‹ Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870Chapitre 16 sur 22 · SEDAN · texte numérisé non relu

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naiént leur flegme, leur curiosité, leur manie de coliéctionneurs recueillant, çà et là, des pierres calcinées, des morceaux de fertordus par le feu, des balles déformées et des fragments d’obus. Quelques Allemands, campés sur les ruines,leur vendaient des képis et des armes françaises. J’arrivais, à la maison d’où partirent les derniers coups de feu, ce fait d’armes a été immortalisé par le tableau de Détaillé, intitulé ; « Les dernières cartouches; »

Cette maison vaste, isolée, placée au nord du village, offrit un refuge à' une centaine de Soldats de l’infanterie de marine et à quelques-uns de leurs officiers. Ils s’y barricadèrent avec la résolution de.se défendre jusqu’à la mort : ils avaient crénelé les murs, ménagé des meurtrières, accumulé les meuble^ et les matelats contre les fenêtres et ils dirigeaient un feu continu sur leurs nombreux assaillants.

Le toit s’effondre, des lambeaux de "muraille s’écroulent, les matelats flambent, les Français tiennent toujours, ils résistent à tout un corps d’armée, ils arrêtent sa marche. Mais le moment approche où cet héroïsme va devenir inutile, car les munitions s’épuisent, il ne reste que quelques cartouches, il n’en reste plus qu’une... Le capitaine Aubert se réserve l’honneur de tirer ce dernier coup de feu, dès lors tout est fini, il n’y a plus qu’à se rendre.

Le commandant Lambert couvert de sang, ouvre la porte, il présente sa poitrine à l’ennemi, il va être massacré, un Bavarois se jette au devant de lui et lui sauve la vie.

On conduisit au Prince Royal de Prusse les quelques officiers français épargnés par la mort : « Gardez vos épées. Messieurs, leur dit le Prince, je n’admets pas qu’on désarme d’aussi braves soldats ».

Mes yeux attristés contemplaient les ruines fumantes de Bazeilles, ils devaient plus tard, éprouver une émotion encore plus pénible devant Paris flambant socs lé pe-, trole de la Commune. ,

Au moins, à Bazeilles,nous é ions.en face de l’ennemi, nous avions combattu vaillamment et n’avions cédé qu’aux efforts réunis des deux armées bavaroise et saxonne, mais à Paris !

A Paris nous nous déchirions de nos propres mains, sous les yeux des Prussiens contemplant le spectacle inouï d’un ennemi vaincu achevant lui-même Sa ruine.

Comment la France a-t-elle survécu à une guerre aussi désastreuse,suivie d’une insurrection, aussi sauvage que criminelle?

— Fluctuar non mergitur. — Elle vacille, elle ne sombre pas, elle se relève.

Comme le jour dé la bataille, la brume s’élevait sous la chaleur des premiers rayons du soleil et, c’est dans une vapeur de nuage, que nous entrâmes à Sedan.

Nous laissâmes nos chevaux dans une écurie du faubourg de Balan, nous n’avions rien à craindre pour eux, car des centaines de chevaux erraient en liberté autour de la ville et personne ne songeait à les prendre.

Sauf les blessés il ne restait plus de sol-

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dats français à Sedan, leur dernier convoi ^tait, la veille, parti.pour l’Allemagne; le triste spectacle de ces malheureux prisonniers nous était donc épargné.

L’armée allemande campait autour de, la ville, elle y attendait la signature d’une paix qui semblait à tous certaine et prochaine.

En quittant Balan où nous avions remisé nos chevaux, nous traversâmes les campements Bavarois. En ce moment le soleil avait percé les nuages, nous étions montés sur un rempart et, de là, nos lorgnettes exploraient les alentours de la ville ; le pays ' était entièrement couvert de troupes de ligne, de masses de cavalerie, de parcs d’artillerie.

Quelques régiments manœuvraient dans la plaine, était-ce habitude, était-ce reproduction de'quelque épisode de la bataille?

Ils se déployaient en tirailleurs, se groupaient en carrés, sur lesquels courraient des escadrons de Hulans, la lance pointée en avant. Lorsque les cavaliers arrivaient près des fantassins et qu’ils étaient sur le point de les atteindre, ils faisaient une brusque volte-face et fuyaient, bride abattue, en agitant les fanions qui flottaient comme de petits drapeaux au haut de leurs hampes relevées.

Ces nuées de cavaliers semblaient appartenir bien moins à une armée civilisée, qu’à ces hordes sauvages de Scythes et de.Cosa- . ques qui, en 1814, lors de la première invasion,avaient laissé de si fâcheux souvenirs.

