‹ Souvenirs d'un chef de bureau arabe (volume 2)Chapitre 4 sur 21 · MOEURS · texte numérisé non relu

MOEURS

Affaires de justice. — Anecdotes diverses.

Des gens des Beni-Mara étaient venus se plaindre d'un vol de nuit commis à leur préjudice ; les traces des bêtes, quatre ou cinq chevaux ou mulets, conduisaient à la montagne des Trad, encore insoumis. Un homme du douar des plaignants, sorti de nuit pour affaire amoureuse, prétendait avoir vu filer les bêtes et avoir reconnu

parmi les voleurs un autre homme des Beni-Mara, Mohammed. II y eut de suite de fortes présomptions contre celui-ci ; il avait des cousins à la montagne des Trad, il pouvait très-bien s'être entendu av€C eux pour faire voler ses voisins. D'autre part, Mohammed faisait prouver qu'il était, le soir susdit, dans sa tente, qu'il y était aussi le lendemain matin : il pouvait bien s'être levé pendant la nuit, avoir facilité le coup, reconduit quelque temps les voleurs, et être rentré; mais comment le convaincre?

Tout d'abord il prétend que l'accusateur est un de ses ennemis personnels. Quant à lui, Mohammed, il est homme d'âge et sa barbe grisonne, il est au-dessus de tout soupçon :

« Justice de Dieu !... ô prophète I s'écrie-t-il, suffirat-il qu'un jouvenceau vienne accuser un homme comme moi pour qu'on me croie coupable ? Il n'y a donc plus de justice? Où sont-ils les serviteurs 4e Dieu? On me parl,e de mes cousins de la montagne ; je suis brouillé avec eux depuis plus de dix ans ; ils m*ont mangé une dot, je.ne les ai pas vus depuis ; ce sont des enfants du péché, il n'y a rien de commun entre nous. Faut-il pas que je sois responsable de leurs méfaits, moi qui, tout le premier, voudrais leur arracher la langue? Si on me prouve que je les ai visités depuis dix ans, je paye les bêtes vqlées, une amende et plus encore. »

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Je réfléchis quelque temps. Je sais que cette montagne des Trad est fertile en blé, et que des gens du cercle y ont des relations avouables pour s'approvisionner ; je compte là-dessus pour arriver âmes fins. — Je dis à Taccusé qu'en effet il n'y a pas de preuves contre lui, mais qu'on l'a dénoncé, et qu'il faut bien que j'écoute toutes les plaintes ; que je vois bien, du reste, à qui j'ai affaire.

— < Un homme comme toi, lui dis-je, chef d'une tente considérable, qui voit déjà les fils de ses petits-fils, tn serviteur du prophète, un homme de bien, dont l'hos' ^ pitalité est connue, dont le cœur est large et la main ouverte, ne peut se compromej-tre avec des coureurs de nuit. »

Mohammed est dupe de ma tactique, et semblable à ses coreligionnaires, qui croient toujours être plus fins que nous, il n'hésite pas à me complimentera son tour, et à me suivre dans mes raisonnements.

Après mainte et mainte phrase échangée : t Tu sais, lui dis^je, que je tiens beaucoup à connaître le pays ; tu es un des hommes qu'il me faut pour m'instruire à ce sujet, » et là-dessus mille choses sur les anciennes guerres d« la tribu, son territoire, ses impôts, ses marchés, les personnages qui ont marqué, les voyageurs, les pèlerins, les marabouts. Mon discours dure une demi-heure ou plus.

Inutile d'ajouter que, depuis l'abandon apparent de Taffaire, j'ai fait approcher l'accusé, j'ai changé de ton avec lui, je parais tout à fait convaincu que j'ai affaire à un homme recommandable. Quand je le vois suffisamment animé, je lui dis très-vite et de manière à entraîner une réponse également vive :

— € Et quand*la récolte est mauvaise, comme Tan dernier, où t'approvisionnes-tu ? — Je vais chez les cousins des Trad ; il n'y a pas un mois que j'y suis allé. > Là-dessus on se figure l'impression générale. — Ah ! ho, bo, bo, bo (1)! murmure l'assistance. Mohammed est tout confus, il regarde comme une grâce d'être emmené dehors, et ne peut se plaindre du jugement rendu contre lui.

Je veux citer un second exemple semblable.

On avait encore dérobé quelques bêtes à un petit douar de cinq à six tentes ; les voleurs présumés étaient des gens d'une tribu étrangère voisine ; les complices soupçonnés, trois jeunes frères, assez mauvais sujets, les seuls habitants du douar jugés capables de ce méfait. Les bêtes avaient été prises au pâturage, à la tombée de la nuit. Vaines recherches... seulement les traces menaient près

(1) Sjfllabe par laquelle les Arabes manifettent un grand étonnement ou leur admiration en présence d'un réâuUat tout à fait inattendu et dépassant leurs prévlsioDS.

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de là à une petite fontaine, autour de laquelle se trouvaient beaucoup d'écorces de pastèques et de nombreux vestiges de pas d'hommes.

Un peu avant le moment présumé du vol, des témoins qui avaient passé par là n'avaient, vu ni débris de pastèques, ni traces de plusieurs hommes. Un peu après, au contraire, les victimes du vol trouvent à la fontaine les restes de pastèques, les traces d'hommes et de bêtes, celles-ci se rapportant parfaitement aux animaux enlevés.

En calculant te temps qu'il faut pour dépecer et manger plusieurs pastèques, et en le comparant à l'intervalle qui s'est écoulé entre le moment où il n'y avait encore pas d'écorce à la fontaine, et le moment où l'on constata leur présence, je fus certain que les mangeurs de pastèques étaient les voleurs eux-mêmes, et, comme ils ne pouvaient les avoir apportées de chez eux, c'étaient les affidés du voisinage qui les avaient fou-mies.

Gardant tout cela par devers moi, je fais comparaître les trois jeunes gens, Ali, Moussa et Messaoud. Je leur reproche leur méfait, ils nient; j'insiste, j'invective, je cherche à les exciter le plus possible.

f Vous êtes des lâches de voler en cachette, au lieu de faire la guerre à l'ennemi ; il faut que tout cela cesse ! Vous avez déjà volé, et pas une seule fois encore vous

n'avez paru un jour de poudre; vous êtes des fatma, des frères de juifs 1 »

Quand ranimation est suflSsante.

— € Et toi Messaoud, qui a porté les pastèques ?

— Ce n'est pas moi, reprend vivement Messaoud, c'est Ali et Moussa qui les ont por. . . »

Il n'a pas achevé qu'il veut se reprendre, mais il est trop tard. Le jugement est rendu, et tout le monde approuve.

J'arrive à un fait pour le récit duquel il faudrait une plume plus habile que la mienne.

Un homme des Sassi avait promis sa fille, Yamina, dès sa naissance, au fils d'un de ses amis de la tribu des Âskar. Lorsque la fille eut de onze à douze ans, le futur, jeune homme de vingt-cinq ans, Bel-Gassem, cavalier du bureau arabe, beau gaillard, d'une figure mâle et sévère, réclama sa fiancée.

Le père de Yamina prévint sa fille ; mais celle-ci protesta, jeta les hauts cris et ne voulut pas se laisser conduire chez son promis.

De. là, grande affaire; Bel-Gassem et tout son parti prétendirent qu'il y aurait insulte pour la tribu des Askar, si une fille des Sassi refusait d'accomplir la promesse de son père envers Bel-Gassem, surtout lorsque la cause de ce délit était, d'après les bruits courants» un simple

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petit berger des Sassi, Ahmed, pour lequel la jeune fille s'était prise d'une belle passion.

Le père ne pouvant se décider à violenter sa fille, soumit l'affaire au bureau arabe, et, à un jour désigné, j'eus devant moi tous les intéressés. Bel-Gassem, appuyé des siens, commence ainsi :

— f Monseigneur, je suis un de tes serviteurs ; tu me connais, tu sais si je suis un homme de peu, un homme qu'on peut insulter impunément. Or, voici une fille des Sassi qui m'a été promise, et qui aujourd'hui refuse ma main; si c'était il y a quelques années, moi et mes amis nous aurions enlevé de force ma future au milieu de son douar; nous aurions sauvegardé notre honneur. Nous sommes des créatures à barbe. Les Âskar n'ont jamais enduré un affront, ce n'est pas toi qui voudras nous noircir la face aux yeux des musulmans. »

Au moment où Bel-Gassem a parlé d'enlèvement, un jeune homme des Sassi, de la famille de Yamina, a poussé une exclamation; il s^avance vivement, à son tour iFs'écrie :

— f Enlever une fille au milieu de notre douar 1... N'y a-t-îl donc plus d'hommes chez les Sassi? Pour qui nous prenez-vous, 6 Askar? Et quand donc les Sassi ontils vu psrreille chose? Sommes-nous les marchands de légumes de la ville voisine? Nous attendons la décision de

la justice; mais ce ne sont pas les Askar qui nous couperont le nez (infliger un affront), plutôt mille morts. »

La chose était ardue; habituellement ces difficultés sont réglées par la justice musulmane du kadhi, mais dans ce cercle il n'y avait pas encore de kadhi installé. Depuis plusieurs siècles, ces tribus réglaient elles-ménaes leurs afl*aires en présence des notables; depuis quelques années seulement elles commençaient à venir chercher la décision du bureau arabe.

Je fis retirer tous les intéressés, excepté Yamina ; là était toute la difficulté, il fallait obtenir le consentement de cette petite fille.

Yamina s'approcha. C'était la plus charmante enfant qu'il fût possible d'imaginer ; petite et très-mince môme pour son âge, elle avait toutes les grâces de la gazelle effarouchée; une figure d'un ovale très-pur, un son de voix plein de charme, et, sans forfanterie, comme sans fausse honte, elle répondait aux objections par des pensées si naturelles, si poétiquement exprimées, si bien senties, que je ne pouvais m'empêcher d'admirer la puissance providentielle qui, dans un milieu si grossier, si sauvage, faisait naître et grandir une créature si exceptionnelle.

Je fis aussitôt appeler le commandant supérieur et

d'antres officiers, et ce fut en leur présence qu'elle nous répondit des phrases dont voici le sens :-

— Voyons, ma fille, sois raisonnable; vois les conséquences de ton refus; tu sais bien que ton père t'a fiancée.

— Pourquoi l'a-t-il fait? il n'en avait pas le droit; ce n'est pas lui qui est à marier, c'est moi. Pourquoi a-t-il parlé pour moi?

— Mais c'est Fhabitude chez vous; et maintenant voilà deux tribus qui veulent se battre.

— Est-ce ma faute, à moi ? Pourquoi les grands du pays s'occupent-ils de moi, moi si petite, qui ne leur demande rien.

— Mais enfin ton fiancé est un de nos meilleurs et de nos plus beaux cavaliers; sa tente est bien considérée.

— Je ne Taime pas; j'aime mieux Ahmed, le petit berger; je suis petite, il est petit; nous sommes faits l'un pour l'autre; c'est Dieu qui nous a réunis; nous sommes si heureux ensemble !

— Tu seras heureuse chez Bel-Gassem; tu y auras peu de travail; il a d'autres femmes et une mère qui s'occupent de la tente.

— Ohl sa mère, j'en ai peur; elle a de grands poils

noirs sur les bras. J'aime mieux mon petit Ahmed tout

seul; nous vivrons bien ensemble, sans l'aide de per-

28 SOUTENtRS

sonne. JPoxnrquoî donc faire souffrir ainsi des créatnres du bon Dieu? Toi qui es puissant, ne peux-tu faire le bi^n?

— Je ne veux pas laisser mettre le désordre dans le pays à cause de toi. Veux-tu épouW Bel-Gassem?

— Non, non, monseigneur; pardonne-moi, mais je ne le veux pas I je ne le veux pas t

— Eh bien f tu vas aller dans une prison que j'ai fait préparer pour toi.

— Oui, j'aime mieux la prison ; enferme-moi avec le petit Ahmed; nous serons heureux si nous sommes ensemble.

On renferma seule quelques hefures, mais elle ne changea pas de résolution.

J'arrivai cependant à un compromis qui fut agréé par tous les partis : il fut convenu que Bel-Gassem recevrait publiquement sa fiancée à un jour fixé, qu'il l'épouserait et divorcerait presque aussitôt après, laissant Yamina libre d'écouter son cœur.

Je placerai ici un souvenir drolatique, qui peint Taplomb des malfaiteurs arabes, pris même en flagrant délit, à l'instar de nos habitués de la police correctionnelle.

Je vois arriver, un beau jour, le nommé Kaddour, du douar de Tain, amenant avec lui de nombreux témoins, et le jeune Ali, déjà mal famé près du bureau arabce Kaddour dît :

« /— Monseigneur, hier, à la tombée da la nuit, j'allai chercher ma vache attachée près du douar ; je ne la trourai pa$, mais je vis ses traces encore fraîches ; je les suivis et j'arrivai au douar de Houta au moment où Ali| que voici, y entrait conduisant ma vache. J'ai appelé, et tous les témoins 'que voici m'ont vu reprendre ma vache des mains d'Ali que je t'amène.

-^ Le cas est bien simple; qu'en dis-tu, Ali? Tout cela est-il vrai?

— Oui, monseigneur.

— De mieux en mieux; tu avoues; ainsi, en prison I ~ Comment l Mais je suis innocent.

— Ah çà, te moques-tu de moi? Tu viens d'avouw..,

— Quoi? Ce qu'a dit Kaddour est vrai, mais je suis innocent.

— C'est un peu fort 1

— ^ Veux4u m'écouter? Tu vas voir.

— Parle.

— Hier, j'étais allé au douar de mon beau-frère; tout le monde te le dira; veux-tu des témoins ?

-.- C'est bien ; je t'accorde cela; continue.

— En revenant de ce douar, la nuit commençait à venir; je passai près du douar de Tain ; je vis une grosse corde sur un buisson ; nous aimons beaucoup les cordes; nous nous en servons pour entraver les chevaux; nous

nous en servons pour... Veux-tu te renseigner? Tout le monde te dira que nous utilisons beaucoup les cordes.

' — Oui, oui, passe; il y a même un usage de la corde que tu ne connais pas, et qui te serait bien dû; continue.

— Donc, voyant cette corde, je la prends à la main, et je continue mon chemin sans me retourner, me pressant un peu, car la nuit tombait. Arrivé près de ma tente, je me retourne; que vois-je I une vache attachée à la corde que je traînais. Et Kaddour qui m'appelle voleur 1 0 infamie i un homme comme moi i »

Il me revient un autre souvenir, la contre-partie de Tépisode de la petite Yamina, un exemple d'une dégradation morale aussi prononcée que possible.

Une fenune enceinte se présente : c'est Mouna, femme complètement mûre, sale, les traits rudes, la voix rauque. Elle n'a de féminin que sa grossesse. Elle est entre deux hommes; l'un, Ben-Tahan, est le mari avec lequel elle a divorcé, il y a quelques mois; l'autre, Bou-Nif, est le mari qu'elle a pris récemment.

Ben-Tahan est aussi un homme mûr, d'apparence vigoureuse, très-sale; physionomie brutale et grossière.

Bou-Nif est plus jeune et un peu moins repoussant; mais le trio est d'un aspect répugnant.

Mouna frappe sur sa rotondité :

€ — Ceci est à mon nouveau mari,Bou-Nif! »

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Ben-Tahan vivenient : — c C'est ce que je ne veux pas permettre; cet enfant est à moi, c'est mon bien, il a été conçu quand tu étais encore ma femme.

