LA FORÊT DES ARDENNES
ment pourrai-je l’avoir oublié ! Ce fut ce jour-là où, devant lés vignes de mon père détruites par l’oïdium, devant notre ruine, je dis adieu à l’agriculture, à Bayonne et à vous tous, mes chers amis.
Tout cela était bien loin, nous n’avions cependant què 28 ans et déjà, tous deux, nous remontidiis,comme des vieillards,vers notre première jeunesse. Nos souvenirs se précipitaient, nous les rappelions en foule, un récit en amenait un autre, nous ne les achevions pas comme si dans cette nuit, nous voulions envoyer un adieu à chacun des jours d&fête qui avaient émaillé l’heureux printemps de notre vie. .
Que sont devenus nos amis Albert Ader, de la Ferté,Baudry? me demandait Schtakler. Avez-vous revu nos danseuses de Hardoy et du bal des Allées-Pâulmy ? — Nous les nommions, C’étaient Frànçoise légère comme une sylphide, Laurence fraîche comme une Normande, Véronique aux grands yeux d’Andalouse. Et ces noms de grisettes, sonnaient,, auréolés de grâce,dans le frou-frou des crinolines, la coquette élégance du mouchoir Bayonnais, la senteur des œillets cueillis sur le sable, piqués dans les corsages et le refrain des valses que nous dansions ensemble.
Vous rappelez-vous nos promenades sur ' la Place d’Armes à l’heure où jouait la musique des Guides? Le général de Caen montant la garde sous les arceaux, devant le magasin de la belle dame P..., le sourire emperlé, son triomphe, qu’elle envoyait au général, aux capitaines, aux lieutenants et, je crois bien à tout le monde tant elle
EN ROUTE VERS METZ
élail heureuse de se savoir jolie, et, désireuse de répandre, autour d’elle, l’aumône de sa beauté.
Et ainsi, dans la forêt de l’Argonne, à côté d’un feu de bivouac, à deux pas de l’ennemi, peut-être à la veille de la mort, le souvenir des charmantes Bayonnaises, ramenait encore le sourire sur nos lèvres et chassait une tristesse, déplacée en face du danger.
Mais, sous la nef silencieuse de la forêt, malgré nos efforts pour éloigner les sombres pensées, elles retombaient sur nous de la cime des vieux chênes, de la hauteur des grands arbres, avec les gouttes d’eau attardées sur leurs feuilles et les rappels d’une jeunesse heureuse qui s’éveillaient en regret, en adieu, dans la mélancolie de notre heure présente et la troublante incertitude de notre lendemain.
Nous aurions longtemps continué à parler d’autrefois, à nous complaire dans ce retour vers le passé si, l’arrivée de mon fourgon, ne m’eut rappelé que, j’avais encore plus d’une lieue à faire, pour atteindre Le Ghesne.'
Adieu, mon cher Schtakler, si vous avez besoin d’un vieil ami, faites-moi appeler, et nous nous embrassâmes avec toute l’effusion de camarades qui pensent tout bas, nous ne nous reverrons plus.
Pauvre Schtakler, trois jours après, il était tué à Sedan, dans la fameuse charge des hussards de Gallifet.
Je n’ai pas revu cette clairière des Ardennes où je passais avec Schtakler, la nuit qui fut pour lui,la dernière veillée des armes
LA FORÊT des. ARDENNES
mais,je parcours chaque jour,la vieille ville de garnison si aimée des Hussards dé F Empiré, et je n’ai, ni à fermer les yeux, ni à demander à ma mémoire un bien grand effort, pour pe.üpler ma solitude des plus chères images.
Au détour du bosquet, dans les sentiers ombreux, sous les pins,, sous les chênes, sur la plage, au fond de la vallée, dans ces lieux, que mes pas ont si souvent foulés, et qui, aujourd’hui, me rappelant, tous, des êtres disparus, ne sont guère plus pour moi qu’un vaste cimetière, je vous revois mes amis dans la fraîcheur et l’épanouissement de notre commune jeunesse, et rien de ce qui m’entoure, ne me semble approcher du souvenir que vous m’avez laissé.
Le Chesne — L’Empereur
Le Chesne. — Il était près de minuit lorsque j’arrivais au Chesne, le fourgon tombé en détresse dans les fondrières de la route, m’avait précédé et, les conducteurs, avaient appris âmes amis l’accident arrivé à notre voiture ainsi que la rencontre des hiissards, avec lesquels je m’étais attardé et, que je ne semblais pas vouloir quitter.
Je prends un repas bien frugal et, sans me déshabiller, il y avait cependant bien des jours que je n’avais quitté mes vêtements, je défais ma cantine, je tends la toile qui me sert de lit de camp, je m’endors.
Nous n’avions encore vu aucun blessé, cependant nous étions déjà bien fatigués par ces marches qui, d’Alsace nous avaient conduits au Camp de Châlons d’où,après un jour de repos ellés avaient promené nos étapes incertaines, errantes, à Reims, à Pont- Faverger, à Rethel, à Tourteron et nous enfonçaient à cette heure dans la forêt des Ardennes et les défilés de l’Argonne.
Pourtant ces journées sont celles qui m’ont laissé les souvenirs les moins pénibles. Une véritable fraternité d’armes s’était établie non seulement entre nous, mais avec une foule d’officiers du 5e Corps. A leur courtoisie naturelle se joignait leur dé-
LE CHESNE
L’empereur 145
sir de se montrer reconnaissants du concours volontaire que nous leur offrions de si bon cœur. On avait dû leur dire que notre ambulance renfermait l’élite des hôpitaux de Paris, peut-être nous jugeaient-ils d’après nos aumôniers, MM. Perraud et de Pressensé qui, æux,. représentaient réellement une élite intellectuelle ou encore d’après ce que disait de nous le Duc de, Fitz-James, qui nous tenait en grande, estime. Le désir de la mériter arrêta bien des plaintes sur nos lèvres, il fit souvent cesser nos hésitations et taire nos craintes.
■ La jeunesse, l’espoir, la vie en plein air, une vigueur physique qui bravait la fatigue,, la société la .plus aimable et la plus distinguée, la satisfaction du devoir accompli, l’attente des grands événements auxquels nous allions prendre part ; que sais-je encore? rendaient notre vie si intense que je m’attarde dans ces souvenirs, dans ce retour vers un passé déjà lointain et qui me semble récent, tant il a souvent revécu dans mes pensées. Hélas, elles seules me le font revoir, car il y a longtemps, qu’ils sont morts, mes chers camarades de campagne. ,
28 août. — La journée se présente triste et maussadej corribien elle nous eut parue plus sombre si nous avions pu prévoir l’avenir qu’elle nous préparait.
Quelques heures d’un sommeil agité nous ont bien mal reposé de nos fatigues de la veille et, à l’aube du joùr, nous sommes éveillés par un régiment qui sous la pluie, se masse sous nos fenêtres. Il a campé autour du village, les soldats battent Ig.
146 LE CHE3NE'
l’empereur
semelle pour réchauffer leurs pieds engourdis, ils piétinent, ils sont inondés par les averses,- énervés et affaiblis par l’attente d’un ravitaillement promis et qui n’arrive pas. . .
Les heures s’écoulént dans la monotonie de l’attente, nous sommes bloqués dans l’école par les troupes qui stationnent sur la place. Penchés sur nos caries, nous revenons'sans cesse à l’étude des routes de Montmédy, de Stenay, de Buzancy qui doivent nous conduire’ à Metz; d’après le calcul des étapes nous devrions être sous ses murs. Comment se fait-il que nous n’ayons encore rencontré ni Bazaine, ni le Prince dç Saxe? Cependant la bataille ne peut tarder, elle est sans doute pour aujourd’hui, et ces troupes qui, devant nous, sous la' pluie, montent la garde en face de la Sou’s-Préfecture où logent l’Empereur et le Maréchal, forment probablement leur garde du cotps.
Mais voici le Capitaine d’Harcourt, aidede canap de Mac-Mahon, il vient annoncer à M. de Fi tz-J âmes la plus surprenante des nouvelles. Nous savons de source certaine, lui dit-il, qu’à Reims, le Prince Royal a appris notre marche sur Metz, il est revenu sur ses pas et, à cette heure, il a rejoint le Prince de Saxe, soit à Stenay, soit à Buzancy; leurs deux armées réunies nous bari-ent la route et nous sommes sans nouvelles de Bazaine. Or nous ne pouvons songer à aüaquer 103 ,200.000 Allemands qui nous forment la roido do Metz, il faut revenir à Paris, il faut profiter des quelques heures qui nous permettent de prendre la route-
LE cheSne —.l’empereur 147
de Mézières. Elle est encore libre, c’est la seule voie qui nous est ouverte et nous n’avons pas une minute à perdre pour éviter l’enveloppement. ;— D’ailleurs l’ordre de la retraite, est déjà donné à toute l’armée.
Nous apprîmes ainsi que,toutes nos marches de ces derniers jours, étaient inutiles et, que notre réunion à Bazaine échouait par la lenteur, les hésitations et les crochets de nos étapes.
En ce moment, le régiment qui est sous nos fenêtres, se met en mouvement, il prend la route de Mézières.
Et nous, ne sachant quel parti prendre, nous attendons des renseignements sur la position de'de Failly dont nous sommes séparés depuis 24 heures.
Mais, voici de nouveau le Capitaine d’Harcourt, il nous apprend encore la plus sensationnelle nouvelle. Il vient d’arriver une dépêche de Paris, nous dit-il, le Ministre de la guerre adresse au,Maréchal .cette communication ; « vous avez 36 heures « d’avance sur le Prince Royal, vous n’a- « vez devant vous qu’un rideau d’ennemis,
« nous attendons anxieusement votre jonc- « tion avec Bazaine. -» Et ajoute le Capitaine, au reçu de cette dépêche, Mac-Mahon a encore une fois, changé-ses projets, il abandonne le retour à Paris, il reprend la marche sur Metz; déjà des officiers d’Etat-' major courent sur la route de Mézières pour arrêter les têtes de colonne, leur faire rebrousser chemin et reprendre le premier itinéraire.
Ainsi, durant cette matinée du 28 août, passée au Chesne, nous avons cru —- Nous
148 le chesne
d’empereur
battre — Revenir à Paris — Reprendre la route de Metz — Où donc ce malheureux ministre de la guerre puisait-il ses renseignements, si diamétralement opposés à la vérité, et qui allaient nous perdre?
C’était, bien abrités dans l’Ecole des Frères,que nous apprenions ces- résolutions contradictoires et que nous attendions l’ordre du départ. Mais, vous imaginezvous lâ confusion indescriptible dans laquelle ils jettaient une armée entière pivotant sur les mêmes routes, s’arrêtant, entrecroisant ses divisions, s’embarrassant dans Fentremêlement de ses convois?
Vous représentez-vous des soldats éreintés, affamés, trempés jusqu’aux os et voyant leurs dernières forces s’épuiser dans des marches inutiles? Je ne veux pas insister sur cetle dépiornble insufTiscince des informations, ni sur la faiblesse et l’incapacité du commandement, mais retenez-les, ils vous feront comprendre le désastre qu’ils préparaient.
Il est midi, nous attendons, toujours enfermés dans l’Ecole, que le hasard veuille bien nous éclairer et guider nos pas. — Nous déjeunons — Le ciel s’éclaircit et fatigué du désœuvrement de l’attente et de notre immobilité, je vais, avec quelques camarades, faire une reconnaissance aux alentours de la ville. Sur la route de Buzancy, dominant une large vallée, se dresse une éminence boisée,elle sera notre observatoire.— Nous venons de l’atteindre lorsque nous voyons sortir de la Sous-Préfecture, un groupe de militaires. Eux aussi dirigent
LE CHESNE
L'EMPEîtEUR 149
leurs pas vers le bosquet où nous nous sommes arrêtés.
Je reconnais l’Empereur. —-Je l’avais vu à cheval passant une revue sur la Place d’Armes de Bayonne, en voiture se promenant sur les Champs-Elysées, c’était la première fois que je le voyais à pied.
Sous le triste reflet du ciel pluvieux, dans ce coin perdu des Ardennes, et dans le piteux état que je vais vous décrire, il me fit la plus pénible impression-. -— Sa démarche était celle d’un malade, son visage celui d’un moribond.— Il s’appuyait avec force, sur le bras du Général dé Castelnau dont la grande taille l’écrasait.—J1 marchait à petits pas, en hésitant, presque en trébuchant, la main droite appuyée sur le ventre comme s’il cherchait à calmer des souffrances. — Sa tunique flottait, déboutonnée, dans un néglige d’appartement, elle découvrait une taille épaissie, s’alourdissant sur des jambes grêles et ridiculement courtes.
Les longues moustaches défrisées pendant en désordre, les yeux bouffis, vitreux, sans regard, le teint marbré de taches verdâtres formaient un ensemble rappelant la caricature, à la Gavarni, d’un garde national qui a fait la fête et que reconduit un ami charitable.
J’entends, derrière moi, ces rnots : « dérangement d’entrailles, auquel le voisinage de l’ennemi n’est peut-être pas étranger ».
Je n’ai pas le temps de relever ces paroles -inconvenantes car l’heure est aux rencontres imprévues. En effet, en ce moment, nous sommes rejoints par un de nos camarades de Paris, Th. Anger, interne de Né-
150 LE CHÉSNE - l’emPEREîJR
laton. — Par quel hasard es-tu ici, lui dit . un de nous? — J’accompagne l’Empereur,' répond Anger.— M. le médecin Impérial veuillez nous accorder votre protection. — Ah, médecin de-l’Empereur il est plus exact de dire que je suis son infirmier,- un infirmier de lï’e classe, si vous voulez, mais l’Empereur est accompagné de ses médecins ordinaires, Gorvisartet Conneau. Puisque je dispose d’un instant dè liberté, passons-le ensemble,je vous promets &es confidences, l’endroit leur êst propice, personne ne peut nous entendre.
Messieurs, nous dit Anger, vous le savez peut-être, l’Empereur souffre de la vessie.
Il est si manifestement atteint de la pierre, qu’un parti pris ou, un aveuglement volontaire, peuvent seuls en douter. On n’en a pas la ‘preuve physique, car, je ne sais - pourquoi, on n’a pas fait l’examen direct, mais les troubles fonctionnels sont bien assez caractéristiques pour entraîner la certitude; les douleurs spéciales, les arrêts brusques de la miction, sa fréquence, les urines sanglantes provoquées par les cahots de la voiture, rien n’y manque. — Et, en quoi consistent tes fonctions d’infirmier lui dis-je? Je calme les douleurs en injectant dans la vessie, toutes les deux heures, vingt-cinq-grammes de glycérine boratée, c’est la mission dont Nélaton m’a chargé.
Voici la scnde dont je me sers, et Anger nous montra une sonde en caoutchouc rouge, merveilleusement douce, souple et élastique. Nous ne la connaissions pas, Néîatoh venait de la découvrir, encoré aujourd’hui elle est désignée sous le nom de : sonde de Nélaton.
