EN RETRAITE
La Bataille de Reichshoffen
Notre retraite ne fut marquée par aucun incident qui vaille d’être raconté.
Depuis la journée de Bitche nous n’avions pas vu de Failly, nous ne savions où,il était. On nous avait simplement désigné le Camp de Chalons, où l’on formait une nouvelle armée comme centre de ralliement, mais sans nous imposer un itinéraire et, nous le tracions nous-mêmes d’après nos cartes, en le modifiant, tantôt pour éviter une route encombrée, tantôt pour suivie les conseils que nous donnaient les gens du pays. Nous n’étions nullement contrariés d’abandonner les voies battues et de cheminer par les sentiers de traverse, préférables, malgré leur rusticité, aux chemins défoncés par le passage des troupes.
En toute autre circonstance il eût été pittoresque et délicieux de voyager ainsi à l’aventure, au petit bonheur, les uns à cheval, les autres en. voitures-roulottes, comme des gitanos amateurs et riches, qui.
78 LA BATAILLE DE REieHSHOFFEN
ayant maîtres d’hôtel et domestiques, n’ont cfu’à admirer les beautés du paysage.
Cette toute nouvelle façon de courir la campagne en touristes-bohèmes, en troupe composée de futurs cardinaux, d’académiciens ,de professeurs, de ducs, de gens de lettres et d’étudiants était charmante pour des jeunes gens de bon appétit, d’humeur joyeuse, aussi indifférents aux fatigues des journées, qu’au défaut de confort des nuits pàssées sous la tente.
Mais, des cavaliers'ennemis parcouraient le pays, ils pouvaient nous enlever, nous étions à la merci d’un coup de main de ces batteurs d’estrade. C’était ce qu’on nous disait — à vrai dire nous n’en vîmes aucun.
Pourtant cette crainte gâtait le plaisir de la plupart d’entre nous, elle était leur préoccupation constante. Elle m’offrit l’occasion de tirer une petite vengeance des gens qui avaient refusé à Bartharez une place dans leur voiture.
Rien ne m’était plus facile, je, n’avais qu’à aller en reconnaissance, ainsi qu’on en priait ceux d’entre nous qui montaient à cheval, et, à revenir à la hâte, en annonçant une rencontre suspecte.
-Je partis, et le hasard me servit à souhait, en me mettant en présence d’un troupeau d’oies, car l’idée me vint d’utiliser comme des trompettes d’alarme, les cris de ces bêtes bruyantes.
J’attachais mon cheval et, à coups de gaule je frappais les oies; elles fuyaient en poussant des cris de détresse, si perçants qu’ils devaient être entendus de notre campement, si désolés qu’ils ne pouvaient lais-
ser de doute sur la situation critique des malheureuses volailles. Lorsque leur épouvante fut à son comble, je sautais à cheval, et à fond de train, j’allais rejoindre mes camarades. Ils se mettaient à table, j’arrive en trouble fête et en criant ; « Les hulans, les hulans » Tout le monde se lève, on m’entoure, on prend mon cheval qui ruisselait de sueur et, comme si je dominais une violente émotion, j’ajoute : « ils égorgent des oies. »
Barlharez, flairait-il une plaisanterie?
Etait-cc un effet de son imperturbable sang-froid? je ne sais, mais sans se lever, sans s’émouvoir le moins du monde,* il prend son ton le plus sérieux et nous dit :
« Messieurs, ces oies ,comme leurs aïeules « les oies du Capitole, nous annoncent un « danger. En face du péril, restons calmes,
, « ne quittons pas nos chaises curules qui, « pour le moment, sont nos cantines. Je « déclare que la séance, c’est-à-dire que le « dîner continue. » On ne l’écoutait certes pas, on riait encore moins, on m’accablait de questions. — Les Hulans vous poursuivent-ils? — Ils poursuivent des oies, vous dis-je— C’est donc cela, nous avons entendu leurs cris. — Où sont ces Hulans? — Le diable m’emporte si je le sais. Croyez-vous qu’en prenant le galop, j’ai songé à consulter ma carte? — Mais enfin sont-ils près, sont-ils loin?— Des Parisiens qui n’avaient entendu crier des oies qu’au marché de la Vilette, affirmaient que la voix de ces oiseaux portait à plusieurs lieues de distance, d’autres faisaient remarquer que mon cheval était en nage. Ainsi tout prouvait que les Hulans étaient loin et on se rassurait.
