‹ Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870Chapitre 17 sur 22 · UNE VISITE A SEDAN · texte numérisé non relu

UNE VISITE A SEDAN

poil de carotte,’ à la queue de vache et la fraîcheur du teint n’était qu’une transparence rougeâtre, un pointillé de taches rousses, un cramoisi qui faisait redouter l’explosion ou l’incendie de ces visages apoplectiques. Quoiqu’il en soit,, l’attiffement et le maintien mettaient en valeur les beautés et atténuaient les laideurs.

Tous cés Messieurs étaient manifestement enchantés d’eux-mêmes (ils n’en avaient que trop de motifs) et ils devaient regretter de ne faire la roue que devant leurs camarades mais les admirateurs français leur manquaient totalement, la population ne se montrait pas. Chassée de ses demeures elle restait tapie, cachée dans les réduits dédaignés par les vainqueurs.

Dans cette cohue qui se croisait avéc des demi-voltes, des pirouettes, des inclinaisons de tête, des rectifications d’attitude, devant l’incessante, l’agaçante répétition du mouvement de la main droite portée au casque, parmi tous ces gens qui se saluaient avec un respect dosé suivant le gradé, que nous nous sentions déplacés et mal à l’aise.

Au milieu de cette parade, rappelant bien plus une manœuvre codifiée que les gestes gracieux de la politesse, nous- passions à la hâte, indifférents, en gens fourvoyés hors de leur monde. Parfois, devant nous, lin officier s’arrêtait, surpris, attendant notre salut.Ce salut ne venait pas et notre brassard prévenait les explications. — En ce moment nous étions loin de regretter les galons que nous avions si vivement désirés, leur absence nous rendait indépendants. Ces révérences compassées, cérémo-

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nieuses, se répétant à chaque instant dans un coudoiement de foule, donnaient à ces officiers l’air de cabotins prétentieux jouant Don César de Bazan, ils faisaient penser à la grande Duchesse. Mais, alors, ce spectacle que je n’aurais jamais cru pouvoir être infligé à un.Françai s, me causait une humiliation dont je ressens encore l’amertume.

Avant d’accomplir ma mission, nous en-, trames dans un café de la place Turenne, un obus en avait troué le mur et, avait tué, dans l’endroit même où j’étais assis, le général Guyot de Lespart, que le 6 août, à Bitche, nous vîmes partir pour Reischoffen.

Etrange aspect que celui de Sedan, la bataille ne l’avait guère endommagé. Nous ne fûmes frappes par l’aspect d’aucune ruine, à peine voyait-on çà et là, des tuiles brisées, des trous et des brèches dans les murs, mais en revanche, jamais la physionomie d’une ville n’éprouva aussi rapide transformation.

En dix jours,Sedan était devenue une ville allemande. Les enseignes françaises avaient disparu, elles étaient effacées et remplacées par des inscriptions allemandes indiquant des dépôts de vivres, de bière, de vêtements, de taba,cs accumulés par des marchands que la'perspective d’affa’res fructueuses, avait attirés de tous les points de l’Allemagne. -

Ici, un magasin de modes est devenu une brasserie, des sabres sont suspendus parmi des fleurs, des casques voisinent avec des chapeaux de paille. Plus loin, les tabacs, les longues pipes bavaroises peinturlurées de naïves Gretchens, les cigares de Brême et

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de la Havane sont empilés sur les étagères pêle-mêle avec, les objets de mercerie.

On chercherait vainement le plus petit espace inoccupé, Sedan est encombré non seulement de militaires,de blessés,mais d’une foule d’Allemands, hommes et femmes, qui sont venus rechercher leurs parents, soigner leurs blessés, voir leurs amis, ou seulement visiter, en curieux, le champ de bataille et la ville dont lé nom va effacer celui d’Iéna.

Sur les places, sur les carrefours, les musiques entonnent des airs de triomphe dans lesquels revient sans cesse le « Wacht am Rheims » l’hymne imposant de la grande patrie allemande et le « Heir dir im siegerkranz salut à toi, au jour de la victoire. »

Sur tous les visages rayonne une joiè profonde, immense faite d’une victoire sans précédents, de trophés inouïs ,de l’espoir d’une paix glorieuse et d’un prompt retour dans les pays germains où se préparent des réceptions enthousiastes.

Ces manifestations d’une allégresse si contraire à nos sentiments, nous rendaient insupportable le séjour de Sedan, nous avions hâte de commencer nos recherches et nous nous rendîmes chez M. de Montagnac, délégué de la Croix Rouge, à Sedan.

LA BATAILLE

Une ambulance française semblable ' à la nôtre et placée sous les ordres du Prince de Sagan et du Trelat, était à Sedan.

Plusieurs de ses chirurgiens m’étaient connus, nous consultâmes leurs carnets, les

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noms des officiers que je cherchais ne s^ trouvaientpas sur les listes de l’ambulance!^

J’avais bien des heures devant, moi, un de nos amis voulut diriger notre enquête.

No.us sortîmes de .Sedan et nous dirigeâmes nos pas vers le Calvaire d’ Illy cette colline, fut le dernier boulevard de notre résistance. Jamais, peut-être, champ de bataille n’avait été labouré de plua d’obus et défendu avec plus d’acharnement.

Sedan me rappelait Bayonne, les fortifications à la Vauban, de ces deux villes, devaient être contemporaines. C’étaient les mêmes remparts masqués par des glacis gazonnés, les mêmes poternes flanquées de massifs de pierre, séparés pour se prêter un mutuel appui. Mais qu’il y avait loii). de la citadelle de Sedan, fortin insignifiant et sans, valeur défensive, à la forteresse majestueuse et inexpugnable qui domine Bayonne.

' Les prairies qui entourent Sedan étaient inondées par la Meuse; on avait barré le fleuve pour le forcer à sortir de son lit et, à faire de ses flots, une ceinture liquide s’étendant sur une largeur de 4 à 500 mè- Ires autour des remparts. Cette nappe d’eau ajoutait aux ouvrages de pierre et de terre, une troisième défense.

Ces remparts., cette rivière artificielle protégeaient Sedan, lorsque la portée de l’artillerie ne dépassait pas un kilomètre, mais que pouvaient-ils contre les canons modernes,qui lançaient des obus à plus de trois kilomètres.

Nous marchions sur la berge qui menait à Illy, notre camarade, nous racontait des

,, épisodes de la bataille, des charges, des dé- . fenses glorieuses, il en avait dans les ambulances, çà et là, recueilli les récits. Mais, au lendem.ain, de notre défaite et sous les murs de Sedan, ces faits d’armes qui font aujourd’hui notre orgueil et notre espoir, glissaient alors sur nos tristesses trop saignantes pour être consolées.

Je vais, sans trop remuer ces affreux souvenirs, en parler avec vous, cpmme, sans doute après Iéna, les Prussiens parlaient entr’eux de leur défaite.

! 31 août. — Le soir. — Un aide de carnp du général Vinoy annonce à Mac-Mahon que le,13® Corps d’armée, venant de Paris est arrivé à Mézières, ces troupes fraîches sont un point d’appui pour la retraite. — Cette nouvelle: ne change eh rien les projets du Maréchal, contrairement à l’avis de ses généraux'{plus clairvoyants que lui), il persiste dans son illusion, il croit n’avoir à combattre qu’un ennemi égal ou inférieur en nombre, il veut la bataille, il continue à concentrer scs troupes à Sedan.—Elles y affluent de tous côtés, pendant la soirée et pendant la nuit, elles sont, exténuées, elles meurent de faim, les soldats débandés qui ont échappé au désastre de Beaumont jettent leur désordre dans les régiments encore intacts, les fuyards se mêlent aux glorieux survivants de Wissembourg et de Reischofîen.

Toutes, ces troupes s’entassent autour de la ville, entre ses murs, la Meuse et la Givonne, dans un espace insuffisant, restreint

par l’inondation, dominé par des hauteurs, véritable entonnoir impropre à toute manœuvre, sans abri pour la défense, sans liberté pour l’offensive, sans issue pour la retraite.

L’Empereur traîne dans les murs de Sedan sa misere physique et morale, les soldats passent, indifférents, à côté de ce fantôme de souverain, ils ne le saluent même pas. Tristes et découragés ils écoutent la dernière proclamation du dernierNapoléon.

Qu’elle ressemble peu aux adieüx de Fontainebleau.—C’est une oraison funèbre et elle se termine'par le rappel, étrangement déplacé, des lois militaires qui punissent les défaillances.

Pauvres soldats vous avez cependant fait votre devoir, tout votre devoir, vous êtes allé jusqu’à l’extrême limite des forces humaines et, demain, plus de lO.OÛO d’eiître vous, vont donner leur vie — Mais vous. Députés, aussi bien les Bonapartistes que les Républicains, vous qui refusiez au Maréchal Niel les subsides nécessaires à l’organisation delà garde mobile, vous qui accusiez le gouvernement impérial de vouloir transformer la France en une vaste caserne, et vous, généraux de cour, jaloux, incapables, politiciens qui avez si mal utilisé les qualités de vos troupes.^ c’est vous qui êtes les vrais, les seuls coupables et c’est vous que la France rendra éternellement responsables de nos désastres.