LE CHESNE
l’empereur 151
Enfin, Messieurs, -VOUS connaisse? la cystite calculeus’e, chez l’Empereur elle est d-autant plus pénible que le%,repos, les bains, les opiacée sont impraticables ou interdits, les journées se passent en voiture^ les nuits sont troublées par- fie continuelles alertes et il m’est défendu d’employer la morphine, èlle enlèverait au. patient ses dernières*forces. Le. seul calmant auquel il m’est permis de recourir, le seul soulagement que je puis procurer à l’Empereur, c’est celui que j’obtiens par l’injection de glycérine. Sans doute là viscosité de cette huile enrobe les aspérités de la.pierre et attépue l’âpreté de son contact avéc la muqueuse vésicale. '
Mais, vous lé comprenez bien, l’injection d’un liquide dans la vessie pro\mque bien vite le besoin d’uriner, cette envie, qui est irrésistible, expulse la glycérine et tout est à'Tecommencer. Nous vivons dans cette cruelle et incessante alternative ; faire une injection qui calme, mais qui provoque um* miction et, cette mic-ion a le double inconvénient, d’expulser le médicament et de meurtrir la vessie. (On ne connaissait alors ni l’-Rsepsie qui prévient l’infection, ni la cocaïne anesthésiante.)
Cette injection nous dit Anger, procure un-soulagement de bien courte durée, mais assez appréciable pour le faire désirer. Cependant le sondage est horriblement douloureux, sa répétition a provoqué une urétrite, et chaque fois que sonne l’heure cependant attendue impatiemment,je vois, le visage vieilli et crispé de l’Empereur, se creuser d’une expression de souffrance
152 LE chesne —^ l’empereur
d’autant plus pitoyable, que le patient ne se plaint jamais. Au début, j’attendais les deux heures réglementaires avant de faire l’injection et c’étaient des ruses, des prétextes, des regards jétés sur la montre, , les minutes comptées, une lutte entre, la douleur et la volonté de ne pas enfreindre la consigne. Aujourd’hui je n’ai plus le cœur de refuser l’injection, je l’accorde, sans objection, dès. qu’on me. la demande et, c’est moi qui n’obéis plus aux prescriptions de Nélatpn, tant leur inutilité m’est surabondament démontrée.
j Je l’avoue, nous dit Anger, mol qui ne souffre pas, je suis fourbu, exténué, je ne dors plus et, je ne sais où l’Empereur trouve l’énergie nécessaire pour supporter de semblablês tortures et pour suivre l’armée qu’il croit servir par sa présence.
- Nous connaissions trop, les douleurs provoquées par la pierre, pour ne pas compatir aux souffrances que l’on venait de nous dépeindre. Quant à savoir pourquoi l’Empereur, qui avait abdiqué toute autorité, se traînait ainsi à la suite d’une armée à laquelle il était complètement inutile, cela dépassait notre compréhension. Nous ne comprenions pas davantage quelles pouvaient être les raisons d’Etat, les jalousies médicales, les intrigues de cour qui privaient le -Souverain d’un repos et d’üne opération qu’on n’eut pas refusés au dernier de ses sujets.
Saumauthe
Belval
En ce moment, les Hussards avec qui j’avais passé une partie de la nuit, sortaient de la forêt. Arrivés dans la vallée, ils se déploient et se lancent au galop dans la direction de Buzancy. La vue de ces cavaliers courant sur la prairie, le sabre au clair, les pelisses rouges flottant en écharpes, est d’autant plus impressionnante que si ces Hussards ont pris une allure aussi vive, c’est que l’ennemi doit être bien près.
Postés sur une éminence, nous suivions, avec nos lorgnettes, tous les détails de cette charge, mais les cavaliers disparurent derrière un pli du terrain. C’était la première, ce fut la dernière fois.ou j’eüs l’occasion de voir charger un régiment, courant, pour de bon, sur l’ennemi. A l’impression que j’en éprouvais, je reconnus que j’avais été créé et mis au monde pour faire un cavalier,
Nous ne pensions plus à l’Eiqpereur, à notre tour nous entrions en scène, nous sentions l’odeur de la poudre; après un mois d’attente l’heure du combat allait enfin sonner. Heure solennelle entre toutes où le coeur, agité par les émotions les plus violentes et les plus contraires, faiblit ou s’exalte, bat à grands coups, de crainte ou
154 SAUMAUTHE - BELVAL
d’ardeur, car le feu est le creusât qui montre l’homme tel qu’il est, le soldat tel qu’il vaut.
Nous revînmes en hâte à l’Ecole des Frères. On attelait les voitures. Lés infirmiers, sac au dos, étaient aliignés sur la place. En un instant nous préparâmes nos chevaux et, avec un courageux entrain, nous nous mîmes^ en selle en criant à nos camarades, qui voulaient attendre des Ordres ; « Nous sommes une ambulance d’avant-garde, on se bat à Buzancy, il faut y aller. ». D’où savez-vous que f on se bat, nous répliquaitron, vous êtes fous de vouloir courir aux avant-postes, nous ne sommes pas militaires. — Raison de plus pour nous montrer dignes de l’être, répondionsnous.
Ainsi, oublieux de toute discipline, nous commandions les uns le départ, les autres l’attente, nous ne pensions ni à consulter Pamard, ni à attendre l’arrivée de Fitz-Ja- . mes qui, parti avec d’Harcourt, n’était pas revenu. Les infirmiers, habitués à nos débordements de paroles, ne bougeaient pas.
Pamard était brave (qualité précieuse dans une ambulance où les gens très prudents formaient la majorité. A Beaumont, sous le feu, il devait montrer un sang-froid qui eut pu servir d’exemple à bien des militaires. Il voulait marcher, j’en:suis sûr, mais, il avait le. sentiment de sa responsabilité, et il lui était vraiment difficile de prendre un par i. Pouvait-il lancer à l’aventure une ambulance aussi nombreuse?
1 exposer follemènt peut-être l’éloigner de l’endroit où elle serait utile, indisposer
SAUMAUTHE
BELVAL
les chefs militaires qui verraient,d’un mauvais œil, des chirurgiens indépendants encombrer les routes, gêner les mouvements des troupes?
L’arrivée de Fitz-James mit fin aux dis- . eussions. « Messieurs, nous dit-il, les Hus-, sards sont aux prises avec les Hulahs, j’apprends que le comte d’Olonne est blessé. Nous devrions attendre de Failly, mais vous voulez aller au feu et bien marchons; en avant mes amis. » Je ne pus m’empêcher de crier : « Vive Fitz-James ! » Il me remercia d’un sourire. Bartharez et moi,-résolus à suivre le chef qui comprenait si bien nos désirs, partout où if voudrait nous conduire, nous avançâmes nos chevaux à ses côtés. -
■ Nous avions parcouru une ou deux lieues lorsque nous fûmes arrêtés par une brigade de cuirassiers, massée sur la route et les.
champs voisins. Pour comble d’ennui il recommence à pleuvoir.
L’attente se prolongeant indéfiniment, nous mettons pied à terre et cherchons un abri soit sous les arbres, soit dans une petite maison qu’occupait déjà le général de Lichtin avec son état-major.
Un officier nous apprend qu’un régiment, de hussards envoyé en reconnaissance à Burancy, a trouvé cette petite Ville occupée par les hulans, qu’il les en à délogés, en faisant, il estyrai, d’assez nombreuses pertes; il ne s’agit, ajoute-t-il. que d’un combat d’avant-garde. C’est possible mais il y a des blessés, il faut y aller au plus tôt. Cet avis est loin d’être celui de mes camarades.
Je venais de'quitter Schtakler, je lui
SAÜMAÜÏHE - BELVAL
avais promis mes soins, peut-être le moment était-il déjà venu d’assister mon vieil ami. Je brûlais du désir de le revoir, mais de Fitz-James était allé aux renseignements et son appui nae manquait, comment partir seul? J’hésitais à amener Bartharez, avec moi, car sa faiblesse physique pouvait trahir son vaillant cœur. Heureiisement Terrillon me dit : « Si tu marches, je t’accompagne » .Quant à moi, je ne te quitte pas,ajouta Bartharez.Alors tous les trois nous déclarons, sans ambages,que nous partons, que nous allons àBuzancy.— Partez si vous voulez, nous dit notre chef, mais vous n’aurez ni l’omnibus, ni le fourgon.
Et bien, nous nous en passerons.
J’avais découvert, dans un hangar voisin, un cheval et une carriole ; sans doute après les avoir demandé à leur propriétaire, (je n’en suis pas sûr,) Bartharez, Terrillon et deux infirmiers s’installent dans la voiture et je monte à cheval.
Notre équipée faillit mal tourner, les sangles du cheval n’ayant pas été bien assujetties, elles se relâchent et la carriole se renverse. Personne n’a pris mal, je boucle les harnais et en avant.
La pluie tombait toujours, la nuit arrivait, la route nous semblait longue. Nous allions passer sur un pont lorsque tout à coup, derrière les peupliers qui bordent la route, surgit un soldat, l’arme'en joue, il nous crie : Qui vive?—Français—Arrêtez !
Qui êtes-vous? Où allez-vous?— Nous sommes médecins, nous allons à Buzancy. — Impossible, Burancy est occupé par les Prussiens. —Sur ces entrefaites, l’officier
SAüMAUÏHE - BELVAL
qui commandait cette avant-garde s’était avancé, et nous dit ; Messieurs, Buzancy est là, devant vous, à 800 mètres, prenez vos lorgnettes vous distinguerez des masses noires, qui, de temps ep temps traversent la route, ce sont les avant-postes prussiens.
Décidément la Providence veille sur nous, nous reincrcionà l’ofificierdu précieux renseignement qu’il vient de nous donner et,tournant bride, nous détalons au plus vite. Mais l’obscurité m^égare, mes camarades me crient qu’ils ne reconnaissent pas le chemin que nous avions déjà parcouru, j’avais depuis un moment fait la même remarque. Nous voilà marchant à l’aventure et si près des Prussiens, que le hasard seul peut nous faire éviter leurs avant-gardes.
A droite et à gauche, au haut des collines, s’allumaient des feux de bivouacs, mais étaient-ils. Français ou Prussiens? Le chef avait raison, dit Bartharez, nous ne devions pas nous séparer.
Nous arrivons enfin à'un village, nous frappons à la porte d’une auberge. Après de longues négociations on nous ouvre la porte et on nous sert à souper. Ce village, où nous avait guidé notre bonne étoile, s’appelait Saumâuthe. La maison qui nous abritait devait, deux jours plus tard, recevoir le roi de Prusse et Bismarck et c’était dans notre chambre qu’allaient se succéder les estafettes leur annonçant le succès de leurs armes.
Nous passons ainsi la fin de la nuit du 28 août dans cette auberge de Saumauthe, ignorant absolument çe qu’est devenue
SàUMAUTHE - BELVAL
notre ambulance, ne sachant pas davantage où se trouve le Corps, très inquiets, il faut l’avouer, de notre position en l’air, comme le disait Bartharez qui avait l’expression pittoresque, et fort incertains sur le parti à prendre. ,
La fatigue, la jeunesse triomphent de l’inquiétude et nous nous endormons.
Le jour commençait à poindre lorsque nous sommes éveillés par le bruit, que faisait l’arrivée dans la rue, d’une troupe de cavaliers. J’allais ouvrir la fenêtre pour voir ce que signifiait ce tapage, lorsque l’aubergiste pénètre dans notre chambre et, d’un air terrifié, nous dit à voix basse ; « Ne bougez pas, la rue est pleine de Prussiens ! » En effet nous distinguons,par les interstices des'volets, les petits drapeaux blancs et noirs, c’est-à-dire les fanions qui flottent éü la pointe des lances des hulans.
Les cavaliers ne peuvent nous voir; c’est à peine si l’extrémité de leurs lances atteint nos fenêtres. Ils sont arrêtés, mais quelles sont leurs intentions? Font-ils une reconnaissance, vont-ils simplement traverser le village, ou vont-ils s’y arrêter.
Le choisissent-ils comme une halte ou comme une position de combat? Notre anxiété se prolongeait car les fanions continuaiént à s’agiter devant nos fenêtres.
L’aubêrgiste nous dit : « La porte de la cour est fermée, les hulans n’ont vu ni vos chevaux, ni votre voiture; du côté opposé à la rue se trouve un jardin clos de murs, avec une porte ouvrant sur la campagne, les bois sont proches, sauvez-vous par là ! »
Cette proposition ne nous plait nas, ce
SAUMAUTHE
BELVAL
parti nous semble dangereux, les Prussiens n’ont-ils pas placé aux issues du village des sentinelles qui surveillent la campagne et feront feu sur les fuyards? . D’ailleurs il nous en coûte d’abandonner nos chevaux et de partir plus à l’aventure que jamais.
Non, nous allons, sans bouger, attendre les événements. Peut-être l’ennemi va-t-il s’éloigner; ne faisons rien qui attire son attention, il ne sc doutera,pas de notre présence.: — Mais si ces hulans entrent dans la COUP, voient nos chevaux, pénètrent dans notre chambre, que leur diront nos uniformes qui ressemblent tant aux leurs?
r.niinaissenl-ils In sii^uiticalion du brassard à croix rouge? Comme c’est douteux ! A la grâce de Dieu !
La halte se prolonge, notre inquiétude augmente, car il devient de plus en plus probable que les Prussiens vont s’établir dans le village. Nous nous consultons à voix basse, voici notre plan ; Si les Prussiens entrent-dans notre chambre, Terrillon qui parle très bien l’allemand, leur dira que nous sommes médecins; s’ils le croient, ils ne nous inquiéteront pas ou ils nous feront prisonniers. Mais si leur attitude est menaçante, s’ils nous attaquent, et bien alors, feu roulant de nos revolvers, fuite par la porte du jardin; nous chercherons à atteindre les bois qui sont proches ; il sera difficile à dés cavaliers de nous, poursuivre par dessus les haies et les murs qui entourent le village.
Quelle fut anxieuse, cette heure qui pouvait être la^derilière et comme ils nous semblaient chers ces parc-nts- ces amis, ces
SAUMAUTHE - BELVAL
bords de l’Adour que peut-être nous ne devions plus revoir. Bien souvent le souvenir de cette matinée du 29 août est revenu dans ma mémoire et, après 41 ans, en ce moment où je vous en parle,il me semble tout récent.
Enfin, cette attente a un terme, nous entendons un pas redoublé exécuté par des fifres et des tambourins nous rappelant les fêtes de villages, ce sont les sonneries des hulans. Les fanions s’agitent, ils partent, le bruit s’éloigne, il diminue, il cesse et avec lui se dissipent nos inquiétudes, l’espérance et la joie reviennent dans nos cœurs.
Le danger n’existe plus, mais qu’allonsnous faire? Nous nous le demandions depuis plusieurs heures, lorsque nos lorgnettes qui fouillaient incessamment le vaste horizon que domine Saumauthe, découvrent, d’abord confusément, des cavaliers bleus, et nous ne tardons pas à reconnaître les uniformes des chasseurs d’Afrique. Ils' entrent dans le village, nous courons à eux et leur racontons ce qui s’est passé. Ils nous apprennent à leur tour que le 5® corps marche vers Saumauthe qui est son objectif.
Un hasard providentiel nous favorise,nous n’avons qu’à attendre, et, en effet, vers deux heures, nous avons l’immense joie de revoir notre ambulance. —^Aux questions, aux reproches, aux félicitations nous répondons avec expansion. — Plaignez-vous, dit Bartharez, nous vous avons préparé les, logements.
Les vivres sont sortis du fourgon et nous déjeunons sur l’herbe, tout comme les jours de fête nous le faisions dans les bois de Chaville ou de Meudon.
SAUMAUTHE
BELVAL
Nous nous livrions ainsi pleinement aux douceurs de l’heure présente, et je ne sais combien d’histoires avait déjà racontées Bartharez sur une équipée imprudente qui avait bien failli tourner au tragique.