Je m’étais mis à table, en recommandant de garder le silence pour ne pas attirer l’attention de l’ennemi et, ce disant, je croquais les meilleurs morceaux
Je n’ai jamais révélé à mes camarades la cause de leur frayeur, mais j’avais bien raison de vous dire, en commençant le récit de notre retraite, que je n’avais rien d’intéressant à conter.
Un soir, le 12 août, nous étions campés sur le bord d’un ruisseau, lorsque deux officiers vinrent à nous et demandèrent M. de Fitz-James. L’un d’eux portait l’uniforme de Capitaine de la garde-mobile, l’autre celui'des lanciers. Le premier était le capitaine d’Harcourt, aide-de-camp du Maréchal Mac-Mahon, le second, un tout jeune homme, était M. de Rohan-Chabot, porte-fanion du général Brahaut. Ils avaient appris que notre ambulance se trouvait à quelques kilomètres de leur campement et ils étaient venus saluer leur oncle M. de Fitz-James et dîner avec nous. Ces Messieurs étaient à Reischofïen, nous allions donc entendre un récit authentique de cette fameuse bataille.
RACONTÉE PAR LE CAPITAINE d’HaRCOURT
Le 5 Août, Mac-Mahon avait concentré le premier corps d’armée (35.000) composé des soldats arrivés d’Afrique, à Wœrth, Frœschcwiller et Reischofïen; il espérait être rallié le lendemain par le 5® corps, gé néral de Failly et par une partie du"?® corps
ce qui devait porter sou armée à 70.000 hommes : C’est à leur tête qu’il ss proposait de livrer bataille au PrinceRoyal de Prusse.
Malheureusement, de Faillyne lui envoya qu’une division, celle du général Guyot de Lespart et même elle n’arnva qu’après la bataille (M. d’Harcourt nous donna les raisons qu’invoqua de Failly pour expliquer son inaction je vous les exposerais plus loin.) Quant au 7« Corps, pas un seul de ses soldats ne parut sur le terrain du combat.
Le 6 août au matin, Mac-Mahon était à Frœschwiller, plateau élevé, protégé par deux rivières et auquel on ne pouvait accéder que par des pentes escarpées, couvertes de vignes et de houblonnières.
Le Maréchal avait choisi cef’e position, qu’il croyait inexpugnable, pour attendre en sécurité, pensait-il, l’arrivée des 5® et 7® Corps. En réalité des forêts, des accidents de terrain, l’insuffisance des troupes nécessaires pour nous couvrir et nous gar-î der, diminuaient de beaucoup la valeur défensive de Frœschwiller.
A 6 heures du matin, nos soldats qui, ce jour là ne s’attendaient pas à combattre, sont attaqués par une forte reconnaissance allemande, ils ripostent avec vigueur, mais on ne s’aborde pas, car, ni d’un côté ni de l’autre, on ne veut s’engager à fond.
Vers 8 heures, le général Ducrot, voyant passer à sa portée, une division bavaroise ouvre le feu : après une lutte de deux heures, l’ennemi recule.
Pendant ce temps, les Prussiens s’étaient installés à Wœrth qui n’était occupé par
: ucune troupe et, sans que nous y apportions le moindre obstacle, ils y avaient amené une formidable artillerie.
Dès que leurs batteries sont en position, ils ouvrent un feu t errible sur nos troupes et sous le couvert de leurs obus, ils prennent une vigoureuse offensive. Nous leur répondons avec vigueur, mais les canons Prussiens, très supérieurs en nombre et en portée, écrasent nos pièces, éteignent leurs feux, notre artillerie est réduite au silence. Bien que privée de son concours,l’infanterie Française, sans canons, tient ferme, elle se maintient sur toutes ses positions et, les tentatives laitesparl.es Prussiens, pour sortir de Wœrth et s’élancer sur nous, sont victorieusement repoussées.