Septembre. —Vers 6 heures du matin, Mac-Mahon monte à cheval, il va étu-

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dier le terrain où il veut se battre. Arrivé sur les hauteurs de la Moncelle, il s’arrêU;, un obus éclate devant lui, l’atteint à la hanche et le jette, évanoui, sous son cheval, dont les jambes sont brisées. Revenu à lui, le Maréchal transmet le commandement de l’armée au général Ducrot.

Voilà donc Ducrot enfin maître de se re- plier sur Mezières, c’est l’objectif sur lequel, depuis plusieurs jours, il a les yeux constamment fixés. Cette retraite peut encore sauver une partie de l’armée. Les ordres sont donnés, mais, cette manœuvre est à peine commencée, qu’un aide de camp du général de Wimpffen rejoint Ducrot et lui remet ce message : « Le général de Wimpffen arrive de Paris, il est désigné par le Ministre de la guerre comme le successeur éventuel de Mac-Mahon. Wimpffen revendique ses droits, et loin de vouloir battre en retraite, il prétend prendre F offensive par Carignan, c’est-à-dire dans la direction diamétralement opposée à Mézières. » - -

Alors,avec un e.ntêtement que l’ignorance de notre faiblesse et de la supériorité de l’ennemi, peut seul expliquer, Wimpffen résiste à tquhes les prières-, à toutes les considérations, il arrête la marche vers Mezières et il dirige l’armée vers Carignan» la confusion est à son comble. Il est donc vrai que la fortune aveugle ceux qu’ellè veut perdre.

Peut-être, Messieurs, vous rappelez-vous qu’au Chesne, dans la matinée du 28 août, trois plans différents furent adoptés et abandonnés. Et bien, à Sedan, dans la ma-

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tinée du 1 Septembre,' le commandement va passer dans les mains de trois chefs dont les intentions sont absolument opposées En effet ;

A 6 heures, Mac-Mahon, croyant n’avoir à combattre que le Prince de Saxe avec 70.000 hommes,veut l’attendre à Sedan.

A 7 heures, Ducrot, reçoit de Mac-Mahon le commandement de l’armée et il ordonne aussitôt la retraite sur Mézières.

A 9 heures Wimpffen revendique le commandement dont l’a investi le Ministre de la guerre, il arrête la retraite sur Mézières et ordonne l’offensive sur Carignan.

Ballotée entre les ordres contradictoires - des trois chefs, qui en trois heures, ont pris trois déterminations différentes, notre armée se heurte, se bouscule, s’entrecroise sur les routes qui rayonnent autour de Sedan, sur les chaussées qu’entourent les plaines .inondées et elle est finalement obligée de subir l’attaque de l’ennemi dans la position militaire la plus défavorable.

Pendant ce temps, que faisait l’Armée allemande? Ferme en ses désseins, elle complétait par des marches forcées que la nuit n’arrêtait pas, le cercle, qui allait nous étreindre,elle couronnait les hauteurs voisines de Sedan, de la formidable artillerie qui, devait nous écraser.

La bataille commença à l’aube du jour, je ne vais en mentionner que deux faits d’armes devenus légendaires — les charges de cavalerie — L’attaque de Balan.

Charges de cavalerie. — Il est midi, des centaines de canons allemands font conver-

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ger leurs faux sur le Calvaire d’Illy, qui est notre dernier appui. Nous n’â;vons plus un canon en service, nos soldats sont décimés, la position est intenable, il faut l’abandonner à moins que l’on n’arrive à sabrer sur leurs pièces, les arLilleurs allemands. Alors, comme Mac-Mahon à Reischoffen, comme de Failly à Mouzon, Ducrot appelle la cavalerie à son secours. Les chasseurs d’Afrique de Margueritte, les .

Hussards de Bauffremont et de GalLfet se' lancent à trois reprises sur les batteries allemandes, des pelotons'entiers culbutent dans les ravins et comme Mans le chemin creux de Waterloo,les escadrons qui les suivent, passent sur eux et viennent se briser sur. une muraille de baïonnettes. — Les lanciers, les cuirassiers de Bonnemain frémissent de fureur, ils veulent leur part de cette chevauchée de la mort, ils partent au galop de charge et meurent eux aussi. Leur bravoure, leur dévouement, leur héroïque folie n’ont ni empêché, ni retardé la défaite, ils ont arraché au Roi de Prusse, témoin de cette charge, un cri d’admiration-et ils ont sauvé l’honneur de la cavalerie Française ! C’est bien quelque chose.

L'aUaque de Balan. — Pendant ce temps, Wimpfîen qui, s’il n est pas un grand général, est au moins un brave soldat, veut tenter un dernier effort, il fait appel aux troupes débandées qui l’entourent, deux à tro-'s m Ue homipes se déclarent prêts à le suivre. Ces braves gens appartiennent à toutes les armes ce, sont des zouaves, des tirailleurs, des cavaliers démontés, tous

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animés de la même résolution : ils veulent traverser les lignes' ou inourir — Soldats leur dit Wimpffen, j’invite l’Empereur à , marcher avec nous, armez-vous, prenez les cartouches des blessés et des morts.

Mais l’Empereur qui vient de voir tomber un de ses aides de camp, ne se fait aucune illusion sur notre irrémédiable défaite, il e.st entouré de fuyards affolés, éperdus, qui jettent leurs armes, se précipitent dans les fossés, se cachent dans les maisons; les rues sont encombrées de blessés, de gros charriots, de lourds caissons passent sur cés malheureux,'ils les écrasent,'on n’entend que des cris de douleur et de rage et les obus pleuvent sur la ville comme sur le champ de bataille. Pour arrêter une effusion de sang aussi effroyable qu’inutile, l’Empereur fait arborer un signal parlementaire, mais, à peine le drapeau blanc est-il hissé sur la citadelle, qü’un général, indigné, l’abat à coups de sabre.

Ne voyant pas venir l’Empereur, Wimpffen, à la tête de ses soldats, se précipite sur le faubourg de Balan, les Bavarois fuient devant cette attaque impétueuse, ils ne s'arrêtent qu’au pied des hauteurs occupées par l’artillerie allemande. Les Français les poursuivent, mais dès qu’ils se montrent dans la plaine où ils sont à découvert, ils sont écrasés par les feux de toute une armée. Les obstacles du terrain arrêtent leur élan, leur offensiye est brisée et les rares survivants se replient sur Balan. Le faubourg est en feu,Ie£ maisons s’écroulent et alors ya s’engager la résistance

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la plus désespérée, la lutte la plus inégale qui se puissent imaginer.

Nous n’avons pas une seule pièce de canon pour répondre à l’artillerie Prussienne, nos balles ne peuvent l’atteindre, tous ses obus tombent sur nous et cependant nos héroïques soldats restèrent deux heures sous cette pluie de feu.

Que peuvent les. tirailleurs les plus braves s’ils.ne sont pas appuyés par l’artillerie? Les conditions de la guerre ont bièn changé, ce n’est plus l’infanterie qui est la reine des batailles, c’est l’artillèrie et la nôtre était, sous tous les rapports, nombre, portée, rapidité du tir, qualité des obus, incomparablement inférieure à l’artillerie allemande.

Il est cinq heures, Wimpfîen revient à Sedan, il n’a plus avec lui que quelques soldats.— 240.000 Allemands'cernent l’armée française,500 pièces.de canon la mitraillent,

L’Empereqr fait, pour la seconde fois, hisser le drapeau blanc, et personne n’abat ce linceul qui est l’aveu de la défaite. Tout espoir est trop'visiblement perdu.

L’armée Française est prisonnière !

C’est à grand peine que je découvris le médecin Prussien pour lequel Schwinder m’avait donné une lettre de recommandation .1] m’accueillit courtoisement et me donna un officier d’administration pour guider mes recherches, s Mais ces recherches restaient infructueuses. M. de Montagnac, Directeur de la Croix Rouge à Sedan ne trouvait pas, sur ses listes de blessés, les noms des officiers

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auxquels je m’intéressais, j’avais en vain visité bien des ambulances, feuilleté bien des registres et, j’allais renoncer à d’inutiles perquisitions, lorsque je fls une étrange rencontre.

On m’avait signalé une maison de la Place Turenne où, les Dames de la Croix Pmuge allemande, avaient établi leur quartier général. J’y fus en me disant, mon enquête s’arrêtera là.

La Dame à qui on me présenta était une majestueuse douairière, une longue robe de velours noir, serrée à la ceinture par une cordelière de soie, enveloppait sa haute taille, une large croix en drap blanc s’étalait sur son corsage. — C’était d’un goût douteux et bien tudesque.