— C'est ce qui sera à vérifier plus tard, dis-je ; certainement si l'enfant a été conçu pendant que Mouna était encore la femme de Ben-Tahan , celui-ci sera le père.

— A quoi bon, réplique Mouna, tous ces calculs? les femmes en savent plus long sous ce rapport que les hommes; cet enfant est à Bou-Nif. »

J'avais aussitôt pensé à attendre la naissance de l'enfant, et à appliquer le jugement célèbre d'un ancien kadhi, qui, dans un cas pareil, s'était fait apporter un peu du sang de l'enfant, et une égale quantité du sang des deux pères réclamants, et, après un examen plus ou moins sérieux de ces divers échantillons de sang, avait indiqué quel était le père véritable. Mais Ben-Tahan, après avoir entendu tranquillement le cynique aveu de sa femme, reprend avec animation ;

— f Tout cela est superflu; ma femme est mon champ, tout ce qui pousse sur mon champ est à moi; ma femme a produit cet enfant quand elle était à moi; cet enfant est mon bien. »

Ainsi ce misérable ne dispute pas la paternité réelle ; il ne voit là qu'une question de propriété ; la femme étant tienne, le produit de celle-ci doit être à lui.

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Scandalisé de cet exemple d'immoralité, je ifisde vio lents reproches aux coupables, et je les prévins que je ferais prendre des renseignements pour préciser le jour du divorce, et qu'au moment de la naissance de l'enfant je ferais le calcul. Je me réservais en moi-mêm^, si l'époque du divorce ne pouvait être suffisamment précisée, d'arriver à une décision qui favoriserait Bou-Nif, L'enfant à venir me semblant devoir être moins malheureux avec celui-ci qu'avec Ben-Tahan.

Je n'entendis plus parler de cet incident, et je crois que l'enfant vint au monde mort-né.

Cest ici le cas de placer une croyance arabe qui rend parfois de grands services aux femmes dont le mari a fait une longue absence et trouve, en rentrant, un enfant nouveau-né :

Les Arabes croient que l'enfant, dans le sein de sa mère, peut tomber tout à coup dans l'engourdissement et rester dans le statu guoy sans croître ni dépérir, et puis, un beau jour, se réveiller et continuer son mouvement de croissance. On va jusqu'à croire que l'engourdissement peut ainsi durer plusieurs années. Les Arabes disent : L'enfant dort, a dormi pendant tant de temps. On peut voir, d'un seul coup d'œil, le rôle utile d'une semblable croyance. J'ai vainement tenté, quelquefois, de combattre ce préjugé ; mais on me citait tant d'exemples !

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Us Beni-Mxab qui, ainsi que nos Savoyards, vont travailler plusieurs années au dehors pour ramasser un petit pécule et rentrer dans leurs foyers, sont tellement pénétrés de la croyance susdite, et en ont sans doute telle* ment besoin, que les Arabes eux-mêmes ont fait sur eux ce dicton : t Quand un Mzabi quitte son [pays, il laisse à sa femme une chemise et un pantalon qu'il a portés, et lui dit : < Quand, dans ta couche solitaire, mon image se I présentera à toi, si tu mets ma chemise, tu conce- I yras une fille; si tu revêts mon pantalon, tu auras un I garçon. >

J'avais grande attention de n'arriver à formuler un jugement que lorsque l'accusé était à peu près convaincu de son délit, en présence de rassemblée, et lorsque la condamnation pouvait être considérée comme émanant de la bouche de tous, même de celle du coupable,

Dans les îtffaires longues, embrouillées, et que je ne puis citer ici, tous mes considérants, toutes mes conclusions ne mettaient en évidence que les principes bien pets de la plus stricte équité. Jamais rien de caché, jamais de décision que Ton pût attribuer à un autre mo* bile qu'à un sentiment de justice ; et toujours avec le plus de publicité possible. Ces points, sur lesquels j'insiste, sont généralement négligés j on se contente trop

souvent de faire connaître aux indigènes des volontés, et rien de plus.

Aussi j'arrivai vite à une notoriété des plus honorables, et les témoignages de sympathie dont je fus entouré aussitôt me convainquirent que je répondais au besoin le plus pressant du peuple indigène.

Je ne réussissais cependant pas toujours à éclairer mes plaignants et à leur faire partager ma conviction ; je vais en citer un exemple qui servira, en même temps, à faire comprendre l'habitude qu'ont les Arabes de vouloir tout soumettreà l'appréciation d'un juge, lorsqu'ils en ont un qui a su gagner leur confiance.

Messaoud, pèrje de famille, chef d'une bonne tente avantageusement connu déjà au bureau arabe, se présente, un jour, devant moi, en séance publique, et me dît :

— € Monseigneur, il y a quelque temps, Bou-Keurche, un de mes amis que tu connais, m'a invité à sa noce; j'y suis allé, et, après la féte^ j'ai donné quatre douros aux musiciens. Or, il y a quelques jours, j'ai invité Bou- Keurche à ma noce, à moi; car j'ai pris une nouvelle femme. Bou-Keurche est venu, mais il n'a donné qu'un douro, aux muciciens.

— Eh bien f . . . que veux-tu que j'y fasse ?

— Comment ? est-ce que tu ne penses pas que Bou^

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Keurche s'est mal conduit envers moi? Est-ce qu'il n*est pas au moins aussi riche que moi? Que luimanque-t-il? N'est-il pas juste qu'il donne comme j'ai donné? N'est-ce pas, au contraire, un affront qu'il m'a fait?

— Je suis de ton avis, mais ce sont là des choses dans lesquelles la justice ne peut intervenir ; tu as donné volontairement tes quatre douros, il n'en est résulté aucune convention entre toi. et Bou-Keurche; la justice ne peut poursuivre ce dernier.

— Hélas! il n'y a plus de justice, ô Dieu! ... ô prophète!... Je vois que tu ne veux pas me faire droit; tu dis que Bou-Keurche a mal agi, et toi, notre chef suprême, tu ne peux pas le punir, le forcer au moins à faire pour ma noce ce que j'tf fait pour la sienne 1

— Non, tu peux dire que Bou-Keurche est un homme impoli, un avare, tu peux rompre toutes tes relations avec lui; mais, je te le répète, ce n'est pas [là une affaire que la justice puisse régler. Réfléchis un peu, et tu seras convaincu comme moi.

— C'est bien, je vois que tu ne veux pas me donner la justice que tu donnes à tous; j'en suis peiné, je me retire. »

Et voilà un plaignant qui s'en va mécontent, persuadé qu'il a trouvé le chef ûial disposé pour lui, ne voulant pas faire droit à une juste réclamation.

Heurôusement ces cas étaient très-rares, et j 'arrivai peu à peu à une autorité morale considérable.

Certes, j'ai rendu beaucoup de services à ces tribus; comme on le verra plus tard, j'ai empêché des collisions près d'éclater, et qui auraient ensanglanté le pays; j'ai dirigé des combats, des razzias, dont quelques-unes ont été trèfr-avantageuses à ces populations. Au point de vue politique, je leur ai aussi été très-utile, et cela en écoutant tout simplement un peu maconscience; c'est-à-dire qu'^n présence de forces françaises considérables qui ne demandaient qu'à frapper, j'aurais pu présenter mes administrés sous un mauvais jour, et entraîner des événements qui pouvaient servir mes intérêt» et mon avenir; mais, comme, selon moi, mes gens ne devaient pas être châtiés, je me regardais comme obligé de l'affirmer. Or il paraît que les Arabes sont si peu habitués à cette façon consciencieuse de régler leurs afibires, qu'ils en forent très-étonnés, et m'en surent gré.

L'énumération de ces services est établie dans ce but seul, de faire ressortir que de tout cet ensemble, c'est ma manière de rendre la justice qui me paraît avoir le plus séduit les esprits, avoir apporté dans le pays le plus de véritables consolations, le plus de satisfactions intimes.

J'en conclus que c'est là le rôle principal, important,

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du bureau arabe : rendre bonne et prompte justice à tons, en tant Ken.

Dans quelques cercles, on considère, au contraire. Cette fonction comme accessoire; on en charge même un a^ent îtoureau et gecondaîre; c'est un malheur, car alors, dans lesaffiiîres un peu graves, le chef, sollicité de divers côtés, et n'ayant pas l'habitude d'élucider suffisamment les questions, se contente de prendre Tavis de quelqu'un de son entourage; le pK se prend, et dès-lors, l'autorité morale est perdue.

n m'est arrivé quelquefois, lorsque ma réputation de bon justicier fut bien établie, de voir, â la fin de mes s&inces, et la salle évacuée, un retardataire se retirer lentement après avoir été présent pendant fout le cours des débats, et n'être cependant intervenu dans aucun. Un jour, le retardataire était le vieux Ben- Ali.

— < 0 vieillard, lui dis-je, qu'es-tu venu faire î Je t'ai vu dans le coin là-bas toute la journée, et tu n'étais intéressé dans aucune affaire.

— Pardonne-moi, mon seigneur; j'ai été malade pendant quelque temps; il y avait déjà quelques mois que je ne f 'avais vu, et je suis venu voir ta figure ; j'ai rassasié mon œil et mon cœur ; je t'ai vu délier les serrements des cœurs, dégager les contractions des âmes des musulmans (j'ai cherché à traduire les expressions arabes), et main-

teçant je retourne dans ma tente ; je vais dire aux enfants ce que mes yeux ont vu, ce que mes oreilles ont entendu. »

Et tout cela prononcé avec un visage épanoui, exprimant si franchement la satisfaction, qu'il n'était pas possible d'y voir un sentiment simulé^ qui, du reste, dans ce cas, n'aurait été motivé par aucun intérêt.

Mais voici un fait plus concluant encore :

Sur les derniers temps de mon séjour dans le cercle dont je parle, je me rendis en visiteur, sans insignes, sans escorte militaire, sans chefs indigènes, et seulement accompagné de deux cavaliers du pays, à la montagne des Trad, en dehors de notre frontière, dans une contrée insoumise. Mon but était d'y visiter des eaux thermales sulfureuses qu'on disait abondantes et curieuses à voir. Je savais qu'accompagné de mes deux Trad seulement, et en me présentant en simple voyageur, je pouvais espérer de parcourir sans danger la montagne d'où sortent les • eaux en question.

A proximité des sources, on voyait les restes d'un er- . mitage où se conservait le souvenir d'un saint homme qui aurait autrefois habité ces lieux et opéré des miracles. Je me rendis d'abord à ce petit établissement religieux ; je trouvai un enclos fait de murs en pierres sèches, et au milieu une habitation moitié tente> moitié hutte de bran^

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chages, où se trouvait un individu, gardien du saint lieu.

Au dehors, près de' là, on apercevait un douar de cultivateurs. Je fis mon compliment au gardien, lui annonçai le but de mon excursion, et le priai d'accepter une vache que j'allais faire acheter dans les environs et mettre à sa disposition.

Je fus très-bien accueilli; on m'installa dans la hutte pour y passer la nuit, on mit même sur ma tête le drapeau du marabout, sous la protection inviolable duquel j'étais ainsi placé, et je m'endormis tranquillement.

Le lendemain matin, après avpir visité les merveilles de l'enclos, qui consistaient en trois figuiers que la tradition assurait être venus là sans avoir été ni semés, ni plantés; l'un, à l'endroit où le marabout avait l'habitude de prier, le second, à la place qu'il affectionnait pour dormir, et le troisième, enfin, là où il fut enterré, j'allai voir les sources.

Elles sortent de diverses parties de la montagne, de la base, de la région moyenne et du sommet ; elles ont différ rents degrés de chaleur : tièdes sur un point, brûlantes sur un autre, elles jaillissent en grande abondance, traçant un canal dont les bords sont formés de dépôts de soufre. Le site environnant est couvert des essences forestières les plus variées; sur divers points on voit des

pierres provenant de ruines, et rassemblées de ci de là,

comme pour servir de stations au pieux ermite. Le pays est si fourré, si accidenté, j'eus si peu de temps à moi pour reconnaître les alentours, que je ne pus trouver l'emplacement sur lequel devait avoir été bâti, au temps des Romains, rétablissement thermal dont je voyais les débris épars.

Après avoir consacré quelques heures à une excursion des plus agréables, je fus fort étonné lorsqu'on vint m'avertir qu*un jeune homme des environs demandait à me parler. Je me fis amener cet individu, qui s'assit auprès de moi, après m*avoir salué très^respectueusement; les gens qui m'accompagnaient s'accroupirent à distance, de manière à voir sans entendre. Du reste, il était facile de constater que mon interlocuteur n'avait pas d'armes, et sa manière de se présenter n'annonçait aucune mauvaise intention.

— € 0 monseigneur, me dit-il d'un ton très-révérencieux, je sais que tu es cid X... (1) ; j'ai su ce matin que

(1) Cid, cîâÀ (monseigneur). C'est le cas de faire remarquer que le surnom du héros espagnol, le Cid, ne serait que Vappellatioa dont les. Maures, très-polis du reste, devaient saluer le ehcf chrétien à qui 4U avalent afFa'ire; il n'y a là rien qui veuille dire vaiiiqueur, grand guerrier, etc., comme on le Suppose, à moins que ce ne soit une corruption de ceïd, qui veut dire lion,

A propos de lion, j'éprouve le besoin de prévenir les poëtes qu'ils feront bien de renoncer à l'expresâion si connue, lion du désert. Le lion aime les pays ombreux, boisés, les fraîclies cavernes, les belle» eaux courantes:, le gibier h chasser, et surtout les pays très^habités et bien approvisionnés de bestiaux, toutes choses rares dans le désert.

D*Ui\ CHEF DE BUREAU ARABE. 39

tu étais aux eaux, et je suis venu à toi; j*ai entendu parler de ta justice, on dit que tu fais la justice de Dieu, la justice du prophète; les musulmans font ton éloge; tu arranges les choses difficiles. Que Dieu te fasse triompher I G*est ta justice que je demande. Je voudrais bien que tu me réglasses une affaire : moi et mon associé, qui attend là près dans le bois, nous sommes en désaccord et sommes convenus de nous en rapporter à ton jugement, si tu veux nous écouter.

— Mais rien n'est plus facile, bien que je ne sois ici qu'en qualité de voyageur, je serais heureux de vous mettre d'accord.

— C'est que, répliqua mon jeune homme, c'est bien difficile à t' expliquer... Vois-tu, il y a des choses que tu ne sais pas... ceux qui font le mal ne le font pas toujours volontairement. . . Dieu seul verra le fond de nos cœurs. . . Combien de choses p*oussent les hommes 1 ... il y a des af-

Lelion se trouve, il est yrai, bous des latitudes tropicales, mais point , dans les déserts. Que l'on suive, du reste, les cliasses de Jules Gérard, Botre tueur de lious, on se convaincra de ce qui précède en voyant la description des lieux que fréquente le roi fauve.

Je profile de Toccasion pour relever une erreur impatientante : dans tontes les relations de l'expédition d'Egypte, il est dit que le général Bonaparte avait produit tant d'effet sur les musulmans, que ceux-ci l'appelaient su/(an kehir, maître du feu. — Je ne nie pas Teffct^mais je nie la signification de sultan kehir ^ mot à mot chef grand, c'est-à» dire chef principal; c'est notre expression de commandant en clicf. — 11 n'y a pas d'officier de bureau arabe qui, lorsqu'il commaude un eontingeqt quelconque en pays arabe, ne soit traité de sultan kebir. Il n'est nul besoin, pour cela d'avoir gagné la bataille des Pyramides.

faires d'amour-propre... je suis de tes tribus... j'ai quitté ma famille et mon pays par suite de discussions avec mes voisins, dans lesquelles mon amour-propre a souffert... le diable a fait le reste; que Dieu le maudisse, le pervers I Je commençais à comprendre que j'avais à faire à un malfaiteur ; cependant ses manières étaient très-réservées, son ton tTès-respectueux ; Il continua, en me regardant humilié et craintif : .

