‹ Souvenirs d'un chef de bureau arabe (volume 2)Chapitre 19 sur 21 · UNE SOIREE DE HACHICH · texte numérisé non relu

UNE SOIREE DE HACHICH

lesquelles noire ami s'efforçait en vain d'imposer une fin à cette loquacité inusitée ; comme il nous l'avoua ensuite, il ne pouvait lui-même s'en rendre maître, malgré son intention formelle.

Les autres ne sortirent de leur ivresse que le lendemain assez tard dans la journée, et il nous resta à tous, pendant deux jours, une lourdeur très-fatigante dans la tête. Ce fut alors que chacun écrivit ses impressions particulières pendant la durée de l'hallucination. J'ai recueilli tous ces récits.

Je n'en donnerai toutefois que deux, soit parce que, dans les autres, plusieurs impressions sont identiques, telles que l'agrand^ement de la salle et l'apparition de lumières sans nombre, soit parce qu'ils n'offrent pas des faits fort originaux à raconter. Celui qui avait été pris le premier me raconta son ivresse à peu près ainsi :

c( La première sensation que j'ai éprouvée a été de voir quelque cho^e de tragique et un présage de malheur dans la mauvaise humeur d'un de nos domestiques en plaçant un peu gauchement un plat sur la table ; ce fait me sembla un pressentiment de ce qui allait se passer. A peu près à cegnoment on me pria de chanter la complainte du Paladin, et j'ai répondu

que j'étais occupé ailleurs, bien loin, bien loin ; immédiatement après j'ai perdu connaissance. La salle est devenue immense à mes yeux et je me suis senti devenir fou. Il m'a semblé recevoir un coup affreux sur la tête, et j*ai dit, ou cru dire : cr Mon Dieu! il n'y a donc rien qui puisse arrêter Feffet maudit de ce bachich ! je suis fou, c'est affreux. » Depuis lors j'ai vu mon intelligence diminuer comme un objet matériel devant moi. Je voulais sans cesse la ressaisir, et sans cesse elle m'écbappait ; je me suis de nouveau éteint ; j'ai conscience qu'on s'est approché de moi et que j'ai dévoré avec rage un citron : ce fruit m'a semblé n'avoir aucun goût quelconque. Cependant son âcreté, dont je n'avais pas conscience, m'a fait revenir et je me suis trouvé à la même place : on m'a forcé à me lever. 11 s'est écoulé je ne sais combien d'années (environ cinq minutes); mon intelligence s'est échappée de nouveau, et depuis lors la raison et la folie se sont succédé comme les oscillations d'un bec de gaz prêt à s'éteindre, je ne saurais user d'une comparaison plus exacte. Chaque fois que je passais de la raison à la foUe, je recevais un coup'de massue sur la tête, à la suite duquel, quand je revenais à moi, je ressentais des tremblements horribles dans tous les membres et une tristesse indicible en songeant que j'allais retomber dans ma folie. La terreur insur-

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monlablc de cet état est colle qui dominait toutes les autres; je n'ai presque pas souvenir de ce que j'ai vu ou pu voir dans cet anéantissement. Les alternatives raisonnables, si je puis ainsi dire, me paraissaient durer quelques secondes à peine, tandis que Tétat de folie n'avait pas de fin. En ressaisissant mon intelligence, la salle se réduisait à sa dimension ordinaire, et, sitôt que le hachich opérait de nouveau, je la voyais s'agrandir d'une façon effrayante; les personnes présentes atteignaient des proportions gigantesques, puis tout disparaissait, et je sortais d'une obscurité épouvantable. Je voulais remonter chez naoi, mais la terreur s'emparait de moi à cette idée, et le chemin jusqu'à ma chambre (dix marches à monter) devenait un voyage interminable. Deux ou trois fois on m'a offert à boire, mais j'ai refusé par peur. Mon imagination était tellement frappée, que j'en. étais venu à matérialiser pour ainsi dire mes idées; ces idées elles-mêmes m'apparaissaient à rétat de cônes très-aigus qui entraient les uns dans les autres en se superposant avec une rapidité inconcevable. Jesouffrais cruellement de l'horreur que je croyais inspirer par la fixité de mon regard et les mouvements convulsifs auxquels j'étais en proie; il y avait aussi desinstants où toute mon intelligence était com- . plétement absente, et où je ne voyais rien au monde.

» Quand on m'eut obligé à regagner ma chambre, et qu'on m'eut fait mettre au lit, je devins un peu plus maître de mes idées; dans cette situation j'entendais le commencement des phrases prononcées autour de moi, la folie accourait, un temps immense se passait, je me réveillais et j'entendais la fin de ces mêmes phrases; entre le commencement et la fin vingt ans s'étaient écoulés ! Ma plus grande angoisse consistait en ce que je n'osais pas prier qu'on restât près de mon lit, craignant qu'on m'accusât de lâcheté, et en un grand désir de savoir l'heure, car je me souvenais que l'ivresse devait durer deux heures, et j'espérais avoir enfin atteint ce terme.

» Pendant la nuit, j'ai perdu complètement l'usage de mes membres, je croyais mon corps tout entier réduit à ma tête, et deux fois j'ai assisté au stupide spectacle de mes bras et de mes jambes transformés en dominos et arrangés dans l'ordre symétrique d'une partie presque terminée. Vers le matin, mes sensations sont devenues indifférentes et plutôt douces; je me représentais les personnes que j'aime : telle, entre autres, 4ontje ne pouvais habituellement me retracer les traits qu'avec peine, m'apparaissait avec les moindres détails de sa physionomie ; pendant toute la journée i'ai été encore soumis à ces

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