusieurs artistes de la danse se mettaient en jambes. L'une d'elles, une belle figurante qu'on appelait ordinairement la grande S..., s'arrête tout d'un coup, et, nous regardant passer : « Quel est donc celuilà? demanda-t-elle à une camarade on me désignant. — Eh bien ! c'est le nouveau ténor, celui qui remplace Nourrit ; on dit qu'il a des appointements formidables. — Bah!
répliqua la grande, ce crapaud-là? C'est pas possible, il est bien trop laid!... »
A la première répétition, le meilleur de mes camarades, Alexis Dupont, me donna une autre espèce d'encouragement : « Est-ce ainsi, me demanda-t-il à la fin du premier acte, est-ce ainsi que vous comptez dire les récitatifs? — Oui, répondis-je. — Je vous préviens que le public parisien ne goûtera point vos innovations ; il aime ses habitudes. — Eh bien, mon cher Alexis, j'essayerai de
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les changer. » Dupont prit alors le bras de notre camarade Wartel, et lui dit en haussant les épaules : « Le pauvre garçon, s'il chante comme cela, il n'en a pas pour longtemps. » J'entendis ces paroles décourageantes, mais je tins bon.
La salle était comble le soir de la répétition générale. Dans toute cette foule, où je comptais plus d'un ennemi, peut-être n'avaisje pas un seul ami. Pour se prononcer en ma faveur, les mieux disposés attendaient. Le personnel même de l'Opéra, les chœurs, l'orchestre, tous partisans de Nourrit, qui avait su se faire beaucoup aimer, me regardaient d'un assez mauvais œil : je le savais. Bien que je ne fusse point d'une nature facile à effaroucher, je me sentis mal à l'aise.
Je portais un habit vert à boutons d'or. Après mes premières phrases, il se fit autour de moi un murmure confus, indescriptible, que je pris pour une désapprobation. Sûr de ma voix, je tâchai de me persuader que
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la couleur ou la coupe de mou habit avait déplu à l'auditoire. Cependant, à l'issue de la répétition, mon directeur me déclara que tout marcherait à souhait. Moi-même je pus m'apercevoir que si mes ennemis de tout à l'heure me demeuraient hostiles, quelques indifférents s'étaient déclarés en ma faveur. Cela me donna du courage. Dès lors, je n'affirmerai point que je me crus assuré du succès, — personne ne peut se croire certain de réussir, — mais à la conscience de ma valeur se joignit le calme que donne la résolution de vaincre l'injustice et l'hostilité.
Madame Duprez manquait de sang-froid.
Depuis le jour où j'avais signé mon engagement, la terreur ne l'avait pour ainsi dire pas quittée; elle ne fit que s'accroître à mesure que l'heure solennelle approchait. En partant pour le théâtre, je la laissai dans des transes mortelles... « Va, me ditelle, va, mon ami! va à la boucherie! » Ce fut tout l'encouragement que je reçus de ma pauvre femme.
Ceci se passait le 17 avril 1837.
Jamais, depuis sa création, Guillaume Tell n'avait attiré pareille assistance dans la salle de l'Opéra. La curiosité du public, excitée depuis six mois par les articles des journaux, allait donc enfin se satisfaire! Six mois, c'est long pour les Parisiens! Aussi, lorsque j'apparus sur le haut de ma montagne, après l'introduction du premier acte, ne distinguai-je qu'un formidable ensemble de lorgnettes braquées sur moi. Je supportai bravement ce premier assaut de curiosité et descendis en scène; mais à peine y fus-je que, me retournant pour parler aux braves Suisses qui m'entouraient, j'entendis un petit rire étouffé circuler dans toute la salle : c'étaient les talons à l'aide desquels mon directeur avait à toute force voulu me grandir qui provoquaient l'hilarité. Je fis néanmoins bonne contenance, tout eu me promettant de me retourner le moins possible.
Une fois seul en scène, l'épaisseur du
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silence qui se fit m'effraya. Je chantai le récit : // me parle d'hymen, jamais, etc. De môme qu'à la répétition générale, une sorte de frou-frou, dont je ne compris pas le sens, l'accueillit du haut en bas de la salle, et j'entamai mon duo avec le baryton (Dérivis fils), sans savoir si j'avais plu où si j'allais échouer. Il faut le dire, j'eus peur!... Mais après la phrase : 0 Mathilde, idole de mon âme!... le doute ne me fut plus possible, un tonnerre d'applaudissements avait éclaté... L'oppression me quitta, je respirai enfin ! . . .
Mais une victoire ordinaire ne pouvait succéder à une si belle attaque, sans ressembler à une déroute; ma tâche n'en devenait donc que plus difficile. Heureusement, l'enthousiasme du public a toujours pour effet de décupler les moyens d l'artiste; il s'étabUt dans ces cas-là entre eux une communication intime, la chaleur de l'un excite naturellement la chaleur de l'autre. Au deuxième acte, dans mon duo
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avec Mathilde, si bien représentée par madame Dorus, des exclamations approbatives, qui venaient souligner chaque phrase de mes récits, m'enlevèrent peu à peu tout reste d'appréhension. Le trio s'en ressentit. Mon père^ tu m'as dû maudire... fut aussi applaudi que 0 Mathilde..., au premier acte. Je pouvais déjà comparer cette soirée à celle de mes débuts à Rome, en 1834; mais lorsque j'eus chanté mon grand air, je ne puis dire ce qui se passa!... Ce que j'éprouvai est impossible à exprimer; le triomphe dont je fus l'objet, ce n'est pas à moi de le décrire. Jamais, dans mes rêves les plus ambitieux, je n'eusse osé aspirer à rien de semblable! Jamais même je n'en aurais eu l'idée!...
Au moment où j'entrais à l'Opéra, la Taglioni le quittait. Elle donna une représentation d'adieux la semaine qui suivit mes débuts. J'y chantai un acte de Stradella, ouvrage encore récent de Niedermeyer.
Meyerbeer vint alors me trouver; ce sou-
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vciiir ui ciioi^ueiiiii ciicoiu : <^ jiuii ciicr ténor, me dit-il, vous revenez d'Italie, vous n'aimez sans doute que la musique italienne; vous n'avez pas envie de chanter de ma musique? » Je me récriai, protestant de l'admiration que m'inspiraient ses œuvres. « C'est, reprit-il, que vous êtes engagé ici pour jouer seulement deux opéras; vous ne jouerez donc pas les miens! — Maître, lui répondis-je, quand voulez-vous que je chante Robert? — Robert est bien lancé, tandis que mes Huguenots en sont seulement à leur quarantième représentation ; reprenez plutôt mes Huguenots. — Je vais, répondis-je, les mettre à l'étude aujourd'hui même ; veuillez en prendre note. » Treize jours plus tard, je chantai les Huguenots pour la première fois. Au bout de la soixantième représentation : c( Croyez-vous, me demanda Meyerbeer, que nous atteignions jamais le chiffre de quatre-vingts? — Pourquoi pas, mon maître? L'ouvrage est en pleine faveur et fait de l'argent. — C'est égal, je parierais
que nous n'atteindrons pas la quatre-vingtième! — Et moi je tiens la gageure. Voulezvous risquer vos droits d'auteur pour ces vingt représentations. — Volontiers. — C'est affaire conclue. » Naturellement je gagnai le pari. Ce fut toujours un des secrets de Meyerbeer de savoir, par tous les moyens possibles, stimuler le zèle de ceux qui contribuaient à l'exécution ou au succès de ses œuvres. Il ne ménageait point sa bourse à l'occasion, comme dans celle-ci. Toutefois, lorsque je lui proposai, à la quatre-vingtième représentation de ses Huguenots, de renouveler le pari pour vingt autres, il déclara que je l'avais guéri de son incrédulité.
Successivement, je repris tout le répertoire laissé par Nourrit. Halévy me sauta au cpu le jour où je lui proposai de rétablir, au deuxième acte de la Juive, le bel air de la Pàque, supprimé lors de la création. On sait l'effet puissant que produit toujours cette page magistrale et inspirée. La Muette fut ma dernière reprise, en 1837. L'année
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suivante, Halévy me confia le premier rôle de son opéra Guido et Ginevra, qui fut ma première création.