— Pardonne-moi, reprit-il, mais je ne sais si tu voudras m'écouter.

— Mais oui, parle ; tu ne m'as pas encore dit de quoi il s'agit.

-^ 0 Dieu I soutiens-moi, . . . c'est à propos de bœufs, . . . moi et mon associé nous sommes en dispute,... et il peut arriver un malheur entre nous,... ce sont des bœufs que nous avons enlevés,... et pour le partage...

— Oh I oh I tu es bien hardi! ne. veux-tu pas que je règle des vols comme des héritages? La justice n'est pas faite au bénéfice des voleurs ; qu'ils se tuent entre eux, c'est tout avantage pour le monde. En voilà assez, lèvetoi et va-t'en ?

Il se retirait fort triste, et il me sembla que cet homme pourrait revenir au bien. ^

— Ne peux-tu donc, lui dis-je, changer de vie?

•— Je changerais volontiers, pardonne-moi, seigneur;

d'un chef de bureau arabe. 41

mais à quelles conditions pourrais-je rentrer dans le pays? Je t'assure que je suis fatigué de mon genre de vie, et très-désireux de m'amender.

— Je veux bien t'y aider. Il faut que toutes les victimes de tes vols soient indemnisées par toi ou ta famille ; puis tu seras mis en otage dans le douar d'un caïd, et, si tu t'y conduis bien, je pourrai renoncer aux poursuites que je serais en droit d'exercer contre toi.

Il est bon d'ajouter, pour expliquer ceci, que tous les vols qui avaient lieu étaient inscrits au bureau arabe, avec tous les détails, et que presque toujours nous arrivions à savoir quels étaient les voleurs. En cas de prise d'un de ces brigands, il était facile de lui établir une sorte de compte à régler par lui ou sa famille, indépendanament des autres corrections à intervenir.

Je n'ai pas appris depuis que ce jeune homme ait profité de la facilité que je lui donnais de rentrer dans la bonne voie. Les familles volées ne purent sans doute être suffisamment désintéressées ; car je suis certain que le malfaiteur avait le plus, vif désir de renoncer à son dangereux métier.

Les choses les plus délicates m'étaient journellement soumises. Certes, je n'étais pas infaillible, mais la pureté de mes intentions ne faisait pas, dans tout le pays, le sujet du moindre doute ; et cela me donnait une grande

facilité pour raccomplissement de bien des projets. Il ne faut pas oublier cependant que, tout en apportant dans les affaires courantes beaucoup de douceur et de patience, je ne laissais pas de montrer de l'énergie pour les cas qui me paraissaient le nécessiter. J'ai remarqué que, chez ce peuple, c'était à ma manière de faire un correctif nécessaire mais suffisant.

J'avais cependant, dans 'ce cas, le soin de prévenir à l'avance de quelle manière j'étais décidé à punir certains faits; et ceci avait une très-grande importance à mes yeux : on le comprendra facilement, si Ton veut se souvenir qu'à côté de nous, en pays arabe, jusqu'aujourd'hui, il existe certains désordres, certaines façons d'administrer de la part des indigènes, qui, à nos yeux, constituent de graves délits. Or il serait, je crois, peu habile à un chef nouveau de faire tout à coup saisir et punir certains individus qui, en raison d'un long et tranquille exercice de leur autorité abusive, pourraient se croire pris traîtreusement. Ces procédés, du reste, auraient l'inconvénient de remettre tout en question, de perpétuer les traditions de pur arbitraire des chefs orientaux, de replonger les indigènes dans une atmosphère de violence et d'imprévu, dont je cherchais, au contraire, à les faire sortir, en leur posant des règles, des indications propres à les éclairer, à leur montrer une voie droite et sûre.

Les Marabouts. » Excursions dans les tribus. Causeries arabes.

Si j'ai réussi à me faire comprendre dans les lignespré* cédantes, le lecteur doit être convaincu que pour savoir rendre la justice aux indigènes, il faut surtout faire preuve de bon sens, de grande patience, de douceur, d'énergie et enfm de beaucoup de probité.

Ce peuple aime la condescendance de la part de ses chefs ; quand il trouve un accès facile auprès des hommes qui ont pour eux la force et l'autorité, quand il en reçoit surtout un bon accueil, il ne tarde pas à concevoir une grande affection, et il montrerait, au besoin, un insigne dévouement pour ces dépositaU-es du pouvoir. Certes, les musulmans de l'Algérie, comme la plupart de leurs coreligionnaires, ont un grand respect pour la force brutale; ils sont tout disposés à voir, comme on l'a souvent répété, dans tout chef qui commande de nombreuses troupes et remporte de brillants succès, un agent de la volonté divine devant lequel on doit plier. Aussi, en Algérie et même en France, on aime à raconter Teffet de Croque-

mitaine produit sur les indigènes par certains pachas ou généraux qui se sont le plus prononcés pour les mesures extra-violentes. Je ne nie pas la puissance de cette impression ; j'ai quelquefois moi-même senti la nécessité de faire des exemples qui paraîtraient barbare^ en France, mais il ne faut pas s'exagérer l'importance de ces rôles et de ces exemples. Je le répète, peu de Français ont autant que moi vécu de la vie arabe de tribu (les gens de la ville ont peu de rapports avec les habitants du dehors, il ne faut pas l'oublier) ; très-peu se sont montrés aussi sympathiques aux indigènes pour étudier d'une manière constante leurs besoins, leurs aptitudes; très-peu, en un mot, se sont suffisamment mis sous le burnous arabe pour observer tous les mouvements du cœur et de l'esprit chez ces peuplades intéressantes.

C'est donc en toute connaissance de cause que j'affirme ceci: le peuple arabe est tout disposé à se livrer sans restriction, et les événements historiques le prouvent en partie, à celui qui, maître déjà de l'autorité politique et de la force matérielle, saura témoigner sympathie et affection aux masses; au chef qui, par lui-même et par ses agents, se rendra accessible et compatissant aux plus misérables et aux plus déshérités. Les oppresseurs violents inspirent aux Arabes la terreur et même le respect, mais c'est tout. Ceux qui remuent réellement ce

peuple dans tous les sentiments qui partent du cœur, ceux qui parlent à son imagination, ceux qui entraînent de ces résolutions grandioses qui doivent modifier profondément toute une nation, ceux qui tiennent en main l'avenir de cette race, ce sont ces hommes que nous qualifions du nom général de marabouts, et que les indigènes nomment plus habituellement les Aommc^ de bien. Je ne parle pas ici de ces instigateurs religieux, faux chérifs, ambitieux de toute espèce, qui, au nom de la religion, réussissent, de temps à autre, à produire le désordre; et encore, parmi ces individus, ceux qui tiennent le plus longtemps sont ceux qui se rapprochent le plus du caractère général que j'ai indiqué comme nécessaire à quiconque veut tenir une grande place chez les indigènes. Les perturbateurs religieux, comme les oppresseurs violents, ne produisent que des effets partiels assez restreints; mais il existe de distance en distance, sur notre territoire algérien, des hommes de bien, véritables musulmans, comme on dit, uniquement occupés de charité, de justice, et qui sont les vrais directeurs des consciences.

U ne faut pas croire que les hommes en question arrivent à la notoriété par des jongleries, des miracles et autres farces dont se servent les turbulents agitateurs; la

plupart des indigèues ne sont pas aussi stupides sous ce

rapport qu'on veut bien le croire en France. Non, l'homme de bien n'est reconnu pour tel, et consulté par les populations, que lorsqu'il a donné de nombreuses preuves de bon sens, d'équité, d'abnégation, de religion, et surtout d'un grand détachement des choses de ce monde au point de vue des intérêts privés : ainsi, on lui donne beaucoup, mais il faut qu'il répande d'une main ce qu'il reçoit de l'autre, sous peine d'être bientôt délaisr se; il faut qu'il ait le don de consoler les affligés, d'apaiser les haines, les mouvements de colère ; il faut qu'il soit habile à concilier des intérêts opposés; il faut qu'il t^mène doucement et par la conviction aux sentiments re* ligieux; alors seulement notre personnage devient le chef spirituel des quelques tribus qui l'environnent, et, si sa réputation est très-grande, on vient quelquefois da très-loin pour le consulter.

Ces titres à la confiance publique ne sont pas, comme beaucoup le croient, héréditaires; voici la vérité: à la mort d'un de ces saints personnages, la dépouille du défunt est précieusement ensevelie à un endroit connu où les fidèles vont prier; les enfants du mort sont naturdlement les gardiens de la tombe de leur père, et s'ils ont, en outre, toutes les qualités de celui-ci, its conservent la confiance des croyants; mais si, ce qui arrive habituellement, les fils ne réunissent pas toutes le» conditions né-

d'un chef de bureau arabe. 47

cessaires à ce rôle diiScile, les attractions des masses se dirigent ailleurs, jusqu'à ce que, plus tard, un descendant mieux doué du saint homme ramène encore à lui les fidèles, ou que les traditions de sainteté et de capat* cité soient tout à fait perdues dans la famille.

Je sais bien que le rôle de ces hommes est sing]ilière^ ment facilité par une complète indépendance Yi&4-vis de leurs clients, et par Tabsence de toute action pénible et forcée à exercer sur le peuple qu'ils éclairent et consolent. Us n'ont à pourvoir à aucune exigence d'ordre, de police, de finances, de progrès; et c'est ainsi que quelques-uns d'entre eux, qui avaient été désignés à nos généraux pour occuper des emplois, ont refusé toute espèce de fonction administrative. Mais il n'en est pas moins vrai que nous, les conquérants pleins de prétentions, qui pensons avoir tout à enseigner aux vaincus, il est de notre intérêt d'avoir, sous ce rapport, à nous modeler un peu sur les hommes que je viens d'essayer de dépeindre. Nous avons tout à gagner à joindre à notre caractère de dominateur victorieux celui de l'homme de bien.

Lorsque j'étais dans les tribus, je tenais aussi des séances, mais en plein air, sous un grand arlnre, au sommet d'une éminence. Assis sur un morceau de tapis, je faisais placer sur la pente du terrain, et de manière à le§ dosii-

ner tous, mes administrés, qui, du reste, avaient pris le plus grand goût à ces réunions; ils formaient, accroupis à terre, des demi-cercles concentriques, et, en leur présence, toutes lesafiaires de la tribu étaient successivement passées en revue. J'aimais mieux ces séances que celles du bureau arabe, parce qu'elles avaient un caractère moins exclusivement judiciaire. Après avoir expédié les plaintes diverses, je mettais en discussion toutes les questions intéressant la tribu, récoltes, marchés, impôts, guerre avec lés voisins, etc. Tous pouvaient prendre la parole, mais en général, dans chaque tribu, il n'y avait que cinq ou six individus qui entretinssent le débat; les autres se contentaient d'écouter, mais avec bonheur; c'était avec grande peine que ceux que l'on venait quelquefois chercher pour diverses occupations du douar, quittaient l'assemblée.

Je dirigeais ces petits débats en y jetant le plus de lumière que je pouvais, et je me rappelle encore avec plaisir combien ces réunions étaient d'un bon effet pour le pays. Une fraction de tribu que je n'avais pas visitée depuis longtemps éprouvait-elle quelque malaise, je n'avais qu'à me transporter chez- elle, et qu'à lui consacrer un ou deux jours; bien des causes d'irritation cessaient, bien des germes de dissension disparaissaient.

A propos de ces réunions, je me rappelle un ennuyeux personnage dont je me débarrassai en le couvrant de ridicule. Moustapha-Ben-Âli était borgne; il avait une grande figure triste, un son de voix assommant, et une manière de parler sans s'arrêter, fatigante pour son auditoire; il avait déjà fortement indisposé son monde, et, au milieu d'une séance, il avait pris la parole pour ne plus la quitter. Je fis signe à tous d'écouter patiemment, et nous nous résignâmes. Quand il eut fini son discours, toute l'assistance mécontente attendait ce que j'allais dire à mon tour.

f 0 Moustapha, dis-je simplement, si Dieu ne t'a donné qu'un œil, il t'a bien donné deux langues. >

Et aussitôt des ôo, 60, 60, accompagnés de rire, éclatent de toute part; mon homme, surnonmié de suite V homme aux deux langues {pou lessanin\ est obligé de se retirer tout confus. Plus tard j'eus occasion de le revoir; sa présence excitait toujours le rire dans l'assemblée de sa tribu. Il avait des affaires à me soumettre, mais auparavant il vint me prier en particulier de l'épargner, et de ne plus le livrer au ridicule.

Pendant ces tournées dans les tribus, quand venait la nuit, après mon repas du soir, je faisais faire un grand feu près de ma tente, je faisais préparer une grande quantité de café, et j'invitais tous les honmies un peu intelli-

gents, les voyageurs du douar à passer la soirée avec mes cavaliers d'escorte.

Au bout de quelque temps, on connaissait mon habi' tude, et ces réunions sefaisaient sansque je ledemandasse; on y venait môme de loin. Je feignais parfois d'avoir une grande envie de dormir, je me couchais dans ma tente en donnant tous les signes du sommeil; mais, en réalité, j'écoutais les conversations. Elles étaient très-variées et mtéressantes ; il y avait des chansons, des contes , des récils de voyage, mais surtout des observations sur les tribus voisines , sur 'les Européens des villes, leurs ridicules, etc. Ces nuits de bivouac, alors que tous les bruits s'entendent si bien, sont un de mes plus agréables souvenirs.

Nul ne voudrait croire la finesse d'esprit, d'observation, le tact, l'habileté de narration de certains parleurs, tout à fait illettrés du reste. J'ai en mémoire un spahis, qui n'était pas de mon cercle, et qui, se trouvant par hasard dans le m^me douar que moi, amusa toute la nuit l'assemblée; et certes, j'étais un de ceux qui éprouvaient le plus de plaisir. Il contrefaisait, avec un véritable talent, la voix, les gestes, les expressions de chefs français et indigènes que je connaissais pour la plupart, les types de Maltais et de juifs bien connus.

C'est dans ces réunions que j'entendis quelquefois des

d'un chef de bureau arabe. 51

individus raconter à voix basse, après avoir cru s'assurer que je dormais réellement, des histoires de bureaux arabes voisins, des récits trè3-piquants d'affaires mal jugées, au dire des narrateurs. J'en faisais mon profiti et me promettais mentalement de ne jamais prononcer sans avoir une conviction et des renseignements suffisants.

J'ai présents divers faits racontés sur la grande tribu desKhiroum, comprise dans le territoire d'une puissance voisine de l'Algérie, mais indépendante par le tait, n'ayant pas de chefs reconnus, pas même de marabouts, ne payant aucun impôt, n'obéissant à personne. Mes gens qui eux-mêmes passaient pour grossiers et sauvages auprès des honunes de la plaine, se moquaient des Khiroum, comme de gens tout à fait arriérés. Ils les trouvaient sales, se moquaient de leur parler rude, et disaient qu'ils, n'avaient aucune idée de religion ni de lois, quoique se déclarant musulmans.

. — ■ Les Khiroum sont par trop singuliers, entendis-jeune fois; savez-vous ce qu'ils offrent à un hôte, lorsqu'il leur en arrive par hasard? Us s'empressent d'aller chasser le sanglier, et c'est le cochon que ces musulmans donnent à leur hôte en guise de mouton ; il est vrai qu'ils l'assaisonnent avec des glands de chêne.