Cependant cette Dame à croix blanche me'surprit moins par son costume théâtral que par l’expression de sa physionomie et par les traits de son visage, ils me rappelaient ceux d’une dame, également allemande, qui viyait à Urt, dans notre intimité; une ressemblance aussi frappante permettait de supposer une parenté entre ces deux Dames. — Après la rencontre de Schwinder, à Beaumont, le-hasard me ménageait-il, à Sedan, une surprise du même genre? -

Pour en avoir le cœur net j’adressais cette question à l’imposante Prussienne. Madame. veuillez excuser mon indiscrétion mais, vous ressemblez tellement à une Dame de ma connaissance, que je me permets de vous demander si vous vous nommez Barde wich? —Non, Docteur me réponditelle mais j’ai des parents qui se norhment

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ainsi, ils habitent Hambourg. — Ab, Ma- ' dame, les Bardewicb, qui vivent à Bayonne et à Urt sont originaires de Hambourg.

■— Est-ce possible, me dit-elle, c’est qu’une branche de ma famille s’est fixée à Bayonne, depuis longtemps nous n’avons pas de leurs nouvelles, la dernière' lettre de mon cousin Charles Bardewicb nous annonçait, son mariage avéc une nièce de Lamartine,' Mlle Anaïs de Bonne; vous me feriez grand plaisir en me parlant de ces Bardewicb devenus Français — Madame, je suis un solliciteur qui ne demande qu’à mériter votre bienveillance. Vos parents sc^t mes voisins, mes amis, vous avez prononcé lenom de Mlle de Bonne, je puis en quelques mots vous la dépeindre. — Je vous écoute avec un vif intérêt, me dit la Dame Prussienne.

Je commençais ainsi ; Charles Eî'ardewieh s’était marié en Bourgogne, il revenait à, Urt avec sa jeune femme, on les fêtait, ce jour là ils dînaient chez ma grand mère. — On avait dit merveille de la jeune Dame, sa parenté avec le chantre d’El vire et de Graziella l’entourait d’une auréole poétique, sa fraîcheur, son enjouemert, son charmant vsage, ses cheveux d’un blond cendré nous éblouirent et, dans le murmure des demi voix, Mme Bardewicb entendit comparer sa grâce à celle des Marquises de Trianon qui servirent de modèles à Greuze - et à Fragonard.

Voulut-elle justifier cette flatteuse impression, l’accroître ou simplement obéir aux usages mondains, je ne sais, mais quit-

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tant son mantelet, elle se montra dans un décolleté qui offusqua ma grand’mère.

Sans s’arrêter à cette pruderie provincia'le, sans se déconcerter sous des regards assez froids pour glacer ses blanches épaules, Mme Anaïs Bardewich nous dit, en souriant, le sourire lui allait à ravir « Messieurs, après dîner vous me prierez de chanter, j’en suis sûre, et je ne puis chanter avec une robe montante. » Plus tard, en effet, j’appris, en étudiant la physiologie de la voix, que la respiration thoracique favorise l’ampleur des sons.

A ces menus propos j’ajoutais maints détails sur l’existence des Bardewich. Je répondais aux nombreuses questions de la Dame Prussienne avec une complaisance - dont j’allais être récompensé. Le moment était venu d’adresser la demande préparée.

par ma diplomatie et, venant enfin au but.

de ma visite, je dis ; Madame, je suis à Sedan pour m’enquérir du sort de deux officiers Français, jusqu’à présent mes recherches sont vaines je vous prie d’y joindre les vôtres, elles seront probablement plus heureuses.

Elle me le promit très aimablement et, en effet,- grâce à elle, j’appris bientôt que le Capitaine de Roll était à Magdebourg où sa jeune femme partageait sa captivité On était sans nouvelles du Capitaine d’Andurain, j’en conclus qu’il s’étâit évadé ou qu’il était mort, cette dernière.supposition était malheureusement la vrâie.

Telle fut mon enquête, je l’ai racoenté -trop longuement, mais faul il dédaignsr les

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épisodes frivoles et légers parce qu’il ne sont que les parcelles de notre vie?

Pendant que nous préparons nos clievaux, pour rentrer à Beaumont ,ua sous- ' officier de hülans s’approche de moi, il énumère, en connaisseur, les signes de fatigne de mon cheval et me demande si je n’acheterais pas un cheval blanc pris par • ses soldats sur le champ de bataille. Il m’en fait un tel éloge que je veux le voir, c’était, en effet, un des plus beaux types de la race arabe et si les Hulans le vendaient, c’est que les chevaux de couleur blanche ne sont pas admis dans l’armée allemande. Ce cheval me séduit, je le monte, sa souplesse,.ses réactions douces et liantes différent tellement de la raideur de mon pur sang que j’en demande le prix. Je craignais fort qu’il -ne dépassât mes moyens, d’autant plus que les Hulans se concertaient et tardaient à me répondre — Nous en voulons 50 marks, me dit l’un d’eux --- 50 marks? — Interprétant fort mal ma surprise, le vendeur fait aussitôt un rabais de 10 marks. — C’est entendu j’ai le cheval pour 40 marks (50 fr. ). x Dans leur joie, les Hulans me donnent, par dessus le marché, la selle et la bride et ils me^ promettent de ramener à Beaumont mon' vieux cheval. Pauvre bête, je ne l’ai jamais revu, les infidèles Hulans l’envoyèrent, sans doute, rejoindre les chevaux qui, sans éveiller la moindre convoitise, erraient, en liberté, dans les plaines de la Meuse.

UNE VISITÉ A SEDAN

Lorsque, attardés par mon marché, nous quittâmes Sedan, la'nuit tombait très noire.

Nous savions que les bois donnaient asile à des évadés, à.des rôdeurs que la faim pouvait rendre dangereux. -Nous ne les craignions guère, pourtant cette chevauchée nocturne â travers l’immense cimetière où étaient ensevelis nos'soldats, notre gloire, notrE avenir nous obsédait de funèbres pensées et nous primes le galop.

En ce moment la lune se levait, elle répandait sa clarté mélancolique sur ces prairies inondées de sang il y avait à peine quelques jours et déjà lavées par les rosées matinales. L’astre des nuits versait ses lueurs blafardes sur les vallées; ébranlées la veille par l’écho retentissant des bruits de la bataille, et déjà redevenues silencieuses dans le calme tranquille de cette nuit d’été.

Les gazons avaient bu le sang vermeil, ils y puisaient des teintes verdoyantes ; les morts dormaient sous les tertres de terre, des branches de chêne,,liées en croix, étaient le souvenir et l’adieu donnés à leur mémoire et la nature indifférente, immuable, continuait sa marche éternelle.

Quelques "arbres brisés, quelques cadavres de chevaux pourrissant sur les prés, telles étaient, avec les ruines de Bazeilles, les seules traces de. la lutte où, dans ce champ clos de 20 kilomètres, venaient de se déchirer les plus puissantes des Nations.

Sous le sol que nous foulions, l’élite de leurs races était allé rejoindre, dans la poussière des siècles, les cendres d© nos aïeux.

Comme nous sommes peu de chose sur cette terre et coinme nous Ip sommes pour peu de temps ! '

L’Ambulance quitte Beaumont

Les Prussiens croyaient la guerre finie.

— L’armée de CMlons était prisonnière, celle de Metz était enfermée dans un cercle infranchissable, les Alleniands couvraient l’Est de la France, d’innombrables régiments, tous les Royaumes confédérés y accumulaient leürs landwerhs et leurs landstrums. , - ^

Deux armées marchaient sur Paris, elles allaient sans doute le trouver terrifié par nos défaites,désorganisé par l’effondrement du régime impérial, en proié a des dissensions politiques et à la guerre civile. Il n’en fallait pas tant pour faire croire à la fin de la lutte et, si la paix n’était pas déjà signé.e, c’est que la Prusse ne voulait traiter qu’avec- un gouvernement suffisamment établi pour lui donner des garanties.

C’était la ce que nous disait Schwinder, ses paroles n’étaient que trop vraies et notre fin trop certaine. Cherchant sans doute à nous adresser une consolation impossible, Schwinder ajoutait : « Bien que la paix ne soit pas conclue, votre liberté est complète, nous respectons la Convention de Genève. »

Pourrions-nous revenir à Paris? lui demanda l’un de nous — Rien ne s’y oppose,

répondit Schwinder. Peut-être ne vous permettra-t-on pas de traverser les lignes allemandes, mais certainement on ne s’opposera pas à votre passage en Belgique et, les communications entre Bruxelles et la France, n’étant pas coupées, vous pouvez en quelques heures vous rendre à Paris.

Je n’attachais aucune importance, à cette liberté qui, pendant nos repas, revenait sans cesse dans les conversations de mes camarades. Beaumont était encombré de blessés; qu’avions-nous à faire, libres ou prisonniers, sinon à les soigner. Mais la santé de Bartharez m’inquiétait, bien qu’il me fût pénible de me séparer de ce cher ami, je devais l’éloigner d’un milieu aussi malsain que l’était Beaumont, je voulais lui éviter les fatigues d’un service chirurgical, très lourd, très contraire à son rétablissement.