Ce compositeur et en général tous ceux dont j'ai, à diverses époques, chanté la musique, s'en sont presque toujours fiés à moi pour l'interprétation morale et matérielle de leur pensée. Habeneck lui-même, notre chef d'orchestre, quoique connu pour sa brusquerie et son opiniâtre volonté, ne me fit jamais d'opposition quand j'imposai à son orchestre tel ou tel mouvement dans l'exécution d'un morceau. Ses musiciens le lui. reprochèrent au moment de mes débuts, se plaignant de ce que je me permettais de changer leurs habitudes. « Laissezle faire et suivez-le, répondit Habeneck ; celui-là va où il veut, mais il sait où il va. »
Au commencement de 4838, une triste nouvelle se répandit et vint affliger les amis des arts. Pour des motifs d'ordinaire sans valeur dans la vie des hommes qui font leur
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métier d'affronter les jugements du public, Adolphe Nourrit se suicida. Il se précipita de la hauteur d'un troisième étage dans la cour de l'hôtel Barbaja, à Naples. Deux ou trois malheureux sifflets avaient suffi pour faire perdre la tête à l'infortuné artiste et pour le déterminer à cet acte de désespoir. Nourrit laissait plusieurs enfants et une femme dont il était tendrement aimé.
On a beaucoup parlé de cette mort, on en parle encore aujourd'hui; j'ai même eu la douleur de me la voir reprocher par quelques amis de mon illustre prédécesseur, sous prétexte qu'il n'avait pu se consoler de se voir remplacé à l'Opéra. Les personnes qui me font l'honneur de lire ce récit de mon existence sont à même de juger de mon degré de culpabilité.
Il paraît que l'espèce de folie qui mène au suicide avait des germes dans la famille de Nourrit : bien des années après, tandis que j'étais maire de la petite commune de Valmondois, Auguste Nourrit, frère d'Adol-
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plie, viiil se iiover ùuiis l'Oise, non loin de ma maison.
Le Lac des Fées, d'Auber, fut, en 1839, ma seconde grande création ; car je ne donnerai pas ce titre au rôle dont me chargea Berlioz dans son opéra de Benvenutu Cdlini, donné en 1838 et qui n'eut que trois représentations. On sait que le talent de Berlioz, d'ailleurs excellent musicien, n'était pas précisément mélodique. J'avais chanté de lui, au service funèbre célébré aux Invalides en l'honneur du maréchal Damrémont, une messe qui faisait dire à mon ami Monpou que, « si Berlioz allait en enfer, son supplice serait d'avoir à mettre en musique une pastorale de Florian ». Benvenuto Cellini était écrit sous la même inspiration étrange pour mes oreilles italianisées. J'allais être père pour la troisième fois à l'apparition de cet opéra. Le soir même de la troisième représentation, je partis de chez moi laissant madame Duprez dans l'attente d'un événement qui me laissait fort peu de
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caluie. N'ayant encore eu que des filles, je désirais passionnément un fils; je priai donc en sortant le docteur Gasnault, qui soignait la malade, de venir sans retard me prévenir si ma femme accouchait d'un garçon.
Or, pendant que j'étais en scène dans le dernier acte, j'aperçois mon fidèle docteur dans la coulisse, le visage tout rayonnant. La joie me fait perdre la tête. Lorsqu'on s'embrouille dans cette musique compliquée et savante, telle que la composait Berlioz, il n'est pas facile de se retrouver. Je me tirai assez mal de cette aventure. Là ne fut pourtant point la cause du peu de succès de Benvenuto Cellini, dont l'auteur me rendit responsable et me garda toujours rancune. Le fait est que Duponchel se lassa de donner un ouvrage qui, dans sa nouveauté, faisait moins que les pièces anciennes, et que Benvenuto Cellini rentra dans les cartons pour n'en plus sortir.
En 1843, Duponchel céda son privilège à Léon Pillet. La fin de son administration
avait été marquée par les débuts de quelques ténors que mon directeur, qui prétendait, en vrai style de directeur, m'amir fait, voulut faire comme il m'avait fait. De ce nombre fut Mario. Il débuta pendant que j'étais en représentations à Rouen. Cet artiste exquis, placé hors du véritable cadre de ses facultés, ne demeura pas longtemps à l'Opéra; il y chanta seulement Robert, puis le Drapier, modeste opéra d'Halévy, et quitta bientôt l'Académie royale pour le théâtre, où il devait trouver des succès réels et mérités. Poultier vint ensuite; né dans le pays du sucre de pommes, il quitta ses tonneaux pour les planches de notre première scène lyrique. Il était doué d'une joHe voix, chantait avec expression et se fit remarquer dans le rôle de Masaniello.
Ce fut encore du temps de Duponchel que je jouai avec madame Stolz, destinée à devenir fameuse sous le régime suivant, la tra-. duction de la Vendetta, de mon amideRuolz. Enfin, je créai /es Martyrs de Donizetti. Cette
pièce avait d'abord été écrite en italien et, sous le titre de Poliuto, devait être jouée à Naples par Nourrit. Mais, la censure ne permettant point que l'on parlât de Dieu, des choses saintes, ni de la patrie, sur un théâtre, Poliuto fut interdit, Donizetti apporta alors son œuvre à Paris, la présenta à Scribe, la remania de fond en comble pour la scène française, et la fit recevoir à l'Opéra, où l'on me chargea du rôle primitivement destiné à Nourrit. Malgré les très réelles beautés de cette partition, fort goûtée encore à l'étranger, les Martyrs n'obtinrent guère chez nous qu'un succès d'estime.
Ici, je pense, peut pendre place un trait du caractère de Rossini.
A l'époque où nous en sommes, l'auteur du Barbier vivait à Bologne, son pays, occupé de bien manger et de médire spirituellement des Français, contre lesquels il était fort aigri pour deux motifs: la froideur avec laquelle on avait accueilli son Guillaume Tell, et le refus fait par la famille d'Orléans
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de lui continuer la j.cusiun de40,U0Urrani's dont il jouissait sous les princes de Bourbon. Rossini, on le sait, ne haïssait pas l'argent. Son. premier grief fut tel, que le succès tardif, mais éclatant, de Guillaume, ne décida point le maestro à venir à Paris. Cependant Aguado, marquis de las Marismas, protecteur passionné de rOpéra, qu'il soutint parfois de sa bourse, et, de plus, grand ami de Rossini, écrivit à l'illustre auteur de Guillaume Tell pour lui demander un de ses chefs-d'œuvre. Il me montra la lettre au moment où il l'envoya. Trois mois après, me trouvant chez lui, je lui demandai s'il n'avait point obtenu de réponse de Rossini. « Je viens de la recevoir », me répondit le marquis, et il me la communiqua. Voici à peu près ce qu'elle contenait : « Mon cher marquis, j'ai fait confectionner pour vous la plus belle mortadella et le plus beau saucisson de Bologne qu'on puisse manger. Je vous les envoie. Dites à votre chef de les préparer de telle et telle manière, de les
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servir à tel moment du repas, de les arroser de tel vin et vous m'en direz de bonnes nouvelles. »
Du chef-d'œuvre demandé, Rossini ne soufflait mot. Jamais Aguado n'en obtint autre chose.
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Direction nouvelle à l'Opéra. — Règne de madame Stolz. — Sentiments qu'inspirait cette artiste parmi ses camarades.
— Nouveau jugement de Péris. — Voyages en province.
— Châtiment d'un siffleur. — Premier voyage en Angleterre. — Inconvénients de porter un paletot blanc. — Deuxième voyage en Angleterre. — Nouveau changement d'administration. — Adieux à Léon Pillet. — Jérusalem.
— 1848. — Je quitte l'Opéra.
Avec la direction de Léon Pillet commença à l'Opéra la domination ou plutôt le règne de madame Stolz, règne absolu et despotique si jamais il en fut. Jusque-là, cette artiste n'avait paru que fort peu et dans des rôles d'importance médiocre, La création de la Favorite la mit en évidence;
son én£Ti;ie, sa ciiakui ùiamaLiquc, la firent remarquer; mais, non contente de sa part dans la faveur du public, madame Stolz ne put bientôt plus supporter que quelque autre auprès d'elle obtînt de l'éclat, et elle se servit de son influence de jour en jour plus grande sur l'esprit du nouveau directeur, pour atténuer le succès de ceux ou de celles dont le talent ou la beauté lui portaient ombrage. Aussi ne fut-elle point précisément adorée par le personnel de l'Opéra. Les plus forts et les plus hardis la détestaient ouvertement; les petits, les craintifs, la redoutaient et murmuraient tout bas. Il me souvient que, "me promenant avec Meyerbeer dans la rue Saint-Lazare, nous fûmes tout d'un coup accostés par la grande S..., cette belle figurante qui m'avait tiouvé si laid à mon entrée à l'Opéra. Elle était exaspérée et elle nous raconta le motif de sa colère avec cette familiarité propre aux personnes de sa condition. « Oh! nous dit-elle, mon petit Meyerbeer, ah! mon petit
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Duprez, si vous saviez! cette madame iSLulz, elle vient de me faire flanquer à l'amende. Si je la rencontre, je la casse. » Parmi les adversaires de la « favorite », comme nous l'appelions, était Barroilhet, qui se scandalisait comme moi d'entendre dire par Pillet: « Madame Stolz est une Malibran, moins les défauts. » Notre basse Alizard ne perdait jamais non plus une occasion de manifester son antipathie pour notre étoile. Un jour que madame Stolz passait dans la cour où nous étions tous réunis, au sortir de la répétition: « Et dire, fait Alizard de sa grosse voix picarde, et dire que cette femmelà est destinée sur ses vieux jours à faire des ménages de garçon... le mien peutêtre. » A la suite de cette boutade, l'engagement d'Alizard ne fut pas renouvelé et il n'eut point la consolation de voir se réaliser sa prophétie.