— Je sais sur eux une histoire bien drôle, ajoute un âas causeurs:

52 SOUVENFRS

€ Un saint personnage revenant de la Mecque, — que Dieu le bénisse I — de passage chez les Khiroum, demande rhospitalité. Il est reçu dans une tente; et le soir, au moment de la prière, notre pieux musulman se met en devoir de réciter ses versets.

1 C'était un homme qui avait une longue figure mince, et au menton une grande barbiche clair-semôe. Le pèlerin était à moitié de sa prière, lorsqu'il voit le maître de la tente qui le regarde avec attendrissement et les larmes aux yeux.

■— . C'est la grâce de Dieu qui te touche, ô maître de l'habitation, je suis heureux que ma présence te ramène dans la voie du salut. Viens t'associer à mes prières, je vais te les apprendre.

— 0 saint homme, reprend le néophyte, continue, je t'en prie, reprends ta pose et ta prière. Tout à l'heure, en te voyant remuer le menton, j'ai cru voir mon grand bouc noir qu'on m'a volé il y a deux ans; il était si beaul... j'en suis tout ému. »

— Et moi, dit un autre, je vais vous parler d'Abd-er- Rebbi ; qui ne connaît Abd-er-Rebbi, chez les Khiroum? C'est un homme considérable; il a dans sa main, à sa disposition, en trois générations de fils, petits-fils et arrière-petit-fils, cent vingt garçons, cent vingt fusils. Comme ce pays n'a aucune autorité, aucun chef, ni ju&-

d'un chef de bureau arabe. 53

tice, on consulte quelquefois Abd-er-Rebbi, et cela a bien ses inconvénients, parce que, lorsqu'il a rendu un jugement, il tient à Texécution, et il a cent vingt fusils ! C'est une colonne expéditionnaire que la famille de cet homme-là. Dernièrement un de mes camarades passait dans le douar d'Âbd-er-Rebbi ; il vit celui-ci fort occupé ; on venait de lui soumettre une affaire épineuse : < Un jeune homme avait épousé une veuve enceinte; cette femme venait de mourir en couches. Le jeiine homme voulait que la famille de la défunte rendît la dot, parce que, disait-il, la femme était morte des suites d'un fait provenant évidemment d'un autre mariage; par conséquent, lui, le veuf, ne pouvait en supporter les conséquences et perdre la dot qu'il avait donnée. (Il y a en effet, dans les lois musulmanes, des distinctions analogues.)

> •Abd-er-Rebbi ne voulait pas entendre raison : — Tant pis pour toi, disait-il au jeune homme, tu perdras ta dot, tu n'as rien à réclamer. Voyons, par exemple, tu achètes un fusil; libre à toi de bien l'examiner; il est chargé; quelque temps après, tu veux essayer ton fusil, il te crève dans les mains parce qu'il est trop chargé; estce que tu réclames le prix de ton fusil? Allons, tais-toi, tu n'auras pas ta dot; va-t-en, ne viens plus nous casser la tête de ton affaire. — Et le vieil Abd-er-Rebbi, plein de colère, repoussait le plaignant.

c Encore une sur les Khiroum ; elle date d'une quarantaine d'années; quelques vieillards se rappellent encore les faits suivants :

» Un jeune cavalier accompagné de plusieurs serviteurs, se réfugia chez eux. Il était bien mis, de figure distinguée, lui et les siens parfaitement montés en chevaux et harnais. Ce jeune homme se disait de famille de sultan; persécuté par le bey voisin, il venait se mettre sous la protection des Khiroum, et il cherchait à les entraîner à sa suite, pour renverser le bey régnant.

— Vous formerez alors, disait-il, ma garde privilégiée ; vous serez mes fils chéris, vous aurez des jardins embaumés, de bonnes habitations, de jolies filles; Khiroum! croyez-moi de grand§ bonheurs vous sont assurés... Les prédications du jeune homme avaient à peu près réussi, lorsque dans une marche, je ne sais par.quel accident, il montra son pied à nu sur Tétrier, Un vieux montagnard qui l'accompagnait, appuyé sur un bâton, remarque ce pied; il le trouve gros, hâlé, doublé d'une épaisse corne, et marqué d'un tatouage.

— Oh 1 oh 1 dit-il, c'est un pied comme les nôtres, ça; ce n'est pas le pied d'un enfant de race royale... impossible 1... Nous avons affaire à un imposteur, à un intrigant... A bas!... à mortl... Et en quelques instants le jeune ambitieux et ses serviteurs furent tués et dé-

d'un chef de bureau arabe.. 55

pouillés. Les vieux Khiroum se vantent encore de cette équipée. Fiez-vous donc à des têtes de bois de ce genre. »

Ce dernier fait me rappelle une particularité : les Arabes ont une corne si épaisse sous le pied, que je les ai vus quelquefois le matin, au moment de quitter le bivouac, venir à nos feux pour se chauffer et mettre le pied nu à plat sur les charbons. Lorsque la corne grille, que la fumée commence à monter, c'est que l'Arabe est près de sentir la chaleur; il change alors de pied.

Je sais cependant un fait bien honorable pour les Khiroum, et que je vais relater ici ; on y verra un certain air de ressemblance avec ce que les Kabyles de la grande Kabylie appellent Yanaya (voir l'ouvrage de M. le général Dautnas).

Mon chaouch, un vieux Turc, avait l'habitude, deux fois par an, et depuis plus de dix ans, d'aller faire ses provisions de cousscouss, fruits secs, tabac, etc., dans une petite ville étrangère située sur le territoire de la* puissance limitrophe de mon cercle. Il longeait dans cette excursion le pays des Khiroum, et n'avait jamais éprouvé d'accidents jusqu'au moment de cette historiette. Cette fois-ci donc, il revenait de la ville susdite, monté sur un mulet et faisant conduire devant lui, en main, un autre mulet chargé de ses provisions. A la hau-

teur du pays des Khiroum, il tomba dans une embuscade de malfaiteurs; on s'empara de ses mulets, et luimême saisi, garrotté, dépouillé, allait être conduit dans les montagnes et peut-être tué, — car il était vieux et ne pouvait plus être employé utilement à aucun travail, — lorsqu'un homme venant d'un marché voisin, et apercevant ce qui se passe, saisit son fusil, se précipite au milieu du groupe qui entraînait le vieux Turc, et couvrant celui-ci de son arme : « Arrêtez! vous autres! s*écrie-t-il ; par le péché de ma femme 1 je prends cet homme sous ma protection, et je m'oppose à ce qu'on le maltraite... Vous savez que les Ouled-Mia et moi ne faisons qu'un fusil... Je veux qu'on rende à mon ami tous ses effets, ses mulets, et je vais accompagner le tout jusqu'à la frontière! »

Les restitutions se firent à l'instant, et le vieux Turc était encore tout stupéfait, lorsque son libérateur lui dit : « Tu ne me reconnais pas, ô mon père 1 mon bienfaiteur ! Il y a dix ans, tu m'as donné, ici près, une calotte de laine blanche : tu m'as lié par la reconnaissance, je ne pouvais t'oublier; je vais te mener jusqu'à ton pays. 1

Mon chaouch se rappela alors avoir donné autrefois une de ces calottes de laine blanche qui se mettent pardessous la csilotte rouge, pour ménager celle-ci; cette

d'un chef de buueau arabe. 57

calotte, donnée toute vieille et graisseuse, vaut, quand elle est neuve, de quatre à cinq sous.

Un homme qui se regarde assez lié par un aussi faible cadeau, pour risquer sa vie et la tranquillité de toute sa fraction de tribu, au bénéfice de son prétendu bienfaiteur, n'est-ce pas là un fait digne d'être signalé à Féloge de ce peuple ?

Les Beni-Mara , dont j'ai déjà parlé, habitants de la plaine où les mœurs sont plus douces et plus paisibles, passent aux yeux des montagnards pour très-poltrons.

Voici ce que j'entendis, un jour, dire d'eux dans une des causeries que je rapporte :

— « Vous ne savez pas, dit un jeune guerrier de ces tribus de montagne qui sont toujours en guerre avec les Khiroum, les Trad et autres, vous ne savez pas combien sont peureux les Beni-Mara. Une nuit j'étais hospitalisé dans un de leurs douars, où j'avais porté un ordre du bureau arabe; et voici ce qui se passa : Au milieu de la nuit, les chiens ayant sans doute été attirés sur un autre point (1), nous entendîmes rôder autour des bœufs du maître de la tente. — « 0 mon Dieu ! dit à voix basse un

(1) C'est ainsi que font les Toleurs : pendant qu'une partie d'entre eux êommet le vol, une autre partie attire au loin, par des appâts de viande eroe, les nombreux .chiens qui d'habitude entourent les tentes arabes.

des jeunes gens de la tente, ce sont les Trad qui enlèvent nos bœufs...» Aussitôt je me dressai sur mon séant, et j'offris mes services... « Taisez-vous, par grâce, dit le chef de la famille, faisons semblant de ne nous apercevoir de rien ; ces Trad sont si terribles : ils seraient capables de nous tuer... j*aime mieux perdre mes bœufs que la vie. Que personne ne bouge, cachons-nous plutôt sous les tapis. 9 Et les voleurs continuèrent tranquillement leur expédition. »

On peut se figurer comment les rires de rassemblée accueillirent cette critique des Beni-Mara.

Dans ces causeries de nuit, il me revient d'avoir entendu un des assistants égayer son auditoire par une série d'observations on ne peut plus piquantes.

« Savez-vous, disait-il, quel est le sultan des roumi (chrétiens) ? Eh bien I c'est la montre, c'est ce petit instrument que presque tous ont dans leur poche, qui les commande, les dirige. Qui de vous n'a vu, à la ville voisine, sur la fin du matin (vers dix heures), la plupart des officiers et employés du gouvernement se réunir sur la place ? L'ami trouve son ami ; on s'informe, on cause. Mais regardez les figures; elles sont toutes plus ou moins inquiètes ; chacun tire sa montre et la regarde avec grande attention ; enfin celle-ci commande ; elle a fait connaître sa volonté, et vous voyez chacun se retirer.

d'un chef.de bureau arabe. 59

Voilà des gens qui se trouvaient bien ensemble, qui aYaient des choses agréables à se dire ; ils sont obligés de se séparer, la montre a commandé de manger ; car c'est à ce moment-là, m'a-t-on dit, que les roumi mangent, qu'ils aient ou non appétit. Vous les reverrez encore, quelques instants après, se rechercher, se réunir, et puis se séparer encore au commandement de la montre, et cela plusieurs fois par jour. Dans leurs maisons même, la montre est le bey qui donne tous les ordres ; c'est elle qui prescrit de se coucher, même sans sommeil, de se lever, même quand on veut dormir.

— » Je voudrais bien savoir, ajoute un mauvais plaisant, si les roumi embrassent aussi leurs femmes au commandement de la montre. »

J'ai omis de dire que ces réunions nocturnes auprès de ma tente, ces conversations bruyantes autour d'un bon feu, avaient aussi un but important : elles indiquaient aux voleurs de montagne, toujours à l'affût d'un coup à faire, d'un cheval à enlever, par exemple, — et il y a de bons chevaux dans les escortes des officiers de bureau arabe, — elles ^indiquaient à ces voleurs que mon petit camp était sur ses gardes, puisque la plupart des cavaliers étaient éveillés.

C'est dans ce but aussi que les chansons étaient quelquefois fort animées, chaque couplet se terminant par

des coups de pistolet, dés éclats de rire, des battements de main en cadence, dont les Arabes s'accompagnent souvent dans leurs chants.

Défauts des indigènes. — Inertie. — Fourberie. - Présomption religieuse. —Exactions des chefs.

Il existe sur les populations indigènes de l'Algérie un ensemble d'opinions bien peu flatteuses. Des officiers ayant dirigé des affaires arabes ont eux-mêmes, par leurs publications, contribué à répandre ces idées, et il paraît difficile aujourd'hui d'amener les esprits à admettre que la société arabe n'estpas plus que toute autre l'expression de toutes les abominations imaginables, la réunion de toutes les immoralités connues.

Les officiers dont je parle n'ont pas assez senti, je crois, qu'ils devaient se dégager tout à fait de leurs préoccupations journalières pour pouvoir juger et parler sans être taxés d'exagération.

Sur un territoire grand quelquefois comme une ancienne province de France, et jamais plus petit qu'un département de nos jours, le bureau arabe est à peu près la seule autorité sérieuse qui reçoive les plaintes de tout genre ; de plus, la comparution devant le bureau arabe et rinstruction des affaires sont gratuites; le temps n'est rien pour l'indigène et il le gaspille volontiers; enfin, le musulman de TÂlgérie n'a pas les mêmes idées que nous sur ce qui est réellement matière à contestation et à plainte; au moindre froissement, il vient exposer ses griefs. Il est donc facile de comprendre que le bureau arabe soit journellement encombré. Il reçoit une quantité considérable de plaintes, et celui qui, dans ce milieu, veut peindre la physionomie arabe tombe facilement dans l'exagération.

Si, chez nous, dans notre France civilisée, tous les degrés de juridiction étaient supprimés ; si, pour y suppléer, il y avait dans chaque département une seule autorité chargée de tout entendre et de tout régler; si, enfin, des circonstances analogues à celles que nous avons indiquées favorisaient la production des plaintes de toute sorte, quel ne serait pas l'embarras du fonctionnaire en question ? Et s'il voulait ensuite dépeindre notre état social, quel tableau alarmant n'en ferait-il pasi

Les Arabes de l'Algérie ont de grands défauts, rien de

plusrrai; mais ils ont aussi de belles qualités que nous pouvons leur enrier. Examinons les défauts.

Ce qu'il faut reprocher aux indigènes, c'est leur paresse, leur répugnance k tous progrès dans le sens de notre cirilisation, et leur esprit habituel de mensonge et de fourberie. Ces infirmités, toutefois, ne sont pas incurables. Il est bon de rappeler à ce sujet que tes indigènes? n'ont pas toujours été ce que nous les arons trouvés â notre débarquement à Sidi-Ferruch; ce que nous avons rencontré alors est le produit de trois cents ans depfflage et d'un arbitraire aussi stupMe quebarbare. De là l'inertie de l'Arabe du Tell; elle n'a pas toujours été le trait caractéristique de ce peuple, car, si l'on consulte les^vietrx Bvres, les manuscrits, les traditions qui existent, soit dans le pays, soit en Italie et en Espagne, on voit que, du onzième au seizième siècle, l'Algérie actuelle était partagée en plusieurs divisions politiques où régnaientde petits princes de race indigène, notamment à Tlemcen, Mostaganem, Tenès, Alger, Bougie, Médéah, Constant tine.

'Alors, cette ccmtrée ne ressemblait en rien à celle que nous avons conquise; alors, les indigèuesavaient de nombreuses cultures, des plantations variées; ils entrete-, naient des systèmes d'irrigation, et l'industrie était développée : il suffit de rappeler les cuirs, les soies, les tis-

d'un chef D£ BUE£âU ARABE. 63

SUS brodés, Torfévrerie, les manuscrits, les essences, les produits du Soudan, les minerais de plomb, etc. ; on soignait et améliorait les races animales. Les princes qui gouvernaient ces petits Etats faisaient élever des constructions d'une architecture élégante, dont les vestiges trop rares subsistent surtout dans l'Ouest; ils avaient généralement auprès d'eux des chrétiens d'Europe, des Francs, qui, traités avec distinction, contribuaient à faire adopter les idées d'amélioration qu'ils avaient apportées de leur patrie; ils s'entendaient surtout, dit la tradition, à la tenue des comptes et à l'organisation des services financiers. Aussi, la situation de ces contrées était-elle trèsproq^ère; on peut le voir par ce qui reste des traités passés à cette époque entre les divers Etats africains des bords de la Méditerranée et d'autres peuples, tels que les Génois, les Pisans, les Livournins, les Napolitains, les Tabartins, etc.