Je m’en ouvris à Schwinder, je lui fis part de mes craintes, il les comprit et il me promit une voiture pour conduire notre ami en Belgique.'

Dans les situations sérieuses Bartharez m’écoutait, cependant lorsque je lui appris que Schwinder et moi nous jugions son départ indispensable à sa santé, il fut touché de notre sollicitude, il nous remercia, mais sans se résoudre à abandonner son poste.

Il croyait, en partant, manquer à son devoir, il voulait attendre et je n’aurais probablement pas vaincu ses scrupules sans deux évènements bien imprévus qui me servirent à souhait; les voici : Une ambulance anglaise était arrivée à Beaumont et ce secours inspiré permettait à mes cama-

rades de satisfaire leur plus cher désir, celui de revenir à Paris.

Detllus, à notre repas du soir, Pamard m’adressa à brûle-pourpoint cette question « Si je pars voulez-vous prendre la direction du service? Et, sans me laisser répondre à une proposition aussi inattendue, mes camarades ajoutaient :« le nombre des blessés a diminué, notre présence n’est plus indispensable, tu as dis maintes fois que tu ne voulais pas quitter Beaumont, tu peux avec l’aide des Anglais as surer le service. » '

Je n’exprimais pas la surprise que me causaient ces paroles si différentes de mes désirs car je pensais à Bartharez qui ne pouvait se refuser à partir avec l’ambulance. Aussi je répondis sans hésitation :

« Messieurs vous voulez partir, je resterai à Beaumont tant que ma présence y sera nécessaire; je crois pouvoir assurer le service grâce aux anglais, à deux aide-chirurgiens et,à quatre infirmiers que vous allez me laisser. »

On me remercia avec effusionet, séance tenante, j’envoyais un mot à Schwinder, le priant de venir nous voir le soir même, car j’avais des questions importantes à lui adresser.

Il se rendit à mon invitation — Schwinder, lui dis-je, veux-tu te rappeler notre ancienne camaraderie? Que veux-tu dire répondit-Schwinder. Comment peux-tu’ en douter, ne t’en ai-je pas donné des preuves, n’ai-je pas fait mon possible pour vous aider? Je le reconnais, lui dis-je, à ta place nous eussions agi de iriême.

Voici pourquoi je t’ai appelé, mes camarades veulént revenir à Paris, peux-tu leur procurer un sauf-conduit jusqu’en Belgique? — Mais certainement je le leur ai déjà offert — L’ambulance partie, me laissera-t-on la liberté de conduire les blessés à Bruxelles? Je n’en doute pas me répondit-il. — Merci, mon aini, s’il en est ainsi que tu le penses, procure nous le sauf-conduit et- l’engagement écrit des" promesses que je crois devoir demander à l’autorité Prussienne. ,/ ■

Schwinder nous quitta, il revint bientôt après avec ce papier qu’il avait obtenu du gouverneur de Beaumont ; « Me conformant à la Convention de Genève j’autorise l’ambulance Française à se rendre en Fran' ce,en passant par la Belgique. Le Docteur Moynac peut rester à Beaumont, il sera maître de ses actions, il pourra librement cond,uire en Belgique les blessés convalescents, mais-incapables de reprendre un service militaire; -

Signé — Général Dijon de Montbar.

Ce nOm, Dijon de Montbar vous surprend sans doute. Il y avait, ainsi dans l’armée allemande de nombreux officiers portant des noms Français, ils descendaient des protestants que la révocation de l’Edit de Nantes avait chassés de France et que la Prusse avait accueilli. Maintes fois le général Dijon de Montbar me le rappela, mais comme il avait perdu la délicatesse française, il ne se bornait pas à citer ce lait historique, il ajoutait : « vous nous avez chassés,nous revenons vous faire une visite »

OU encore : « Il est étrange,que ce soit moi qui porte le nom Français et vous,Docteur, le nom Allemand car le nom de Monach est très répandu en Prusse. » M. le gouverneur lui dis-je c’est un nom Alsacien, mon père en a fait un nom gascon. » Et à cela il répondait « Bien, bien, l’Alsace est allemande, nous reprenons ce qui nous appartient. » Le général ne mettait dans ses paroles aucune intention malveillante, il ne comprenait pas combien elles me froissaient.

Je reprends m'pri récit. A la lecture du sauf conduit je-vis que,chez mes camarades, lé désir du départ était encore plus vif que je ne l’avais cru car, sur l’heure et sans grande' délibération, je vous l’assure, on décida : ,

Que le départ de l’ambulance aurait lieu le lendemain. Les blessés étaient confiés à mes soins, j’étais chef dé service. A Bruxelles, Pamard s’entendrait avec M.

Van Holsbeck,'^chel de la Croix-Rouge belge et il me ferait connaître les dispositions prises pour recevoir nos convalescents en Belgique.

Le lendemain l’Ambulancè quittait Beaumont. La séparation m’eut été bien pénible si j’avais pu en prévoir la durée; je l’évaluais à quelques jours, elle fut de cinq mois.

Je revins dans, ma chambre,'j’avais hâte de feuilleter les carnets d’observations laissés par mes camarades et de réunir mès futurs collaborateurs pour nous concerter et préciser nos attributions.

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Sur les carnets d’observations étaient inscrits les noms des blessés, le siège de leurs blessures, leup pronostic, c’est-à-direune appréciation de leur gravité, enfin le traitement suivi jusqu’à ce jour où ils étaient confiés à mes soins. — Je vis avec plaisir que mes amis désireux de me faciliter un travail dont il se débarassaient avec tant de désinvolture, avaient multiplié les renseignements, mais j’appris en même temps que les blessés étaient bien plus nombreux que je ne le supposais.

Je convoquais les Médecins Anglais, le curé, quelques habitants et, séance tenante, nous arrêtâmes un programme qui précisait les fonctions incombant à chacun de nous. Je vous dirais plus tard ce qu’était cette organisation.

Vous devriez vous présenter au Gouverneur Prussien, me dit le curé, vous n’êtes pas prisonnier, mais votre liberté n’én est pas moins aliénée par une foule d’obligations qui vous font dépendre de l’autorité allemande. Cette visite ne me souriait guère mais je compris qu’elle était convenable,même nécessaire et j’écrivis aussitôt au gouverneur pour lui demander audience, il me l’accorda sur le champ.

J’aurais l’occasion de vous parler longuement de ce gouverneur, en ce moment je me borne à vous dire qu’il était de mauvaise humeur. Il voulut bien mé l’apprendre et m’en donner les motifs, sans cela je ne m’en serais douté ni à l’expression de son visage épanoui, ni à la courtoisie de son accueil.

M. le Général, lui dis-je, je suis chargé

l’ambulance quitte BEAUMONT 257

du service chirurgical des blessés Français.

Voici ma délégation et je lui présentais le papier que m’avait laissé Pamard, c’était son titre de Chef d’ambulance, une sorte de brevet couvert des estampilles de la Société de la Croix-Rouge et du général en chef du 5® Corps. J’ajoutais que mes camarades voyant la guerre terminée,avaient mis à profit son sauf-conduit et étaient partis pour la Belgique.

Ainsi, -Docteur, me dit le Général qui s’exprimait en français avec une parfaite aisance, vous croyez la guerre finie? Vous pourriez vous'tromper. — Je le regardais avec surprise Il continua en me disant, je partage votre étonnement; la bataille de Sedan et l’investissement de Metz ont détruit vos armées et cependant les dernières nouvelles font présager une continuation de la guerre, connaissez-vous ces nouvelles? -4 Pas le moins du monde, mon Général — Ah elles sont surprenantes. ^— J’écoutais avez anxiété, ' mais le Général ne semblait pas comprendre ma curiosité ou il n’était nullement pressé de là satisfaire.

Assis devant une table sur laquelle son ordonnance servait un plantureux five o’clock, il ouvrit une boîte de cigares et me la présenta — Je remerciais, sans accepter.

— Après avoir satisfait les exigences de son appétit et de sa soif, le gouverneur (on l’appelait indifïérement'gouverneur ou général) voulut bien ne plus parler des cigares de' Brême, de la bière de Munich, dès saucisses de Francfort et, d’un ton calme, peu en rapport avec la gravité des évène- •17

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merits qu’il m’apprenait, il commença en ces termes :

« Nous attendions chaque jour la signature de la paix. Il est vrai que lorsque-votre Empereur remit son épée au Roi de Prusse, il répondit à notre souverain qui lui demandait. Est-ce l’épée de la France que rend votre Majesté? Non sire, ce n’est que la , mienne, mais .cette distinction ne pouvait modifler le cours des évènements.

Nos armées marchaient sur Paris pour entrer dans cette capitale comme, après léna vous êtes entrés à Berlin, elles ne rencontraient aucune résistance et ne doutaient pas qu’à la première sommation, Paris ouvrirait ses portes.