On se rappelle peut-être que ma liaison avec Barroilhet datait de Milan, en 1829. A l'Opéra, où il entra presque en même temps
que moi, ce lut toujours un de mes bous camarades. Je ne parle pas de son talent si connu. Ce que l'on ignore peut-être, c'est qu'il n'était nullement beau. Me promenant un jour avec lui sur le boulevard, nous rencontrâmes Perrot, notre premier danseur (les hommes dansaient encore), qui ne brillait pas non plus par les avantages physiques. Cette fois-là, il me parut encore plus laid que de coutume; je ne pus m'empècher de lui dire: « Mon Dieu, mon pauvre Perrot, que tu es laid ! — Bah ! riposte Perrot, vous êtes donc bien jolis, Barroilhet et toi. — Doucement, fait notre baryton; je ne me crois pas beau, certainement, mais toi Perrot et toi Gilbert vous l'êtes encore moins que moi. » Nous allions nous disputer, quand nous avisons un passant qui paraissait bonhomme. Je m'adressai à lui: « Pardon, Monsieur, lui dis-je, si je vous arrête. Veuillez être l'arbitre d'un petit différend qui s'élève entre mes amis et moi et, à l'instar de feu Paris, décerner la pomme
à celui de nous trois que vous trouvez le plus laid. » Le passant s'arrête et nous examine, puis : « Ma foi, nous dit-il, messieurs, je suis trop embarrassé pour choisir. » Et il nous tourna le dos en riant.
J'eus, durant le cours de mes engagements à l'Opéra, chaque année, des congés que je mis à profit pour me faire entendre dans nos villes de province, grandes et petites. C'est ainsi que je visitai successivement Lyon, Bordeaux, Toulouse, Bayonne, Limoges, Nîmes, etc.
Ces populations méridionales, habituées à rechercher par-dessus tout chez tes ténors la puissance et me croyant plus fort que les autres parce que j'avais plus de réputation, s'étonnaient de ne trouver en moi rien de plus extraordinaire que dans un simple chanteur. J'entendis un jour les regrets d'un Toulousain qui m'avait cru une voix « à tout casser ». La déception que je leur causais sous ce rapport n'empêcha pourtant pas les chaudes manifestations d'enthou-
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siasme do ces piiblics démons Ire. ti^s cl passionnés de musique.
A Avignon, par exemple, je me trouvai mal en voix pour chanter Lucie et fis faire une annonce par le régisseur après mon premier duo : Il a trop mangé, s'écria une voix dans la foule! Ce mot excita l'hilarité chez les assistants qui refusèrent, du reste, de se retirer en reprenant leur argent, comme on le leur proposait. La représentation continua donc et se termina chaudement.
A Toulouse, deux fois je subis un coup de sifflet; chaque fois j'eus un défenseur intrépide qui se chargea, de son autorité privée, de réduire au silence le mécontent,
La première, ce fut dans les Huguenots. Mes deux premiers actes s'étaient passés de la manière la plus heureuse, mais.au septuor du troisième acte, cela changea. Ces grands morceaux-là sont rarement bien exécutés en province où, faute de sujets, on les fait exécuter par des Laruette, des
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Trial et autres emplois plus ou moins appropriés au grand opéra. Le septuor alla donc à la dérive et je le laissai aller, Yuque je n'eus jamais la {)rétention de chanter un morceau d'ensemble à moi tout seul. Gela ne faisait pas le compte de mes auditeurs; en bons provinciaux, ils voyaient venir le : « Et bonne épée et bon courage...» du ténor, avec cette impatience malicieuse de gens qui se disent: nous l'attendons là! L'effet fut manqué, ils n'étaient pas contents, Dans les hauteurs du théâtre, un bizet siffla... J'avais dans la salle un admirateur convaincu, enthousiaste, exagéré; c'était un ancien Martin du théâtre de Toulouse, nommé Despéramon, qui jouissait d'une grande influence sur la jeunesse de la ville. Le coup de sifflet lui va au cœur... Il monte au rang élevé d'où il est parti, se fait indiquer le coupable, va à lui: «Va-t'en, lui dit-il avec son accent du crû, va-t'en, imbécile! Voilà le prix de ta place, tiens donc, reprends tes trente sous et décampe!
IGO SOUVENIRS d'u.N CUANTEUll
Douprez, il ne te trouve pas digne de l'entendre! »
La seconde fois ce fut mon ami Sylvestre, littérateur distingué, qui se jeta sur le siffleur et lui donna un renfoncement pour lequel on le conduisit au violon.
En somme, mes tournées en province me réussirent si bien, que je résolus d'en étendre le cercle en allant dans les grandes villes de l'étranger.
Mais là se présenta une difficulté sérieuse: ces grandes villes, Berlin, Vienne, Londres, Edimbourg, ne possédaient pas d'Opéra français ; or, quand je voulus reprendre ce riche répertoire italien que pendant sept ou huit ans j'avais exploité sur tous les théâtres de la Péninsule, il se produisit ceci : que les chanteurs italiens, jaloux de maintenir leur prérogative, refusèrent de faire une place à leur ancien collègue, redevenu chanteur français. Alors je pris un moyen terme, c'est-à-dire que, me mettant bravement à l'ouvrage, j'eus bientôt appris assez
d'anglais et d'allemand pour pouvoir exécuter dans ces deux langues mes rôles principaux.
Ce fut l'anglais que j'étudiai en premier lieu et le plus à fond. En 1844, Bûnn, directeur fort entreprenant du théâtre de Drury-Lane, m'ayant offert des conditions avanlageuses, je partis pour Londres. La presse et le public de cette capitale m'y firent l'accueil le plus favorable et, dès ma première représentation, donnée le 7 avril 4844, je fus assuré du succès; elle avait pourtant bien failli être compromise par le baryton avec lequel je chantai Guillaume, qui parut en scène complètement ivre.
J'étais descendu à l'hôtel de Leicester Square. Mon hôtelier, un compatriote, me pria d'assister à un repas où il réunissait tous ses actionnaires à l'occasion ^e la restauration de son établissement; cette partie de plaisir étant peu de mon goût, je me récusai poliment et m'esquivai. Lorsque je rentrai, à une heure avancée de la soirée, mes
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dignes Anglais étaient encore à table, crian t à tue-tête et s'enivrant à qui mieux mieux; quelques-uns même avaient déjà roulé de leurs sièges à terre ou ronflaient consciencieusement dans les coins de la salle. Ayant aperçu ce tableau je me faufdai sans bruit jusqu'à ma chambre sans avoir été reconnu. Mais, vers les quatre heures du matin, il se fit au-dessous de moi un tel tapage que force me fut de me réveiller; c'étaient des cris, des vociférations au milieu desquels je distinguai mon nom accompagné de bravos, de hurrahs, à n'en plus finir. Fort intrigué, je demandai le matin à mon domestique ce que cela voulait dire. Voici ce qui s'était passé: un bon Allemand, rentrant à l'hôtel quand je dormais déjà, avait été vu des joyeux convives qui l'avaient pris pour moi. En vain^e défendait-il, en vain protestaitil que jamais il n'avait été chanteur ni ne s'était appelé Duprez, on refusa de le croire, on le força de prendre place au festin. Il s'agissait de boire de bon vin, l'Allemand
SOIVKMUS u'lN ClIANTKLll 1 OU
finit par se laisser convaincre, on le hissa sur la table et pendant le reste de la nuit il fut l'objet des applaudissements et des toasts répétés qui troublèrent mon sommeil.