Nous étions assis sur le bord de la route devisant, fumant, nous reposant dans une parfaite quiétude, lorsque nous entendons un coup de canon et des feux de peloton.
Le vent nous apporte le bruit des détona- ' tions d’une façon si distincte, que nous les croyons tout proche, alors cependant qu’elles venaient de plusieurs kilomètres. J e me souviens de l’exaltation et de l’enthousiasme qu’éveillèrent ces premiers bruits d’une bataille, vainement attendue depuis le 6 août.
Nous grimpons sur une éminence, et grâce à nos lorgnettes, nous distinguons nettement, à deux kilomètres au plus, une batterie française dirigeant ses feux sur un village en partie caché dans les bois ; de ce village s’élèvent aussi de petits flocons de fumée suivis de détonatiolis moins perceptibles. Le combat est engagé entre l’avantgarde de l’armée saxonne et une partie du 5e corps, c’est-à-dire.le 88® de ligne et deux batteries d’artillerie.
M. de Fitz-James monte à cheval, il va prendre des ordres à l’état-major; il revient bientôt! Messieurs, en route pour. Beaumont, c’est un village qui se trouve à quelques kilomètres d’ici, c’est là qu’on se bat. Nous partons et un admirable panorama se déroule à nos yeux, il est éclairé par le clair soleil du mois d’août qûi,dans les Ardennes, est le plus beau mois de l’année. La route
162 SÀUMAUTHË BEL VAL
que nous suivons longe la crête des coteaux, elle domine un charrhant pays entrecoupé de bois et de prairies. A notre droite, nous entendons le bruit du combat, mais il ne doit-pas être bien ,vif à en juger par les longs intervalles qui séparent les détonations.
Notre entrée à Beaumont occasionne un certain émoi dans cette population affolée, groupée anxieusement autour de son église. En effet, nous n’avons pas le pantalon rouge, couleur et symbole français que les médecins militaires ont réservé pour eux, comme une propriété exclusive.
Les pauvres habitants reviennent vite de leur erreur et, nous ne tardons pas à reconnaître, que nous en avons commis une bien plus sérieuse en nous dirigeant vers Beaumont, car le combat se livre à l’ouest de ce village, vers Belval et Nouart; c’est ce que nous disent des gens qui descendent du clocher d’où ils suivaient depuis plusieurs heuràs les péripéties de la lutte; c’est d’ailleurs ce dont nous nous assurons en montant à notre tour dans ce clocher de Beaumont qui voyait son dernier soir.
La route de Belval est devant nous, elle s’ouvre sur la place que nous occupons, un poteau nous dit que Belval est à cinq kilomètres. En route pour Belval, en route pour le front; nous nous sommes souvent parés du titre d’ambulance d’avant-garde, l’heure est venue de le prouver.
Le cœur ne nous battait-il pas un peu fort en entrant dans la forêt, en nous rapprochant du lieu du combat, en entendant, bien qu’ençore d’un peu loin, siffler quel-
SAUMAUTHE B EL VAL 163
ques obus? Ne me vint-il pas soudain à l’es- ■ prit le souci de donner au conducteur du fourgon des.indications pressantes qui m’obligeaient à ranger mon cheval précisément derrière ce fourgon? C’est possible, mais vrainaent nous avancions comme si nous n’avions pas peut. Nous marchions dans une forêt qui nous rassurait et nous inquié-' tait à la fois, car si eUe nous'protégeait contre les obus, elle nous faisait voir en imagination un ennemi caché derrière chaque arbre.
Au lieu d’énnemis nous rencontrons quelques .soldats du 88® de ligne ; ils se traînent sur la route, plusieurs sont blessés, l’un d’eux tombe épuisé à mes pieds — Avisant une maison qui se trouve près de nous et c’est peut-être la seule entre Beaumont et Belval, j’y conduis le blessé, je l’étends sur un lit, j’extrais une balle qui lui avait brisé l’épaule et je le panse. C’était ma première œuvre chirurgicale, c’était la première opération de l’ambulance; j’ai longtemps conservé cette balle comme un trophée. L’opération fuh heureusement assez aseptique pour obtenir la guérison, car plusieurs jours après, me rendant à Belval, je vis ce blessé en fort bon état. C’était un Breton du 88« de ligne nommé Jean Fai jean Mais j’avais hâte de'rejoindre mon ambulance qui avait continué sa route yers Belval.
J’étais encore occupé .au pansement, lorsque la maison est envahie par des officiers de l’intendance. Ils viennent réquisitionner le bétail de cette pauvre ferme; ils signent quelques bons qu’ils remettent à
164 SAUMAUTHE
BELVAL
ces malheureux paysans, sans chercher, ce qui sans doute eût été impossible, à les consoler d’une perte que vraiment ces bons changeaient en un profi . Ces Messieurs me disent que l’on transporte des blessés dans un château situé à un kilomètre, que mon ambulance y est déjà- arrivée et qu’elle commence à fonctionner. J’y cours et j’arrive au château de Belval.
C’est une demeure vraiment seigneuriale que ce château de Belyal. Son maître, M.
Mathis, l’avait quitté la veille pour se réfugier avec sa famille à Namur. Il avait bien fait de partir, non pas qûe sa présence nous eût gêné, mais il s’était épargné la vue-d’un spectacle douloureux pour un Français, surprenant pour un propriétaire.
Tous les matelas du château avaient été descendus dans le salon et la salle à- manger ; ils étaient disposés et groupés de façon à former de petits services que l’on confiait à une équipe composée d’un chirurgien, de deux aides et de quatre infirmiers.
Messieurs, est-il un plus triste spectacle que celui des blessés entrant dans une ambulance où la splendeur du luxe ne, fait que mieux ressortir la détresse de ceux tjui, pour la première fois, sans doute, pénètrent dans de semblables salons. Leurs vêtements que nous avons connus si brillants, sont couverts de sang et de poussière. Une pâleur livide s’étend sur ces visages bronzés par la fatigue,!’émotion et la souffrance. C’est une poitrine trouée ou largement ouverte; c’est-une plaie brûlée par la poudre, rougie par le sang et s’ouvrant, comme un cratère, vers d’horribles profondeurs. Ce
SAÜMAUTHE - BBLVÀL
sont des membres hachés, pantelants, flottants comme des loques que retien'nent à peine des chairs rouges et palpitantes.
Vous entendez des plaintes, des gémissements, ou vous admirez 1m silence stoïque, plus émouvant encore. Et ces sacrifices qui semblent dépasser la conception et les forces humaines, c’est à la patrie qu’ils sont offerts.
Transportes par ce navrant spectacle, nous faisons appel à toutes nos forces, à toute notre science, à toute notre charité, nous enlevons des projectiles arrêtés dans les chairs, nous étanchons le sang, nous lions des vaisseaux, nous amputons les membres que la vie va quitter, nous pansons les blessures qui ne réclament pas une intervention sanglante, et lorsque, après avoir soulagé des agonies et préparé des guérisons, nous nous arrêtons épuisés, d’autres blessés nous appellent encore.
Bataille
de Beaumont-en-Argonne
Vaincus par la fatigue et l’émotion, nous dormions profondément à côté même de rios blessés; lorsque nous sommes éveillés par les gens du château. — Partez au plus vite, nous disent-ils, les Prussiens arrivent, quelques-uns sont déjà dans le parc, ils n’avancent pas, ils rôdent autour des murs, regardent et semblent.se méfier. — La route de Beaumont est-elle libre? — Elle l’est, le parc occupé par l’ennemi est placé derrière le château auquel la roûte fait face, on ne peut vous voir partir. - .
Notre mobilisation n’est pas longue, nous sortons dans le plus grand silence, heureusement il fait encorê nuit. Je conduis par la bride mon cheval, qili trébuche à chaque pas, et nous reprenons, à travers la forêt, le chemin de Beaurnpnt que nous connaissions pour l’avoir parcouru la veille. A chaque instant nous redoutons de fâcheuses rencontres, notre imagination nous fait voir un ennemi dans l’ombre de chaque arbre.Décidément nous ne connaissons rien ni à la stratégie, ni à la marche d’une armée en campagne, après nous être trouvés, l’avant-veille, au-devant he notre corps d’ar-
BATAILLE
mée, nous sommes aujourd’hui relégués à son extrême arrière-garde,
Nous taisons ees pensées, nous cherehons à amortir le brûit de nos pas, mais c’est en vain que nous nous efforçons de calmer nos craintes sans cesse renouvelées par le craquement d’une branche, par les mille bruits d’une forêt qui s’éveille, par le roulement de nos pesants chariots sur une route défoncée.
Nous atteignons enfin la lisière, du bois, et, grâce au jour qui se lève, un magnifique spectacle se déroule sous nos yeux.Les prairies qui entourent Beaumont et,s’étendent jusqu’à la Meuse, sont occupées par les troupes de notre 5® corps. Elles ont fait halte autour de Beaumont, elles préparent leur campement et se disposent au repos.
Aussi loin que notre vue peut s’étendre, elle nous montre des régiments de ligne, de l’artillerie, de la cavalerie. Le soleil se lève en face de nous et fait scintiller de mille feux une forêt de baïonnettes dont l’acier brillant renvoie les rayons d’une lumière qui les frappe obliquement.
Ces soldats étaient si rapprochés que, les prairies disparaissaient soüs l’immense tapis bleu et rouge formé par leurs uniforrftes. Deux ou trois cents mètres tout au plus sé^ paraient leurs derniers bviouacs de la lisière de la forêt. Une, grand’garde composée à peine d’une quinzaine de soldats, était campée au pied des derniers arbres bordant la route que nous suivions. N’oubliez, Messieurs, ni ce calme, ni ce groupement, ni ce défaut de surveillance, ni cette position si rapprochée du bois, dans un ins-
tant vous apprendrez pourquoi je m’étends sur ces détails.
La route que nous suivions traversait la forêt des-Ardénnes, elle descendait vers Beaumont par une pente légère mais continuent le village se trouvait ainsi placé comme au fond d’un entonnoir. De la position élevée que nous occupions, notre vue s’étendait jusqu’à la Meuse.
Nous avancions lentement^ la route étan^ occupée par un bataillon de chasseurs à pied dont nous avions dû prendre la file. A la vue de notre armée toutes nos craintes s’étaient dissipées et, n’eut été mon cheval qui semblait à bout de forces et que je ne voulais pas abandonner, ma foi l’avenir s’éclaircissait et nous cheminions avec en- train, en nous promettant sincèrement de ne plus faire d’imprudences et de rester à notre place.
J’étais ainsi dans la fâcheuse posture d’un cavalier qui traîne par la bride un cheval épuisé, lorsqu’un des chasseurs qui marchait près de moi, m’offre,en me nommant, de conduire le cheval, Comment donc me connaissez-vous, lui dis-je, tout' surpris d’entendre mon nom? — Eh monsieur, je suis Etchepare,d’Urt, de cette maison du Port-du-Vert qui est au bas de votre bois, je vous ai déjà reconnu et rencontré à Châlons, je n’ai pas osé vous aborder, mais maintenant je vous vois embarrassé et je vous offre mes services. — Merci bien, mon brave garçon, mais à chacun notre travail.
Puisque nous appartenons au même corps, rappelez-vous de moi si à votre tour vous
BATAILLE
êtes dans la peine et prenez ceci en souvenir d’Urt.
Il était 6 heures du matin lorsque nous entrâmes à Beaumont. Nos comptables nous y avaient précédé ils. nous attendaient devant l’Ecole des sœurs, choisie par eux comme unissant les meilleures conditions, aussi bien sous le rapport de l’espace que de sa situation à côté de la Mairie où était installé le Quartier Général.
Nous allons enfin goûter un repos bien nécessaire, auquel, dit-on, on accorde toute la journée. Nous étions loin de prévoir ce qu’allait être cette journée néfaste où notre 5e Corps devait périr.
Pour comprendre son désastre il faut connaître les positions occupées par les armées Française et Allemande et les conceptions des généraux qui les commandaient. — Je vais les exposer.
BEAUMONT-EN-ARGONNE matinée du 30 août.
Armée française. — De Failly était arrivé à Beaumont pendant la nuit, A 6 heures du matin, ainsi que je vous l’ai dit,nous y entrions en même temps qu’un bataillon de chasseurs. A cette heure, le 5® Corps en entier était campé autour du village, dans les prairies qui le séparent 4e la forêt et sur les collines qui bordent la Meuse.
A 5 heures, Mac-Mahon traverse Beaumont, il s’inquiète d’une position militaire si dangereusement placée entre une forêt et une rivière et il donne l’ordre de travéser la Meuse par le pont de Mouzon.
La prudence de ce conseil était évidente.
s’il ne fut pas suivi c’est que la situation du 5® Corps était lamentable. Ses derniers régiments viennent à peine d’arriver à Beaumon, ils ont marché et combattu une journée et une nuit. Depuis 3 jours on ne leur a accordé aucun repos, on n’a pas fait de • distributions régulières. Un convoi de vivres doit arriver dans la matinée, il est urgent de laisser les troupes se reposer et se nourrir.
Malheureux soldats, leurs forces sont anéanties, ils s’endorment là où ils s’arrêtent,ils sèment leurs traînards et on ne peut demander aux chevaux épuisés,reffort nécessaire à des reconnaissances même peu étendues ! ,
Le Maréchal s’incline devant ces considérations impérieuses, il part en recommandant à de Failly de se mettre en route aussitôt que possible;
Et alors le 5® Corps s’affaisse dans un engourdissement général. Il est pourtant placé dans la position la plus périlleuse qu’.ait jamais occupé une armée serrée par l’ennemi, mais la fatigue et la faim font taire la prudence.
Les vivres sont arrivées, on les distribue, les soldats font la soupe, sèchent leurs vêtements, nettoient leurs armes; les chevaux vont s’abreuver dans la Meuse et le campement rappelle la journée paisible d’une ville de garnison.
Cependant, les avertissements ne manquent pas. Le combat de Nouart, livré la veille a révélé la présence de l’ennemi.—Nous faisons savoir à de Failly qu’à Belval, pendant la nuit, nous avons été sur le point
BATAILLE
d’être enlevés. — Des paysans arrivent de Stenay, de Belval, de Bois-des-Dames, ils fuient devant les colonnes allemandes qui s’avancent à travers les bois, ils disent « La forêt est pleine de Prussiens. » — Mais de Failly croit à des exagérations, il est mal renseigné par sa cavalerie, il hésite à demander à son. armée un effort probablement aussi inutile que ceux des jours précédents où, les ordres et les contre-ordres, les,marches et les contre-marches ont inutilement épuisé les forcés et détruit le moral de ses troupes. Il veut leur donner quelques heures de repos et permettre à ses soldats affamés de préparer les vivres si impatiemment attendues et qui, enfin, sont arrivées. Il fixe le départ à une heure. Nous qui venions d’échapper aux Prussiens, qui, dans la nuit, il y avai^ à peine quelques heures, le.s avions eu à deux pas, nous étions , grandement surpris de cette quiétude générale, de ce campement contre la forêt, de ces armes aux faisceaux, de ces soldats dormant au soleil, groupés autour des foyers où sè préparait leur repas.
Nous supposâmes qu’il en était à cette heure-comme il en fut à Bitche sur la route des Deux-Ponts, à Châlons sur la crête des coteaux et que nous prenions encore une avant-garde pour une armée entière.
