‹ Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870Chapitre 14 sur 22 · LE PONT DE MOUZON · texte numérisé non relu

LE PONT DE MOUZON

Le 88® de ligne (ainsi que j’af déjà eu l’occasion de vous le dire) avait protégé la retraite du 5® Corps en ne reculant que peu à peu èt par échelons, pour donner aux fuyards le temps de franchir la Meuse. Le soir venu, ce régiment se dirige, lui aus'si, le dernier, vers le Pont de Mouzon, mais il est trop tard,les Prussiens l’occupent, le 88® est coupé du reste de l’armée.

La nuit se passe à chercher un gué, il n’en existait, pas. Le L‘-Colonel Dernahge,

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qui remplace le Colonel de Courty tué à Beaumont, réunit ses ofTiciers et leur dit ;

« Messieurs, notre situation est presque désespérée, faut-il nous rendre? Faut-il tenter de vive force, avant le jour, le passage du Pont? Le Colonel savait bien quelle serait leur réponse, mais, pour demander à ses soldats épüisés, cette marche à la mort, ce sacrifice à l’honneur, il croyait devoir s’appuyer sur le consentement de ses officiers, il voulait les associer à sa détermina- ' tion.

Avant le jour, la colonne avance en silence, elle longe la Meuse; les Alsaciens, très nombreux dans ce régiment, sont groupés en avant, le capitaine Lordon, le lieutenant Kalberger marchent à leur tête.

Arrivés près du pont, les Alsaciens parent entr’eux, à haute voix, en allemand, pour donner le change sur leur nationalité et tromper les Prussiens qui gardent le passage. Arrivés à quelques pas du pont, nos soldats tous à la fois, à la baïonnette, s’élancent à la charge. Malheureusement, une barricade élevée pendant la nuit, coupe l’élan de l’attaque, elle permet aux Prussiens accourus de toute part, de fusillerles assaillants, de tirer sur eux à bout portant. Malgré cet obstacle imprévu, le régiment passa, mais à quel prix ! Son colonel, presque tous ses officiers; plus de deux cents soldats étaient étendus morts ou blessés. Quatrevingt-dix soldats seulement, deux seuls officiers sauvant ie drapeau, parvinrent à Mouzon et rejoignirent l’armée.

De ces deux officiers, l’un, bien jeune, portant encore l’uniforme de St-Cyr, était

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notre compatriote, c’était le sous-lieutenant Lebrun, de St-Jean-Pied-de-Port. — Que je suis heureux de rendre cet hommage •à la mémoire de mon cher beau-frère, de ce Colonel Lebrun qui, dès le premier jour de son entrée dans l’armée, se nïontrait le digne héritier de son oncle tué à la bataille de la Moskowa.

Nous avions, devant nous, la jolie ville de Mouzon, ses portes ogivales, ses remparts effrités par le temps, ses échauguettes qui montaient la garde depuis des siècles. Ses vieilles maisons étagées sur le versant de la colline, tournaient leurs façades" vers la France, comme des fleurs qui cherchent le soleil. -

Nous admirions les clochetons de soji église gothique, ses voûtes hérissées de figures de pierre, représentant des saints en prière ou des diables grimaçants,- conceptions naïves des antiques architectures, telles d’ailleurs que vous en voyez sur les murs de notre cathédrale. Cette ville à passé féodal, avec ses créneaux, ses "tourelles, ses murailles enlacés de lierre, creusés de mystérieuses oubliettes, me rappelait le Château de Bidache, elle m’entraînait dans le lointain des siècles et réveillait aussi mes souvenirs d’enfance.

Mais, ae qui surtout attirait nos regards, c’étaient, au dessus, au delà de la ville, la dominant en hauteur de citadelle, les H orgues montueuses et escarpées. Nous noqs rappelions qu’accrochés à leurs flancs, abrités par leurs rochers, les 20,000 soldats de

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DumourieZj arrêtèrent l’invasion des 80.000 Prussiens, conduits par Brunswick. Et ce glorieux souvenir nous faisait encore plus amèrement regretter de n’avoir pas, nous aussi, par un dernier effort, demandé à ces collines inexpugnables, l’appui qu’elles offrirent à nos pères.

Nous franchîmes le pont, nous traversâmes Mouzon et, continuant à longer la rive droite de la Meuse, nous entrâmes dans un village détruit, ses ruines fumaient encore, c’était Bazeilles. Puis-je traverser Bazeilles sans donner un souvenir à l’infanteriede marine?

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