Cette aventure m'en rappelle une autre analogue que j'eus à Paris au temps où j'étais en grande vogue, c'est-à-dire dans les premiers temps de mon retour d'Italie.
Un certain jour de Pâques, que je devais chanter une messe de mon ami Dietsch à Saint-Eus tache, la nouvelle s'en répandit et, lorsque le matin j'arrivai avec ma femme à cette église, d'où nous devions aller déjeuner au Rocher de Cancale, nous vîmes aux portes une foule semblable à celle qui assiège aux jours de première les théâtres à la mode. Un brave prêtre italien, chargé de recevoir les artistes et de les conduire à leur poste, m'accueillit aussi avec un enthousiasme un tant soit peu profane, et démonstratif et bruyant comme tout enthousiasme méridional.. « 0 nostro Dupré, s'écriait-il, me considérant sans doute comme appartenant à
lu
son pays où avait commencé ma réputation; e il nostro caro Dwpré ! Venite, venite che oggi siete voi il padre efenîo.'*.» Sans faire tort à la dévotion des habitants du quartier des Halles, je crois qu'il avait un peu raison.
Il n'est pas permis d'applaudir dans les églises ; mais, quand je sortis ayant à mon bras madame Duprez, la foule commença à se grouper et à nous suivre, de sorte que nous entrâmes dans la rue Montmartre à la tète d'une innombrable escorte. C'était flatteur, mais c'était gênant. Ma femme surtout se sentait fort mal à l'aise ; elle aurait bien voulu se dérober à tous ces regards; mais que faire? Nous esquiver était impossible, j'avais un malheureux paletot blanc qui me faisait reconnaître et servait de signe de ralliement comme le panache de Henri IV. Enfin, j'avise une porte obscure, une porte bâtarde donnant accès à deux petits escaliers dans l'un desquels nous nous blottissons. Nous espérions
1. C'est notre cher Duprez! Venez, venez ! Aujourd'hui, c'est vous qui êtes le Père éternel !
({ue, ne nous voyant plus reparaître, notre cortège impatienté se disperserait, nous laissant le champ libre. Vain espoir ! s'attroupant au contraire autour de la maison où nous étions cachés, il fait cercle et attend. Les habitants de cette maison et des maisons voisines, étonnés de ce rassemblement et de la rumeur qui en résulte, se mettent aux fenêtres, questionnent les gens de la rue, vont, viennent; c'est un vacarme, un remueménage qui commence à nous inquiéter sur la façon dont nous sortirons de là. Fort heureusement nous avions été reconnus par un musicien de l'orchestre des Italiens qui passait par la rue Montmartre; il réussit à percer la foule, à nous découvrir dans notre cachette. «Monsieur, me dit-il, permettez-moi de vous délivrer de ces curieux, car vous en auriez pour toute la journée. Prenez mon paletot et donnez-moi le vôtre ; ils s'y tromperont et je les promènerai pendant que vous vous sauverez avec madame. » Grâce à ce changement, je pus tranquillement aller déjeuner, tandis
que iiiOii nijCiatOui', douiiaiit le ciiaiige au public à l'aide de mon paletot, recevait à ma place les honneurs du cortège. Il est vrai que, lorsque enfin la supercherie fut découverte, il fut hué et accablé de sottises... La roche Tarpéienne est près du Capitole!.,..
Le succès de mon premier essai en Angleterre me détermina à y retourner l'année suivante.
Cette-fois là je ne passai que la moitié de mon congé à Londres même ; je partageai le reste de mon temps entre Liverpool, Manchester et Dublin, Je remarquai chez le public de cette dernière ville une bien plus grande chaleur, une plus grande spontanéité que chez les autres publics anglais de ma connaissance. A Liverpool, au contraire, à une représentation à bénéfice, pendant une grande scène de Guillaume Tell, le public me donna un spectacle tout à fait drôle : il prit petit à petit la fuite, et je finis mon grand air en présence seulement des huit libérateurs de la Suisse qui formaient
tout le ])ersuiiiiel choral de M. de Lozier, directeur du lieu.
Je ne revenais jamais à Paris, après ces absences annuelles, sans éprouver une sorte de marasme à la seule pensée du collier de misère que me tenait en réserve la direction de Léon Pillet. Lorsqu'on n'a pas vécu au théâtre, on ne s'imagine point les tracasseries qu'un directeur, s'il cède à une mauvaise influence, peut faire subir à ses administrés. Sa passion contre moi l'aveuglait au point de lui faire compromettre ses propres intérêts.
Il se frottait les mains un soir de recette détestable où ne chantait pas madame Stolz et répétait avec satisfaction: « On n'a fait que quatre mille francs, et pourtant Duprez chantait un de ses bons rôles. »
Enfin, Léon Pillet, cet administrateur d'humeur étrange, céda de nouveau la place à Duponchel, associé avec Nestor Roqueplan Madame Stolz n'était déjà plus à l'Opéra.
Dernièrement j'ai retrouvé dans de vieux
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papiers le carnet dans lequel, jour par jour, je prenais mes notes sur ce qui se passait au théâtre; j'y revois le cri de joie que je poussai à propos de ma rentrée sous la nouvelle direction, après deux mois de congé. Qu'il me soit permis de m'emprunter à moi-même ce passage, écrit sous l'impression :\u moment : « 8 juillet 1847. La Juwes.yec A-lizard, mesdemoiselles Nau et Dameron... — L'Opéra est donc enfin redevenu ce qu'il n'eût pas dû cesser d'être... — Le repos m'a t'ait un bien immense, ma voix est plus sonore que jamais; je me sens la fraîcheur, la force, la chaleur de vingt-cinq ans avec la puissance, l'art et la sagesse de mon âge. Le public entier a été admirable pour moi, j'ai bien joué et bien chanté ; mais j'en ai été récompensé au delà de mes souhaits. . . L'administration semble être dans les meilleures dispositions à mon égard. Enfin, Pillet n'est plus!... »
Verdi, qui pour la première fois m'entendit ce soir-là, parut ne pas regretter dem'avoir
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cuulié le principal roie clans son Ojjéra de Jérusalem, qui devait bientôt passer.
Cette création, la dernière de ma carrière dramatique en même temps que la première apparition de Verdi sur la scène lyrique française, fut le signal de la guerre acharnée que devait me faire, sous toutes les formes et sous tous les prétextes, M. Fiorentino, rédacteur du feuilleton musical dans deux grands journaux de la capitale. M. Fiorentino n'aimait pas Verdi, il l'avait (je tout temps critiqué sans justice ni mesure; à Tune des répétitions de Jémsalem, il crut cependant pouvoir lui parler et lui tendre la main. Le futur auteur d'Aïda, dont la fierté fut toujours le trait dominant, s'abstint de répondre au critique et lui tourna le dos. Fiorentino s'en vengea : la pièce, le compositeur, le principal interprète, furent maltraités dans tous ses articles. Heureusement pour nous, le public se prononça dans un autre sens, et notre succès ne fut interrompu que par la révolution de février-
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A ces époques tic cribC popuiaire, il n'est peut-être pas un individu qui ne se ressente directement ou indirectement du mouvement qui agite la nation ; si, personnellement, je n'en souffris point, j'en vis pâtir un membre de ma famille dont j'ai mainte fois entretenu le lecteur. Mon frère Edouard Duprez avait eu la malheureuse idée de prendre, l'année précédente, la direction du Théâtre-Royal de Bruxelles. Personne n'ign,ore quel fut le contre-coup de nos événements politiques dans les États de nos voisins, particulièrement en Belgique ; il n'y a donc pas lieu de s'étonner si les théâtres se ressentirent du malaise général. Mon pauvre frère voyait chaque soir le rideau se lever devant une salle vide; il m'appela à son aide. J'allai à Bruxelles créer Jérusalem, et j'attirai à la Monnaie la ville entière. L'opéra eut un tel succès, qu'on le joue encore aujourd'hui; mais je ne réussis point à sauver la position, de mon frère, qui vit s'engloutir, dans l'espace de quelques jours.
lis écuuouiies ue longues années de travail. De retour à Paris, lorsque le calme se fut rétabli dans la rue, je chantai de nouveau, mais je sentis bientôt que l'heure de ma retraite allait sonner. Plusieurs motifs m'engageaient à me retirer du théâtre.
