‹ Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870Chapitre 10 sur 22 · PONT-FAVERGER - RETHEL · texte numérisé non relu

PONT-FAVERGER - RETHEL

mousse pétillante du champagne, j’adresse aux Dames un compliment assez mal tourné, à M. Landragé un remerciement des plus sincères, el enfin je clos la séance par cette apostrophe à Bartharez : « Petit-fils de d’Arthagnan,tu es le diable en personne, c’est un gascon comme toi qui devrait être à la tête de notre armée. Sauveur de ton compagnon, galant chevalier (en ce moment, pour prendre congé, il baisait la main de notre hôtesse) tu trouverais bien, un bon tour, à jouer à ces lourdauds d’Allemands.

M. Landragé nous avait fait préparer une qhambre, nous nous y retirons, fort tard, car la conversation dans la plus agréable société, après un bon dîner, au bord de la rivière, s’était prolongée jusqu’an milieu de la nuit.

Bartharez me souhaite, comme bonsoir, la main de Mlle Landragé, il se promet d’être mon témoin dans ce brillant mariage.En attendant ce jour q^ui ne semble pas devoir être demain, je te prie de te taire, lui dis-je, endors-toi et laisse-moi- dormir, n’as-tu donc pas assez parlé?

26 août.—-Le jour commençait à poindre lorsque je suis éveillé par ces mots de Bartharez ; « Je viens de voir passer ton Prince Impérial, on dit qu’il part pour îa Belgique » — Est-ce possible, est-ce vrai? —Je cours à l’écurie, je prends mon cheval que je mets au galop, dans la direction suivie par la yoiture. Les côtés du chemin, gazonnés comme une piste, rappelaient sans doute au vieux pur sang, ses années' d'e jeunesse, car c’était en train de course qu’il allongeait

EN' ROUTE VERS METZ

ses foulées. Après un parcours de 4 à 5 kilomètres, je rejoins un petit peloton de lanciers, ils étaient quatre, je m’en souviens, comme si je les voyais. A quelques pas devant eux, courait à bonne allure la voiture du Prince. Pressant mon cheval pour atteindre le niveau de la portière, je me découvre, je lève le bras aussi haut que possible et je crie, avec force, à deux reprises : « Vive le'Prince Impérial. »

Le charmant jeune homme me regarde, il sourit, il me salue gracieusement de la main. Ce fut probablement la dernière acclamation adressée à ce malheureux Prince sur la terre de France qu’il ne deyait plus revoir et, je n’oublierais jamais l’expression si triste, de cette physionomie d’enfant sur laquelle, dans sa marche vers l’éxil, mes souhaits avaient ramené un pâle' sourire.

Je repris au pas la route de Rethel, heureux comme si je venais d’accomplir un exploit oüide faire une charité. Ce mot de charité, allant de moi à un Prince, semble bien déplacé et, cependant qui était le plus à plaindre de nous deux, je marchais au feu, on lui ordonnait de le fuir et il commençait à expier les erreurs de son père ; Hélas !

l’expiation commençait aussi pour la France. <

En route vers Metz

La forêt des Ardennes

27 août. — La journée s’écoule tristement sous la pluie, nous traversons des plaines interminables couvertes de betteraves, sans arbres, sans maisons. Dans ces régions du Nord les demeures des cultivateurs au lieu d’être, comme dans le midi, placées au milieu de leurs champs, sont agglomérées en petits villages composés de trois ou quatre rues dont les maisons se touchent, ainsi qu’elles le font dans les faubourgs d’une ville.

Mais, au loin, nous apercevons la ligne sombre des Ardennes, nous nous hâtons dans l’espoir de nous abriter sous les arbres de la forêt c’est d’ailleurs bien en vain, tant la routé est encombrée de troupes, de chevaux, de chariots enchevêtrés dans un pêr le-mêle, un désordre inexprimables ; nous marchons à petits.pas comme dans un.défllé de procession. Des soldats, à bout de patience, abandonnent la route empierrée, ils vont à travers champ, s’embourbent dans la terre détrempée et, sans parvenir à accélérer leur marche, ils redoublent leur fatigue.

Pendant plusieurs heures nous piétinons

EN ROUTE VERS METZ

presque sur place et lorsqu’enfin nous allons atteindre le bois, un des chevaux de notre fourgon s’abat; pendant que nous l’aidonsà sé relever, il meurt, épuisé de fatigue. ,

Les soldats qui passent à nos côtés ne peuvent s’arrêter, pn le leur défend et, avec raison, car lès traînards ne sont que trop nombreux. On peste contre nous, on nous accuse de créer des embarras, on nous ordonne de déblayer la route, de jeter la voiture dans les champs, de l’abandonner.Estce possible, ce fourgon renferme, tout notre matériel chirurgical.

Notre ambulance était disloquée, nos aumôniers et les chirurgiens bien installés dans romnibus,s’étaient mis en route avant l’heure fixée pour le départ. Ayant ainsi évité l’encombrement, ils devaient être arrivés au village nommé Le Chesne, qui était le but fixé à notre étape. La plupart des aides-chirurgiens et des iniirmiers s’étaicnt,'eux aussi, mis en marche au gré de leuis désirs et j’étais seul, à cheval, à côté du fourgon en détresse.

J’avais vu passer, à travers champs, un escadron de hussards escortant un convoi de l’intendance, il se dirigeait vers le bois et devait l’avoir atteint. Peut-être, me disje, ces gens-là voudront-ils me prêter des hommes, un cheval, une assistance quelconque. Je me mets à leur recherche, je me lancé à travers la campagne et, en suivant le sillage tracé sur les herbes par le pied des chevaux, j’atteins le point de la forêt où comme je l’espérais, étaient campés ceux que je cherchais.

Les hussards avaient attaché leurs che-

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