Et bien je crois que nous sommes dans l’erreur et que la France se dispose à résister à la mode espagnole et à nous faire une guerre de guérillas.Voici en effet ce qui se passe et il m’apprit coup sur coup ces surprenantes nouvelles. —Malgré un bombardement qui a détruit la moitié delà ville, Montmédy refuse de se rendre et, pour éviter cette forteresse, nos troupes doivent faire un long détour. A Reinas, un régiment de Dragons est attaqué par les habitants.

Soissons est bombardé, mais son Gouverneur déclare que, si on lui envoie un parlementaire, il le pendra et comme la prise de cette ville nous causerait des pertes inutiles, nous nous détournons de Soissons comme nous l’avons fait de Montmédy, c’est encore un nouvel obstacle à notre marche. •

Nos troupes d’avant-garde sont devant Paris, des Francs-tireurs les reçoivent à

l’ambulance quitte BEAUMONT 259

coups de fusil, les ponts sont détruits, les routes barrées, les maisons barricadées.

Enfin nous nous présentons devant Laon, la capitulation est signée, on nous ouvre les portes de la ville. Le Duc de Mecklembourg entre dans la citadelle et, au moment où le général Français lui rend,son épée, la citadelle saute, le duc de Mecklem- bourg est blessé, le général Français est tué et c’est par centaines que se comptent les Allemands et les Français victimes de cette explosion. C’est, parait-il un artilleur qui, plutôt que de rendre un magasin de poudre confié à sa garde, y a mis le feu.

Par ma foi, ce gardien était un fier soldat.

Et le général racontait ces épisodes de guerre avec autant de complaisance, j’allais dire de satisfaction, qu’eut pu le faire un Français. Il mettait en relief la crânerie de ces défenses, que dis-je il les admirait puisqu’il ajouta « l’artilleur qui a fait sauter sa poudrière est un héros, c’est ainsi que je comprends l’honneur militaire et je regrette qu’apfès léna nous n’ayons pas honoré notre défaite par de pareils actes de désespoir. »

Le langage de ce Prussien me causait la plus vive surprise; certes un homme bien élevé pouvait trouver des paroles courtoises pour un ennemi vaincu, mais chez ce général il y avait plus qu’un désir d’être aimable, il s’y joignait un sentiment qui m’échappait. Pensait-il que notre résistance rendait les victoires allemandes plus glorieuses? Je le crus, je me trompais, je découvris plus tard le véritable motif de cette attitude qui me semblait étrange.

260 L’AMBULA^NCE QUITTE BEAUMONT

En signe de congé, le général mè salua en me disant : « Docteur, vous me remettrez-chaque semaine un rapport sur vos blessés. J’espère vivre en bons termes avec vous, nous nous rencontrerons souvent, prévenez mon salut. »

C’est ainsi que le gouverneur de Beaumont termina un entretien dont il avait fait tous les frais, car devant un accueil aussi inespéré, en présence d’un ennemi qui parlait comme l’eût fait un ami,je n’avais pas trouvé un mot à dire.

Un peu de Chirurgie

Messieurs il me semble, tant ces -souvenirs sont présents à ma mémoire, que je vous raconte des évènements récents. Comment des faits aussi, lointains peuvent-ils, sur quelques notes, répondre à mon appel?

Je l’explique par la grandeur tragique des évènements, par l’entrainement d’une mémoire de médecin, par le retour fréquentde mes pensées vers ces heures émouvantes et surtout parceque, il- y a quarante ans, j’étais à l’âge, où les impressions gravent, dans la fraîcheur de la jeunesse, des empreintes ineffaçables. .

Pendant plus de deux mois j’ai soigné les blessés de.la bataille de Beaumont, je vais pourtant en parler peu car mes lecteurs ne&ont pas médecins et, alors même que je m’adresserais à des confrères, ils ne trouveraient aucun intérêt dans des relations techniques, antérieures à la chirurgie moderne, ils n’ignorent pas ce qu’était la • chirurgie, ancienne.

Je,n’ai pas le courage de parler des souffrances de nos soldats et pourtant nous savons bien que nous sonimes tous destinés à la souffrance et à la mort. Pour cèux que la foi éclaire et illumine,, qu’est-ce que souffrir? c’est payer à-l’avance, la rançon du

bonheur — Qu’est-ce que mourir? C’est entrer dans la félicité éternelle.

Et vraiment ne vaut-il pas mieux tomber fièrement sur un champ de bataille, ^ mourir pour Son pays, que de trainer une vieillesse désillusionnée, solitaire, où chaque heure sonne une déchéance, où les journées s’envolent non plus joyeuses vers un avenir façonné à nos goûts, mais attristées par le regret de quitter tout ce que nous aimons, par nos adieux au parent, à l’ami qui nous précèdent dans la tombe.

Ce petit raisonnement sur notre triste condition devrait me mettre à l’aise pour parler des blessés mais je n’écris pas l’histoire et rien ne me défend de choisir dans mes souvenirs ceux qu’il me plait de raconter. Le désir de vous intéresser est le seul guide de ce choix, croyez-le,mais j’ignore vos goûts, ils sont sans doute très différents les uns des autres, veuillez donc comprendre mon embarras et excuser le décousu d’un récit où je vais, sans ordre, abandonner et reprendre des détails techniques.

Je revois les mois de Septembre et d’Octobre de l’année 1870, le jour commence, mes amis les Anglais sont avec moi. Nous avons tracé, la veille, le programme de la journée,nous avons la conscience du devoir, l’orgueil de notre mission, le courage de l’entreprendre, la force de l’accomplir et.

Dieu merci, bien souvent la joie de voir le succès récompenser nos efforts.

Que notre tache était grande et pénible.

C’étaient des matinées de médecine opératoire, des après-midi de pansements, des

nuits de veille dans cette auberge où l’on savait-qü’à toute heure on trouverait l’un de nous prêt à répondre à un. appel.

Nous nous mettions au travail, dès la pointe du jour, en commençant par pratiquer les opérations décidées le soir, après notre dîner.

La salle d’opération était la chambre du blessé, parfois une grange, souvent une étable, elle laissait, je n’ai pas à vous le dire, fort à désirer, heureusement notre matériel chirurgical répondait à tous nos besains, nous n’avions certes pas à souffrir d’une pénurie d’objets de pansement, loin de là, le fourgon de mon ambulance, l’approvisionnement entier des ambulances militaires du 5® Corps, abandonnées dans la retraite et dont Schwinder m’avait assuré la possession, enfin les caisses Anglaises nous les fournissaient surabondament.

Pamard m’avait laissé deux aide-chirurgiens et quatre infirmiers, ces Messieurs avaient-ils jugé leur présence inutile, trouvaient-ils peu d’argument dans ma société, ou des motifs pressants les rappelaient-ils à Paris? Je l’ignore, mais, deux jours après le départ de l’ambulance, ils me souhaitairent bonne chance et je les vis, partir à pied, sac au dos,sur la route de Mouzon. Je ne fis rien pour les retenir. Ainsi, les Médecins anglais et moi, nous allions, seuls, soigner les trois à quatre cents blessés qui, vers la mi-septembre, se trouvaient à Beaumont.

Plus matinal que mes camarades Anglais qui habitaient la même auberge que moi, je frappais à leur porte et je hâtais

la toilette minutieuse dans laquelle ils s’attardaient. Nos -rôles respectifs avaient été déterminés une fois pour toutes. — Les Anglais les plus jeunes, Scott et Hastings, préparaient la table, les instruments, les objets de pansement et le blessé.

Je donnais le chloroforme et, lorsque le malade était endormi, je passais le mouchoir à Walker qui continuait F anesthésie.

--Bloomfield et moi nous agissions de concert, l’un de nous était l’opérateur et l’autre son assistant, soit à tour de rôle,' soit en raison du service auquel appartenait le blessé; j’opérais mes malades, Bloomfield opérait les siens.

Notre manière de procéder, nos pansements étaient toujours les mêmes, nous lavions le champ opératoire à l’alcool ou avec une solution d’acide carbolique (acide phénique). L’amputation faite, nous ne .

cherchions pas, sauf d’assez rares exceptions, à rapprocher les lèvres de la plaie, la surface saignante restait découverte, nous la lavions avec les mêmes solutions, et si elle était pâle, peu vivante, nous la badigeonnions à la teinture d’iode. — Toute la région opérée (la plaie et ses environs), étaient recouverte d’une épaisse couche de ouate, fortement serrée, — S’agissait-il d’une fracture ouverte (c’était le cas le plus fréquent) nous la débridions, nous enlevions les esquilles, nous lavions toujours avec l’alcool, l’acide phénique et, le membre blessé entouré de ouate, était immobilisé par un appareil plâtré.

On ne touchait à ce pansement que si on y était contraint par la fièvre, la douleur

OU une suppuratiori assez abohdante pour transpercer la ouate. Cette façon de procéder, si contraire à la pratique générale, qui faisait du renouvellement quotidien des pansements, une obligation formelle, surprit les Anglais. Ils ne tardèrent pas à ën apprécier les avantages et à l’adopter non plus poilr suivre mes conseils, mais par conviction.