Quoique jeune encore et vigoureux, je sentais s'amoindrir cette fraîcheur de voix, cette souplesse de moyens dont j'avais joui pendant vingt ans; des qualités de ma jeunesse, il ne me restait qu'une puissance plus grande encore, peut-être; mais un organe plus limité, plus lourd, moins brillant, me faisait comprendre que le moment était venu pour le chanteur dramatique de céder la place au maître, au compositeur; car j'ai toujours cru mériter ces titres, et un irrésistible penchant m'entraînait vers la composition. J'étais donc presque résolu à ne pas demander le renouvellement de l'engagement qui me liait jusqu'en 1849, lorsqu'une circonstance m'y décida tout à fait.
Meyerbeer était sur le point de monter son Prophète. Je l'ai déjà dit, ce compositeur ne négligeait jamais rien pour assurer le succès de ses œuvres; aucune précaution ne lui échappait pour attirer l'attention, exciter la curiosité du public; grands et petits moyens étaient par lui employés; or, il croyait avec raison que nul attrait n'égale celui de la nouveauté. Je ne fus donc qu'à moitié surpris, lorsqu'au mois de décembre d847, j'appris que Meyerbeer s'était adressé à Roger pour la création de son Prophète. A partir de ce moment, tout, à l'Opéra, se fit en vue de ménager les susceptibilités de l'ombrageux auteur des Hnguenots ; tout s'aplanit pour préparer les voies à son prochain triomphe; tout autre intérêt s'effaça devant celui-là. Ainsi, entre la révolution de février et l'apparition du Prophète, il ne fut donné qu'un seul opéra nouveau, Jeanne la Folle, que chanta une mienne élève, mademoiselle Masson, et encore ne fut-il représenté que fort peu de
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fois. Lorsque j'annonçai mon projet de retraite, on ne fit rien pour me retenir; j'allais au-devant d'un désir qu'on n'eût cependant pas osé me manifester. Au mois de mars 1849, je quittai l'Académie de musique, sans que mon départ dans un théâtre où je comptais douze années de service, fût pour ainsi dire remarqué.
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Comment je devins professeur au Conservatoire et comment je me séparai de cet établissement. — ■ Historiettes sur Cherubinl. — Premier voyage avec mes élèves.
J'étais devenu, en 1842, professeur de chant au Conservatoire royal de musique et de déclamation; ma démission de ces fonctions coïncida presque avec ma retraite de l'Opéra. On m'a assez souvent reproché cet acte," dont on ignorait les motifs, pour que j'en donne ici l'explication; mais, auparavant, je dois raconter de quelle manière j'avais été attaché à cet établissement.
Cherubini, nommé directeur du Gonser-
vatoire en 1822, l'était encore lors de mon retour à Parisien 1837. Il s'empressa de m'offrir la direction d'une classe de chant; j'étais assez porté à enseigner l'art que j'avais moi-même tant étudié et tant pratiqué déjà; l'offre ne me déplut pas. Je me rendis à l'appel de Gherubini pour entendre les élèves qu'on me destinait. Huit ou dix jeunes gens, dont la moitié au moins chantèrent l'air de Joseph, défilèrent successivement devant moi sans que je reconnusse dans un seul ce qui peut s'appeler des dispositions artistiques. Je me permis de manifester à Gherubini la crainte de n'en faire jamais des sujets bien remarquables; l'irascible maestro prit fort mal l'observation ; il me répondit en commençant sa phrase par l'exclamation italienne, indice presque certain de sa mauvaise humeur : « E chel s'écria-t-il, est-ce qu'il faudra donc faire des élèves exprès pour vous? » L'argument me parut sans réplique. Je me contentai donc de déclarer au directeur du Gonservatoire
que l'éducation des élèves qu'il m'avait présentés me paraissait une tâche trop difficile pour mes faibles moyens, et les choses en restèrent là momentanément.
Cinq ans après, Gherubini mourut.
D'autres parleront ou ont parlé des travaux de ce maître ; son œuvre musicale, classique déjà de son vivant, a été et sera jugé, apprécié comme il doit l'être. Pour moi, je me contente de le peindre par le côté anecdotique. On aime généralement à se figurer les hommes de talent comme des natures supérieures, étrangères aux mesquins soucis de l'existence, trop au-dessus même de la réalité pour s'inquiéter des progrès qui s'accomplissent dans un ordre purement matériel. Eh bien, cette opinion si répandue est une erreur ; la preuve, [c'est qu'au nombre des améliorations dues par le Conservatoire à son deuxième directeur, il faut compter une institution très utile, sans doute, mais très prosaïque, comme on va le voir: ceux qui ont eu l'occasion de traverser la cour
de cet établissement ont pu remarquer à Tun des angles une petite construction en bois peint, de couleur chocolat, dont la destination se révèle aisément par ses mérites utiles, je dirai même nécessaires; c'est de ce monument que je veux parler. Cherubini en fut le créateur; avant lui, rien de semblable n'existait; il en eut l'idée première et en réalisa l'exécution. On lui doit aussi le choix de l'emplacement, ce qui ne fut pas une petite affaire! Le pensionnat existait encore à cette époque pour les filles comme pour les garçons ; il ne fallait point choquer la pudeur de ces demoiselles, en leur offrant des perspectives blessantes ; Cherubini se donna une peine extrême pour arriver à ce résultat. Il fit de nombreux essais, et, pour les mieux faire il eut recours à un grand professeur, raide et sec, toujours cravaté de blanc et portant lunettes, M. H..., qui fut mon antagoniste, lorsque je devins son collègue. A la prière de son directeur, M. H... se plaçait dans la guérite, tandis que
Cherubini traversait la cour dans l'un et l'autre sens, s'éloignant et se rappochant comme un peintre en face d'un tableau et s'écriant parfois : « Ah ! mon ami, pas comme cela... Mon cher H..., zé vois, zé vois!... Tournez-vous d'une autre manière ! ... » Je signale à la connaissance des jeunes élèves du Conservatoire le dévouement et la patience dont fit preuve M. H... durant ces expériences.
Halévy, notre grand compositeur, fut l'élève chéri de Cherubini, qui ne cessa toute sa vie de le considérer comme un enfant. Il me souvient qu'à un dîner chez moi, dont tous deux devaient faire partie, l'auteur de la Juive étant en retard : « On n'attend pas Fromenthal, dit le vieux maestro avec son impatience habituelle; s'il ne vient pas à Theure, il faut se mettre à table sans lui ! »
Lorsque Cherubini donna son dernier opéra, il se fit aider par son ami pour en diriger les répétitions. L'artiste chargé dans
cette pièce du rôle de basse se trouvant un jour malade, Serda s'offrit à le remplacer. Gherubini, mécontent, l'envoya promener.
Serda en conçut du dépit et le laissa voir. Le lendemain, Halévy remontra à son vieux maître combien il avait été injuste envers cet artiste. « Ce pauvre Serda, lui dit-il, vous l'avez traité bien brutalement ; il en est très froissé! Vous devriez bien lui dire quelque chose pour lui faire oublier votre mauvaise humeur d'hier. — Et qu'est-ce que tou veux que zé loui dise? Zé né sais pas dé bonnes paroles, moi. Trouve toi-même. Eh, tiens, vas-y dé ma part... Tu peux l'assurer que zé né loui en veux plous ! »
Bénédict, qui a chanté avec moi le Barbier de Séville a l'Odéon et depuis a tenu le feuilleton musical du Sémaphore de Marseille, fut reçu par le directeur du Conservatoire avec cette même affabilité, quand il se présenta pour une classe de chant. Il était fort laid. Gherubini le toisa et puis lui dit : « E che ! vous voulez vous faire recevoir
ici? Allez ploutôt au Zardin des Plantes; nous né prenons pas les sinzes ici.»
Cette humeur, cette impatience permanente du maestro, son horreur d'attendre étaient célèbres. La première fois que j'eus l'honneur de le voir, c'était à l'enterrement de Garât, en 1823. Le pensionnat de Choron l'aisait partie des chœurs réunis pour le service funèbre; nombre d'illustres musiciens, Paër, entre autres, dont on exécutait un offertoire, étaient là; l'heure de la cérémonie avait depuis un instant sonné ; le convoi se faisait attendre. Cherubini s'exaspéra... « Ah ! fit-il, ce Garât, c'est bien touzours la même chose, il ne peut pas être ezact ! »
Que de boutades drolatiques on pourrait ajouter à celle-là, si je n'en avais déjà trop conté.
Je reprends mon récit où je l'ai laissé. Ce fut Auber qui remplaça Cherubini dans la direction du Conservatoire. Le caractère de ces deux maîtres offrait le contraste le
plus frappant qui se puisse rencontrer.