D’ailleurs ce n’était pas â nous à appré- ^cier une position militaire, ni à juger l’opportunité d’un ordre, nous n’avions qu’à obéir. Le repos, les aliments nous étaient aussi nécessaires qu’aux soldats dont nous partagions les fatigues et les privations et cette halte nous faisait grand plaisir.
Nos cantines sont déposées dans la maison des Sœurs; le dîner est annoncé pour midi et demie; les premières troupes devant se mettre en marche'à une heure et l’état-major bien plus tard, nous pouvions disposer de quelques heures.
Armée allemande. -Pendant que nous
nous reposions dans une parfaite quiétude que faisait l’armée allemande?
La veille, à Nouart, comme vous le savez, les Saxons en étaient venus aux mains avec notre 5® Corps. Le combat s’était à peu près borné à un duel d’artillerie dans lequel lès pertes de l’ennemi dépassèrent lés nôtres (3 à 400 hommes mis hors de combat de chaque côté) le Prince de Saxe flt le premier cesser le feu, nous en profitâmes pour continuer notre route vers Belval où, comme je vous l’ai dit, nous arrivâmes dans la nuit. Les Saxons nous suivaient pas à pas, mais, sous le couvert des bois, nous ne nous aperçûmes pas de cette poursuite. Ce furent les gens du château qui nous avertirent de la présence dans le parc dé quelques soldats ennemis et, dans notre retraite, nous ne vîmes aucun Prussien, ils étaient cependant bien près de nous. Lorsqu’ils atteignirent les limites du bois, ils s’arrêtèrent et ne rencontrant ni cavalerie, ni arrière-garde, ils supposèrent que nous précipitions notre marche vers la Meuse pour la franchir à Mouzon, nous abriter derrière elle, faire sauter le pont, enfin prendre position sur les Horgnes, collines élevées qui surplombent Mouzon (Je tiens ces détails d’un officier saxon dont j’aurai occasion de vous parler).
BATAILLE
Avant de sortir de la forêt et de s’exposer à être vus, les hulans qui marchent en éclaireurs, abandonnent la route, s’enfoncent dans les taillis, arrivent à leur lisière et, explorent,de leurs regards,le pays découvert qui s’étend devant eux. Leur surprise est bien grande en voyant tout près, à quelques centaines de pas, une armée entière se reposant dans le plus complet abandon.
Rien ne gêne l’exploration des hulans, une plaine de 2 kilomètres s’étend de la forêt jusqu’à la Meuse,Beaumont en occupe le centre. Cette prairie unie, sans haies, sans nrbres, saus maisons est émaillée de taches rouges, aussi nombreuses que le sont les marguerites dans un pré, la terre disparaît sous l’immense tapis des uniformes de nos soldats. Les uns sont étendus, ils dorment la tête appuyée sur leurs sacs, le visage couvert de leur mouchoir, d’autres font cercle autour de foyers où se préparent leurs repas : ici, ce sont des vêtements qui sèchent au soleil, plus loin les fusils, baïonnettes entremêlées, sont réunis en pyramides.
Les hulans vont, au galop, annoncer à .
leur état-major la chance inouïe qui s’offre à eux. Le général saxon ne peut pas y croire. Gomment l’ennemi peut-il s’exposer ainsi, sans abri la plaine est nue, sans méfiance les hommes dorment sur l’herbe les armes aux faisceaux, sans ligne de retraite la Meuse est infranchissable. Il dépêche ses aides de camp,il les charge de vérifier l’exactitude des observations faites par les hulans; les aides de camp réviennent et confirment absolument le rapport des éclai-
reurs. Le doute n’est pas possible, le 5e corps peut, si on ne lui donne pas l’éveil, être détruit sans avoir le temps de se mettre sur la défensive.
Alors, en silence, l’armée allemande s’â-: .
vance sous le bois, elle attéint sa lisière, elle n’aura qu’un pas à faire pour démasquer ses batteries, pointer ses pièces, déployer ses tirailleurs et anéantir l’ennemi sans qu’il ait le temps de courir aux armes.
Cependant le général saxon hésite, sès troupes sont peu nombreuses, une offensive des Français les culbuteraient, va-t-il attendre l’arrivée des forces qui la suivent?
Mais si l’éveil est donné, si un incident]quelconque révèle sa présence quelle meWeilleuse occasion il aura perdu, quelle victoire il aura laissé échapper. 11 sait que les Prussiens, en nombre immense, marchent derrière lui, qu’ils accourrent au feu et alors dans une inspiration que le succès a couronné et qui eut pu, sans notre incroyable insouciance, perdre son armée, il donne l’ordre d ouvrir simultanément le feu sur toute la ligne.
Des officiers saxons soignés à Beaumont, m’ont dit la pénible impression que leur fit éprouver ce massacre, à bout portant, de soldats sans défense ; mais la guerre et le sentiment n’ont rien de commun entr’eux.
U élaii midi et demie.— Il me semble revoir la ruelle et la misérable cuisine où j’étais entré,pour prgcéder à une toilette sommaire, avant de me rendre à la maison des sœurs, où nous devions dîner. Une très
LA BATAILLE
pauvre femme m’accueille, je lui demaude de l’eau, des serviettes, elle croit à une réquisition de guerre et, de fort bonne grâce, elle ouvre une modeste armoire, y prend les deux linges les plus blancs et me les présente avec une humilité résignée. Je jouissais à l’avance de l’agréable surprise qu’allait causer ma petite pièce dont je voulais faire une charité lorsque, tout à coup, éclate une effroyable cannonade; les obus, les balles pleuvent sur le village. Je sors épouvanté : j’avais fait quelques pas un obus tombe et éclate à mes pieds;'à ma droite, si près qu’il me touche, un chasseur est adossé au mur,il serre de ses deux mains sa cuisse déchiquetée dont le sang jaillit sur moi ; à ma gauche un officier est à terre, le flanc ouvert, des soldhts, des chevaux passent sur lui. Je suis ébloui, mes cils sont brûlés, ma vue se trouble, une odeur de poudre et de sang me suffoque, la fumée m’étouffe, mais je ne ressens aucune douleur, je ne suis pas atteint. Les balles sifflent autour de moi, elles frappent les murs avec des claquements sinistres, les toits s’effondrent crevés par les obus, le clocher de l’Eglise s’écroule.
En ce moment une masse confuse de soldats sans armes, de chariots sans conducteurs, de chevaux en liberté s’accumule dans la rue étroite du village. Les premiers fuyards atteints par les balles ou renversés par ceux qui les suivent, tombent, ils sont foulés aux pieds ,écrasés.
Les obus pleuvent sur cette foule éperdue, ils • éclatent en touchant le sol, des lambeaux humains volent en l’air, des ger-
bes de sang jaillissent comme des flots de lave vomis par un volcan. De cette cohue s’élève une immense clameur, un grondement formé de cris de douleurs, de gémissements et d’imprécations.
Ces soldats terrifiés, inconscients, affolés, se précipitent sur la route de Mouzon, ils croient s’éloigner du danger, ils se jettent entre deux feux, car sur cette route de Mouzon se croisent les balles allemandes et françaises.
Devant ce péril plus grand que celui auquel ils veulent échapper, les fuyards reculent, ils cherchent à revenir dans le village, mais une poussée irrésistible leur interdit cette retraite, ils tombent, ils meurent et leurs cadavres amoncelés vont, dans un instant, servir de rempart à une poignée de braves décidés à défendre leur vie et leur honneur. .
Dans l’horrible mêlée qui m’enveloppait, je crus ma dernière heure venue, fermant les yeux je revis Urt comme dans l’éclair d’un orage; dans une dernière pensée je dis adieu à mes parents et, en leur souvenir, pour eux, par un réveil de mon enfance chrétienne, j’offris à Dieu mon repemtir et ma vie.
J’attendais la mort, elle ne vint pas, ma dernière heure était alors bien loin.
Je cours me réfugier dans la maison voisine, un second obus, sans doute tiré par la même pièce et avec le même pointage, traverse la fenêtre, tombe sur un lit, il n’éclate pas, la mollesse de l’édredon avait empêché l’explosion.
Presque inconsciemment je gravis les
LA BATAILLE
quelques marches qui conduisent au grenier, un vieillard regardait par la lucarne il criait, il s’agitait en désespéré, à ma vue sa fureur éclate. Que venez-vous faire ici,me dit-il? Où est votre fusil?Ne voyez-vous donc pas que ces misérables fuient comme des lâches et vous aussi vous vous cachez.
— Je suis médecin, que voulez-vous que je fasse en ce moment? mais les paroles' de ce vieillard me cinglaient comme un outrage. — Ce qu’il faut faire, vous allez le voir, il descend et revient armé d’un chassepot et d’une giberne ramassés dans la rue. Il ignore le maniement de l’arme je le lui ap-, prends, cette scène n’avait duré que quelques minutes,Alors, le genou à terre, le fusil appuyé sur le rebord de la fenêtre, cet homme énergique brûle les cartouches, il m’exhorte à l’imiter, vais-je obéir et moi aussi tirer sur l’ennemi. Je regarde et, bien loin, dans la fumée, sur la lisière de la. forêt je distingue les batteries dirigées contre nous. Sur la prairie qui nous en sépare sont étendus, morts ou mourants, des soldats à pantalons rouges et parmi eux, d’autres soldats, à costume foncé. Ceux-ci •se couchent, se relèvent, tirent sur les battéries allemandes, je les reconnais bien ce sont lès chasseurs à pied qui, le matin, sont entrés avec nous à Beaumont. Le père Allard (ainsi se nommait le vieillard (ne connaissait que le pantalon rouge, il tirait sur les chasseurs, je le détrompe et je relève la hausse de son fusil.
Mon état d’esprit est inexprimable, je suis mêlé à la lutte sans y prendre part,sans me défendre, me demandant si une balle,
178 DE BEAÜMONT-EN-ARDONNE
reffondr.ement de la maison, un éclat d’obus ne vont pas mettre un terme à mon anxiété en me blessant, en me tuant, sans que ma blessure ou ma mort puissent servir mon pays.
Je régardais, je voyais les peupliers qui bordent la route se déchiqueter sous jea balles, se.briser sous les obus, et sur la route et sur le champ gisaient des cadavres, se traînaient desblessés,couraient des fuyards.
— Mais "bientôt mes regards se portent tout près do moi, à trente mè res environ, car depuis j’ai bien souvent mesuré cette distance^et j’ai passé de longifes heures assis sur le revers d’un fossé près des champs où je vis un spectacle que je vais vous racon ter.
Un lieutenant se tenait debout dans le champ qui borde le côté droit de la route,, à quelques métrés seulement de la maison d’où je l’observais; derrière lui une petite troupe de èoldats,cinquante au plus,étaient aplatis sur le sol. Je vois le lieutenant lever son sabre, il crie en avant, eh avant, et à sa voix et à son exemple les soldats se lèvent, courent .sur la route,la franchissent, mais des rafales de mitraille les rejettent en désordre derrière la route,dans le champ, contre la maison. Cependant ils ne recùlent pas plus loin, ils se couchent de nouveau.
Le lieutenant est toujours debaut, face à l’ennemi, il réitère ses appels, et, après un moment d’hésitation, les soldats entraînés par l’exemple, obéissent de nouveau à cette vaillante voix, ils se lèvent et courent vers la route, mais ils reculent de
LA BATAILLE
nouveau s’étendenf sur le sol et ne semblent plus vouloir se relever.
■ Encore une fois l’officier s’élance en avant, seul, j’entends- ses appels désespérés et je le vois tomber la face contre terre. Ses soldats se lèvent, mais c’est pour fuir.
Quelques minutes s’écoulent, le feu s’éloigne, je cours vers le blessé, ü. gisait au milieu de la route, sa main tenait encore son sabre, sa face était à moitié, enfouie dans la poussière, je le soulève,ibétait mort, ' la.poitrine trouée.. — Sa belle figure d’adolescent était souillée de sang et dépoussiéré, une écume sanglante rougissait ses lèvres, déjà une pâleur livide s’étendait sur son visage et ses yeux entr’ouverts exprimaient une tristesse qui fut, sans doute la dernière impression de ce cœur vaillant en voyant l’inutilité de ses efforts et.le .découragement de ses soldats. Je laissai retomber ce corps chaud et inerte et j’éprouvai devant cette mort une si pénible émotion qu’en vous la racontant, je la ressens encore.
. Héroïque lieutenant, dont j’admirerai toujours le splendide courage, vous étiez bien le digne fils dè ces soldats de la Révolution et du premier Empire qui, dans tant do combats fameux, sous la mitraille, devant les charges de cavalerie maintenaient toujours et quand même, haut et ferme,le drapeau de la France. '
Qui étiez- VOUS, noble jeune hoiririie? Je l’ignore; niais je sais bien que votre souvenir ne s’efface pas de ma mémoire et si üh jour nous devons faire appel.aux armes et à d’espérance, c’est en pensant à vous et aux
180 DE beaumomt-en-argonne
jFrançais qui vous ressemblent que naîtra dans, mon cœur l’espoir de .la revanche.
Je regagne mon refuge, un officier d’étalmajor est. adossé à la porte, je veux l’écârter,il tourne vers moi un visage à moitié détruit, sa partie inférieure, a été emportée, il ne reste qu’un lambeau de langue et des chairs pejntelantes, la vie semble réfugiée dans l’angoisse du regard. Ces yeux m’implorent, il s'm’arrêtent je crois qu’ils font appel à un secours impossible, mais non, l’officier fouille son dolman, il en sort le ' portrait d’une femme il me le montre et saisissant une aiguillette de son baudrier, il la trempe dans son sang et sur ce portrait sa main défaillante, avec son sang, trace ces mots : « A ipi pour toujours ».
C’était le chef d’escadron de Lac Vivier, je l’appris plus tard, qui m’avait confié ce portrait avec son adieu sanglant. Hélas | j’avais d’autre souci que celui d’en rechercher l’adresse. . .
Ici ma mémore n’est plus aussi précise, je revoisponfusément les Prussiens entrant dans le village et faisant irruption dans mon grenier, ils se précipitent sur le père Alard, ils lui arrachent son fusil, ils l’entraînent. On me néglige. Le dois-je à mon brassard, à m.Qn costume noir, je ne sais. Ces soldats courent vers la fenêtre, ils y plantent un drapeau destiné sans doute à faire cesser le feu de leur artillerie. Mais pourquoi ai-je quitté cette maison? Je ne m’en souviens plus, je ne me rappelle que ma fuite éperdue dans la rue, à travers la place, parmi des blessés qu’on égorge, je vois des luttes corps à corps, j’entends des coups de feu U-
LA bataille
rés à bout portant à mon côté, dans unc^ immense clameur de vociférations désespérées et sauvages.
J’atteints la maison des sœurs, je vais y entrer; Terrillon vient, aussi y chercher un refuge, il est frappé d’un coup de lance. Sa blessure ne F arrête pas, il se précipite avec moi dans la salle dont j’ouvrais la porte, nous la refermons à la hâte sur le soldat qui nous poursuit.