A cet état de choses [succède la tyrannie des pachas turcs, lesquels chassent les dynasties régnantes, sèment partout la discorde, s'aident des uns pour piller les autres, et enfin, par leur odieuse et facile exploitation, amènent forcément la situation que nous déplorons. Si l'on veut bien remarquer que, depuis quinze à vingt ans seulement, nous indiquons à ce peuple un ordre d'idées tout opposé à celui qu'il était habitué à supporter, on ne trou-

vera pas étonnant qu'il n'y ait pas encore eu chez lui un changement complet.

Nous croyons avoir beaucoup fait quand, par une circulaire, nous octroyons des primes d'encouragement pour certains produits ; et cependant combien Tindigène est loin d*ôtre en mesure de comprendre ces procédés de notre part !

En voici un exemple :

Il n'y a pas plus de trois ans que des primes ayant été accordées aux indigènes pour les poulains et pouliches qui seraient reconnus les mériter, il fallut d*abord user d'autorité pour faire comparaître les candidats, sans quoi, il n'y aurait pas eu de concurrents, malgré toutes les lettres et publications possibles. Puis, lorsqu'après examen des animaux et leur inscription détaillée et régulière, on offrit les primes, il est arrivé, à ma connaissance, que dans une des principales villes de l'Algérie, les indigènes récompensés refusaient l'argent offert, répétant qu'ils ne voulaient pas vendre leurs bêtes : « Vous m'avez inscrit, disaient-ils, bien certainement mon cheval est au Beylik (l'Etat) et, un jour, il me le fera réclamer. » Toutes les explications possibles ont été données, et la résistance des individus a été vaincue ; mais je suis assuré que la plupart se disent encore : « Ce que j'ai vu là n'est pas possible : donner de l'argent et ne rien prendre

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en place n'est pas naturel; il y a quelque chose là-dessous; que Dieu nous soutienne 1 »

C'est cette difficulté, toujours la même sous diverses formes, qu'il faut vaincre par l'attention continuelle, le dévouement sans bornes de nos agents.

Ce qui précède, sur l'inertie de l'Arabe, entraîne, par une série de mêmes raisonnements, l'explication de son esprit de mensonge et de fourberie.

Il est si vrai que ce vice est le produit de la mauvaise administration des Turcs, que, dans les pays un peu accidentés et difficiles, où les pachas n'avaient aucune action (1) , on retrouve le caractère franc et loyal de l'homme primitif. Tout le monde connaît, sous ce rapport, le type kabyle. Chez les populations montagnardes que j'ai administrées, et qui, du reste, n'étaient point soumises aux Turcs, j'ai constaté beaucoup de dispositions à la franchise, à la sincérité; il en est, je pense, à peu près ainsi dans presque toutes les montagnes du Tell, et c'est la majeure partie du territoire de l'Algérie cultivable.

A ce propos, je ferai remarquer que la dénomination

(1) Il est à noter qae les Turcs, maîtres des Tilles et de quelques plaines, ne faisaient que des coups de main sur le reste du territoire, et ne possédaient réellement, après trois cents de yiolenee, qu'une faible partie de la surface de TAlgérie. N'est-ce pas la plus éclatante condamnation de leur stupide pouToir?

d'Arabes, appliqua à tort par moi jusqu'à présent, par suite d'une mauvaise habitude, aux indigènes de l'Algérie, ne convient en réalité qu'aux gens du Sahara et à quelques tribus du Tell, qui représentent à peu près les descendants des conquérants venus de l'Arabie et sont plutôt nomades que cultivateurs. Le reste de la population, qui forme la très^rande majorité et où domine le sang berbère, sera divisé, dans la suite de mon récit, en Telliens de plaine et Telliens de montagne^ et on se rappellera enfin que mes souvenirsi concernent surtout les Telliens de montagne.

Que dire de la prétendue mauvaise foi dont on gratifie généralement les Telliens, en matière commerciale, par exemple?

Pour mon compte, j'ai toujours observé dans leurs affaires de commerce entre eux une extrême bonne foi. Ce n'est pas dans leurs relations avec nos colons européens qu'il faut les juger; là, toutes les bases qui peuvent servir à une appréciation sont faussées. Avant de pouvoir se prononcer, il faudrait être à même d'établir de quelle manière ont commencé \ei rapports de commerce, quels ont été les premiers trompeurs, quels mauvais procédés en sont résultés réciproquement.

Rien de plus primitif, au contraire, que la bonne foi qui existe dans les relations commerciales entre indi-

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gènes; rien de plus notoire que la fidélité des déposi* taires, la confiance rarement trompée des trafiquants les uns dans les autres. Ce que je me rappelle de plus fort en ce genre est U tranquillité d'esprit avec laquelle un certain marchand de boeufs attendait, depuis deux ou trois ans, une sorte d'associé auquel il avait confié pour cinq à six mille francs de bétail avec mission de le conduire et le vendre à Alger. Mon négociant n'avait aucune nouvelle de son fondé de pouvoirs, mais il n'en était pas inquiet; il aura<.pensait-il, entrepris quelque longue opération au loin, mais je suis sûr de lui; si, du reste, il n'a pas paru à telle époque, j'irai dans tel pays, à tel marché, me renseigner ; là, je saurai par ses amis ou sa famille ce qu'Usera devenu.

Dans les grandes entreprises conamerciales qui ont pour terrain le Sahara, le Soudan, le Maroc, Tripoli, Tunis et nos oasis, une bonne foi complète est de première nécessité ; sans cette garantie, le commerce ne pourrait se faire dans ces contrées ou le règlement du moindre désaccord, devant une autorité, exigerait des déplacements de plusieurs mois et serait le plus souvent impossible, par la grande difficulté de réunir en temps utile les preuves et témoignages.

Mais le fanatisme religieux? Ah I là, il y a un obstacle plus réel. Sur le terrain de la religion le musulman est

plus difficile à manier; il est convaincu qu'il est Tenfant chéri de Dieu. De quelque manière que Ton aborde les questions religieuses, le mahométan se place de primeabord à une distance incommensurable au-dessus de nous. Aussi la meilleure conduite à tenir consiste-t-elle dans rindifférence la plus complète; il ne faut ni aider ni gêner le musulman, au point de vue religieux. Ainsi, lorsque nous faisons élever des mosquées, lorsque nous favorisons, avec les navires de TEtat, le pèlerinage de la Mecque, nous obligeons des ingrats. « Notre cuHe est d'essence si supérieure, disent-ils, la doctrine de notre seigneur Mohammed si sublime, que les chrétiens euxmêmes ne peuvent s'empêcher de le reconnaître dans leur for intérieur, et qu'ils s'empressent de nous être agréables, pour se ménager la bienveillance du Prophète. »

Je crois que le plus sage est de s'abstenir de toute intervention dans le domaine de la religion, et de créer en d'autres matières le plus possible d'intérêts nouveaux. Déjà, du reste, il y a amélioration : ce fanatisme si révoltant lorsqu'il est excité, n'existe habituellement qu'à l'état latent. Nos Algériens tendent à se refroidir ; ils deviendront de plus en plus sourds à la voix des chérifs exaltés, lorsque ceux-ci n'auront pas à s'étayer de quelque cause d'agitation, étrangère d'abord à la religion, mais

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par laquelle ils arrivent habilement à créer des cas do conscience. •

Parmi mes montagnards, je crois avoir dit que les sentiments religieux étaient très-froids; un très-petit nombre d'entre eux savaient les prières au delà du Fatahh (qui est le Pater des musulmans); la plupart ignoraient, et, par conséquent, n'observaient pas les principales prescriptions du culte.

Ainsi le Ramadan, ou jeûne, était très-mal observé; je me rappelle que, ayant fait une course à cette époque de l'année, je me vis un jour accompagné d'un bien plus grand nombre de cavaliers volontaires que de coutume. Je trouvai le fait inexplicable, et examinai vainement une à une toutes les causes auxquelles j'aurais pu attribuer cette affluence inusitée. Enfin, à une halte que je fis au milieu du jour, en pleine chaleur, je vis mon escorte absorber de nombreuses pastèques.

— Tiens, dis-je en souriant, je croyais que nous étions au Ramadan ?

— C'est vrai, me répondit-on, mais il est écrit dans notre saint livre que toutes les fois que, pendant le Ramadan, nous nous mettrons en route pour le service de l'Etat, nous pourrons nous abstenir du jeûne.

Je ne me rappelle pas ce verset du Koran, que j'ai cependant beaucoup lu, mais, comme on le pense bien,

j'approuvai le commentaire et le trouvai fort sage.

Je terminerai ces réflexions sur la religion en relatant une observation naïve, que j'ai entendu faire par des indigènes de la classe la plus infime, par des conducteurs de mulets, dans le convoi d'une colonne expéditionnaire. € Les Français, disaient-ils, sont légers, inconsidérés, et surtout ingrats envers Dieu : tant qu'ils sont dans la prospérité, ils ne prononcent jamais le nom de la Providence, ils ne la rappellent dans leurs propos que pour l'injurier ; mais qu'ils viennent à ^tre blessés, approuver des souffrances, vous les entendrez alors dans les ambulances, marmotant sans cesse, d'un ton dolent: « Mon Dieul... Mon Dieu !... * quitte à oublier encore le Créateur, une fois rétablis. »

Ce qu'il y a de réellement repoussant dans la société . indigène, ce sont les abus d'autorité et les exactions des chefs. Dans les tribus montagnardes de mon cercle, les hommes, habitués d'ancienne date à l'indépendance individuelle, n'étaient pas disposés à se laisser malmener et piller par les détenteurs du pouvoir. L'autorité, du reste, était très-partagée, et le contrôle facile à exercer. Mais, surd'autres parties du territoire algérien, j'ai eu eonnaisr sance d'abus extraordinaires.

Sur certains points, les chefs font argent de tout. L'autorité supérieure demanda-t-elle une corvée de 200 bêtes

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de SOTime, le chef de la tribu en commande 300, et en relâche ensuite 100 moyennant une contribution.

Le chef est chargé de distribuer annuellement les terres de la tribu ; il le fait en donnant les meilleurs morceaux i ceux qui le paient le mieux.

(k demande des cavaliers pour les goums, les courses t le chef ii'adresse à un grand nombre, et finit par forcer à Vaccompagner ceux qui ne peurent rien donner.

Au printemps, il fait faire la récolte du beurre ; chaque tente donne une certaine quantité.

Puis ce sont les laines, les grains, leâ dattes, les olives, ou te fruits, selon le pays, le bois, etc.

Le chef fait des cadeaux, la tribu paie ; le chef fait bâtir, la tribu paie ; le chef reçoit des récompenses des Français, la tribu paie en signe de joie; au contraire, il est puni, la tribu paie en dédommagement; le chef voit des enfants lui naître, la tribu paie les réjouissances; il perd des membres de sa famille, la tribu paie les larmes ; le chef se met en route pour un long voyage, le pèlerinage, par exemple, la tribu paie le départ, elle paie encore le retour. C'est toujours le même refrain à toute espèce ^incidents, bons ou mauvais, qui se produisent dans l'existence du chef. Je ne parle pas des cas où le fonctionnaire musulman aurait à poursuivre un délit qu'il conscïît à cacher moyeniiant finance.

Ceci est un vice radical dans la société musulmane, mais il tient plus encore à la position qu'à l'individu.

Les chefs indigènes ont dans leur part régulière de rimpôt et dans leurs droits aux corvées, une assez belle rémunération ; mais ils regardent ces avantages comme leur bien propre, et pour subvenir à leurs dépenses d'administration, c'est à des ressources exceptionnelles qu'ils ont recours. Ils ont besoin d'exercer une large hospitalité, il faut qu'ils aient de bons et beaux chevaux, de belles tentes. Il y a aussi le chapitre de l'espionnage, des émissaires, des fêtes de tribu, des noces, des funérailles. Pour tout cela on a reconnu qu'il fallait à certains chefs des ressources particulières; mais la pente est glissante, l'usage entraîne l'abus, et tel chef, par exemple, qui aurait besoin de percevoir 7 à 8 mille francs, en prélève 30 à 40 mille, et crie misère.

Je ne parle pas des grands chefs, des ducs de Bourgogne algériens : ce serait bien autre chose.

Je ne prétends point, cependant, que l'indigène paie, au total, de trop grosses sonmies ; je ne trouve mauvais que le mode de perception, et l'abus par lequel le fonctionnaire musulman détourne à son profit des ressources qui devraient être employées pour le bien général.

Panurge connaissait « soixante-et-troys manières d'avoir de l'argent toujours à son besoing. » Le sectateur

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de Mohammed est, je crois, encore plus fort; la main sans cesse sur le pouls de sa tribu, pour sentir jusqu'à quel point il peut lui faire rendre gorge, il est passé maître dansFart difficile de plumer la poule sans trop la fairecrier.

Le remède à cela est bien simple ; il consiste dans une grande dispersion de l'autorité pour amener la lumière et le grand jour là où il n'y a que ténèbres et mystères.

Je crois bon d'indiquer ici un trait saillant de la physionomie indigène, qui aide à expliquer bien des contrastes dans sa manière d'être, comparée à la nôtre : c'est le manque de précision dans l'emploi du temps. L'individu, dans ce pays, n'est point astreint, comme chez nous, à un emploi organisé du temps ; il choisit son moment, et le saisit quand il lui paraît convenable ; mais il n'arrête rien d'avance qui puisse le gêner. Ceci, joint à une gravité et à une dignité naturelles, contribue beaucoup à lui donner cet air de souverain suprême, assis en maître au milieu de la création, et occupé uniquement à regarder défiler devant lui les choses de ce monde. Même lorsque, pour le besoin de ses affaires, il doit montrer de l'activité, il semble toujours n'appartenir qu'à lui seul. De là cette ampleur,ce grandiose dans la physionomie de l'indigène même le plus misérable. Nos Européens, au contraire, avec leur air jiffairé, distrait, inquiet, pressé, paraissent à l'Arabe» suivant son expression, un essaim de mouches voletantes.

La dignité naturelle du musulman en général est encore relevée parce vêtement si simple, si beau, qu'il tient des descendants d'femaël. SoUs ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, le peuple que nous avons soumis tient à la tradition des ancêtres ;.et il faut avouer qu'ici la coutume s'est trouvée d'accord avec ce que l'expérience et le goût auraient pu indiquer de plus convenable.

L'ensemble des haïcks, ceintures et bumouss, noble et élégant, est arrangé de manière à maintenir sur le corps une température toujours égale ; avantage précieux en présence des accidents brusques, habituels à l'atmosphère en Afrique. Avec les mêmes vêtements, on a chaud l'hiver et frais en été, il suffit pour cela de relâcher ou de resserrer lés tissus dont on est couvei't.

Qualité défi indigènes. — Hospitalité. ---Charité. Déférence. —Intelligence. — Sentiment du juste, — Comédie.

Au premier rang des qualités du peuple indigène de TAlgérie, et je puis dire de toute la race arabe, il faut placer l'hospitalité. Elle est chez ce peuple une vertu

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générale, sans exception. Rien de touchant comme la manière dont elle est exercée.