Aussi gracieux, aussi affable dans ses manières que son prédécesseur était quinteux. colère et bourru, Auber exagéra la facilité et la tolérance comme Cherubini avait exagéré l'intolérance et la raideur. Mais, sans vouloir ici juger des qualités ou des défauts de son administration, je dois dire seulement qu'aussitôt nommé à ces hautes fonctions, il me renouvela avec l'empressement le plus flatteur la proposition que j'avais reçue de l'ancien directeur de me charger d'une classe de chant. La condition que j'y mettais, de choisir moi-même mes élèves, ne souffrant aucune difficulté, j'assistai aux examens de réception et me composai une classe d'où sont sortis, avec madame Miolan-Garvalho, qu'il me suffit de nommer, d'excellents sujets, tels que Balanqué, dont on se souvient au Théâtre- Lyrique ; mesdemoiselles Dameron, Poinsot, qu'on entendit à l'Opéra, etc., etc. Malheureusement, ma position doublement en
vue, comme professeur et chanteur, ne tarda pas à me susciter des inimitiés fâcheuses; sans parler de M. H..., V essayeur des inventions cherubiniennes, je crus m'apercevoir de l'hostilité de plusieurs de mes collègues. Les congés que je prenais chaque année, pour mes tournées dramatiques en France ou à l'étranger, fournirent le prétexte de critiques; bref, je fus un jour officieusement averti que le ministère allait prendre des mesures sévères contre les absences trop fréquentes de certains professeurs, et qu'il faudrait s'y conformer ou quitter la place. Mon parti fut bientôt pris: j'étais encore trop jeune (quarante ans à peine), trop actif et trop entreprenant pour enchaîner ainsi ma liberté.
A cette époque déjà, je rêvais la formation de mon école pratique de chant.
Certaines difficultés m'empêchaient encore de la créer; en attendant, je réunis quelques-uns des élèves qui m'avaient été donnés par le Conservatoire, et, après les
avoir prépares à l'exécution d'un certain nombre d'opéras: Lucie, la Juive, Jérusalem, le Barbier, la Favorite, etc., je partis avec eux pour la province. Mon but, dans une tournée théâtrale , était aussi bien de développer par la pratique le talent de ces jeunes gens, que de les aguerrir à la scène, tout en protégeant de mon nom, de ma présence et de mon autorité leurs premiers pas devant le public.
Notre odyssée. — Un amateur malgré lui. — Engagement de mademoiselle Miolan à l'Opéra-Comique. — Seconde tournée. — Commencements de la carrière de ma fille. — Reims, Strasbourg, Genève, etc. — Bouquets blancs et bouquets panachés. — Fin de nos expéditions. — Caroline aux Italiens. — Pourquoi je n'ai pas chanté Don Juan.
Au mois de juin 1849, nous nous mîmes en route. Ma petite troupe était ainsi composée : mesdemoiselles Félix Miolan et Poinsot, premiers sujets de chant ; mademoiselle de Jolly, pianiste accompagnateur; MM. Ballanqué, première basse; Didiée, baryton; Prouvier et Bertrand, deuxièmes rôles ; je me réservais les grands ténors. Mon frère Edouard nous accompagnait aux
titres de régisseur, administrateur, maréchal des logis, etc. Je donnais cinq cents francs par mois à chacun de mes jeunes artistes pour frais de voyage et de costumes. Pendant toute la durée de notre expédition, la gaieté la plus charmante, l'entente la plus parfaite régnèrent parmi cette petite société, bien qu'on y comptât deux mamans et une gouvernante. La première ville où nous nous arrêtâmes fut Nantes; nous y eûmes un succès qui commença dès nos répétitions, pendant lesquelles la foule s'assemblait sous nos fenêtres pour nous entendre. Ensuite nous allâmes à Gaen, Saint-Malo, Brest, Rennes, Lorient, Le Mans, etc. Faire pas à pas l'historique de nos pérégrinations dans ces différents endroits serait chose fastidieuse ; mais afin qu'on ait une idée de ce qu'étaient, et les publics auxquels nous avions affaire, et les péripéties que nous traversions, je m'arrêterai un instant sur notre séjour à La Rochelle, notre dernière étape avant de rentrer à Paris.
Là, comme ailleurs, nous commençâmes par nous assurer d'un local pour nos exercices dramatiques. Le théâtre étant inoccupé par suite de la saison, on le mit à notre disposition. A peine nos affiches furent-elles posées, à peine mon frère fut-il assis au bureau de location, que le public rochelais se présenta pour prendre des billets, avec un empressement de bon augure. Toutefois, au milieu de toutes ces mines satisfaites, mon frère remarqua bientôt un monsieur d'un certain âge, dont la physionomie exprimait l'humeur la plus bourrue du monde; il s'avança vers le contrôle et demanda, d'un ton brusque, six places de première; puis il s'informa de ce qu'il devait: « Soixante francs, monsieur, répondit Edouard. — Soixante francs!... Il faut que je vous donne soixante francs pour entendre un opéra?... — Mon Dieu, monsieur!... — Eh! monsieur, il n'y a pas de mon Dieu qui tienne ! Gela devient un abus ! L'année dernière c'était mademoiselle Rachel,
cette année-ci c'est M. Duprez! ! ! Est-ce que cela va recommencer tous les ans? — Mais, monsieur, objecte Edouard, je vous ferai seulement remarquer que vous n'êtes pas forcé de venir nous entendre. — Pas forcé, s'écrie le bourgeois exaspéré, je ne suis pas forcé! Eh bien, et ma femme, monsieur?... et mes filles?... et ma nièce? Vous croyez donc qu'elles consentiront à se passer du spectacle?... Non, non, monsieur, voici vos soixante francs ! »
Je laisse à penser si cette scène avait causé à mon frère une envie de rire difficile à réprimer.
Par les stipulations de mon engagement, l'Opéra me devait, quand je le quittai en mars, deux représentations à mon bénéfice.
La première eut lieu le 16 décembre et fut marquée par un événement dont les conséquences furent assez importantes pour que je ne le passe point sous silence. Madame Viardot, madame Rose Chéri,
Carlo (ta Grisi, madame Gastellan, les artistes du Palais-Royal, qui jouaient une de leurs pièces en vogue, me prêtaient leur gracieux concours.
Je voulus leur adjoindre mademoiselle Caroline Félix Miolan, qui depuis trois ou quatre ans travaillait avec moi et dont je connaissais assez les hautes qualités pour être sûr que sa première apparition devant le public parisien serait un .succès. La direction de l'Opéra fit à ce projet une vive opposition; on ne pouvait, disait-elle, faire figurer à côté de tant de beaux noms le nom d'une élève inconnue. Enfin, lassé par piop insistance :.« Ehhâea! s'écria RoquepJ an, soit, elle chantera; mais vous en endosserez toute la responsabilité; elle sera inscrite sur l'affiche comme élève de Duprez. — C'est bien ainsi que je l'entends, répondis-je, et la chose se fit. »
Mademoiselle Miolan fit donc partie de .cette soirée, et à peine avait-elle chanté que je vis entrer dans ma loge Adolphe Adam
SOUVENIRS d'un CHANTEUR i95
et Perrin, alors directeurs de l'Opéra- Comique, qui veoaieut me demander la jeune artiste pour créer Giralda. Le lendemain même, l'engagement fut signé, en ma présence et chez moi.
Dans le courant de cette même année 1 849, je reçus par l'intermédiaire de M. Frémy, secrétaire intime du ministre de l'intérieur, l'offre officieuse du ruban de chevalier de la Légion d'honneur. On y mettait toutefois pour condition que je m'abstiendrais à l'avenir de paraître sur les planches. Je l'avoue, cette clause me sembla étonnante et inacceptable : comment l'exercice de ce talent qui m'avait fait juger digne d'un insigne honneur m'en rendrait-il indigne si je continuais de m'y livrer? Je ne parvins pas à le comprendre. D'ailleurs, je l'ai déjà dit à propos du Conservatoire, je me sentais encore trop jeune pour enchaîner ma liberté d'action; en conséquence, je me récusai, et ce ne fut ensuite qu'en 1865 que l'on me décerna la croix de chevalier.
Dès le mois de février, je mis à profit l'indépendance que je m'étais conservée en chantant à l'Opéra dans une représentation au bénéfice des pensions; puis, au mois de juin, en repartant en tournée de province avec mes élèves.