Nous obtenions ainsi, soif, dans les casrares où nous tentions la réunion immédiate, des guérisons soüs un seul pansement, soit, dans les cas bien plus fréquents’ où nous laissions la plaie ouverte, des résultats qui démontraient la sùpériorité incontestable de notre façoin dé procéder. J’àjoüte que Blôomfield, suivant leé préceptes de son maître, utilisait l’acide phéniquë plus largement et niieùx qù’on né le faisait en France. Il avait en cet agent uné corifiânceqne je rie tardais pas à partager et c’est à l’association de nos connaissances que j’attribue nos succès,, alors surprenants et qu’aujourd’huî dn trouverait, avec raison, plus que modestes.

Après la séance opératoire, nous nous divisions en deux groupes, pour nous rendre dans les quartiers du vidage qui formaient nos services .respectifs. Hastings, -l’anglais le plus jeune, né me quittait pas, j’en avais fait mon assistant.

A midi, aütour d’une table fort bien servie, (les Anglais savent se soigner), nous nous entretenions de nos blessés et nous prenions rendez-vous, pour l’après-midi, auprès'de ceux qui appelaient particulièrement notre sollicitude. Ces consultations

de nos jeunes expériences étaient soigneusement étudiées. '

Imprégnés des leçons dé nos maîtres, habitués par les concours à une exposition élégante et facile, champions des deux Ecoles, anglaise et française, qui,, à cette époque de tâtonnements, cherchaient leur voie dans des sentiers différents, nous plaidions pour le triomphe de nos idées, avec ardeur, mais toujours avec courtoisie.

Nos discussions, émaillées des termes techniques et des noms propres dont les jeunes gens aimént à faire l’étalage, n’étaient, bien entendu, comprises ni par le blessé ni par les assistants. Leur confiance en une science aussi mystérieuse n’en était que plus grande et notre prestige, notre autorité ne faisaient qu’y gagner. Je le répète, Bloomfield était l’assistant de Sir R.

Lister, chirurgien anglais qui devait s’illustrer par la découverte de la méthode et.

du pansement qui portent son nom. J’étais l’interne de Maisonneuye et je suivais les leçons de Guérin, les deux chirurgiens de rHôtel-Dieu, les plus réputés. J’avais huit années d’études médicales, années pendant lesquelles (rien ne vous oblige à le croire) nous travaillions de cinq heures du matin à neuf heures du soir, ne prenant que quelques heures de distraction dans l’aprèsmidi du dimanche.

Cela soit dit en passant, pour ne pas vous laisser supposer que nous n’avions que notre bonne volonté à offrir aux blessés, nous mettions aussi à leur service la science de l’époque dans son intégralité.

Je le croyais alors, j’en suis aujourd’hui

encore plus certain. Nous.étions des novateurs ou plutôt, nous^étions Bloomfield et moi, les élèves des chirurgiens précurseurs de la Science moderne.

Je ne serais que trop enclin à prolonger une conversation chirurgicale sans intérêt pour vous. Le meilleur moyen de réprimer ces écarts et de ne pas m’attarder sur un terrain que je veux parcourir sans faire l’Ecole buissonnière consiste, à vous donner simplement le programme de notre technique le voici ;

1“ Préparation des instruments et des objets de pansement dans un ordrë invariable (condition indispensable à la rapidité de l’opération).

2® Lavage du champ opératoire et de la plaie avec de l’alcool, une solution phéniquée, ou badigeonnage à la teinture d’iode.

3® Rapidité de l’opération.

4® Enveloppémenià la ouate, accumulée en couches épaisses et|fortement serrée.

5® Pansements)^rares.

Il y manquaitj^hélas l’asepsie de nos mains, de nos instruments, de nos pansements, personne aü monde n’en soupçonnait alors l’importance capitale. Mais, cette réserve faite, il faut remarquer que les solutions antiseptiques avec lesquelles nous lavions largement les plaies, imprégnaient nos mains,no3 instruments elles les purifiaient et vraiment on trouverait de nombreux points de ressemblance entre notre façon de procéder et la technique moderne. .

Nos chefs pressentaient l’existence de poisons infectants les. surfaces saignantes,

ils cherchaient à détruire ces' principes nuisiblès par des agents auxquels encore aujourd’hui on demande ce service et Ils protégeaient les plaies par la ouate qui, de nos jours; les habille toutes. Mais ces pra tiques, fruits de leur seule expérience et appliquées d’une façon empirique, laissaient bien des portes ouvertes à l’infection dont là graine était mystérieuse.

Plus tard seulement, presque de nojours, ôn découvrait'la bactériologie et cette nouvelle science démontrait l’existence des microbes, elle les cultivait, elle révélait leür évolution, leurs sécrétions, le^ mécanisme de la suppuration, celui dé l’infection et elle nous apprenait aussi, comment sé défend notre 'organisme. C’était enfin sur des bases scientifiques et tangibles qu’elle édifiait la chirurgie moderne, une des plus grandes merveilles de notre époque, pourtant si fertile en conquêtes que nos aïeux croyaient irréalisable.

Quoiqu’il en soit, nos résultats furent loin d’être aussi lamentables que ceux qui affligèrent les ambulances de Paris, .ils leur furent même tellement supérieurs que lorsquej après la guerre, Bloomfield dans « the Lancet » et moi dans « la Gazette, de chirurgie » nous publiâmes nos rapports sur le service chirurgical de. Beaumont, on les accueillit avec un froid scepticisme, on se borna à nous. trouver très experts dans l’art de dresser les statistiques.

Les habitants de Beaumont

Nous terminions nos journées par une inspection générale. J’avais simplifié- ees visites du soir en faisant marquer sur la porté de chaque maison, non pas la température des-blessés, ce mode d’examen, cette source de renseignements étaient alors inconnus, mais un signe conventionnel, auquel nous avions donné une signification déterminée. . .

Sur chaque porte étaient tracées, à la craie,: autant de lignes horizontales qu’il y avait de blessés en traitement dans da maison-'chaque blessé avait sa ligne. —^ On ne touchait pas à cette ligne si l’état du blessé restait le même; mais s’il s’aggravait on ajoutait au trait horizontal, un second trait, plus ou moins oblique, suivant la gravité que l’on voulait signaler — Un trait verticaLindiquait le décès..

Dans le quart de cercle compris entre ces deux'-lignes extrêmes, la verticale et l’horizontale, on pouvait varier- l’inclinaison du trait indicateur de façon à exprimer tous les degrés de l’aggravation et, un simple coup d’œil jeté sur la porte, nous disait si notre visite était inutile, nécessaire ouurgente.

A vrai dire ces journées consacrées à la

chirurgie, la satisfaction que, jeunes hoiïi mes, nous éprouvions à appliquer en toute liberté,- sous notre seule responsabilité, les connaissances acquises dans nos études et, à obtenir des succès au moins égaux à ceux de nos maîtres, la camaraderie qui s’était établie entre nous, le repos, l’abondance, la sécurité succédant aux fatigues, aux privations, aux dangers, tout s’unissait pour nous rendre la vie douce et heureuse.

Elle l’était pour les Anglais, mais^^moi.

Français, pouvais-je écarter de ma pensée les horribles scènes de la bataille, oublier notre défaite et m’illusionner sur le sombre avenir de mon pays ! Encore, pendant le jour, j’étais distrait par le travail, mais, chaque soir, le retour de la nuit accentuait ma,tristesse. J’allais alors, en ami, rendre visite aux blessés, je connaissais leur état d’âme et, suivant la porie à laquelle je frappais ,je savais que j’allais entendre des paroles de consolation et d’espoir, ou m’associer à des tristesses semblables aux miennes.

Hastings, mon assistant que, dans mes bons jours, j’appelais Miss Hastings n’aimait pas à me voir triste et, ce charmant jeune homme avait trouvé le moyen de me consoler. Lorsque rnon humeur n’était pas à son goût, il me quittait au moment où nous entrions chez un blessé, il ne me disait pas le motif de son absence, mais, bientôt après, il revenait accompagné de Walker, ils portaient tous deux un gros paquet.

Walker était l’économe de l’ambulance anglaise, je signais un reçu à ce comptable scrupuleux et alors, heureux comme des

enfants dans l’attente d’une surprise, nous sortions du panier, des conserves, des vins, des gâteaux, des cigares, -c’étaient les présents- que nous faisait l’Angleterre. Mes amis avaient la prévenance de les remettre entre nies mains, pour.me laisser le plaisir de les offrir moi-même. . .

Bloomfield avait prié Sir Lister d’employer son influence à notre profit et, grâce à lui, la Croix Rouge Anglaise faisait à Beaumont, une très large part dans la distribution de ses charitables envois.

Nous les partagions entre les blessés et les habitants, car ces pauvres gens étaient, eux aussi, bien à plaindre. Chassés de leurs demeures, dépouillés de leur linge, de leurs vivres, de leurs moissons, ils erraient, hâves et décharnés, dans les rues de Beaumont, en quête de quelques débris d’aliments capables de soutenir leur triste existence.