Un étranger, riche ou pauvre, bien ou mal vêtu, se présente à rentrée d*une tente, quelle qu'elle soit, et dit simplement ces mots :

€ — 0 le maître de Thabitation, (je suis) hôte de Dieu. >

Et toujours on lui répond:

« ~ Que le salut soit sur toi, sois le bienvenu. >

L'étranger entre; on lui indique une place sur les matelas, les tapis, les nattes en sparterie, selon que la tente est pourvue des uns ou des autres; et aussitôt toute la famille prend un air de fête. On nettoie Tintérieur de l'habitation, on augmente le feu si le temps est froid, on o(h*e immédiatement ce qu'il y a de prêt; il faut que la tente hospitalière soit bien pauvre pour qu'elle n'ait pas au moins une poule à ajouter au cousscouss de la journée; si peu qu'elle soit dans l'aisance, c'est un mouton qu'elle sacrifiera en l'honneur de l'hôte de Dieu.

L'hospitalité donnée est l'occasion d'une fête qui se proportionne à l'importance de celui qui est reçu et de celui qui reçoit. Ainsi, s'il s'agit d'un grand personnage accueilli par un autre grand personnage, fût-^il venu avec nn ou deux serviteurs seulement, c'est un bœuf que l'on abattra en son honneur. Dans ce cas, toutes les familles

voisines, toutes celles du douar, prennent leur part du festin, et contribuent à rendre la fête générale-

Il est même résulté de ces habitudes une manière de classer les gens. « C'est un homme, dit-on souvent, pour qui on tue un bœuf, lorsqu'il reçoit l'hospitalité. » — ou : « Un tel, ce n'est pas une créature bien importante ; il n'a jamais eu que du mouton à ses réceptions. »

Mais revenons à la famille pauvre, car c'est là que la coutume est surtout intéressante. On réunit toutes ses ressources, on emprunte chez les voisins. Quant à l'étranger, on lui laisse pleine liberté; point de questions indiscrètes, il dira ce qu'il voudra , à la conversation du soir; on cherchera à le distraire, on l' écoutera avec plaisir, s'il veut raconter quelque chose de sa vie, de ses voyages, mais souvent il quittera la tente sans avoir prononcé son nom, sans avoir dit de quel pays il vient, vers quel autre il se dirige. Et cette prévoyance de la famille qui oublie quelquefois ses besoins, mais pense toujours à l'hôte à venir, comment ne pas en être touché ; elle tient en réserve quelques poules, la farine la meilleure, les fruits secs, etc. : t Ceci, dit-on, il ne faut pas y toucher, c'est pour les hôtes, si Dieu nous en envoie. »

J'ai lu, je ne sais plus dans quel livre, qu'il fallait bien que l'Arabe fût hospitalier, puisque chez lui il n'y avait pas d'auberge. On pourrait répondre qu'il n'y a pas d'au-

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bergev précisément parce que tout le monde donne TJiospitalité; et^ en tout cas, ce ne serait pas une raison suffisante pour expliquer la manière touchante dont Thospitalité est exercée chez ce peuple, et surtout pour ne pas donner sans restriction d'amples éloges à un aussi noble usage. C'est là une vertu tellément.générale, obligatoire, qu'il n'est pas de termes de mépris plus outrageants pour une famille, que de dire d'elle: t Elle donne mal l'hospitalité. »

Après le sentiment hospitalier, nous trouvons chez rhabitant de l'Algérie une qualité bien méritoire aussi, la charité.

La charité est prêchée à chaque page du Koran. Dans maints passages, elle est indiquée comme le moyen de racheter des fautes, de se purifier de mauvaises actions; et il ne s'agit pas d'exercer la charité au profit d'une caste, d'une institution, d'un établissement, mais au bénéfice du pauvre, de celui qui souffre.

Dans les tribus, lorsqu'une famille a été éprouvée par des malheurs, on lui vient généralement en aide; l'assistance des amis est habituelle ; et si enfin la tente ne peut se relever de ses désastres, il suifit à son chef de se rendre auprès de quelque grand personnage du pays, et de lui baiser la main avec ces simples paroles : — t 0 seigneur, je suis ruiné, je n'ai plus espoir qu'en toi et

en Dieu; je suis dans ta main, je suis ton serviteur, i — € Louange à Dieu ! que Dieu te bénisse l » lui est-il répondu.

Dès ce moment, il peut compter parmi les nombreux parasites qui vivent autour des grandes existences du pays. Il vient fixer sa modeste tente ou sa hutte de feuillage dans le douar de son nouveau protecteur, à qui il n'aura pas d'autre service à rendre que de lui faire un compliment respectueux de temps à autre. Mais aussi, vienne l'occasion où le chef a besoin de quelqu'un pour une corvée pénible, une commission à remplir dans les pays lointains, et le serviteur sera tout à la disposition de celui qui lui a donné assistance. Il n'y aura pas là un compte estimatif en francs et en centunes, mais secours et protection d'un côté, dévouement de l'autre.

Dans les diverses parties du Tell algérien, on voit aussi, au milieu des tribus, des établissements où des secours sont distribués à quiconque se présente. Ces asiles, dirigés généralement par les hommes de bien dont nous avons parlé au début de ces souvenirs, reçoivent les dons des fidèles en provisions diverses et quelquefois en argent, à la charge de les transmettre aux malheureux. Habituellement ce sont des voyageurs pauvres qui parcourent le pays à la recherche d'une occupation qui les fasse vivre, et qui sont hébergés pendant quelques jours seulement.

Cependant il y a aussi des indigents qui se fixent auprès de ces établissements, et en tirent leur nourriture journalière ; et tout cela se fait avec une simplicité, une grandeur qui contrastent avec nos habitudes. Il n'y a ici ni formalités à remplir, ni paperasses visées, parafées, approuvées à exhiber, ni règlements à suivre pour le lever, le coucher, le manger, pour s'habiller, sortir, rentrer, se présenter à des appels. Il n'y a pas ce dédale de prescriptions qui donne aux musulmans tant de répugnance pour nos hôpitaux. L'ensemble compliqué des règles à suivre dans nos hospices est si insupportable au Tellien, qu'à peine entré, il demande instamment à sortir, quoique non guéri.

Le Tellien, hospitalier et charitable, est aussi doué d'intelligence. Le plus misérable, dans une tribu, a, sur le pays, des idées générales que chez d'autres nations on trouve à peine dans une classe relativement supérieure. Les campagnards, dans quelques-uns de nos hameaux, sont plus grossiers, plus ignorants que les derniers cultivateurs du Tell.

La noblesse du langage, l'élévation des sentiments qu'il représente, sont aussi chose remarquable dans cette population intéressante.

Plus je creuse mes souvenirs, moins je puis croire que ces groupes d'indigènes, en qui j'ai constaté, à côté de

défauts plutôt superficiels que profonds, des qualités réelles, soient, ce que Ton est trop enclin à admettre, des monstres pourris d'horribles infamies; loin de là, les Telliens que j'ai étudiés avaient de bons instincts, et, bien dirigés, retrempés par le travail, ils pourraient facile* ment prétendre à de belles destinées.

Une race qui montre de la fidélité dans ses amitiés et ses dévouements, qui conserve assez de sève et de vigueur pour produire des individus capables de tenir les serments les plus difficiles à observer, une telle race n'est point abjecte et méprisable.

Je viens de parler de serments. Voici ce que je puis affirmer à ce sujet : j'ai vu des indigènes qui avaient été des buveurs passionnés de liqueurs fortes, ou des joueurs de cartes forcenés ; ils avaient juré sur tel marabout de renoncer aux liqueurs ou au jeu, et ils avaient su tenir ces promesses. Au moment où j'avais connaissance de ces faits, il y avait dix, quinze ou vingt ans que le serment avait été fait et tenu. Cite-t-on chez nous beaucoup d'ivrognes ou de joueurs qui renoncent à leur passion ? N'avons-nous pas, au contraire, le proverbe : Qui a bu boira^ qui a joué jouera?

J'ai constaté, dans le même ordre d'idées, des faits qui eux seuls seraient des preuves de la force des bon? instincts dans cette race. Il est à ma connaissance, par

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exemple, que des individus qui avaient volé et assassiné n'étaient pourtant point tombés dans Textrême dégradation morale qui, chez les civilisés, est la conséquence de ces premiers crimes. Ainsi ces indigènes, après avoir subi des châtiments et abjuré leur manière de vivre, avaient montré de véritables qualités et reconquis Testime générale, se plaisant à éclairer leurs compatriotes plus jeunes, se citant eux-mêmes comme exemple des excès auxquels on peut être entraîné par les passions.

Dans mes fonctions de chef du bureau arabe ^ il m*est arrivé souvent, lorsqu'il me semblait qu'il y avait dans la cause présentée une occasion de faire naître des mouvements du coeur, de faire appel à des sentiments d'amitié, de bonnes relations, d'évoquer des souvenirs de paix, d'affection, de services réciproques, et presque jamais en vain.

Je ne dois pas omettre la déférence que les Telliens ont pour leurs chefs, lorsque ceux-ci ont conquis leur sympathie et leur estime. Dans ce cas, de tous les points de la tribu, c'est un concert d'éloges perpétuels; les moindres actions, les moindres paroles du fonctionnaire aimé sont citées, commentées et recueillies avidement.

Ces souvenirs de déférence me rappellent un épisode important de ma vie d'officier des affaires arabes, que je suis heureux de retracer ici.

Je me trouvai un jour dans une zmala de cavaliers, près de laquelle devait se faire, sous ma direction, le partage d'une razzia. Cette razzia, faite quelque temps auparavant par des gens du pays seuls, sous ma conduite, était très-considérable, et, la part de l'Etat défalquée, il avait été décidé par Tautorité supérieure que le reste serait abandonné aux capteurs. Seulement, comme ceuxci étaient tous des enfants de la contrée, que le coup avait été tenté surtout pour les indemniser des vols qu'ils avaient subis de la part de l'ennemi, eux et leurs familles, j'avais fait décider par les ayants-droit réunis, que les victimes de vol seraient d'abord couvertes de leurs pertes, et qu'ensuite les capteurs eux-mêmes me^ésenteraient, pour le reste, un projet de partage, après Tavoirmûrement débattu.

Il y avait là une grande affluence de monde; l'élite de la population était réunie; on remarquait surtout quelques groupes de vieillards venus tout exprès pour faire honneur aux jeunes guerriers, leurs descendants, et assis tranquillement au pied des arbres, dans un petit bouquet de bois, lies hommes qui avaient fait le coup de main étaient près d'eux, debout, en armes, et causaient vivement. L'indemnité à accorder aux habitants du pays qui avaient éprouvé des pertes par vol, depuis plusieurs années, avait été réglée sans diflSculté. Mais quand on en

vint à faire les propositions pour la quote-part à attribuer à telle ou telle famille, le désaccord commença.

D faut dire que ceci avait lieu au sein d'une grande tribu divisée en cinq fractions; parmi ces fractions, deux d'entre elles, les Ratiba et les Sakhouar, avaient eu autrefois des démêlés violents ; de petites guerres s'en étaient suivies, dont le souvenir était encore brûlant, et à chaque instant des rixes menaçaient de s*élever.

Le partage, en lui-même, était difficile à arrêter, parce que mes Telliens étaient et sont encore éloignés de nos idées d'égalité.

S'ils eussent tout simplement divisé le nombre des bêtes par celui des capteurs, et, une fois le quotient connu, laissé au sort le soin de désigner les têtes de bétail qui formeraient la part de chacun, tout eût été bientôt réglé; mais l'assemblée de la tribu avait voulu profiter de la circonstance pour honorer certains souvenirs représentés par quelques familles, pour donner des témoignages d'estime et d'affection à d'autres tentes qui avaient éprouvé des malheurs.

On avait donc réglé déjà quelques-unes de ces questions difficiles à arranger, lorsque Miloud, Jeune cavalier des Sakhouar, beau garçon, connu par son courage, maître d'un fort joli cheval qu'il maniait très-adroitement dans les fêtes, où il ne manquait jamais d'exciter l'en-

thousiasme et les applaudissements des femmes, prit la parole. A cause même de ces succès, Miloud était jalousé par les autres cavaliers de la tribu, et surtout par ceux des Ratiba, toujours en rivalité avec les Sakhouar.

— 0 mes frères, dit Miloud, j'ai ici, près de moi, mon grand oncle Ali, que vous connaissez tous; il est inutile que je vous rappelle toutes les journées de poudre dans lesquelles il s'est montré un des plus braves du pays, toutes les assemblées de tribu dans lesquelles il a brillé par sa sagesse et ses bons conseils : je crois que nous pouvons lui faire un beau cadeau.

Les jeunes gens desRatiba parurent improuver, et l'un d'eux, placé assez loin de Miloud et derrière lui, croyant sans doute ne pas être entendu, se permit quelques mots équivalents à ceux-ci :

— Pour ce vieux crétin-là? allons donc!

Miloud entendit, se retourna, et ne pouvant découvrir le coupable, conmiença ses invectives contre les Ratiba.

— Vous avez insulté ma famille, fils de chiens! Il y a longtemps que vous cherchez une journée I Vous l'aurez : par le ventre de ma femme, je vous défie t

Aussitôt une sorte de commotion électrique agita tous ces hommes ; ils se trouvèrent immédiatement placés sur deux longues lignes se faisant face, les Ratiba d'un côté.

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lesSakhouar de l'autre; chacun invectivant son vis-à-vis, et tous ayant la main sur leurs armes, les burnous relevés sur les épaules, et tout ce qui recouvre habituellement la tête rejeté en arrière. A ce moment, mon domestique entra tout effaré dans ma tente et me dit, en me présentant mes pistolets :

— Quel malheur I nous sommes tous morts t Les clameurs du dehors commençaient à m'arriver; je m'élançai hors de ma tente et, jugeant le cas trèsgrave, je me précipitai sans armes entre les deux lignes hostiles, et m'écriai, avec le plus d'énergie qu'il me fut

— Bas les armes t c'est moi qu'il faut tuer le premier. . . Honte à moi, si vous vous battez devant moi!... Cessez à l'instant, ou tuez-moi^ ou je me tue moi-même devant vous, et que mon sang retombe sur vos têtes I Est-ce que vous ne me connaissez plus, moi, le chef du bureau arabe?

J'étais très-exalté et décidé à toute extrémité, plutôt que de supporter devant moi une lutte entre cavaliers soumis à mon autorité. Bien qu'il ne s'agît pas ici d'une troupe régulière, organisée, disciplinée, je n'en mettais que plus d'amour-propre à maintenir intact le respect de mon pouvoir.

J'eus le bonheur, aux premiers mots que je prononçai,

aux premiers gestes que je fis, de voir se manifester une certaine hésitation. Dès lors, la victoire était certaine. Une fois l'extrême agitation de mes gens réprimée, elle devait tomber tout à fait; quelques instants après, il n'y avait plus devant moi que des honmies honteux de ce qui venait de se passer. Quelques-uns d'un âge mûr et des plus raisonnables m'embrassaient avec effusion les épaules et la tête, me répétant :

— Tu es le père du pays t sans toi, que devenionsnous, grand Dieul Une fois une balle lancée, c'était fini, c'était la guerre entre nous; et comme les Français ne l'auraient pas souffert, nous étions obligés d'émigrer sur le territoire voisin, pour nous y battre à notre aise. C'était la mort pour quelques-uns de nous; pour tous, l'abandon de nos terres, de nos provisions de grains, la misère : que Dieu te bénisse 1 Nous n'oublierons pas ce jour.

Nous étions sur un terrain occupé par les Ratiba. Je fis rentrer ceux-ci dans leurs tentes, j'ordonnai aux Sakhouar de regagner leur pays, et cette affaire, qui pouvait ensanglanter toute la contrée, n'eut pas de suites fâcheuses. Quant au partage, cause première du désordre, je le réglai dans mon bureau, assisté des hommes les plus estimés de la tribu et pris en nombre proportionnel dans chaque fraction.