Notre situation est pleine d’anxiété. De nos fenêtres nous voyons les Prussiens courir dans le village la baïonnette ou le sabre -en avant, le fusil en joue; ils sont encore peu nombreux, les cadavres gênent leur marche, mais leur nombre augmente. Le Tïiôment est proche où ils vont pénétrer dans la maison, envahir la salle où nous sommes si nombreux, si pressés que nous pouvons a peine nous mouvoir': •
Cette salle est remplie de soldats, d’officiers de toute arme, presque tous atteints de blessures plus ou moins graves, mais qui leür ont laissé assez de force pour se traîner dans cette maison qui leur semblait un réfuge; espoir disparu, il faut se rendre ou mourir en combattant. —Je vois les uns tirer leurs sabres, armer leurs revolvers et prendre l’attitude d’une vaillante détermination, ils veulent mourir de la mort du soldat, les armes à la main; mais d’autres, et j’en rougis pour eux, cherchent de la façon la plus humiliante à leur faire abandonner ces projets de résistance, inutiles sans doute, mais d’une si héroïque fierté, ils se traînent à leurs pieds en les suppliant de ne pas les faire massacrer.
18^ DE BE.^UMONT-EN-ARDONNE
L’exaltation de part et d’autre était arrivée à un tel paroxysme que je ne sais si une lutte fratricide n’allait pas' s’ajouter à l’horreur de notre situation lorsque la porte, s’ouyre, elle vole en éclats sous des coups de crosse. Un officier saxon entre, il voit les blessés, il lève son sabre dans un geste protecteur, et tombe lé bras brisé par une de ces balles errantes, perdues qui, dans le désordré de semblables combats, doivent souvent dévier de leur but et frapper un ami au lieu d’un ennemi. C’était sans doute une balle allemande qui atteignait l’officier saxon car depuis un moment il n’y avait plus de. soldats français combattants à Beaumont.. J’ai cependant toujours cru que la balle était partie de notre salle.
Je cours a l’officier blessé, je l’étends au travers de la porte et je comprime une artère ouverte d’où jaillissait une gerbe, de sang.
Xa présence de cet ennenii nous protégeait, les soldats allemands qui à chaque instant voulaient entrer dans notre salle, reculaient à-sà vue. D’ailleurs, je le déclare volontiers, ils abaissaient leurs sabres, dès qu’ils .reconnaissaient n’avoir devant eux que des. blessés.
Quelques minutes ont suffi pour livrer au. vainqueur c3., trophée de sa victoire, ce pauvre village de Beaumoiit à moitié écroulé et dont 133 ruines fumantes recouvrent tant de'morts et abritent tant de blessés.
—Aux tirailleurs , d’aVant-garde courant entons sens, succèdent des troupes massées' en bataillons, des régirpents entiers qui dans un flot ininterrompu, traversent le
LA BATAILLE
village pour marcher vers Môüzon; leurs musiques jouent des^ marches triomphantes, des branches de chêne flottent sur leurs pièces d’artillerie, des feuilles vertes ornent leurs casques ! .
La bataille nous avait surpris dispersés dans le village et pendant toute la durée du combat nous ne sûmes quel était le sort de nos camarades. Vers 3 heures les Prussiens occupaient Beaumont, le feu continuait eh s’éloignant vers le Nord, les détonations nous arrivaient confuses comme les grondements d’un orage qui s’en va.Hélas, avec elles aussi s’en allait l’espoir d’un retour offensif et victorieux de notre armée.
A 4 heures Fitz-Jam^s nous ralliait dans l’Ecole des Sœurs. Quelques-uns de nous manquaient à l’appel, c’étaient Tilloy, tué dans l’église, un infirmier dont le lendemain nous devions retrouver le cadavre, un aidechirurgien nommé Remondez, qui avait le bràs cassé, Terrillon qui avait reçu un coup devance.
Notre service chirurgical va commencer, nous devons transporter les blessés dans l’Eglise et dans les maisons du village; sous ces abris, malgré leur insuffisance, nos soins pourront être efficaces.
Pour vous faire apprécier combien notre tâche dépassait nos forces, rappelez-vous une revue passée sur le champ de manœuvres de Bayonne.Quinze cents hommes tout au plus y sont réunis et cependant ils- donnent l’imprêssion d’une foule immense.
S’adresser à chacun d’eux en particulier
184 ■ DE BEAUMONT-eNtARGCUMNE
vous semblerait une entreprise irréalisable, elle le serait bien davantage si tpus ces sodats étaient des blessés, des hommes mutilés que l’on ne peut toucher sans leur arracher des cris de douleur et c’était l’œuvre que nous allions entreprendre à noùs seuls car les médecins militaires, en véritables officiers, avaient,comme c’était leur devoir,
,rallié leurs régiments, et suivi leur retraite. Quant aux médecins allemands ils s’occupaient exclusivement- dé leurs blessés, et eux aussi, avaient fort à faire. Ainsi sur ce champ de bataille, à peu près dix lois plus grand que notre champ de manœuvres sont couchés plus de 2000 blessés Français et Allemands et au moins un millier de cadavres. ' ■ - . ,
Groupés en ambulances volantes nous prenons des directions différentes et, pendant des heures, nous recueillons les blessés, choisissant ceux dont la guérison nous semble possible, passant sans y répondre, le cœur navré, à côté des supplications, des appels implorant une assistance qui nous semble inutile et plus vite encore nous nous éloignons de ceux, qui nous supplient de mettre un terme à leurs souffrances.
La bataille continuait violente, acharnée mais elle s’éloignait de plus en plus dans la direction de Mouzon, déjà nous'n’espérions plus la délivrance, à l’entrée de là nuit nous ne doutions plus de notre défaite.
A cette heure les Allemands continuaient à affluer dans le village, mais au lieu de le traverser et de marcher vers Mouzon,comme ils l’avaient fait jusqu’alors, ils s’arrêtent,ils allument leurs feux de bivouac, ils s’occupent
LA BATAILLE
enfin de nos blessés èt nous aident à les transporter dans Beaumont.Les malheureux blessés n’étaient guère moins à plaindre dans le village que sur la plaine, dans l’église effondrée, sur ses dalles couvertes de paille,dans les pauvres maisons de paysans, dans leurs lits dédoublés, sur les planchers, dans les cuisines. Nous les entassions même dans les plus sales écuries, et toujours côte à côte, serrés les uns contre les autres tant la place nous était mesurée.
Ces pauvres gens montraient, en général, une résignation touchante, quelques-uns nous remerciaient, tous .nous adressaient cette prière « donnez-nous à boire » et comme eux, nous mourrions de soif.
Déjà l’obscurité commençait à gêner nos recherches, la nuit qui s’annonçiit très noire allait les rendre difficiles, lorsque, brusquement, le village s’éclaire d’une vive lueur; des soldats, porteurs de torches, s’avancent vers nous ; arrivés sur le champ de bataille ils se séparent et prennent des dL reCtions différentes. L’un d’eux me rejoint, derrière lui marchent un sous-officier et huit à dix soldats, le fusil en bandoulière et une pelle à la main.
Docteur, me dit le sous-officier, veuillez m’indiquer les cadavres que nous devons enterrer.—C’était une sage prévoyance qui ordonnait aux fossoyeurs de se. mettre à la suite des chirurgiens,on'évitait ainsi de déplorables méprises,car des blessés évanouis, inertes, respirant à peine, donnaient l’impression de la mort et pouvaient être enterrés vivants. — Les Prussiens me suivaient :
deux soldats prenaient le corps que je leur
désignais et le transportaient là où ils allaient l’ensevelir. Ils n’avaient que quelques pas à faire car nous étions sur la lisière de la forêt, là où les Frmçais avaient"été surpris et tués, alors que groupés autour de-leur feu de bivouac, ils étaient assis les uns à côté des autres. Lorsque les Prussiens avaient réunis sept ou huit cadavres, ils creusaient à côté d’eux une fosse peu profonde, tls y plaçaient les mor s, côte à côte^ sur deux ou trois rangs superposés et les recouvraient de terre. Alors abandonnant les pèles, ils prenaient leurs fusils et s’alignaient devant le tertre funèbre. A quelques pas en avant se plaçait le sous-offlcier,il portait la main gauche à son casque, levait son sabre tenu de la main droitè et, suivant la nationalité de ceux auxquels il rendait les derniers devoirs, il disait : Honneur et salut aux soldats Français. .. ou Allemands, morts pour la patrie — Feu.
Et les soldats, le fusil incliné vers la fosse, liraient ensemble. Cette salve de mousqueterie, cet adieu militaire, ces honneurs funèbres étaient aussi solennels,aussi éniouvants dans leur simplicité que de pompeuses funérailles.
Scènes d’horreurj^^ nuit lamentable, douloureuse recherche' des blessés faite à la lueur des torches allemandes, je crois vous voir. Appels désespérés, gémissements des agonies, râles des mourants, soldats mutilés appelant la mort, je crois vous entendre.
Ah, dans cette nuit du 30 août' sur ce
LA BATAILLE
champ de bataille de Beaumont, nous sommes descendus au fond de la détresse.
Nos aumôniers étendaient leurs mains sur ce champ de carnage, j’entendais leurs « Parce Domine » implorant la miséricorde divine, je les voyais, donnant une absolution générale que D'iëu, sans doute, avait déjà accordé.
A mon côté se trouvait l’abbé Perraud.
Un cadavre était étendu à- ses pieds, autour de lui des mourants s’agitaient dans de^ convulsions d’agonie et, au loin, sur les prairies, se répétaient les mêmes scènes. Devant ces milliers d’existences qui disaient adieu à la vie, en face de ce spectacle infernal de la douleur cet homme de fer restait impassible. Il ne regardait que le ciel, et ces flots de sang étaient sans doute à ses yeux l’expiation qui en ouvrait les portes..
Pendant’la bataille on remarqua son calme imperturbable ; à cette heure, sur ce champ inondé de sang encore Chaud, en présence de ces horreurs indescriptibles, devant cet amoncellement inouï de débris humains palpitants, son éloquence atteignait le sublime, sans que, même alors, son accent descendit à la pitié.
Le canon grondait toujours, c’était la bataille qui continuait vers le Nord.
Au delà de Mouzon, le ciel s’illuminait de rougeurs d’incendie, c’était Bazeilles 'qui brûlait.
Je m’étais mis à genoux... je pleurais.
Lendemain de Bataille
Nous avions passé la nuit sur le champ de bataille, les pieds dans le sang, au milieu des cadavres amoncellés, des membres hachés, des entrailles ouvertes, dans l’immense clameur des gémissements, des sanglots, des appels, des prières et avec le sentiment d’une impuissance qui associait notre découragernent à tous ces désespoirs.
La faim, la soif plus cruelles que la fatigue, plus impérieuses que la pitié, nous imposaient le repos, elles nous ramenèrent à la maison des soeurs où nous attendaient nos cantines, peut-être un sceau d’eau et quelques alimenls. '
On avait monté nos cantines dans le, grenier, la maison des sœurs était peu abîmée, elle nous offrait un abri suffisant,mais nous n’avions rien à ihanger, rien à boire. Les Prussiens gardaient les puits, ils ne permettaient pas d’en approcher et celui qui aurait osé enfreindre la consigne eut été reçu à coups de fusil. Cette défense si cruellement inutile était dictée par la crainte d’un empoisonnement de l’eau des puits.
Nous nous étendîmes sur nos cantines, la faim et la soif éloignaient le sommeil.
Un sac était suspendu au plafond, je le détache pour m’en faire un oreiller. Quelle
bonne fortune, ce sac n’est bourré ni de laine, ni de plumes il ést rempli de croûtes de pain, elles sont si dures qu’elles résistent aux dents d’un jeune homme affamé, elles ne m’en semblent pas pour cela moins appétissantes. Le duc de Fitz-James.est couché à mon côté, intrigué d’un bruit qui ressemblait au grignotement que font les souris — il me demande si je croque des noix — C’est du pain, lui dis-je, parlons bas, il n’y en a pas pour tout le monde. Cependant j’invite mes voisins, et, dans la nuit noire, nous fah sons lin repas délicieux. Le pain est dur comme de la pierre, c’est vrai, mais il a une saveur, un parfum exquis, indéfinissables. Bartharez déclare qu’il reconnaît le goût de ces prunelles des Ardennes dont on tait du kirsch, de Fitz-James opine pour des truffes', mais comment supposer la présence de truffes dans la modeste maison des sœurs.-
La clarté du jour naissant nous révéla la nature de l’asaisonnement qui nous avait si fort intrigué. Ces croûtes de pain, recueillies dans les Cours étaient destinées aux poules et mêlées à la colombine (excréments) du poulailler.
31 août. —• Le jour se lève, nos membres endoloris répondront-ils à l’appel de notre volonté? A cette heure où commence notre mission, le sentiment du devoir nous donnera-t-il la force de vaincre notre abattement? La Providence nous fit cétte grâce.
Les Internes de Paris qui, la veille, avaient versé leur sang et laissé un des leurs sur le
champ de bataille, allaient, aujourd’hui, se tenir à la hauteur dé leur réputation et justifier la confiance dont on'les honorait ; ils allaient faire ce qu’on attendait d’eux.
De Fitz-James nous avait réuni autour de lui, il partagea le village en cinq sections correspondant à nos cinq ambulances volantes.
Je choisis le quartier comprenant la maison d’où j’avais observé la bataille et où, pendant la nuit, j’avais entassé un grand nombre de blessés. Bien que très proche, l’encombrement était tel qu’il me fut difficile de l’atteindre. J’allais.y entrer, des Prussiens-en sortent, un vieillard tête nue, les vêtements en désordre, marche au milieu d’eux, je le frôle sur la porte étroite, il me reconnait et lève la main en signe d’adieu. C’est le père Alard qui, de la petite fenêtre, la veille, à mon côté, a fait le coup de feu, il a été pris une arme à la mam, on va le fusiUer, car, paraît-il, les lois de la guerre condamnent à mort ceux qui, sans être militaires, défendent leur foyer. A côté de nous quelqués détonations : le père Alard est mort.
Français à cheveux blancs, hier si indigné de la fuite de nos soldats, aujourd’hui, si calme si résolu devant la mort qui vous attendait à deux pas de votre demeure, héros obscur si grand sous vos haillons, quel exemple vous nous avez donné.
Ce paysan des Marches de Lorraine disparaissait, inaperçu comme tant d’autres, dans la tourmente qui m’avait épargné.
Parmi mes souvenirs je conserve pieusement celui de ce pauvre ouvrier, vieillard
saris foyer, vivant au jour le jour et qui avait donné si fièrement sa vie. Quarante ans ont passé, la figure de cet homme me semble grandir dans le recul des années, il me semble qu’elle efface un peu de la tache,-de la honte dés défaillances et, je la salue, comme je saluerais la mémoire d’un ancêtre, qui serait l’orgueil de mon nom.
Sur ces entrefaites, des Allemands portant un ; blessé couché sur un brancard, étaient arrivés devant- la maison ou j’allais entrer, ils m’arrêtènt, ils me disent qu’ils ont l’ordre d’en,évacuer les blessés français et de les remplacer par des blessés allemands. Ils m’apprenent que le village a été divisé en deux parties, le quartier Nord est réservé aux Allemands, on abandonne aux Français le quartier Sud :1a maison devant laquelle nous nous trouvons est au nord, je ne dois pas y entrer. J’écoutais ces explications que ma faible connaissance de la langue allemande ne me permettait guère de comprendre, lorsque je sens une main qui se pose familièrement sur mon épaule et j’entends une voix bien connue qui me dit : « Comment c’est toi, Moynac, en voilà un hasard ! » et, à ma vive surprise, je reconnais dans l’offîcier allemand quim’interpellait.ainsi, mon camarade Schwinder, mon collègue à 1-Hôtel- Dieu qui avait disparu de l’hôpital le jour de la déclaration de guerre.. Il était allé à Berlin, et, aujourd’hui à Beaumont, il commandait une ambulance prussienne.