L'engagement de mademoiselle Miolan avait laissé un vide dans ma petite troupe nomade; ce fut ma fille Caroline qui le combla. L'année précédente sa mère l'avait amenée à Nantes, où elle avait de la famille, au moment où mes élèves et moi donnions nos représentations. Le succès de son amie Félix lui fit envie, elle me supplia de lui laisser suivre la même carrière. Cela n'entrait guère dans mes vues paternelles; mais je ne pus résister à cet ardent désir. Ma fille, née pour ainsi dire dans la musique, élevée au milieu d'artistes, douée des plus belles dispositions, avait en outre reçu l'éducation musicale la plus soignée; elle n'avait donc qu'un pas à franchir pour devenir, d'excellente musicienne qu'elle
était, artiste et artiste distinguée. Ce fut bientôt fait; elle était plus que prête à paraître sur une scène, quand je l'emmenai avec le reste de mon personnel en juin 1850.
Cette fois, nous nous dirigeâmes vers l'est; Reims fut notre première étape.
Nous y donnâmes d'abord la Favorite, avec mademoiselle Poinsot pour le premier rôle et ma fille dans le petit personnage d'Inès.
Pour le lendemain, nous affichâmes Lvcie avec ma fille et moi; mais aussitôt commença chez le directeur du théâtre qui nous prêtait sa salle, avec une procession d'abonnés, une série de réclamations: les bons Rémois, habitués à ne voir dans l'Inès de la Favorite qu'un deuxième ou troisième emploi ne comprenaient pas que la même personne pût successivement remplir ce rôle, puis celui de Lucie, toujours confié à des premiers sujets. Cela leur semblait un manque de procédés ou un non-sens. Le directeur leur conseilla de m'apporter leurs plaintes ; mais ils s'en abstinrent sagement ;
ils se contentèrent de déclarer que mademoiselle Duprez n'aurait qu'à se bien tenir, si elle ne voulait être traitée par eux delà belle sorte... Elle se tint si bien, que, dès le second acte, on ne trouvait plus dans la ville assez de bouquets pour lui jeter. Les Rémois étaient au comble de la stupéfaction.
Les laissant s'étonner tout à leur aise, nous allâmes à Strasbourg où nous donnâmes seulement un concert, vu que le directeur, M. Halanzier, ne permit à aucun prix que moi et mes jeunes gens nous montassions sur son théâtre. Nous n'en sommes pas moins bons amis à l'heure qu'il est; il me suffit de constater que M. Halanzier a été de tout temps fort jaloux de ses intérêts.
De Strasbourg nous allâmes à Stuttgard ; puis nous remontâmes le Rhin, nous arrêtant partout où il nous était possible de nous faire entendre, soit en concert, soit en spectacle. — La Société philharmonique
de Mulhouse, à notre arrivée dans cette ville, mit à notre disposition, avec l'empressement le plus gracieux, un orchestre d'amateurs excellents, — du moins s'en flattait-elle, et nous, nous y crûmes. Mais, dès le début de la répétition, le talent de ces bons amateurs se montra tellement au-dessous de leur bonne volonté, que je dus renoncer à leur concours; jamais plus incroyable charivari ne s'est produit sous prétexte de musique. Nous nous reprîmes cependant à deux ou trois essais, tant j'avais peur de les blesser par un refus; après quoi, le désordre ne faisant qu'augmenter, je les remerciai très poliment. Mademoiselle de Jolly se mit au piano, secondée par une basse, un alto et deux violons, moins ennemis de la mesure que le reste de l'orchestre. Ainsi accompagnés, nous jouâmes Lucie.
Depuis un an, mademoiselle de Jolly, encouragée par l'exemple, s'était aussi mise à chanter; elle y réussissait même si bien que je pus l'associer aux travaux de mes
deux autres jeunes filles et qu'elle partagea leurs succès. A Genève, particulièrement, où un engagement nous liait pour un temps plus long que dans nos autres stations, l'on prisa fort un aussi joli ensemble, rare, sinon inconnu, sur des scènes d'importance secondaire. Chaque soir mes chanteuses étaient littéralement couyertes de fleurs. Une chose cependant chagrinait notre amie Poinsot; elle était si grande, ses rôles étaient toujours si dramatiques, ses gestes si accentués, que le public, probablement, ne se décidait pas à la considérer comme une jeune fille au même titre que ses compagnes; tant y a qu'au sortir d'une représentation où on l'avait fort acclamée, l'amertume jusque-là secrète de son cœur éclata; elle avait les mains chargées de bouquets qu'elle froissait . avec dépit : « N'est-ce pas trop fort, nous dit-elle, les larmes aux yeux; voyez ces fleurs?... A mademoiselle de Jolly, à mademoiselle Duprez, on envoie des bouquets blancs; à
moi, on envoie des bouquets panachés!
rien que des bouquets panachés ! Qu'est-ce que j'ai donc fait, moi, pour n'avoir pas des bouquets blancs aussi?. . . » Cette boutade, et surtout sa sincérité, faillirent nous faire mourir de rire. Notre grande Poinsot commença par s'exaspérer davantage à la vue de notre folle gaieté; ensuite, comme elle était excellente fille, elle finit par rire avec nous.
Après être descendus jusqu'à Annecy, la saison qui s'avançait nous engagea à regagner nos pénates; mais, auparavant, nous fîmes encore un séjour à Nancy. Nous exécutâmes plusieurs opéras dans cette ville avec le plus grand bonheur.
Nous y fûmes rejoints par N..., directeur des Italiens, qui venait me demander Caroline pour son théâtre. Nous signâmes l'engagement sans plus tarder.
L'hiver suivant, je présentai moi-même ma fille au public parisien dans la Lucia di Lammermoor, rentrant ainsi dans ma peau de
ténor italien pour chanter le rôle d'Edgar, jadis écrit pour moi par mon ami Donizetti.
Cette soirée des débuts de ma fille a été l'une des plus belles de ma vie. Je n'y puis encore penser sans une émotion profonde, sans une véritable reconnaissance envers ce public qui manifesta si chaleureusement ses sympathies pour le vieux talent du père, pour le talent plein d'avenir de l'enfant.
Lorsque, peu de temps après, la direction des Italiens passa aux mains de Lumley, ce faiseur habile et audacieux me proposa de prendre le rôle de Don Juan dans le chefd'œuvre de Mozart qu'il voulait remonter avec Caroline et madame Sontag. La nouvelle en parvint au public et ne fut pas sans causer de l'émotion. On se souvenait du vieux Garcia, si remarquable dans ce superbe rôle; on était curieux de m'y voir à mon tour, de m'y comparer à lui; on me faisait l'honneur de croire que je ne le laisserais pas regretter. Mais j'avais, moi,
trop d'expérience de la scène pour m' imaginer sérieusement qu'un ténor pourrait faire un effet réel en ramassant le manteau laissé par un baryton, que ce qui est écrit pour une voix pourrait impunément être rendu par une autre; après mûre réflexion, je rompis les pourparlers engagés avec Lumley.
Quant à ma fille, son engagement aux Italiens expiré, elle passa au théâtre de la Reine, à Londres ; puis, la saison s'étant terminée sans que l'occasion s'offrît à elle de revenir à Paris, elle accepta les propositions qui lui étaient adressées par la direction du théâtre de la Monnaie, et je la conduisis à Bruxelles,
Elle y créa mon premier opéra, écrit sous le titre de rAbhiie de la Maledetta. Le sujet de cet ouvrage, dans lequel je n'avais en vue que le talent de ma fille, n'ayant généralement pas plu, je remaniai la partition sur un autre libretto, et la donnai, l'hiver suivant, au Théâtre-Lyrique (alors, hélas !
bien en désarroi) sous le titre de Joanita.Ge fut le signal de mes mésaventures et de mes chagrins de compositeur. Quoiqu'il me soit douloureux d'y revenir, ils doivent trouver place dans ce récit. Ce ne sera pas long.
Joanita au Théâtre-Lyrique. — Mésaventures d'une première représentation. — Quelques mots sur M. Fiorentino. — îles démêlés avec ce journaliste. — Il me fait amende honorable. — Jeliotte. — Samson. — Réflexions sur la contexture du drame lyrique. — Réponse à M. Fould. — Lettre de M. Gevaërt à propos de Samson. — Jeanne d'Arc.