Je terminerai cette partie de mes récits, en relatant

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une suite de petits tableaux qui démontreront combien rindigène a le sentiment du juste et de l'injuste.

Par une belle journée de printemps, sous l'éclat d'un soleil splendide, une nombreuse réunion de jeunes gens donnait une sorte de fête, je ne sais à quelle occasion, sur tme jolie plage de sable fin formant un demi-cercle dont le bord de la mer était le diamètre, et une suite de petites collines, la circonférence; aux deux extrémités du diamètre étaient des amas de rochers, au milieu desquels s'ouvraient des grottes protondes. J'étais dans une de ces grottes, et c'est de là que j'eus le spectacle dont je vais donner la description succincte:

Pendant que s'exécutait d'une part une série de danses et de gambades fort curieuses, d'un autre côté plusieurs jeunes gens s'exerçaient, dans l'espoir de briller plus tard sans doute dans la secte des Aïssaoua, ces faiseurs de tours qui vivent en compagnie des serpents et scorpions qu'ils finissent par avaler, qui se brûlent la chair en séance publique et se martyrisent de toute façon. Au nombre de cinq ou six se tenant par les mains, ils se mirent à agiter vivement la tête, en suivant une cadence monotone, mais très-accentuée. Après une demiheure environ de ce balancement de tête, ces énergumènes arrivèrent à une exaltation eflrénée, et firent alors mille folies; entre autres, ils se donnèrent le plaisir de

broyer, mâcher, avaler des morceaux de verres à boire. Après quoi, ils finirent par tomber harassés, et furent emportés loin de la vue des spectateurs.

Mais ce ne fut là que la petite pièce ; ce qui m'intéressa le plus fut une comédie improvisée sur la plage, et qui fut très-bien jouée. Le sujet était la manière de gouverner d'un bey voisin.

Un individu qui ressemblait à ce bey fut assis sur une chaise en guise de trône; il avait sur la tête la grande calotte rouge traditionnelle ; il portait une redingote-tunique à peu près semblable à celle que portent les musulmans soi-disant civilisés; il n'avait pas oublié le pantalon étroit et orné de sous-pieds, qui complétait un costume ridicule, remplaçant chez ce bey les vêtements si beaux de rOrient. Le pacha en question avait, de plus, entre lesjambes la longue pipe turque; autour de lui étaient plusieurs enfants de douze à quinze ans, figurant la jeunesse dont le souverain représenté aimait beaucoup trop, dit-on, à s'entourer.

Tout près de l'oreille du bey se tenait une sorte de chaouch-général, type de l'emploi très-connu: un gros Turc, brutal avec ses inférieurs, plat devant son maître, ignorant, cupide et avare, doué de cette sorte de finesse qui consiste à s'attribuer le mérite des choses qui réussissent, à mettre sur le compte d'autrui celles qui n'ont

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pas de succès, et n'hésitant pas, pour arriver à ce but, à employer le mensonge, les basses intngues et autres moyens honteux. Dans la pièce, on appelait celui-là Masr... je me trompe, Durziali.

Il se présenta une longue filière de plaignants et même de plaignantes (jeunes gens déguisés), quelques-unes enceintes.

La personne amenée devant le bey exposait sa plainte, et généralement le cas était si bien choisi, si bien expliqué, que de suite toute l'assistance voyait où était le droit, où était le tort. Le bey fumait gravement sans rien dire.

Cependant la partie qui, aux yeux de tous les spectateurs, devait être condamnée s'approchait de Durziali, l'entraînait un peu au dehors et lui remettait en main un rouleau de papier. Le gros Turc empochait la somme figurée, revenait auprès de son maître, à l'oreille de qui il glissait quelques mots, et aussitôt était prononcé par le bey le jugement le plus injuste que l'on pût imaginer, aux grands éclats de rire de l'assemblée.

On donnait la bastonnade, on jetait à la mer, on coupait des têtes ; dans ce dernier cas, le patient, à genoux, avait une pastèque sur la tête; le bourreau, d'un vigoureux coup de cimeterre, tranchait le fruit, et le'condamné tombait à terre, faisant le mort. Toutes ces scènes

improvisées étaient jouées avec beaucoup de verve, d'entrain, une éloquence naturelle et une finesse étonnante à rencontrer dans ces classes d'individus.

Le dénoùment mérite d'être mentionné : à la fin, arrive un cheikh de la montagne, sorte de paysan du Danube, sale, le poil hérissé, tête, pieds et jambes nus. Un gros et long bâton à la main, il demande audience, et finit à grand'peine par obtenir d'être amené en présence de son souverain. Il a beau donner des explications, toutes à son honneur, il ne peut obtenir satisfaction : il s'anime alors, élève la voix, fait entendre des paroles de plus en plus rudes et menaçantes, et termine en maudissant le bey, et en appelant tout le monde à la révolte, au milieu d'un tonnerre d'invectives vigoureuses. Toute l'assemblée, spectateurs et acteurs, se précipite autour du bey, l'enlève 'de son siège, le dépouille et ,1e lance à la mer, d'où on l'empêche de revenir à terre, en lui jetant des cailloux, aux applaudissements des nombreux témoins de cette curieuse comédie. Ce qu'il y eut de plus piquant dans ce dénoùment, c'est que le bey, qui avait joué son rôle con3ciencieusement, ne s'attendait certes pas à ce que la révolte irait aussi loin, et qu'il était vraiment indigné de ce qui lui arrivait.

Il m'a semblé une fois de plus, en présence de ces faits, que les indigènes savaient parfaitement distinguer

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entre les diverses manières de rendre la justice, et qu'on ne saurait prendre trop de précautions pour nous donner chez eux la réputation déjuges intégres et éclairés.

De la femme dans les villes. — Au point de vue religieux.

— Dans iestribuB. — Son importance réelle.—

Son avenir. «—Amours.—- Anecdotes.

Les opinions relatives à l'état def la femme musulmane qui ont cours en Europe, ont généralement pour source les renseignements donnés par le Koran qui attribue à l'homme le droit de prendre quatre femmes légitimes, n'accorde aux femmes que la moitié de la part réservée aux hommes dans les successions, et enfin prescrit à ces derniers, lorsqu'ils veulent s'adjoindre une nouvelle compagne, l'obligation de payer une dot quelque minime qu'elle soit.

Les détails que l'on a eus sur l'existence des harems des grands seigneurs orientaux, sont venus se joindre ensuite aux causes précédentes pour faire admettre sans

réplique que la femme du mahométan vendue comme un vil bétail, n'était jamais considérée par le sectateur de Mohammed autrement que comme un instrument secondaire, destiné à satisfaire ses besoins, à un degré dans réchelle des créatures de Dieu, plus élevé, il est vrai, que le chien, le cheval, ^t même le chameau, mais bien au-dessous de Thomme, ce roi de la création.

Tel est en résumé, si je ne me trompe, ce que pensent les Européens civilisés, du sort de la femme dans les races de l'Orient ; en Algérie, on partage aussi ces sentiments, et comme il n'y a plus de sérails, on a basé l'opinion émise sur ce que l'indigène qui recherche une femme, doit payer une dot; de là a été stéréotypée cette phrase déjà citée: la femme est vendue comme un vil bétail. Rien n'est plus faux cependant ; je me hâte (1) de réfuter d'abord cette dernière assertion.

La femme indigène n'est jamais à vendre; en effet, je suppose que dans une famille bien posée, il y ait une fille à marier, et que l'on sache que le père ou tu-

(l) Nous nous empressons de citer un fait concluant à l'appui de cette assertion. Un des rédacteurs du Droit, envoyé en Algérie pour suivre le procès d'Oran , disait dans son compte-rendu du mardi 25 août, après deux semaines seulement de séjour sur la terre d'Afrique, et en présence de quelques scènes de la vie arabe :

c Les témoignages recueillis dans cette audience, nous paraissent, » du reste, avoir détruit un préjugé trop absolu, qui a cours en France > sur l'état d'infériorité, d'avilissement de la femme arabe. Nous avons » vu... etc. » (Note de Vauteur.)

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teur demande une dot de..., il serait facile de trouver de suite, un grand nombre d'individus musulmans de la même localité ou de la môme tribu qui, offrant le double de la somme demandée, n'obtiendraient encore pas la fille en question. Or, une chose à vendre, est toujours livrée à Tacheteur, quel qu'il soit, pourvu qu'il paye le prix convenu. Il m'a toujours semblé que les mariages de France avaient bien plus que chez l'indigène, le caractère d'intérêt, d'affaire commerciale; les dots payées par les musulmans sont généralement très-faibles, eu égard à leur état de fortune, elles sont remises au père ou tuteur de la jeune épousée, mais celuici ne les conserve que comme détenteur; la dot appartient en propre à la femme,, elle en aura la jouissance le jour où elle sera veuve, ou répudiée ou divorcée, et dans ce dernier cas toutefois, lorsque la justice qui a prononcé le divorce aura reconnu que les motifs de la séparation ne sont pas au désavantage de la femme. C'était au contraire une sage prévision du fondateur de l'islamisme que cette dot qu'il prescrivait en faveur de la femme lûal partagée d'autre part, pour ses besoins à venir.

Lorsque l'on entend parler de difficultés à la conclusion de certains mariages , à cause de la dot, c'est la plupart du temps par amour-propre et non par intérêt. Ainsi, j'ai vu quelquefois un père tenir à honneur, à

ce que Ton mit dans l'acte de mariage qu'il avait reçu en dot une somme de...., bien qu'il se contentât d'en recevoir la moitié. Affaire d'amour-propre pur ; et notez qu'ainsi il s'exposait à ce que plus tard on lui signifiât de restituer cette dot telle qu'elle était enregistrée, et dont il n'avait reçu que moitié. Chez l'indigène, le père tient à ce que l'on dise que sa fille a reçu une dot brillante ; chez nous au contraire le boutiquier crie bien haut qu'il donne tant pour marier sa fille; ce qui amènerait presque à lui dire : « mais votre fille a donc peu de valeur par elle-même pour que vous lui adjoigniez tant de sacs d'argent. »

Sidna Mohammed était un homme très-avancé, trèsprogressiste pour son temps. Lorsque nous nous basons sur ses prescriptions pour conclure que l'islamisme relègue la femme à un rang infime au-dessous (i^'liômme, nous oublions que cette dot à payer, cette demi-part dans les héritages, et tou$ les autres règlements qui concernent la femme dans le Koran, étaient pour l'époque, des pas très-prononcés dans la voie de la civilisation ; que Mohammed n'aurait pas pu demander plus, sans risquer de se voir honni et renié, et qu'il a manqué à sa secte, dans la suite des siècles, ce qui fait défaut à presque toutes, c'està-dire des personnages acquérant assez d'autorité pour modifier les diverses parties de l'arche sainte, d'après les

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modifications que subissent les peuples eux-mêmes, et suivant une progression intelligente.

La faculté de prendre quatre épouses légitimes était déjà elle-même une restriction, une gêne pour les nouveaux fidèles habitués à bien plus de latitude; et, à ce sujet, Ton prête à Napoléon P' une observation derrière laquelle je suis heureux de me retrancher : t Mohammed, aurait-il dit, a permis quatre femmes à l'homme, et il a bien fait, car, ainsi le même homnje peut avoir un échantillon des quatre principales races du globe, la blanche, la noire, la jaune et la rouge. » Si en effet le prophète de l'Arabie a agi dans des idées aussi éclairées d'unitéisme dans les races, on ne saurait donner trop d'éloges à son intelligence, au moins pour l'époque de son apparition.

Quant aux harems, c'est un abus du luxe, qu'il faut déplorer ; il se perpétue en Orient, par suite de la facilité qui y existe, d'entretenir ce genre de corruption au moyen des populations du Caucase et contrées avoisinantes, lesquelles continuent à vendre leurs enfants comme esclaves. Mais en Algérie, il n'y arien de tout cela, on n'y a jamais vendu, même avant notre conquête, de filles du pays. Lés Turcs vendaient ou achetaient des négresses et des esclaves blanches venant du Levant par mer.

Il faut reconnaître cependant que cette pluralité des femmes dans le mariage constitue pour ces dernières un

état social réellement inférieur, comparativement à la position de la fenmie chez nous surtout; mais je n'en trouve pas moins très-exagérées les assertions par lesquelles j'ai commencé le chapitre, et qui me paraissent trop accréditées ; je vais essayer de le faire sentir par une série d'observations faites par moi-même et que je retrouve dans mes souvenirs.

Les indigènes de l'Algérie aiment passionnément les femmes; lorsqu'ils sont pris d'amour, ils sont capables des plus grandes folies; et ceci fait déjà pressentir que s'ils rencontrent des femmes qui méritent les soins de leur affection, ils sont tout disposés à les prodiguer. Quant à la manière d'être des maris avec leurs femmes, malgré toutes les histoires de Barbe-Bleue que l'on se plaît à répandre, malgré tous leurs faux airs de tyranneaux, je trouve que dans la réalité, ik étaient, même au moment de leur toute-puissance, c'est-à-4ire du temps des Turcs, bien souvent trompés, et ce qu'il y a de remarquable, esclaves, eux les maîtres absolus, d'une foule de préjugés que la force des choses, les exigences d'une nature trop violentée, et se faisant jour par des voies détournées, avaient érigés en règles de conduite. Dans les villes de la régence, à Alger par exemple, entre autres faits, on sait que les femmes seules pouvaient aller prendre le frais sur les terrasses; un mari qui s'y serait montré, aurait

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été hué et serait devenu le jouet de la population ; ce qui n'empêchait pas les voisines de s'entendre , et de laisser passer discrètement des amants, de maison en maison. Bien mieux, dans chaque habitation mauresque, il y avait une chambre réservée, dans laquelle le mari ne pouvait pas pénétrer sous peine, xîomme précédemment, de se vou" exposé aux quolibets du quartier. Dans cette chambre étaient censées pouvoir se trouver les amies de la maison venues en visite, et que les hommes ne pouvaient pas, décemment, se permettre de dévisager, sans courir le risque de se faire une réputation d'homme grossier, mal élevé, de mauvaise famille, et môme au besoin, sans être obligé de venir s'expliquer devant le kadhi. Or, comme on le devine bien, de jeunes amants étaient quelquefois cachés des jours, des semaines entières dans ces retraites réservées aux amies. On ne peut donc pas nier qu'il n'y ait là une sorte de gône que l'usage impose au mari, en faveur de ses femmes et de celles de ses amis ; dans la fréquentation des bains, des mosquées, des maisons amies, on voit à chaque instant l'autorité investigatrice du mari, arrêtée devant certains usages tous protecteurs des femmes. Ces dernières ne sont donc pas tenues pour des créatures d'un ordre si infime, puisqu'elles ont pu faire admettre de pareilles choses.

Mais hâtons-nous d'étudier la femme musulmane à

un point de vue plus général ; je connais peu Texisteûce des familles mahométanes dans les villes ; ce qui précède, je Tai bien souvent surpris dans les conversations; et c'était, sans doute, ce qu'il y avait de plus saillant, au milieu d'une série de diverses attentions que le sexe faible avait su imposer au sexe fort.