(Bien longtemps avant la guerre, la santé délicate de M. Schwinder, père de mon ami, l’avait obligé à quitter Berlin pour passer
192 lendemain' de bataille
rhiver sous un ciel'plus clément. Il se rendit à Pau et le charme de ce séjour, son heureuse influence sur le retour dé ses forces, le décidèrent à y Axer sa résidence.
Son fils, élevé au Lycée Béarnais, vint ensuite étudier la médecine à Paris. Il habitait comme moi le carrefour de l’Odéon, le hasard nous réunit, des occupations et des goûts semblables nous rapprochèrent. Nous fûmes nommés dans le même concours et en 1870 nous étions tous deux internes à P Hôtel-Dieu)
J’appréciais tous les avantages d’une semblable rencontre et Schwinder réalisa tout ce que j’en espérais, il fut ce que devait.être l’ancien élève du Lycée de Pau, ou il se trouvait en même temps que nos amis MM. Lespès-et Pomier, et où il Obtint un prix d’honneur, enfin F ancien interne de F Hôtel-Dieu, de Paris.
La France avait afiné le Prussien.
Tout d’abord il me laissa la maison que j’avais choisie et dont on me refusait l’entrée, il me fit délivrer une voiture d’ambulance abandonnée dans le champ voisin et lorsque je lui appris que nous mourrions de faim, il me quitta pour veiller à notre subsistance; l’intendance Prussienne y avait déjà pourvu, mais je l’ignorais.
Vers midi, après avoir organisé de mon mieux le quartier chirurgical qui m’avait été assigné, je revins à la maison des Sœurs, c’était notre centre de réunion, je racontais à mes camarades l’heureux hasard qui avait conduit Schwinder à Beaumont et ses bonnes dispositions à notre égard.
Nous allions nous mettre à table lorsque
je le vois entrer : Ne vous dérangez pas, nous dit-il d’un ton dégagé, ce n’est pas un ennemi qui se présente c’est' un camarade, je viens dîner avec vous et, il s’assied à mon côté,comme s’il reprenait sa placé ordinaire à la salle de garde de l’Hôtel-Dieu.
Il ne sentait pas l’indélicatesse d’un sem- ; blable procédé," un silence glacial le lui fit comprendre, je vis son visage se contracter devant cet affront que me méritait pas une simple faute de convenances et un manque de taôt. Quant à moi je ne voulais pas froisser un ennemi qui était un càrnarad'è animé des meilleures intentions, ainsi qu’il venait de m’en donner dès preuves, et je me disposais à effacer la fâcheuse impression de cet accueil. Mais en ce moment, Schwinder se levait en disant : « C’est trop injuste, je vais être traité de Français par mes compatriotes, et vous," pour q^i Je'm’ëxpose auçsi ouvertèment, vous,’ à qui' je teridais une main amie, vous' me rèniêrciez par une cruelle offense, je m’én souviendrais.
Asseyez-vous donc Schwinder, lui dis-je, comprenez notre susceptibilité, on ignore ce que vous avez fait pour; nous.
Malheuréusement l’attitude de rhes amis devenait provocante, Mollien tournait le dos à Schwinder, de Fitz-James avait levé son couvert.— Extrêmement contrarié de ces procédés blessants, je dis à voix basse à Bartharèz, « nous sommes insensés, Schwinder se fâche, nous allons perdre un concours" précieux, trouve les paroles capables de le calmer. «Alors de sa voix persuasive", le gascon lui dit : « Schwinder je fais appel à notre amitié, à notre confra-
ternité d’internes, comprends notre situation, nous sommes des vaincus, vas-tu nous abandonner dans notre détresse, une susceptibilité exagérée est excusable chez nous, elle ne le serait pas chez toi. —Ah, si tu avais devant toi des vainqueurs, ce n’est pas seulement à leur table qu’ils te convieraient, ils t’ouvriraient leurs bras, ils t’embrasseraient comme on embrasse un ami. »
Schwinder salua Bartharez, il me tendit la main et sortit de la salle sans ajouter un mot.Pendant son séjour à Beaumont, je fus le seul auquel il adressait la parole, il était reconnaissant de mon attitude..
Sans croire abaisser le moins du monde ma dignité, je la rendis plus affectueuse, Schwinder et moi nous étions bons amis avant la guerre et j’avais un grand service à lui demander. Mes parents savaient que j’étais attaché au 5® Corps, les, journaux devaient leur avoir appris notre défaite, je désirais bien vivement les rassurer sur mon sort. Je priais Schwinder de s’employer à leur faire parvenir ces simples mots écrits en lettre ouverte « Je suis sain et sauf, mais prisonnier. » Il y mit tant de diligence que ma famille apprit à la lois notre défaite et mon salut.
Je reviens au 31 août. — La bataille 'continuait au loin, au delà de la Meuse, vers Bazeilles. Des troupes allemandes traversaient constamment notre village, leurs chants de triomphe, les branches de chêne piquées sur leurs, casques, les musiques auxquelles les fifres et les tambourins donnaient' les accents joyeux des fêtes villageoises, célébraient leur victoire, les ruines
lendemain de bataille 195
de Beaumont, sa ceinture de cadavres, nos armes et nos canons abandonnés dans les champs, étaient les trophées de leur triomphe.
Un régiment s’était arrêté à Beaumont, il y avait planté ses tentes. Dans l’aprèsmidi, l’appel des clairons, les sonneries-qui leur répondent, indiquent que ce régiment lève le camp. Il va sans doute suivre vers Sedan les troupes qui Font précédé, mais non, les soldats s’allignent dans la rue et sur la route de Belval, ils sont rangés en double haie de parade, l’arme au pied, comme s’ils allaient être passés en revue, ils attendent.
Alors dans le lointain nous entendons des hourrahs, ils se rapprochent.. Un escadron de cuirassiers blancs,.le pistolet au poing, fait-son entrée dans le village, les soldats qui bordent la route présentent les armes.
Ces cuirassiers précèdent un état-major extraordinairement brillant, la richesse des costumes, la beauté des chevaux, les casques d’or à plumes blanches en démontrent l’importance. Elle ne saurait être plus grande, car au milieu des officiers et des généraux nous distinguons trois hommes qu’à Paris les journaux illustrés nous ont fait connaître, ce sont Bismarck, de Moltke et le roi de Prusse. Ils traversent le village sans s’y arrêter, ils marchent, vers Sedan.
C’est ainsi qu’autrefois escorté de ses maréchaux le Grand ^ Napoléon entrait dans les capitales des peuples vaincus, en ce moment, sous nos yeux humiliés, défilait leur revanche.
- Quel contraste entre le triomphant appareil de ce cortège royal et le tableau lamen-
table, qu’il y-a trois jours^ m’avait offert notre Empereur malade, lointain, résigné, nos soldats anéantis, démoralisés.
Et cependant ces Teutons, cés hommes du Nord à qui leur stature, leur arrogance, leur victoire, l’acier de leurs armures, les panaches de leurs casques, donnaient un aspect si guerrier, avaient jadis été,vaincus par la souplesse, l’ardeur, l’intelligence de nos petits soldats. Mais, alors un chef entraînait, exaltait, dirigeait leur courage et aujourd’hui on n’avait su que l’éteindre.
1^^ septembre. -Pas de nouvelles de
l’armée, la bataille s’éloigne, nous n’entendons plus le canon. La journée entière est consacrée à la chirurgie. ' ^
2 septembre. —Des hulans au galop ar- • rivent à Beaumont, ils frappent aux portes, ils poussent des exclamations dans lesquelles je distingue les mots: * Empereur, victoire, Sedan.» -
Anxieux de cette joie débordante de nos ennemis qui me présage notre défaite, je me mets à la recherche de Schwinder, lui aussi me cherchait. Il prend ma main dans les siennes et me dit : « L’armée française est prisonnière, l’Empereur a rendu son épée, la guerre est terminée. » Et si nous gardons le moindre espoir, le plus cruel des spectacles va bientôt nous l’enlever, un immense convoi formé par des milliers de soldats traverse Beauinont, ce sont des prisonniers on les conduit en Allemagne. Ils passent sous nos yeux, ils sont exténués, hâves, couverts de poussière, sans armes.
C’est un troupeau dépenaillé, lamentable, que pique la lance des hulans lorsqu’il s’arrête, trébuche ou tombe. — Finis Galliœ.
Les braves gens
Lettre d'un Breton
L’armée de Chalons'n’existe plus.
Les enthousiasmes du départ, les marches, les manœuvres, les journées couleur de sang, les nuits de flamme, tout cela est déjà passé. Aujourd’hui ce sont les ardeurs des fièvres brûlantes, les palpitations des cœurs affolés, les hoquets des respirations haletantes,les douleurs des plaies infectées, des membres brisés et les odeurs d’abattoir que les batailles exhalent vers le soir.
Tristes épaves de la déroute, blessés qui tendez vers nous vos mains suppliantes, gémissements qui nous appeliez, nous voici, ce ne sont ni des ennemis qui panseront vos blessures, ni des étrangers indifférents que vous verrez à vos chevets, ce seront des frères d’armes, malheureux comme vous, mais qui sauront faire taire leur douleur pour vous parler de guérison,d’espoir, de retour au foyer, et leurs pensées s’envoleront avec les vôtres vers l’avenir lointain, vers les jours futurs où la fortune nous sera moins cruelle.
La surprise et la déroute de Beaumont ne doivent pas nous faire oublier l’attitude énergique des régiments, des soldats isolés
LES BRAVES GENS
qui soutinrent la lutte et la prolongèrent jusqu’au soir, en ne cédqnt qu’à l’écrasante supériorité numérique de l’ennemi.
Laissez-moi chercher une consolation dans le rappel de quelques faits d’armes qui furent à notre honneur, je ne puis, à regret, en citer qu’un ou deux et je ne sais lesquels choisir car parmi les morts inconnus dont je crois voir encore les tombes éparscs autour du village, parmi les blessés dont j’ai entendu les récits ds furent nombreux ceux qui, dans la grande mêlée du désastre ne connurent ni la panique, ni le' découragement, ceux qui dans la fuite générale conservèrent l’énergie militaire, attendant la mort bien en'face, servant leurs pièces jusqu’aux dernières cartouches.
Parmi les régiments du 5® Corps qui eurent le temps de courir aux armes, l’un surtout se distingua par sa ténacité et l’opiniâtreté de sa défense, ce fut le 88® de ligne composé en grande partie de Bretons èt d’Alsaciens. La veille,à Nouart, il s’était 'trouvé presque seul en face des Saxons :
nous avions soigné ses blessés dans le château de Belval.
. Lorsque, à Beaumont, notre armée fut surprise, le 88® était campé entre le village et la Meuse, il avait couru aux armes, pris ses positions et bien que gêné par l’éloignement, par les fuyards qui se jetaient entre lui et l’ennemi, son colonel de Courty avait habilement dirigé ses feux.
Vers une heure, les Prussiens entrèrent dans Beaumont, le 88® se mit à tirer à toute volée sur le village, il nous fit courir de
LES BRAVES GENS
grands dangers, c’est vrai, mais il sema les rues de cadavres ennemis.
Il lutta jusqu’au soir, la retraite du 5e Corps l’abandonna sur la rive gauche de la Meuse, et lorsqu’alors il voulut à son tour, franchir le pont de Mouzon, ce pont était occupé par l’ennemi; le 88e.se trouvait ainsi séparé de son corps d’armée, il était prisonnier; je vous dirais plus tard comment il mourut plutôt que de se rendre.
Si, malgré notre surprise, les Prussiens mirent une heure à s’avancer de la forêt jusqu’au village dont ils n’étaient séparés que par 1200 mètres; s’ils durent combattre l’après-midi entière pour franchir la courte distance qui s’étend de Beaumont à Mouzon, c’est que les vieux régiments qui comptaient encore dans leurs rangs des soldats, des ofïlciers de Crimée et d’Italie, imprégnés de l’esprit militaire et fidèles aux traditions françaises, luttèrent jusqu’à la mort. Ils se battaient sans guides, sans espoir, pour l’honneur, pour la patrie, pour le jirapeau et leur héroïsme reste enseveli dans l’oubli. Honneur à eux !
Après les régiments, voici les soldats.
Le lendemain de la bataille je découvris par hasard, dans le grenier d’une petite maison, quelques soldats du 68®, ils étaient une dizaine sous le toit en ruine, les uns ri.orts,les autres expirants. L’un d’eux,couvert de sang me demande un verre d’eau.
L’impassibilité de ce blessé, sa résignation m’émeuvent, j’examine ses blessures, elles sont nombreuses, je ne les crois pas mortelles et, en effet, ce soldat survécut.
Je causais souvent avec lui. lime ra-
LES BRAVES GENS
conta qu’au moment delà surprise il se trouvait dans le village, avec quelques-uns de ses "daniàrades'. Ne pouvant rallier leur régiment, niais décidés à se défendre, ils s’étâiênt réfugiés dans la maison où je l’avais trouvé: Lé plus adroit d’entre’eux tirait sans interruption par une meurtrière creusée dans le volet, ses, camarades chargeaient les armés et les mettaient entre ses mains.
Leur défense se prolongea jusqu’à leur mort,lui seul survivait et s’il n’avait pas continué à ’se battre, c’est que ses jambes brisées l’immobilisaient sur le sol. Il avait pendant longtemps, pendant un jour et une nuit, èspéré un secoujs mais personne n’était entré dans ce grenier et, lorsque j’y pénétrais le pauvre blessé avait perdu toute espérance, il attendait là mort avec une résignation dont ma longue carrière ne m’a donné que peu d’exemples..,
J’écoutàis avec admiration ce soldât me racontant simplemént les péripéties de s 2 défense, les heures encore plus terribles.qui la suivirent, enfin un de ces mille,dramps dont sont faits les batailles. Sa. modestie ne soupçonnait pas qu’il était le héros d’un de ces faits d’armes dont nos villes immortalisent le souvenir en grayant leur nom sur les plaques de marbre de leurs rues et de leurs monuments.
; Je remplirais des pages à raconter ce que je vis sur la prairie sanglante, çe que j’entendis dans mes journées d’ambulance, au chevet de ces soldats qu incarnaient la conception du devoir et la fidélité à leur, drapeau. Dans la société de ces humbles et lo-
LES BRAVES GENS
yaux serviteurs, j’oubliais l’horreur de la déroute, je fermais les yeux, je perdais le souvenir des tristesses et ce m’était une douce consolation d’écouter les récits, les espoirs des coeurs vaillants où je sentais comme dans le mien battre l’amour de la ■ patrie. ' -
Ah si au lieu d’éteindre leur énergie, de .
briser leur él.an, de les livrer à l’ennemi épui sés et découragés on avait dès les premiers jours, sur la frontière, utilisé leur vaillance dans Foffensive, conforme aux qualités de leur race, groupé, leurs efforts au lieu de les disperser, exalté l’orgueil de leurs anciennes gloires, confirmé par des premiers succès leur confiance dans leur invincibilité, que serait-il advenu?
Et qu’avait-on fait?