Nous entrons en ville, nous avançons avec peine car les rues, les boulevards sont

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encombrés de militaires. Je les vois encore dans rorgueil de leur victoire et l’arrogance de leur, race, dans cette allure guerrière que leur donnaient leurs hautes statures,les éclats métalliques de leurs cuirasses, les panaches flottant au cimier de leurs casques- Pour tout .autre qu’un Français, le spectacle eut été curieux car, ce jour là, dans Sedan, se coudoyaient les uniformes de toutes les confédérations, de tous les royaumes allemands. A la diversité des costumes, s’ajoutaient les différences de physionomie des races nombreuses qui, des confins de la Silésie et de la Pologne jusqu’aux bords du Rhin, s’étaient réunis comme jadis, lé firent leurs ancêtres, les Teutons, pour fondre sur la belle proie qu’était notre France.

Les Prussiens se distinguaient entre tous les autres. Ils étaient chaussés de longues bottes remontant au dessus du genou, ces bottes, très souples, moulaient des extrémités puissantes et des attaches grossières, bridées par les gourmettes des éperons à la chevalière.

Ces militaires portaient la culotté colan-, te, la tunique serrée, aux larges boutons lisses et plats, aux cols et aux manches bardés de plaques de métal, indiquant le grade comme le font les galons dans notre armée.-A leur ceinturon était suspendue la longue rapière qui trainait et tintait sur le pavé son cliquetis métallique.

Le casque avait surtout un air martial, il défiait toute-comparaison avec les autres coiffures militaires. Ce dôme de cuivre surmonté d’une pointe en paratonnerre, agrémenté de chaînettes dorées, résistait

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aux mille incidents de la vie en campagne.

Il pouvait-se ternir mais il. ne présentait jamais l’aspect sale et,désordonné d’un képi taché, par la boue, souillé par la poussière, défait par le ramollissement du drap ou par une fantaisie d’un goût douteux. Le.

casque moulé sur la tête, allégé par l’élendue de son point d’appui, se campait' invariablement, de lui-même, dans une rectitude inébranlable. .

A côté des Prussiens, leurs allies les Bavarois, - les Wurtembergeois, les Saxons, les Hessois, les Badois, faisaient une piètre figure de parents pauvres. Leurs costumes d’opéra comique montraient la corde,leurs kolbacks portant en effigie ou en enseigne une hideuse tête de mort, leurs casques en cuir bouilli à crête d’étoupe (dite chenille bavaroise) leurs immenses schakos à plate forme évasée d’où pendaient un pompon défréchi ou des plumes défrisées, leurs casquettes d’invalides ou de concierges leur donnaient un air grotesque, pompier, garde-nationale, et besogneux en diable. Mais en arrogance, il étaient montés , au même diapason que les Prussiens.

Dans les régiments de cavalerie, qu’ils fussent Prussiens ou Confédérés, la fantaisie et la variété des costumés échappaient à une description d’ensemble. Toutes -les couleurs de l’arc-en-ciel y étaient reproduites, depuis la pelisse rouge des hussards de la Garde jusqu’à la tunique blanche des gigantesques cuirassiers ; toutes les coupes de vêtements s’y retrouvaient depuis la veste étriquée à la toréador, s’arrêtant à la

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ceinture, jusqu’à la longue houppelande à la slave, descendant jusqu’aux pieds.

Beaucoup de régiments allemands avaient^ comme nos cavaliers, la peljssé hongrose et le shapka polonais, les mêmes vestes, les mêmes dolmans. Les seuls signes distinctifs entre les armées ennemies étaient le casque à pointe chez les Prussiens, le pantalon rouge chez les Français, mais dans le chatoiement des couleurs, dans la poussière, dans l’affolement et la rapidité des charges, que de" confusions possibles.

La plus malheureuse fut celle qui, à Gravelotte, fît massacrer les lanciers blancs de notre Impératrice par les chasseurs Français. .

Chez tous les Allemands qui se pavanaient dans les rues de Sedan se révélaient les préoccupations de la toilette et le souci; de la tenue. Les barbes longues et soyeuses, les moustaches effilées et raidies par les pommades hongroises, les cheveux enduits, à l’excès,des huiles et cosmétiques si chers aux races du Nord, s’harmonisaient avec la fraîcheur des carnations tonifiées par les fatigues de la campagne, avec le poli et le miroitement des armes, avec cette propreté luxueuse, exquise dont les ordonnances allemandes ont le secret. Si vous ajoutez à cet ensemble, le sabre, tenu en balancier par une main gantée à la crispih, le regard insolent des yeux d’un gris d’aciér, le lorgnon, le cigare, vous aurez le portrait des officiers, qui promenaient leur orgueilleuse suffisance dans les rues de Sedan.

Il est vrai que, chez beaucoup des'ces Allemands, le blond tournait au fauve, au

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