Comment est considérée la femme sous le rapport religieux? Certes, si les musulmans ont des prétentions élevées en quelque chose, c'est, surtout, comme enfants de l'Islam ; c'est comme sectateurs de Mohammed qu'ils sont le plus jaloux de leur soi-disant prééminence sur tous les peuples. Si donc , ils méprisent la femme, il semble qu'ils doivent d'abord le signifier par les règles de leur culte; or, nulle part dans la pratique de la religion, on ne voit proclamer l'indignité de la femme. Il n'est pas rare, au contraire, de trouver dans les établissements religieux le souvenir de femmes qui de leur vivant avaient édifié les fidèles par leur piété et leurs vertus, quelquefois même leur savoir et leur intelligence. En Algérie, sur certains points, il y a des chapelles (goubba, dômes, marabouts) consacrées à la mémoire de quelques-unes d'entre elles qui ont joui et jouissent encore d'une grande célébrité. On cite d'elles leur genre de vie, leurs entretiens habituels, leurs reparties, leurs décisions dans des cas difficiles qui leur ont été sou-

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mis; et tout cela n'aurait pas lieu chez un peuple qui ne voudrait absolument voir dans la compagne de l'homme, qu'un être d'un ordre tout à fait inférieur.

La femme doit comme l'homme remplir tous les devoirs du musulman, comme lui elle doit faire le pèlerinage, une fois dans sa vie; seulement, il y a une restriction, elle doit y être conduite par son mari ou son frère, et si elle est veuve ou divorcée, elle doit contracter une union exprès pour le saint voyage. La femme dans cette occurrence s'unit à un homme qui fait le pèlerinage avec elle, et il est convenu d'avance qu'au retour, le divorce aura lieu, à moins que tous deux s'étant trouvés à leur convenance réciproque, ne désirent continuer leur union momentanée. C'est ce qu'on appelle le mariage du pèlerinage. On ne peut s'empêcher d'y voir une* preuve de prévoyance, car il était à craindre que plusieurs milliers de femmes libres arrivant chaque année au milieu des pèlerins, n'occasionnassent des désordres incompatibles avec la sainteté du pèlerinage.

A son retour, la femme est honorée du titre de «/ haâja (la pèlerine) de la même manière que le croyant est appelé el hadj (le pèlerin).

Mais c'est èurtout lorsque la mort arrive, que l'on reconnaît d*une manière sensible l'importance de la feiùme. Au moment de mourir, la musulmane est entourée de

toutes sortes de marques de respect ; ses enfants sont appelés à venir recueillir ses dernières paroles ; le mari, d'après la coutume, doit venir demander pardon à sa femme, des peines qu'il peut lui avoir causées. S'il avait existé antérieurement, entre le mari et la femme, de mauvais rapports, les parents et amis de la famille font tout leur possible, pour que ce dernier vienne près de la mourante, et dise au moins ces simples paroles : t Au nom de Dieu devant qui tu vas paraître, pardonne-moi le passé. » L'homme marié qui laisse mourir sa femme, sans avoir rempli ce dernier devoir, n'est pas approuvé de ses coreligionnaires ; on dit volontiers de lui, d'un air de mésestime : « Un tel, il a laissé, mourir sa femme sans obtenir son pardon. » J'ai entendu attribuer à cette cause les malheurs arrivés à des musulmans qui n'avaient pas eu le pardon de leur femme défunte.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que la mourante elle-même, d'après la coutume, ne demande pardon à personne; il semble qu'elle participe déjà à une vie meilleure que la nôtre ; qu'elle n'a plus à s'occuper autrement que pour les plaindre, de créatures misérables attachées à un monde grossier, qu'elle va quitter, elle, pour suivre une destinée d'un ordre bien supérieur.

On attache toutefois de l'importance à ce que la croyante avant de mourir, fasse le témoignage (chefiheda) qui

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consiste dans renonciation de la formule religieuse du mahométan : t II n'y a de Dieu que Dieu, Mohammed est le prophète de Dieu. » Si la malade ne peut parler, elle indique qu'elle fait le témoignage en tenant le pouce de l'une de ses mains, sur ses lèvres.

On rappelle à un mourant, en général, qu'il a à faire le témoignage, mais sans l'y inviter directement ; ainsi on répète, par exemple, plusieurs fois devant lui la formule sacramentelle, mais il n'est pas admis que l'on dise à un malade de prononcer la phrase sacrée. Il y a une histoire à ce sujet, la voici :

< Dès les temps les plus reculés, il y avait une prédiction qui courait le monde, et était connue des gens religieux ; elle consistait à annoncer la mission de Mohammed, et on faisait déjà le témoignage, avant de mourir. Or, Baba Zaccharia, un des anciens prophètes, étant trè&malade et entouré de ses disciples, un d'eux l'invita à faire la profession de foi : « Il n'y a de Dieu... etc., » mais Zaccharia prononça un non très-net. Le prophète n'en guérit pas moins, et comme ses disciples lui témoignaient leur étonnement de ce qui précède, il répondit qu'il n'avait pas entendu l'invitation de l'un d'eux, mais qu'il avait crié non^ aux obsessions de Satan ; car, celui-ci profitant de ce que Zaccharia était épuisé* de soif, remuait

de l'eau près de son chevet, et lui offirait à boire, à con-

dition qu'il renierait la mission de Mohammed. C'est là ce qui avait motivé l'expression négative du vieux prophète ; et depuis lors, il n'est pas convenable d'inviter les mourants à prononcer le chehheda.

Revenons à notre mourante: si elle trépasse, sans avoir prononcé le témoignage, on croit qu'elle quitte la terre sans être qu état de grâce, cependant on ne l'affirme pas ; Dieu seul est juge souverain, il verra.

La fenune est morte ; aussitôt mille soins sont donnés à sa dépouille humaine, le service des ensevelisseuses terminé, arrivent les tolbas (lettrés qui lisent ou récitent des prières); ensuite, c'est le tour des pareuts et des amis de venir prier.

Si la défunte est morte vieille, on lui coupera des cheveux, que l'on conservera dans la famille, comme ia* raka (objet de bénédiction). Enfin, dans les villes et à leur proximité, l'on fait venir la gouala ou improvisatrice qui s'accroupit, les cheveux épars, près du lit mortuaire, et, s'accompagnant de son tambourin, improvise des stances poétiques sur des modes généralement monotones, mais vivement accentués ; parfois elle s'anime, se passionne et donne cours alors à des lambeaux de phrases que lui inspire la souvenance de la beauté ou des vertus de la morte. C'est la pythonisse antique, moins le trépied, mais avec la même flamme inspiratrice.

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Puis, c'est le moment de la cérémonie funèbre qui se fait aussi religieusement et convenablement que possible, et au retour, ce qui, à l'honneur des musulmans, est l'accompagnement ordinaire de toutes les démonstrations publiques, de nombreuses aumônes, des provisions de vivres sont distribuées.

En dehors de la religion, la femme indigène exerce encore une notable influence, lorsqu'elle réunit un caractère respectable à une certaine intelligence ; tous ceux qui se sont occupés des détails des affaires arabes, ont eu connaissance de femmes, dont les avis étaient écoutés par les hommes les plus marquants du pays.

J'ai connu à ce sujetdes individus que l'on ne désignait quepar leur petit nom,suivi delà qualification de filsd'une telle, au lieu de fils d'un tel, et cela pour rappeler la mémoire de leur mère, qui de son temps, avait été un personnage important et vénéré.

Dans une de mes excursions, je me souviens que l'on nous raconta un fait qui amusa beaucoup mon escorte ; dans la tribu des H. . . de mon cercle, il y avait, à ce qu'il paraît, une vieille femme très-sévère, mais en même temps très-juste. On avait profité de ces dispositions, et, d'un commun accord, on était convenu de lui faire juger toutes les petites altercations qui surviennent entre femmes; elle s'en acquittait très-bien, et condamnait ha-

bituellement les coupables à des petites amendes en poules, œufs, beurre, au profit des pauvres. La médisance allait jusqu'à dire que, quelquefois, cette vieille Minos infligeait, de isa main, à ses justiciables, un châtiment que Ton ne donne habituellement qu'aux enfants.

Quand je fus clans cette tribu, je fis semblant d'ignorer cet état de choses, que je ne voulais pas changer puisqu'il arrangeait tout le monde. Je craignais avec raison, de tout gâter par mon intervention ; en approuvant complètement, je pouvais pousser la vieille femme à la tyrannie, et la faire tomber dans les écarts habituels aux pouvoirs absolus; en désapprouvant , je faisais évanouir le petit tribunal.

Dans les affaires générales des tribus elles-mêmes, quand on veut bien chercher, on trouve souvent l'influence des conseils ou des excitations de quelques femmes. Ainsi, dans un des combats les plus rudes que mes gens de la frontière aient eu à soutenir contre les Khiroum dont nous avons déjà parlé, une des premières victimes parmi les ennemis, fut une femme, d'âge mûr, et d'un courage à toute épreuve; elle avait été irappée d'une balleaumiheudu front, conduisant elle-même une des bandes hostiles. Après la lutte on la reconnut pour X..., femme renomjnée, et qui était un des orateurs les

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plus fougueux et les plus entraînants dans les réunions de la montagne.

Plusieurs fois, il m'est arrivé à moi, me trouvant au milieu des hommes importants du pays, de rechercher les causes de faits anciens ou récents ; par exemple, les motifs pour lesquels une fraction de tribu ne s'était pas arrangée avec une autre fraction son ennemie, à la suite d'un conciliabule dans lequel les délégués des deux partis avaient cependant réglé tous les points, et lorsque des deux parts on désirait la paix. Il est certain, disais-je, que dans telle entrevue précitée, on avait reconnu, sur les avis d'hommes sages, combien il était facile de conclure la paix; des deux côtés on avait admis les réclamations justes, et rejeté les demandes entachées de haine ou d'esprit de violence ; comment donc n'avoir pas abouti à la paix avec de semblables dispositions. On me répondait par des fauxfuyants. « Dieu ne l'a pas voulu... le diable nous a égarés...» Mais on a fini quelquefois par me dire: «Nous pouvons te le confier, à toi, qui connais nos affaires aussi bien qu'un musulman. Eh bien, nous n'avons pas fait la paix, à telle époque^ à cause de nos femmes, nous ne savions comment nous présenter devant elles, sans avoir vengé nos frères morts, ou sans avoir obtenu de l'ennemi des avantages, que nous reconnaissions cependant qu'il était injuste de lui demander. Il en a été de même proba-

blement dans l'autre camp ; cela a été un malheur ; mais tu comprends, nous ne pouvions, nous autres hommes, paraître avoir molli aux yeux des femmes. »

Nous approchons presque de la chevalerie; nous sommes loin, en tout cas, de la fameuse assertion : « la femme indigène est vendue comme un vil bétail... »

Dans la vie intérieure de la tente, dans le ménage du cultivateur, j'ai également observé que la réalité est loin des opinions généralement répandues. Il y a àce sujet des phrases toutes faites, et qui m'ont toujours paru exagérées. La femme est chargée de tous les travaux de la tente, et elle travaille bien plus que le mari, c'est vrai, car celui-ci, en dehors de ses cultures, de ses courses sur les divers marchés, et de la surveillance de son troupeau, a encore de trop longs loisirs, qu'il passe tranquillement en contemplation devant la nature ; mais aussi l'épouse dirige tout ce qui concerne l'intérieur de la tente; il y a là encore un convenu habituel qui donne plus d'ampleur qu'on ne le pense, au rôle de la femme, et la fait voir sous un tout autre aspect. Je vais en citer un exemple.

Je vis un jour arriver à mon bureau arabe, une femme accompagnée de son mari et de différents témoins, parents ou voisins. Cette femme demandait le divorce, ni plus ni moins ; et, en réponse aux diverses questions d'usage, elle répliquait qu'elle ne pouvait plus vivre ainsi,

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qu'elle était le jouet de tout le douar, qu'elle n'avait jamais démérité de son mari, que celui-ci cependant persistait dans sa manière injurieuse de traiter sa femme, et que cela ne pouvait durer. Je cause avec les ttaioins ; ils ne m'indiquent ni sévices, ni aucun des motifs ordinaires de divorce; j'insiste enfin, pour savoir le fond de la chose. Eh bien, sache donc, seigneur, s'écrie la malheureuse opprimée, la larme à l'œil, que lorsque je verse la farine, c'est mon mari qui tient la ficelle à la bouche de la peau de bouc, et arrête le mouvement, en disant, c'est assez, lorsqu'il le juge à propos. Je suis la seule femme du douar à laquelle on accorde si peu de confiance ; tout le monde se moque de moi, je veux quitter mon mari ; il n'a pas le droit de m' exposer ainsi aux railleries de la tribu.

Ayant enfin une base d'opérations, je pus continuer convenablement mon enquête, et j'acquis la certitude, que le mari en question était très-avare, qu'entre autres vexations qu'il faisait éprouver à son épouse, par suite de ce défaut, figurait la précaution susdite, qui exaspérait la ménagère. Gomme après tout, le mari tenait à sa femme, et que celle-ci n'avait,du reste, à reprocher à ce dernier^ que des procédés de ladrerie qu'il pouvait réformer, je parvins à arranger l'affaire à Tamiable. L'époux, après avoir promis de laisser à l'avenir sa fenmie plus libre dani^

la gestion du ménage, en fut quitte pour de petites emplettes que je le condamnai à faire, afin de contenter sa moitié ( je fais remarquer que cette expression est encore vraie pour celui-ci, qui n'avait qu'une femme ; dans d'autres cas, de mauvais plaisants ne manqueraient pas de me faire observer qu'il faut dire son tiers, son quart, son cinquième, suivant le nombre des femmes).

C'était un moyen que j 'employai du reste souvent pour arranger des différends entre mari et femme, lorsque le cas était peu grave, et que les torts étaient du côté de l'homme ; j'envoyais celui-ci acheter quelques morceaux de nos cotonnades, des petits miroirs, ou de l'huile pour la chevelure. La femme s'en allait réconciliée, et nos produits ne pouvaient que gagner à être répandus; la mode devant finir par en imposer l'usage aux tribus. Je me rappelle que dans mon cercle, on aurait plutôt rencontré unç femme nue, que privée comme ornement de toilette, d'un ou plusieurs de ces petits miroirs de la valeur de quelques sous, qui se retournent assez ingénieusement dans une enveloppe de cuivre. Elles les portaient absolument comme nous portons nos décorations, et avec un sérieux du plus grand comique.

La femme indigène a très-souvent, môme dans les conditions de fortune les plus infimes, un cachet de poésie qui étonne. C'est un son de voix ravissant, des gestes

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gracieux et pleins de noblesse, des expressions pittoresques, un langage imagé que Ton est stupéfait de ren^ contrer quelquefois sous des haillons, dans une tente de la plus grande pauvreté. On en voit qui ont pour recevoir l'étranger, par exemple, un tact, une délicatesse que l'on aurait cru ne pouvoir être produits que par l'extrême civilisation ; elles pourraient sous ce rapport donner des leçons à nos Françaises quelquefois si indiscrètes envers les individus qui ne sont pas de leur entourage habituel. Gomment donc des femmes parfois si bien douées, qui inspirent les passions les plus fougueuses i leurs coreligionnaires, n'auraient-elles aucune influence sur eux? Elles en ont au contraire une très-grande. Pour en citer un exemple, dans la question si impor^nte du remplacement de la tente par la maison, nous n'avons pas d'adversaire plus éloquent, et plus à redouter que la fenune. Elle ne veut pas de cette habitation de pierres qui représente pour elle une cage, une prison. Avec la tente, au contraire, elle se transporte suivant les saisons, dans diverses contrées; elle n'a qu'à soulever un des bords de sa demeure pour voir se dérouler devant elle les horizons immenses ; or, elle aime la nature et ses aspects admirables, elle n'en est pas encore à préférer une salle enfumée à ces levers et couchers de soleil, à ces belles

nuits étoilées qu'elle contemple en dérangeant un pli de

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