A Bitche, le 6 août, d’abord par une inaction inexplicable, pendant que le 1®^ corps se battait seul à Eleischoffen, puis par une retraite affolée devant un ennemi qui né nous poursuivait pas. ,
A Chalons par un incendie inutile qui nous enlevait nos subsistances :
A Reims par une manœuvre commandée par la politique, • condamnée paroles lois militaires : ^
A Rethel par l’hésitation, les lenteurs d’une marche qui aurait dû être foudroyante :
A Beaumont par une insouciance que noire-lassitude pouvait' seule expliquer sans l’excuser. ' '
' Enfin par toutes ces fautes réunies, par leur fatal enchaînement on,nous avait li-
LES BRAVES GENS
vré& en victimes, au lieu de nous lancer en soldats !
Mais puis-je aussi bien qu’en les laissant parler eux-mêmes vous dépeindre les sentiments de ces braves Français, je choisis un exemple au hasard, il vous apprendra ce qu’étaient ces soldats.
Quelques jours après la bataille je me trouvais auprès d’un soldat breton qui était à ses derniers moments, voici ce qu’il, me pria d’écrire à son Yvette.
Je voudrais vous faire partager l’émotion que je ressentis en écrivant sous la dictée du mourant les lignes qui vont suivre, mais ma sensibilité émoussée retrouvera-t-elle l’accent de cet adieu ?
J’espère, au moins vous en donner la pensée.
Lettre d’un soldat Breton
Yvette je puis enfln t’écrire, c était mon désir de tous les instants. Ce soir, le chirurgien qui me soigne m’a demandé si je n’avais rien à faire dire à ma famille et c’est à lui que je dicte cette lettre.
Pauvre Yvçtte je ne te reverrais plus, ce ne sont pas des nouvelles c’est un adieu que je t’envoie et, avant que cette lettre n’arrive au village, je n’existerais plus. Je veux que tu saches comment je meurs, il me semble qu’ainsi mon souvenir te restera plus durable et plus cher. Je meurs en soldat, que cette pensée console ta douleur
Nous étions à Beaumont épuisés par la faim et la fatigue et, au moment où nous nous en doutions le moins, les obus et les
LES BRAVES GENS
balles sont tombés sur nous. Il y a eu un instant de vilaine panique, cela n’a pas duré longtemps, mon capitaine nous ralliait, il nous criait : « à moi les gars de Ploermel...,la hausse à 500 mètres... tirez vers le bois » et la pointe de son sabre dirigeait notre feu.
Mes camarades tombaient à mes côtés, je les ai vu étendus, couchés, sanglants. Au milieu de nous le capitaine toujours debout, impassible, nous exhortait, il nous appelait par notre nom, son exemple ranimait nos cœurs et comme lui, nous nous tenions fermés sous le feu. Tout à coup il a lâché son sabre, il est tombé d’abord à genoux, puis la face contre terre, jé courus à lui, il expirait et j’entendais sa voix presque éteinte murmurant encore ; « Ploermel... cinq cents mètres. »
J’ai voulu le soulever, c’est alors que j’ai ressenti comme un violent coup de poing dans la poitrine, lë sang me montait à la gorge, il m’étouffait et jé n’ai plus rien vu, rien senti, rien entendu.
Quand je suis revenu à moi, il faisait nuit, des Prussiens approchaient unè lumière de mon visage, nous étions donc vaincus !
Il y a de cela une semaine, je ne veux pas te parler de ces journées, tu en aurais trop de peine. Ah si je t’avais eu auprès de moi, mon Yvette, tu m’aurais sauvé, toi- qui savais si bien jne consoler, me dorloter, me parler de ta douce voix comme si tu parlais à ton enfant. Hélas tu étais bien loin, ma pensée seule était avec toij mais dans ma fièvre, dans mes rêves^ dans mon dé-
LK3 BRAVES GENS
lire je te voyais, je t’entendais me gronder 'comnié tu le faisais autrefois quand je refusais de me soigner.
Avant de te quitter pour toujours je veux te. dire que ma vie a commencé le jour où je t’ai connue, je t’aime, je n’ai aimé que toi mais jamais comme à cette heure. Je suis au seuil de la mort,' je ne regrette que toi.
Je ti:ns ton portrait.dahs ma main, je le regarde et je vais rendre mon âme à Dieu en souriant à mou Yvette avec laquelle j’aurais tant souhaité vivre longtemps et à qui il me faut si vite-dire adieu.
Je n’ai, comme seul héritage, que mon nom à te laisser,Yu le garderas, n’est-ce pas Yvette, tu ne,le changeras pas? Ma mort l’anoblit, me dît le bon Curé qui, en ce moment,récite à rhon chevet les dernières prières et calme mon agonie, en mouillant mon front avec de l’eau bénite.
Quand tu reviendras -dans le bois de Ploermel cueille-'y des fleurs comme autrefois nous en cueillions ensemble. Quand tu t’agenouilleras sur les dalles de l’Eglise, rappelle-toi le jour où nous fûmes unis.
Quand le soir tu seras seule auprès du vieux foyer, pense au soldat qui est mort à Beaumont en prononçant ton nom.
J’aurais voulu t’envoyer un souvenir de ma dernière heure, une épaulette, un galon, un bouton de mon uniforme, mais tout a disparu, je n’ai que ton portrait, c’est le sçapülaire que j’ai toujours porté sûr mon cœur, je dépose un baiser sur ton, visage chéri, j’y laisse la trace de mes lèvres, tu y poseras les tiennes Yvette, en donnant une
LES BRAVES GENS
pensée à celui qui t’aimait; On m’a proinis de prendre cè portrait sur ma poitrine qudl n’a Jamais quitté et de te le faire parvenir avec la médaille que tu me donnas à mon départ de Ploermel.
La vie m’échappe,ce n’est que mon désir de te parler encore qui l’empêche de s’éteindre.
Adieu, ma Miette, ma chère Bretonne, ne pleure pas... je te dis de ne pas pleurer et les sanglots m’étouffent, ils couvrent ma voix mourante... j’avais pourtant encore bien des choses à te dire, mais, c’est fini... adieu. ,
Prie pour moi Yvette, Dieu ne refusera pas à tes prières de nous unir au ciel comme nous l’étions sur terre... n’oublie jamàis qu’en mourant pour la France je meurs aussi pour toi, je vous confondais dans mon amour.
Encore un adieu Yvette... le dernier
Derniers détails sur la bataille de Beaumont
Nos derniers entretiens sur la bataille de Beaumont ont été consacrés à des souvenirs personnels, je crois devoir les compléter par une courte description des combats qui, dans l’après-midi du 30 août, se livrèrent entre Beaumont et la Meuse.
La bataille de Beaumont comprend deux phases. La première fut, comme vous le savez, une surprise, elle permit aux Saxons d’anéantir, presque sans coup férir les troupes du 5® Corps placées entre la forêt et le village. Cette attaque si imprévue commença à Midi et demie et se termina, une ou deux heures plus tard, par l’entrée des Saxons à Beaumont.
La deuxième phase, c’est-à-dire la véritable bataille doit s’entendre de la lutte que les débris du 5® Corps soutinrent contre l’armée allemande toute entière car, à cette heure, les Saxons avaient été rejoints par les Prussiens et par les Bavarois. Commencé vers trois heures, elle se termina Vers sept heures par notre défaite, notre refoulement au delà de la Meuse et l’occupation du Pont de Mouzon par les Prussiens.
J’ai longuement raconté la surprise de
derniers détails
Beaumont, je vais, plus brièvement parier de la bataille. Je ne l’ai pas vue, n’ayant pas quitté Beaumont, je vais répéter en les résumant, les récits que m’en firent les officiers blessés que je soignais, je vais surtout vous donner les renseignements que je recueillis sur le champ de bataille lui-même, un jour où je le parcourus en compagnie du L‘-colonel du 30® de ligne, M. de Bobillier.
Une après-midi du mois d’octobre je passais à cheval sur la place de Beaumont, quelques blessés, entr’autres le colonel de Bobillier, y promenaient leur convalescenee. —Si j’avais un cheval j’aurais grand plaisir à vous accompagner me dit le Colonel, nous irions ensemble revoir le champ de bataille et la ferme où j’ai été blessé. — J’offris au Colonel un cheval appartenant à mes amis les Anglais (dans un instant je vous parlerais de ces Anglais) et le Colonel et moi nous dirigeâmes nos pas vers les lieux où, un mois auparavant, s’était livrée la deuxième phase de la bataille, celle que je vais raconter.
Nous prîmes la route de Letanne, hameau dont les maisons bordent la rive gauche de la Meuse. — C’est dans ce-village, meLÜt le Colonel, qu’entra vers quatre heures lé Prince de Saxe. En prenant cette position les Saxons nous enfermaient entre la Meuse et l’armée allemande. Cette armée décrivait un demi-cercle, les Saxons en formaient l’aile droite, les Prussiens le centre, les Bavarois l’aile gauche, la Meuse était
la corde qui soutendait ce demi-cercle et complétait notre investissement.
Avant dese jeter sur nous pour nous précipiter dans le fleuve, l’ennemi voulut se défaire de notre artillerie.Il disposaitde vingtcinq batteries, aussi lui fut-il facile de détruire nos canons très inférieurs en nombre et en portée. Mais le 5® Corps comptait de braves régiments et, malgré notre infériorité numérique et la perte de notre artillerie, nous étions résolus à combattre jusqu’à la dernière extrémité.
Nous prîmes position sur les collines et dans les bois que vous voyez d’ici, nos feux arrêtaient l’ennemi, nous tenions bon depuis plus d’une heure, sans désavantage, sans p'erdre un pouce de terrain, brûlant de nous lancer dans une offensive que m.alheureusement notre petit nombre ne nous permettait pas. Bien au contraire, de Failly, jugeant la lutte trop inégale,mous fît repprehdre la marche de retraite sur Mouzon, le pont qui, en ce point, traverse la Meuse était encore en notre pouvoir.
En ce moment, le Colonel et moi nous longions la Meuse et nous entrions dans le bois de Givodeau. Ce bois, dit le Colonel me rappelle un cruel souvenir c’est ici, qu’affaibli par la perte du sang qui coulait de mes blessures, je tombais de cheval, c’est au pied de cet arbre que je dis adieu à mes soldats qui voulaient m’emporter et que' je leur ordonnais de m’abandonner.
» Mes souvenirs personnels s’arrêtent là ajouta le Colonel, mais je vais vous raconter lés dernières phases de notre agonie. — Le 11® et le 88® de ligne étaient laissés ,en ar-
DERNIERS DÉTAILS
rière-garde dans le bois de Givodeau, grâce à leur énergie et à la protection du bois, ils maintinrent l’ennemi assez longtemps pour permettre à de Failly de mettre un certain ordre dans sa retraite.
Alors aussi nous arrivait un secours inespéré, le général Lebrun, campé aveC' son corps d’armée sur la'rive droite de la Meuse, voyait des hauteurs qui, en ce point, dominent le fleuve, notre situation critique et il venait à notre aide. — Déjà un brigade, c’était je crois, la brigade Cambriels, avait traversé le Pont, elle entrait en ligne et l’arrivée de ces troupes fraîches ranimait les énergies défaillantes, elle ramenait âu combat ceux qui allaient l’abandonner.
Par malheur Mac-Mahon lui aussi se trouvait à Mouzon, or son seul objectif étant de hâter la retraite, il arrête les régiments qui marchent à- notre secours, il dépêche à Cambriels un aide de camp avec ordre de le faire rétrograder et de le rappeler sur la rive droite.
On nous sacrifiait; notre artillerie, aux trois quarts détruite, manquait de munitions, nos troupes étaient dispersées, sans cohésion,sans un commandement énergique propre à grouper et à diriger leurs efforts.— Les Prussiens se rendent compte de nos flottements et de nos hésitations, ils jugent le moment opportun pour nous, écraser par une violente offensive et ils se lancent à l’assaut des positions que nous défendions depuis plus de deux heures. Accueillis par une vive fusiUade ils reculent, reviennent dans les bois, ils appellent les Saxons à leur aide et, avant de reprendre l’offensive,
ils attendent l’arrivée de leurs alliés, toutefois leurs efforts réunis ne parviennent ni à nous écraser, ni à nous envelopper, ni à couper notre ligne de retraite.
Notre situation n’était donc ni désespérée, ni même très mauvaise, nous n’étions ni repoussés ni entamés, nous maintenions l’ennemi, la nuit approchait et nous allions effectuer une retraite régulière, nous pouvions du moins l’espérer.
Malheureusement si l’aile gauche et le centre du 5® Corps résistaient honorablement, il était loin d’en être ainsi de son aile droite, elle pliait, elle reculait, abandonnait toutes ses positions, perdait toute son artillerie, elle fuyait en désordre. — Acculés à la Meuse les fuyards se bousculaient, s’écrasaient, s’entassaient sur le Pont de Mouron, où se jettaient dans le fleuve et y trouvaient la mort. Devant cette déroute, le général Lebrun n’obéit plus aux ordres du Maréchal, il prend sur lui d’envoyer de nouveau le général Cambriels sur cette rive droite dont il revient. La brigade Cambriels repasse le pont, mais elle se heurte à une telle masse de fuyards que son offensive est brisée et, en ce moment quinze batteries allemandes (90 canons) prenaient position sur les hauteurs et creusaient dans nos rangs de sanglantes tranchées.
De Failly se voit perdu, l’ennemi s’avance vers le pont, s’il s’en empare, notre retraite est coupée, nous sommes pris. Une brigade de cavalerie, composée des 5® et 6® Cuirassiers, est massée sur le bord de la Meuse, de Failly leur ordonne de charger.
—■ Je ne dépends pas de vous, général, ré-
DERNIERS DÉTAILS ' 211
pond le colonel du 6® Cuirassiers, je n’obéis qu’aux ordres de mon chef direct et il n’est pas ici. —Je viens à votre, aide, reprends crânement le Colonel de Contenson et, Vse tournant vers ses soldats ibleur crie: Cuirassiers suivez-moi... charge à fond.. .au ga-^ lop.et il s’élance le premier; cet élan de'su-" perbe bravoure entraîne le régiment, c’était le 5® Cuirassiers. — ■ ,
Aussi héroïque que celles de Reischoffen et'de Morsbrorn cette charge est encore plus inutile, les cavaliers ne sont pas arrivés sur l’ennemi qu’une grêle de projectiles.renverse les chevaux, perce les cuirasses. Le colonel de Contenson est tué, ses officiers, ses soldats tombent autour de lui, les escadrons tourbillonnent sous la mitraille.
Quelques chevaux affolés font volte-face et, avec cet instinct d’imitationbieh connu des cavaliers, d’autres chevaux les suivent, ils n’obéissent, plus à leürs maîtres, ils sont emballés,, une partie de la charge se retourne à fond de train vers le pont de Mouzon.—Cepont est encombré de soldats s’entrecroisant dans des directions opposées, les uns fuyant vers Mouzon, les autres marchant en sens inverse vers la rive gauche de la Meuse. — Les chevaux tombent sur cette cohue, ils la culbutent, ils s’abattent, l’encombrement est inouï.
A droite et à gauche du .pont d’autres chevaux se jettent dans, la rivière, les uns disparaissent ensevelis dans les flots, d’autres atteignent la rive mais ils ne peuvent grimper, l’escarpement .des berges, le courant les entraîne vers les lignes Prussiennes où les tirailleurs les fusillent à bout por-
tant. C’est à peine si quelques cuirassiers pénètrent dans les rangs ennemis, ils y trouvent la mort en ne causant à leurs adversaires que des pertes légères. Le 5® Cuirassiers n’existe plus, il a été détruit dans la charge ou noyé dans la Meuse et son sacri- .
flce nous a été plus nuisible qu’utile.