Dussé-je paraître puéril et sentimental, je vais vous raconter un fait très simple et nullement exceptionnel, il.-dépeint bien la misère de ces pauvres gens. — Un soir, je m’étais attardé, et je regagnais, à la hâte, l’auberge où nous prenions nos rep"as, lorsque, sous les arcades de la place, je heurtais légèrement une enfant d’une dizaine d’années, elle s’affaissa comme si je l’avais violemment frappée ou comme, si sa chute était volontaire. — Veux-tu faire attention, petite sotte? lui dis-je — Je vous demande pardon, Monsieur, me répondit la fillette, je- suis tombée par faiblesse. Ne vous fâchez pas, ne m’en veuillez pas, je ne sais que devenir et elle sanglottait..— Immédiatement radouci je lui dis, qu’as-tu

donc, pauvre petite, à pleurer ainsi, as-tu pris mal? où vas-tu? — Elle'me répondit timidement ,comme honteuse de sa confidence : « Je vais chercher du paiii et Je n’en trouve pas, on ne veut pas m’en donner pour les deux sous que je présente, et mairian m’a dit que ces deux sous étaient sa dernière ressource, je , n’ose rentrer à la maison. » — Dis-moi-où tu demeures, ma fille, et reviens chez toi, je vais porter du pain à ta mère. — Surprise et ravie, la pauvre enfant, toute confiante, me présentait ses deux sous. — Messieurs si, à la campagne, vous avez assisté à un repas de fête, peut-être aurez vous, remarqué certains convives faisant deux parts du gâteau .qui leur est servi. Et bien, en paysan d’Urt que je suis, je fis, comme eux. Pendant le dîner ,je remplis mes poches d’une foule de' provisions, et je. me rendis à l’adresse indiquée. ,

La pauvre enfant grelottait à la porte de sa demeure, elle m’attendait, elle n’avait pas osé affronter.le désespoir qui, elle le pressentait,, eût accueilli son retour, si, au lieu de pain, elle n’avait apporté ,que ma promesse.

Depuis le jour de ceUe rencontre, les Anglais et moi nous fîmes dans nos repas, lapart des pauvres. Nous avions chacun nos protégés, et, pour eux, nous imposions à notre appétit, quelques privations bien légères et bien largement payées par les plus touchantes reconnaissances.

Le malheur nous rapprochait de ces paysans infortunés : je comparais mon sort à, leurs angoisses, le dénuement dont ils

mouraient, à l’abondance presque luxueuse dans laquelle nous vivions, je mesurais l’inégalité de nos conditions et,, à ma pitié venait se joindre un autre sentiment, il me semblait entendre, en moi, une voix profonde me disant que j’avais à me faire pardonner mon bien-être. '

A l’Hôpital j’avais vu bien des malades se succéder dans les mêmes lits, j’avais eu pour eux cette bienveillance banale, lointaine, dont on éparpille l’aumône §ur les pauvres gens couchés côte à côte, perdus dans leur foule et dans la froide et lugubre inmensité de ces salons de la misère. — E.res infortunés qui n’ont plus d’autre nom que celui de la maladie inscrit à leur chevet.

Confondu moi-même dans l’escorte d’un chef, devenu plus tard son aide de camp, je devais exécuter ses ordres, préparer son travail, l’assister dans ses opérations. Mon attention se détachait du malade, elle ne voyait, elle n’étudiait que son mal. ■

J’en étais arrivé à faire presque abstraction de la pauvre créature humaine, immobilisée dans ce lit d’hôpital comme un objet d’étude numéroté dans une vitrine de musée —■ La souffrance était la donnée du problème à résoudre, c’était l’équation dont la science devait me donner la solution, le malade était le champ dé manœuvre où allait briller le chirurgien.

Et, en cela ,je pensais et j’agissais comme tous mes camarades,'comme mon chef et, qu’elles me le pardonnent, comme les bonnes-sœurs elles-mêmes. En effet, la volonté peut surmonter les plus extrêmes fa-

ligues, elle, peut vaincre toutes les répugnances, mais elle est incapable'de réveiller les sensibilités émoussées par la répétition quotidienne des mêmes scènes, par les mêmes cris de douleur et de désespoir, les mêmes appels à l’espérance, les mômès adieux à la vie.

Mais à Beaumont, ah, c’est là où pour la première fois j’approchais réellement les blessés et les pauvres, c’est là ,où je pénétrais l’intimité de leur vie, où je fus le confident de leurs pensées. Si à l’hôpital,, j’avais forgé des armes, le moment était venu de m’en servir non plus sous l’aile et la direction d’un chef, mais avec mes propres forces. J’étais sur le terrain d’application des théories de l’Ecole, je me trouvais seul à seul en face des difficultés de la pratique. Une obligation nouvelle se dressait devant mmi, c’était la responsabilité de mes actes, une sensation inconnue faisait battre mon cœur, c’était la pitié, sœur-de l’amour.

Ah que je bénissais mes' longues veillées d’étude, elles me donnaient à cette heure non pas une confiance irréfléchie et vaniteuse, mais l’appui d’une conscience honnête qui peut se dire ; « Si je me trompe,, si je ne conserve pas des existences qui pouvaient être sauvées, ce n’est pas ma faute, c’est que Dieu ne m’a pas suffisarnment bien doué, mais je n’ai pas de reproche à me faire puisque j’ai cultivé, de mon mieux les faibles moyens dont il m’a gratifié.

— Si, à côté des gens qui meurent de faim, la Providence me donne du pain, j’aurais au moins partagé ce pain avec ceux qui n’en ont pas.

Çes pensées et ces actes calmaient mes inquiétudes, ils éclairaient mes jugements et affermissaient ma main.:— Le soir, je n’étais plus le chirurgien de ceux.que j’allais visiter, j’étais leur ami secourable et compatissant. J’étais le Français tendant la; main à d’autres Français. J’efîaçais les distances qui nous séparaient, je cherchais à soutenir, à consoler des frères, accablés comme moi par les malheurs de la guerre, mais qui, plus que moi, souffraient 'pour notre même patrie, pour notre chère Francs. Cette œuvre de Vincent de Paul, de Sœur de Charité me grandissait à mes propres yeux, elle exaltait m-a sensibilité et elle éveillait en moi des émotions si douces que je me reprochais de ne pas mieux les mériter.

Lorsque je. rentrais au logis, je n’avais plus lé cœur gonflé, je m’endormais dans le calme, la sérénité qui récompensent les bonnes œuvres et j’entendais encore, dans un bourdonnement confus de rêve, les paroles naïves et sincères qui me remerciaient en me disant : « Bon Monsieur, nous prierons pour vous. » Pauvres soldats, pauvres gens comme nous nous aimions !

Sans la générosité des Anglais et sans la présence dés blessés que seraient devenus les malheureux habitants de Beaumont?

Les blessés étant prisonniers, l’ennemi devait les nourrir; le pays, complètement dévasté, moffrait aucune ressource, c’était rintèndance prussienne qui assurait notre alimentation, par des convois de vivres venant je ne sais d’où.

1 Chaque semaine, j’adressais au Gouverneur de Beaumont, un rapport indiquant le nombre des blessés, il le signait, l’envoyait à Sedan et, pendant sept jours, notre ravitaillement était établi sur le chifîre donné dans mon rapport. La signature du Général garantissait l’authentieité du nombre des blessés en subsistance.

Or, la plupart des blessés ne consommaient pas la totalité de leur ration et j’avais soin de retarder la déclaration des-décès, j’allais même jusqu’à les oublier. Les habitants vivaient ainsi de la charité de leurs hôtes vivants et de l’héritage de ceux qui nous avaient quittés.

Au début, j’hésitais à prolonger, sur le papier, les existences finies, mais bientôt, ému par les souffrances dont j’étais le témoin enhardi par la courtoisie du gouverneur , qui mettait, avec empressement et sans le moindre examen, sa signature au bas de mon rapport, je devins moins, timide, et je me lançais sans scrupules, dans ces virements de provisions et dans mes statistiques de fantaisie.

Tout le monde m’en sut gré, le gouverneur lui-même en signant mon dernier rap.port, me dit avec un sourire significatif :

« Docteur,* nous nous sommes associés dans l’accomplissement d’une œuvre charitable dont je ne pouvais prendre l’initiative. » Ainsi, ce brave homme, en ne lisant pas mes rapports, se doutait cependant de leur inexactitude et, s’il les signait sans les vérifier, ce n’était ni par confiance, ni par indifférence, c’était par pitié pour les habitants dont il voyait la détresse sans avoir

le pouvoir de la secourir ofriciellement.— Je ne voulus pas lui cacher ma reconnaissance et je lui dis : Général je vous remercie, laissez-moi, en ce moment, me rappeler votre origine Française. » Il me tendit la main et je la serrais cordialement.

Ah, c’est que vraiment la détresse des habitants de Beaumont était extrême, un exemple vous prouvera l’étendue de leâr dénuement. — J’eus, un jour, la curiosité d’entrer dans la maison où la bataille me surprit pendant que je faisais ma toilette.

