‹ Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870Chapitre 18 sur 22 · UN OFFICIER SAXON · texte numérisé non relu

UN OFFICIER SAXON

nous avec un élan auquel nos soldats, qui se croyaient victorieux, ne résistent pas et c’est nous qui plions, qui fuyons, en abandonnant même ün canon. Les Français traversaient nos lignes en ne nous laissant d’autres trophées que leurs morts et leurs blessés.

Pendant queHous nous emparions de la porte de. Landau, celles de Haguenau et de Bitche tombaient aussi en notre pouvoir, Wissembourg succombait, mais, la ville prise, les Français n’abandonnaient pas la lutte. Le Geissberg, hauteur voisine, tenait toujours, les Français/ s’y- attachaient désespérément, ils résistaient à deux corps d’armée, ils repoussaient leurs assauts, nos officiers tombaient, nos drapeaux passaient de main en main, toute la colonne d’attaque était mise hors de combat, le général de Kirbach était blessé et ' nous allions nous retirer, lorsque des batteries allemandes réussirent à atteindre le haut de la colline dite « des trois peupliers ». cette artillerie décida notre victoire. Les Français se rendaient.

Lorsque commença la bataille ils étaient 1200 et lorsque nous nous emparâmes du Geissberg,nous n’y trouvâmes qu’un canon démonté et 200 soldats sans munitions;.

20.000 Prussiens avaient combattu une journée presque entière pour triompher de 1200 Français. Nous étions victorieux, mais quel était l’avenir que nous présageait une victoire aussi chèrement achetée?

Si pendant toute une journée une seule division Française avait tenu en échec une armée allemande, si elle se retirait, en sau-

UN OFFICIER SAXON

vant ses drapeaux et sans être inquiétée, quel serait le sort des combats livrés à forces égales? .

Tel fut le récit de l’officier saxon.

Dans cette nuit d’octobre, auprès du foyer où la destinée rapprochait deux adversaires devenus des amis, nous n’avions plus à interroger l’avenir, les batailles du mois d’août l’avaient inscrit dans l’histoire et, tous deux, nous gardions le silence que nous imposait la divergence de nos pensées.

Lui, l’Allemand, au comble de ses vœux, se félicitait d’avoir eu à combattre les Français dans des conditions de nombre, d’imprévoyance, d’épuisement qui leur enlevaient toutes chances de succès. Moi, le Français, dü fond de ma détresse, je déplorais l’infériorité des chefs, l’accumulaiion des fautes, lé concours inouï de circonstances .fatales qui s’étaient réunies pour nous infliger des désastres imminents.

M. de Bothmer resta à Beaumont jusqu’à la fin d’octobre; Après m’avoir lait ses adieux, il me remit une lettre en me disant :

« La guerre continue, si vous vous trouvez dans une situation difficile, ou dans la nécessité de recourir à des Allemands, faites parvenir cette lettre à un officier, elle lui apprendra ce. que vous doit un de ses camarades. '» Et avec une délicatesse très distinguée, au lieu de m’offrir des honoraires, (il savait que je ne les accepterais pas), il me pria de distribuer aux blessés de Beaumont, en souvenir de leur ' compagnon d’ambulance, la somme dont il voulait rémunérer mes soins.

UN OFFICIER SAXON

Je n’ai pas eu l’occasion d’utiliser cette lettre^ je l’ai conservée^ en voici'quelques lignes : ^

« A la bataille de Beaumont le JVfonach m’a sauvé, la vie. Faites pour lui ce .

que vous feriez pour un frère d’armes. Le capitaine von Bothmer vous en sera particulièrement reconnaissant. »

Un Enterrement

30 Septembre. •— Le temps est très beau, le soleirresplendissant. — Ma tournée chirurgicale achevée, je rentrais à mon domicile, le curé m’y attendait. -—Cher Docteur, me dit-il, je viens vous adresser une prière, je vais, comme chaque jour, célébrer des enterrements, mais aujourd’hui, pour la première fois, je puis donner à cette cérémonie un caractère plus respectueux, car, dans les ruines de l’Eglise, nous avons pu relever un autel. Ne vouléz-vous pas vous joindre à moi et à quelques habitants que j’ai convié ,pour rendre ensemble à nos soldats un dernier hommage? Je vous prie de prononcer quelques mots sur la toihbe où l’on va ensevelir les quatre militaires qui sont morts hier.

Je n’avais rien à refuser à cet excelent curé dont le dévouement, la compatissante bonté s’étaient toujours montrés à la hauteur du devoir. Il avait, c’est un hommage que je me plais à lui rendre, trouvé dans son cœur de prêtre et de Français, la volonté et la force de nous assister jour et nuit. Son concours m’était précieux, son désir répondait à mes sentiments, j’accédais, avec empressement, à sa demande.

Mes camarades, les Médecins anglais,

Page 1