Au moment où le Colonel de Bobillier .achevait de me raconter cette charge émouvante et lamentable, nous arrivions ù la ferme de Villemontry. ,
Après un instant de silence, M. de Bobillier reprit ainsi sa narration. « Je vous ai dit, mon cher Docteur, que l’aile gauche et ^ le centre dn 5® Corps placés entre Beaumont, Letanne et la Meuse combattirent l’après-midi entière sans trop de désavantage. Vers 5 heures nous tenions encore, nous défendions avec succès cette ferme de Villemontry Où nous nous trouvons en ce.
moment et où je fus blessé. Mais les diverses parties constituantes d’une armée sont solidaires et notre sort était lié à celui de notre aile droite. ,Or, je vous le répète, moins heureuse que nous, cette aile droite faiblissait, elle reculait et sa défaite ren-. dait notre situation extrêmement périlleuse.
En effet, à cette aile droite du 5® Corps incombait la défense du pont de Mouzon, en abandonnant ce pont, elle nous enlevait notre seule voie de retraite. — Nous n’avions qu’une chance de salut, noùs devions nous retirer précipitamment, gagner de vitesse les Prussiens et atteindre le pont nvant qu’ils ne s’en soient rendus maîtres.,
Nous effectuons notre retraite par éche-
DERNIERS DÉTAILS
lons^ mettant à profit chaque accident de terrain, brûlant nos dernières cartouches et nos regards anxieux se portaient vefs Mouzon dont l’ennemi approchait avec.une effrayante rapidité. —- Allions-nous être enveloppés ht obligés de nous rendre ou de nous jeter dans la Meuse. C’était fort à craindre. '
Par bonheur quelques bataillons, entr’ autres plusieurs compagnies de mon 30® dé ligné, s’étaient embusqués dans les niaisonç qpi bordent le fleuve, ils comprirent qu’il fallait à tout prix retarder la marche de l’ennemi, garder le pont, au moins encore une heure, pour nous permettre de traverser la Meuse et de rallier sur la rive droite, sous la protection dû fleuve et du gros de l’armée, nos débris épuisés et épars. — Ces braves gens retrouvèrent dans l’immensité ' du danger, dans la camaraderie des armes, le courage des anciens jours, ils se sacrifièrent pour pous sauver.
C’est grâce à eux, c’est grâce aux généraux de Failly, l’Abbadie, Abatucci qui, donnant l’exemple, combattent en simplessoldats, au maréchal lui-même qui . plaBé sur la rive droite de la Meuse, fait mettre en batterie l’artillerie de réserve, c’est grâce à tous ces concours que nous eûmes le temps de traverser la rivière. — Notre défaite, notre fuite furent déplorables mais moins déshonorantes qu’une reddition.
il termina en ces termes : Il était sept heures du soir, nous venions à peine de passer le pont quand les Prussiens s’en emparent. Nous entrions à Mouzon, les Prussiens nous poursuivaient, nous leur faisons face
214 SUR LA bataille de BEAUMONT
et devânt nos feux et notre, attitude ils reculèrent. Jugeant leurs succès suffisants ils ne renouvelèrent pas leür attaque, ils se bornèrent à barricader le pont et à cesser le feu. . -
La bataille de Beaumont.était finie, commencée par une surprise,, elle, se terminait par un désastre.
Le 5® Corps avait perdu 4 ou 5000 hommes et à peu près toute son artillerie, il était démoralisé, désorganisé, éparpillé, ses débris erraient parmi les divisions du 7® Corps, il,était enfin incapable de rendre le moindre service.
Tel fut le récit du Colonel de Bobillier, je .Fai abrégé, j’en .ai .supprimé, bien des détails:, il faudrait être militaire et avoir une carte sous les yeux pour en comprendre la signification et en apprécier Fintérêt.''
Les Médecins Anglais
10 Septembre. ^ Deux grandes voitures sont arrêtées sur la place de Beaumont, des domestiques en livrée détellent les chevaux. — A côté des voitures se tiennent quatre Messieurs corr^ects, distingués, vêtus en gentlemen. Cette absence d’uniformes me surprend :■ depuis un mois j’ai vü les costumes militaires les plus variés, mais pas un habit bourgèois. — Je m’approche,^ j’entends des mots anglais, les voitures portent des inscriptions anglaises.
Etés^vous médecin, me demande un des Messieurs? Il s’exprime-en français mais son accent ne laisse aucun doute sur sa nationa^ lité britannique.—Certainement, Monsieur, lui dis-je, qu’y a-t-il pour votre service? — C’est nous, qui venons vous offrir les nôtres, nous aussi nous sommes des mépecins : la Croix Rouge anglaise offre notre assistance aux médecins français qui soignent les blessés de la bataille de Beaumont. — Celui qui me parlait était un homme jeune, a peu près de mon âge, il ajouta ; Permettez-moi de vous présenter rnes camarades, MM. Scott, Walker, Hastings et de me présenter moi-même, je suis sir Connoly Bloomfields,' (ce nom se' prononce Bloumfild) je dirige notre petite ambulance.
LES MÉDECINS ANGLAIS
M. Bloomfleld lui dis-je je ne suis pas qualifié pour vous recevoir, je vais vous conduire à mon chef, le Dr Pamard, il vous souhaitera le welcome et vous exprimera notre reconnaissance. Veuillez déjà accepter mes remerciements pour votie acte de confraternité; nous y sommes d’autant plus sensibles que notre situation est bien précaire et votre assistance va nous être précieuse.
Le Dr Bloqmfield, chef.de l’ambulance anglaise, était un gentleman de taille élevée, ses cheveux blonds, son teint clair, ses yeux bleus à reflets d’acier, ses traits distingués, étaient ceux du plus beau type anglais. La courtoisie parfaite mais hautaine de mon confrère^d’Outre-Manche éloignait toute familiarité, elle semblait fermée aux expansions, ce fut ma première impression, elle devait singulièrement se modifier.
Au Quartier latin, sa « respeçtability »
toujours en éveil, eut été qualifiée, par les uns, de poseuse, par les autres'elle eut été admirée comme le plus parfait modèle de l'élégance Anglaise.
Si tout le monde connaissait le Professeur Guyon il me suffirait de dire que sir Bloomfleld lui ressemblait. Chez tous deux le regard avait un cachet indéfinissable révélant l’homme supérieur; ce regard s’élevait, se portait au loin comme absorbé dans des contemplations inaccessibles à nos yeux et à nos pensées. Toutefois l’expression si délicieusement affectueuse de l’illustre chirurgien français était, chez l’Anglais, froide et dominatrice.
LES MÉDECINS ANGLAIS
A cette exception près, c’étaient la même beauté dans les traits, la même taille élevée, svelte, élégante, la même courtoisie, -la même correction dans le langage, la même noblesse de sentiments, c’était, enfln,.
cette distinction de race qui ne s’acquiert pas, qui ne se décrit pas, mais qui étend son charme sur tout ce qui l’entoure.
J’étais plus matinal que Bloomfield, aussi j’allais le prendre daiis sa chambre, car nous commencions notre travail par les opérations décidées la veille-et nous nous prêtions une mutuelle assistance. Il m’a souvent impatienté par les soins extrêmes qu’il donnait à sa personne et par la lenteur de sa toilette. Il me semble le voir effiler ses moustaches, diviser ses cheveux en deux parties égales, brosser ses mains avec de la pâte d’amandes, limer ses ongles> passer en revue tous les objets brillants qui garnissaient son nécessaire. Lorsque je voulais hâter ces impatientants préparatifs eh demandant « Son Excellence serà-t-elle bientôt prête? » Mon élégant confrère me répondait en souriant : Oh yes, my dear » sans pour cela sacrifler le moindre détail. . ■
Bloomfield apportait aux opérations et aux pansements la même délicatesse,^la mê-, me propreté raffinée que nous trouvions alors trop minutieuses et qui sont devenues les règles capitales de la chirurgie moderne.
J’ajoute que Bloomfield-était l’assistant de Sir Robert Lister, chirurgien déjà à cette époque très estimé en Angleterre et dont le nom devait, quelques années plus tard, devenir célèbre dans le monde entier.
LES MÉDECINS ANGLAIS
Bien différent était M. Scott. Ce joyeux confrère d’Outre-Manche était un véritable gascon Anglais : plein d’humour il fai-' sait, avec son chef.sir Bloomfleld, un contraste des plus plaisant.
M., Scott était un homme de taille moyenne et de chairs rebondiès, son maintien plein d’importance et de satisfaction prenait, grâce à une casquette inclinée sur l’oreille, un air pimpant et fanfaron
Lorsque son chef lui adressait la parole, auss-itôt en signe de.respect, il touchait de son doigt le-bord de cette casquette, avec , tant de délicatesse qu’il n’eut pas blessé une mouche que le hasard aurait conduite en cet, endroit. Ses traits, uri peu vulgaires él aient éclairés par deux petits yeux gris, vifs, perçants, obliques comme ceux d’un renard et sem^blabt rechercher Fimpression que pouvait faire ies: discoürs de leur maître, car M. Scott était un beau ou du moins un grand parleur. Son double menton, soigneusement rasé était toujours cerclé d’un faux-col droit, haut, raide et lui-, sant comme une plaque de zinc verni. Du confort que cet article de toilette pouvait procurer à son propriétaire, son aspect n’en donnait guère une grande idée, mais, en revanche, il indiquait la haute opiriibn que M. Scott avait de sa personne.
Lorsqu’il se présentait au rapport, c’està-dire lorsqu’il rendait compte à Bloom.fîeld de l’état des blessés" confiés à ses soins, il.^ne fallait pas craindre de mauvaises nouvelles. Le début du récit pouvait être inquiétant, mais nous savions que les complications effrayantes étaient de simples
LES MÉDECINS ANGLAIS
précautions oratoires destinées à faire valoir le mérite de celui qui en avait triomphé et c’est avec raison que nous ne nous alarmions pas, tout en effet se terminait à merveille.
Aussi étions-nous sceptiques et assez indifférents aux discours de M. Scott, qui, les bras enfoncés jusqu’aux coudes dans les profondeurs de ses poches, le nez au vent, les Jambes fortement écartées, finissait par déclarer qu’il voulait être réduit en poudre ou pilé comme verre si Jamais blessé avait été mieux soigné que ceux qui étaient confiés à sa haute science.
Il terminait d’ordinaire son rapport par cette question, quêteuse d’éloges, adressée à son chef. "— Qu’en pansez-vous, sir-Bloomfield? — Avec une nonchalance aristocratique et une parfaite indifférence aux succès de son assistant, Bloomfield faisant tomber du petit doigt la cendre de son cigare, répondait : Je préfère n’en rien penser du tout —: ou encore, votre harangue, Jeune homme, me semble se prolonger outre mesure. Cependant, si le compliment était inévitable il se bornait à ces simples mots : « vous m’étonnez beaucoup M. Scott. »
Mais, ni la voix, ni les traits du visage de sir Bloomfield ne témoignaient le moindre étonnement.
Le Dr W.alker n’avait ni le prestige, ni l’originalité de ses camarades : on eh avait fait le comptable de l’ambulance.
Quant à Hastings, c’était un adolescent, il ressemblait à une nurse blanche ot rose, rougissant à tout propos, charmant dans sa candeur Juvénile, il était sensible et af-
LES MÉDECINS ANGLAIS
feclueux comme une jeune Alsacienne.
J’ai terminé la présentation de mes confrères anglais^ j’aurais maintes fois l’occasion de vous parler de ces excellents amis.
^Leur société me fut douce, réconfortante et leur concours bien précieux pendant les deux mois que nous vécûmes ensemble, à Beaumont.
Une Visite à Sedan
8 Septembre. — SchWtnder me remet une lettre constellée de timbres belges et allemands qui indiquent son long voyage.
Cette lettre répdiid à ces quelques mots :
« Je suis libre, mais prisonnier. » adressés à mes parents, le lendemain même de la bataille.
Si la satisfaction de mon père ne se laissait qu’entrevoir dans la douleur que lui causait notre désas€re,ma4ante et ma sœur témoignaient, sans réticénces, leur joie de me savoir vivant.
Parmi les conseils et les: recommandations dont elles étaient toujours prodigues, je retins surtout ceci : « Le-Dr Darricau te prie de rechercher son beau frère, le Capitaine d’Àndurain, dont on est sans nouvelles. » . - ' . - - . -
J’étais très désireux de donner à M. Dar- -ricau, une preuve de mon ëstime et de ma reconnaissance, pour les soins dont il avait entouré ma jeunesse délicate, mais le Régiment de M. d’Andurain ne faisant pas partie du 5® Corps, je ne poSyais avoir denouvelles de cet officier qu’en allant m’en enquérir à Sedan.
J’avais égalemelit appris, par des blessés en traitement à Beaumont, que^ le capitai-
222 UNE VISITE A SEDAN
-ne André de Roll avait été vu, le soir de la bataille, se dirigeant vers MôuzonVce n’était encore qu’à S^an que je pouvais me renseigner sur son état* Mr de Roll était, à Urt, un de nos plus aimable voisin, j’aurais été particulièrement heureux de lui rendre service.
Cependant, sans i’espoir d’envoyer à Bayonne dès nouvelles, que les-hasards delà guerre me rendaient seul capable de re-.
cueillir, je -n-àurais pas quitté mes blessés même pour quelques-heures.
Que voulez-vous, la. jeunesse ne s’éternise pas dans la peine.e’lè à Rheureux privilège de regarder en avant et, mon imagination était déjà partie, elle me disait : « Si je trouvé MM d’Andurain et de Roi), ne ppurrai-je donc pas faijre quelque chose pour eux,améliorer leur situatiGn,peut-être leur donner mes soins, et qui sait, favoriser leur évas’on? »
A ce désir d’être utile s’ajoutaient de nombreuses' considérations, :celles-ci entr’aütres—^rendre service à ceux qui vous ont fait du bien,à ceux que vous avez connu dans les jours heureux et qui sont dans la peine, n est-ce pas pour un jeune horhme une flatteuse entrée dans le monde? — Voir Mouzon,Bazei]les,Sedan encore palpitants de la bataille — Se créer des soiivenirs ineffaçables. Passer une journée à cheval dans la société de Bartharez, car je l’associais à mon excursion ! Et tout cela après avoir échappé àu danger, alors que l’on croit l’orage dissipé pour toujours, que la vie vous reprend dans ses charmes ; N’est-ce pas un faisceau de tentations
une visite a sedan
auxquelles on ne résiste pas? J’y cédais.
Je décidais que j’irais à Sedan dès le lendemain même.
Je fis part de mon projet à Bartharez.
Partons quand tu voudras, fut sa seule réponse. Je n’ajoutais rien; sans nous le dire nous pensions tous deux aux promenades que nous fîmes à Bitche et au Camp de Cliâlons. Nous étions a.ors joyeux, confiants, flers de notre armée et, le lendemain, nous allions suivre les étapes où se déroula son calvaire. •
A la pointe du jour,, après avoir donné nos instructions à nos assistants, nous montâmes à clieval;au lever du'isoled nous étions devant Mouzon. Nous dûmes nous arrêter au niveau du pont, on le réparait; des blessés français causaient avec les ouvriers allemands et, c’est là, où, pour la première fois, j’entendis parier du fameux passage de.ce pont de Mouzon, enlevé à l’assaut par les débris du 88® de ligne.