La pauvre femme, qiii m’avait donné de l’eau et une serviette, était étendue sur le sol, elle me reconnut, elle esquissa un faible sourire et d’une voix éteinte, joignant les mains comme pour rendre grâce, elle me dit : « Pauvre Monsieur, je vous croyais mort. » — Ma foi non, je suis bien vivant mais que faites-vous, donc ainsi couchée par terre? Pourquoi ne vous levez-vous pas ? — Je ne saurais„mon bon Monsieur, je n’ai plus de paille pour me coucher et je meurs de faim, il y a si longtemps que je n’ai rien mangé. Alors la malheureuse, croyant que je venais encore lui demander de l’eau et des serviettes fit un effort pour se lever, pour me servir, mais elle retomba en m’adressant un regard qui semblait me prier d^excuser sa faiblesse.

Je courus à l’auberge chercher du bouillon et je le présentais â la bouche de cette pauvre femme, pendant que ma main soulevait sa tête et que la pitié m’inspirait de consolantes paroles.

Jamais sans doute dans sa vié pauvre et isolée, cette infortunée n’avait été l’objet

Ti’une semblable attention, car jamais je n’ai vu la reconnaissance s’exprimer d’une façon plus touchante. Etais-ce l’infime condition de cette paysanne ou l’étendue de sa détresse qui grandissait, à ses yeux, mon assistance si naturelle et si modeste, je ne sais, mais des lèvres se posèrent sur ma main et je vis s’élever vers moi, un regard si attendri, que je me sentis ému devant cette femme qui me révélait le charme ineffable de la charité.

Un officier Saxon

Il était une visite que-je ii-’oubliais pas, je la trouvais agréable et utile. Le blessé, auquel je m’intéressais d’une façon si spéciale, était l’bfflcier saxon qui, soûs mes yeux, à l’école des Soeurs, eut lecoude brisé par une balle.

Cet Allemand m’avait prié de lui continuer mes soins, il refusa de se laisser transporter à Pont-de-Mousson où l’armée Prussienne concentrait ses ambulances, il voulut attendre à Beaumont sa guérison complète.

Cet officier originaire de Dresde, se nommait von Bothmer, sa distinction, sa fortune, la déférence que lui témoignait le gouverneur, m’apprenaient sa haute situation. Il était l’aide de camp d’un général qui portait le même noih que lui. Je trouvais dans sa société, non seulement de ragrément,mais de précieuses informations sur les évènements militaires. Sa blessure présentait aussi un grand intérêt chirurgical, c’était une plaie du coude avec fracture des 03 et ouverture ds l’articulation.

Je me. rappelle combien je fus perplexe dans le choix d’une détermination. Fallaitil amputer le bras? Pouvait-on empêcher l’infection d’une articulation ouverte? Et,

UN OFFICIER' SAXON

en admettant ces questions résolues, l’an-kylose du coude n’était-elle pas inévitable?

Permetlez-moi, à propos de cet officier, d’ouvrir une parenthèse, et de donner quelques détais sur une pratique que j’adoptais dans tous les cas semblables à celui dont je vous parle. — Le traitement des fractures articulaires est difficile car il doit satisfaire deux obligations diamétralement opposées. Il faut immobiliser- les fragments pour obtenir leur soudure, il faut remuer l’articulation pour prévenir sa raideur et, la liberté des mouvements a presque l’importance de la consolidation osseuse, elle est du moins toujours très désirable. Ne soyez donc pas surpris de la divergence des opinions émises sur le traitement des fractures articulaires — Les uns immobilisent la fracture jusqu’à sa consolidation parfaitè. — D’autres la massent et la mobilisent dès les premiers jours. — D’autres, moins radicaux, cherchent à saisir l’heure précise où il convient de remplacer l’immobilisation par le mouvement. On ne saurait moins s’accorder.

Le jour vint pour mon blessé où, sous peine d’ankylosé, je devais commencer à imprimer des mouvements à une articulation, dont les os brisés,- me semblaient assez fortement soudés, pour résister à la mobilisation du coude. Malheureusement, (le fait est à peu près constant) la douleur, provoquée par mes manœuvres, fut plus forte que la volonté du patient et je dus, séance tenante, recourir au chloroforme.

Grâce à ce sommeil artificiel, je remuais le coude aussi aisément que s’il se fut agi

UN OFFICIER SAXON

des os d’un squelette. Au réveil je fls une piqûre de morphine et tout se passa à notre entière satisfaction, i

Le'lendemain, Fofflcier s’attendait à me voir répéter la séance de la veille, mais, bien que n’àyant jamais vu d’accidents chloroformiques, j’étais loin d’ignorer leur possibilité et j’avertis M. de Bothmer du danger auquel il s’exposait. — Il en fut surpris et affligé, car le chloroformé ne l’avait ni effrayé, ni incommodé, mais sans anes^ thésie, le mouvement était insupportable, il fallait donc se résoudre à l’ankylose.

Devant sa déception je lui proposais une chloroformisation incomplète, a là Reine, comme nous le disions alors. Les demi-mesures sont,en général, mauvaises, je dus poursuivre jusqu’à la dose entière, je fis de même les jours suivants, sans incojivénients et avec le meilleur résultat.

L’ofïicièr conservait un bras qui InLpermettait de reprendre lè service milîtairé, il en fut. d’autant plus heureux qu’il l’avait moins espéré et il ne savait comment m’en remercier.

Voici un exemple de ses prévenances. Un soir, suivant son habitude, il me lisait les feuilles allemandes, ce jour-là elles relataient le premier combat livré aux portes de Paris, à Chatiilon, elles plaisantaient la précipitation qu’avaient mis les Parisiens à se sauver et elles comparaient ces recrues, habillées en zouaves, à des lièvres revêtus de peaux de lions.

Voulant effacer ce que ces reflexions moqueuses avaient de pénible pour moi, M.

de Bothmer mit la conversation sur la ba-

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taille de Wissembourg où U avait gagné la croix de fer et le gradé de capitaine. Il commença en ces termes :

« Le 4 août, à Wissembourg, nous allions nous mesurer pour la première lois avec l’armée française. Sà valeur légendaire, les souvenirs du premier Empire, de la Crimée, de l’Italie, hantaient nos mémoires, mais, dans cètte première rencontre, nous possédions sur vous un double avantage, l’imprévu de notre attaque et le nombre de nos soldats. La fortune nous offrait une occasion exceptionnellement favorable, il fallait la saisir.

C’est qu’une première victoire nous était particulièrement précieuse.Dans nos rangs,, au moins autant que dans les vôtres, les Français passaient pour invincibles, un revers eut accrédité cette opinion et il nous créait un danger spécial,il pouvait affaiblir, peut-être dénouer les liens d’une alliance entre Allemands, aujourd’hui ra^és sous le même drapeau, mais qui, quatre ans auparavant,à Sadowa,s’étaient battus les uns contre les autres.Nous devions donc vaincre ou mourir, nous y étions résolus etdes Français ont prouvé, qu’ils étaient animés des mêmes sentiments. Ah, cher Docteur, nous avons le droit de nous enorgueillir de nos victoires car vos soldats étaient incomparables.

J’étais l’aide de camp du général Bothmer, mon oncle ,et c’est nous qui, vers huit heures du matin, eûmes l’honneur de tirer les premiers coups de canon. Nous n’avions devant nous que peu de Français, cependant ils nous tenaient en échec, et avant de

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prendre l’offensive, nous attendîmes l’entrée en ligne d’ une division allemande qui, en ce moment, passait la Lauter et celle d’une armée prussienne dont le Prince Royal nous annonçait l’arrivée. Vers 11 heures, ces’renforts nous ayant rejoints, nous attaquions Wissembourg de trois côtés- à la fois, j’étais devant la porte de Landau, un régiment dé tirailleurs algériens la défendait et, à lui seul, repoussant tous nos assauts, il tenait en échec un corps d’armée et 66 bouches à feu. Pour triompher' de cette poignée de'braves, le général de Kirbac h dut les cerner, le nombre de ses troupes lui permettait cette manœuvre, et les Français enveloppés, décimés, ne répondaient plus que faiblement à notre formidable artillerie. Entourés par une armée entière, ils reconnaissaient sans doute leur impuissance et renonçaient à une lutte aussi inégale.

Nous le crûmes et alors, nous aussi, nous diminuâmes l’intensité de nos feux, attendant pour les éteindre, l’apparition du drapeau parlementaire. MaiSjP’est en vain que nos regards fouillaient im horizon que n’obscurcissait plus la fumée du combat, le drapeau blanc n’était pas arboré. Qu’attendait-on?. Nous n’alliohs pas tarder à le savoir. Loin de songer à se rendre, les Français se concentraient, iis se groupaient pour tenter un effort suprême. --- Soudain, nous entendons sonner leurs clairons, leurs tambours battent la charge, nous voyons les tirailleurs se lever dans les ruines fumantes, ils bondissent au-dessus des cadavres, franchissent les obstacles, ils se précipitent sur

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