Le Théâtre-Lyrique, fondé en 1847 par mon vieil ami Adolphe Adam, a paru, depuis son origine, prédestiné aux vicissitudes, aux calamités de toute sorte. Ce fut sur un de ces moments de catastrophe que j'eus la mauvaise chance de tomber. Mon ouvrage était à peine mis en répétition, que le directeur, Séveste, mourut. Dans quelles conditions alors je fus joué, on ne l'imagine pas ! Sans direc-
tion il semblait que, dans ce théâtre, hommes et choses se fussent entendus pour faire tout manquer. Les costumes, mal cousus, craquaient au fur et à mesure que les artistes les endossaient ; les danseuses avaient des maillots auxquels, dans le désordre général, on avait oublié d'adjoindre des caleçons ! Leur nuance si étrange égaya le parterre et le fit pouffer de rire, aux moindres évolutions de ces pauvres filles. La chose plus grave fut l'enrouement qui prit tout d'un coup mon ténor Poultier, chargé du premier rôle. C'est ainsi qu'eut lieu ma première représentation de Joanita.
Au milieu de mes inquiétudes, de mes angoisses, de mes humiliations, comme si la coupe n'était pas assez pleine, on vint m'avertir que Fiorentino s'était vanté, même avant de connaître mon opéra, de m'éreinter le lendemain à tour de bras dans le Moniteur et le Constitutionnpl. Je savais Fiorentino dans la salle, et mes amis m'engagèrent à le voir. Je refusai. Ils insistèrent.
Pour bien comprendre l'imporLance d'un pareil avis, il faudrait se faire une idée de l'influence, aujourd'hui sans exemple, qu'exerçait sur l'opinion publique ce journaliste, attaché aux deux feuilles les plus autorisées et les plus répandues de la capitale. Je ne pouvais cependant pas me résoudre à faire une démarche auprès de M. Fiorentino, dont les critiques haineuses n'empêchèrent point yoamia de finir la saison théâtrale, avec dix-huit représentations.
Quant à l'ouvrage lui-même, il ne m'appartient pas de le juger.
On a déjà vu, lors de la création de Jérusalem, Fiorentino me faire la guerre dans ses feuilletons, en même temps qu'à Verdi. Plus tard, les débuts de Caroline aux Italiens lui devinrent le prétexte d'attaques nouvelles, non plus cette fois contre mon talent de chanteur, mais contre la méthode par moi, disait-il, « imposée à ma fille et destinée à briser et à détruire sa voix » ; attaques d'autant plus perfides qu'il y joignait les éloges
enthousiastes prodigués à la jeune cantatrice, placée ainsi, bien malgé elle, en antagonisme avec son père. Il ne manquait plus au critique du Moniteur et du Constitutionnel qu'une occasion de me maltraiter comme compositeur : Joanita la lui fournit.
Fiorentino n'avait pourtant pas toujours été mon ennemi. A Naples, d'où datait notre connaissance, il venait familièrement à la maison déguster notre macaroni, comme plus tard, à Paris, dîner avec nous. Dans ce temps-là, je n'avais de lui que des articles fort bienveillants et empreints d'amitié. D'où provenait donc un changement aussi radical dans ses rapports avec moi? Il faut le dire, Fiorentino se plaignait de ce que l'amitié de Duprez, non plus que celle de Lablache, ne lui eussent jamais rien rapporté. Les louanges de M. Fiorentino valaient de l'or, et il n'est jamais entré dans mes principes de payer le bien qu'on pouvait dire de moi.
Ce personnage qui, durant bien des années.
a tenu le sceptre et la férule dans le feuilleton musical, était loin de mériter le pouvoir extraordinaire qu'il exerçait. Une aventure humiliante pour lui avait précédé son départ de Naples. Il s'était permis une critique outrageante contre Moriani, premier ténor de San- Carlo. Celui-ci, étant en scène dans Béatrice di Tenda, quelque temps après, l'aperçoit dans les coulisses, et aussitôt qu'il a fini de chanter court à lui, l'apostrophe et le frappe au visage. Fiorentino tenait à la main une canne à épée, il la dégaine, mais son adversaire se précipite sur l'arme, au risque de se blesser, s'en empare, la brise et en jette les morceaux à la figure du journaliste.
L'affaire était grave, le théâtre de San Carlo étant considéré comme maison royale, et des peines fort sévères édictées contre tout individu qui s'y trouverait les armes à la main ; on parvint toutefois à l'apaiser et Fiorentino put partir pour Paris, empor tant seulement ce qu'il avait reçu.
Ici, il vécut malheureux pendant, un certain temps et ne se serait peut-être pas tiré d'affaire sans le concours d'Alexandre Dumas qui faisait grand cas de son esprit. Fiorentino en avait effectivement beaucoup ; il s'exprimait avec autant de facilité en français qu'en italien.
En revanche, ses connaissances en musique étaient nulles, à ce point qu'il lui arriva d'écrire à propos d'un chanteur dont la voix s'usait : qu'on était obligé de transposer son grand air d'un quart de ton, chose absolument impraticable, on le sait, dans notre système musical.
Comment, après avoir obtenu un emploi dans un journal, Fiorentino perça peu à peu et finit par se créer une position exceptionnelle dans la presse parisienne, je ne saurais le dire. Son premier soin, dès qu'il eut de l'influence, fut d'en abuser. Il poussa si loin les choses à mon égard, que je dus, en juin 1854, lui intenter un pi'ocès en diffamation. L'affaire allait être jugée.
lorsque M. Perrin, directeur de l'Opéra- Comique, vint me trouver à ma campagne de Valmondois pour m'engager en son nom et de la part de M. Crémieux, mon conseil et mon ami, à me désister de ma plainte. 11 ajouta que M. Fiorentino se reconnaissait coupable et s'engagerait par un acte authentique à ne jamais parler de moi ni des membres de ma famille que dans les termes les plus convenables. Ayant l'horreur du scandale, j'acceptai cette proposition; l'acte signé de Fiorentino me fut remis et les choses en restèrent là.
Ma seconde composition théâtrale fut la Lettre au bon Dieu, petit opéra comique en deux actes, fait avec MM. Scribe et de Courcy. Perrin était venu me le demander. En directeur intelligent, il m'attachait à ses intérêts, et à la même époque il sollicitait un engagement de ma fille pour son théâtre, à la suite du succès qu'elle avait obtenu dans Joanita. La Lettre au bon Dieu vint après le Marco Spada d'Auber. Ma
mauvaise chance habituelle comme compositeur s'en mêlant, la Lettre au bon Dieu fut donnée pour la première fois à l'occasion d'une grande fête de charité. Ces jours-là, le public paye les places très cher et vient plus pour la fête que pour ce qu'il entend. Le succès de curiosité fut d'ailleurs pour madame Volnys, qui arrivait de Russie, et joua avec les acteurs du Théâtre-Français une pièce en trois actes de Scribe. Mon pauvre petit opéra vint après! Commencé à onze heures du soir, l'ouvrage finit à une heure du matin, devant un auditoire inattentif, distrait par la salle.
La représentation en elle-même fut bonne, mais froide. Le lendemain, les nombreux adversaires que je comptais dans la presse (Fiorentino, qui n'était pas encore réduit au silence et tant d'autres), tombèrent à bras raccourcis sur l'œuvre et sur l'auteur. On avait déjà décidé qu'ayant été ténor heureux, je ne serais jamais compositeur : on me le fit sentir par toutes les critiques possibles.
Ce que voyant, et bien que le public, étranger à ces coteries, m'encourageât par de fréquents applaudissements, après cinq représentations je retirai la pièce sans même songer, tant j'étais exaspéré, à consulter mes collaborateurs. L'un d'eux en fut fort mécontent, comme le prouve la lettre suivante de M. Scribe :
« Ce 9 mai 1853.
1 Mon cher Duprez, je viens de parler à M. Frédéric de Gourcy de votre idée de publier des morceaux de la Lettre aubon Dieu^ avec les paroles; je suis fâché de vous dire qu'il s'y oppose formellement et qu'il est même très blessé que vous ayez pris le parti, sans le consulter, de retirer la pièce, qui n'était pas seulement votre propriété, mais la sienne. Je ne vous ai rien dit de tout cela l'autre jour quand je vous ai rencontré, parce que le mal était fait et je ne voulais pas ajouter un chagrin de plus à celui que vous éprouviez; mais il aurait le droit, —
je ne vous parle pas des miens, auxquels je renoncerai toujours pour vous et pour la reconnaissance que je dois à votre aimable et charmante fille, — mais M. Frédéric de Gourcy aurait le droit de vous demander des dommages et intérêts, pour avoir, sans son autorisation, arrêté les représentations de la pièce, et sans même l'en avoir prévenu, ce qui est sans exemple dans toutes les collaborations connues jusqu'à ce jour.
» Croyez, mon cher Duprez, à tous les regrets que j'éprouve en vous écrivant cette lettre et veuillez, etc.