Si, en ce moment, le Maréchal eut lancé contre Wœrth, toutes les forces dont il disposait, il en eut probablement chassé les Prussiens et le sort de la bataille était changé. Mais non, il ne veut pas s’engager à fond avant d’avoir reçu ses renforts, il se contente de se maintenir à Frœschwiller.
Il est une heure toute l’armée Française est engagée, les Prussiens, eux aussi, ont mis en ligne toutes leurs troupes, ils ont même fait donner leurs réserves. Malgré leur intervention, à laquelle on n’a recours que dans les cas pressants, ils ne font aucun progrès, leur offensive est partout brisée et nos solda's ont la sensation bien nette d’être victorieux.
C’est alors que le Prince Royal prend la direction de la bataille. Il nous compte; en ce moment, notre armée égale la sienne, mais il sait que 80.000 Allemands marchent à
son secours, ils arriveront dans deux heures, s’il tient jusqu’alors, les Français seront c'crasés sous I 3 nombre- Le Prince demande un dernier-effort à ses soldats, ils sont à bout de forces, i.s n’ont plus rien derrière eux, puisque leurs réserves sont engagées, mais s’ils maintiennent le combat jusqu’à l’entrée en ligne des immenses renforts qui arrivent à marche forcée, la victoire est à eux.
Que fut-il arrivé si, en ce moment, le Maréchal avait lancé toutes ses forces sur les Prussiens épuisés et sans réserves pour les soutenir? Il les culbutait, il les précipitait sur les têtes de colonne de leurs armées de secours, ils y jetaient le désordre, les empêchaient de se déployer, elles étaient entraînées dans la défaite.
C'était l’heure que nous offrait la Fortune, pour la saisir il n’était pas besoin d’une inspiration de génie, il suffisait de ne pas oublier les qualités de l’armée Française, il suffisait de la lancer dans une marche en avant dont l’élan eut été irrésistible !
Malheureusement le Maréchal s’obstine dans la défensive il ne profite pas de ses avantages, il laisse échapper le moment propice, c’est qu’il ignore que des masses énormes accourent au secours du Prince Royal et il leur laisse le temps d’arriver.
Il est trois heures, 120.000 Allemands sont maintenant en face des 35.000 Français. La,lutte est impossible, toutefois la retraite peut encore se faire par les défilés des Vosges. Ce serait le salut de l’armée. Hélas, le maréchal aveuglé par l’idée que Frœschwiller est inexpugnable, s’obstine dans
la défensive, il ne veut pas s’avouer vaincu, il continue le combat. Il ne sort de son erreur, il ne pense à la retraite que lorsque, débordé sur ses deux ailes, il va être enveloppé.
Est-il encore temps de conserver son armée? Les minutes sont précieuses, qui va nous les donner? Peut-être, en se sacrifiant, la cavalerie pourra-t-elle arrêter l’ennemi, au moins un instant? « Général Michel, crie le Maréchal, lancez sur Morsbronn vos cuirassiers et vos lanciers, donnez-nous les quelques minutes qui nous sont indispensables. »
Les cuirassiers partent à fond de train, les soldats de leur arme n’ont pas chargé depuis Waterloo, ils vont se montrer les dignes fils des cuirassiers du premier Empire, Ils en ont le courage, maïs l’art de la guerre, lui, a changé, et ici la charge est folle, elle est impossible à travers les vignes, les houblonnières, dans des rues, contre- des murs et des maisons, sous la grêle des obus et des balles lancées par des armes à tir rapide.
Les cuirassiers meurent, ils ont donné à l’armée les quelques minutes de répit qu’elîe leur demandait.
Il est 2 heures, les troupes qu’attendait le Prince Royal sont entrées en ligne. Nos 35.000 hommes, qui se battent depuis le matin, ont maintenant devant eux, 200 bouches à feu et 120.000 Allemands, dont les trois quart n’ont pas encore cbmbattu.
Il est 3 heures, notre droite est enfoncée, notre centre va être percé, notre ligne de retraite est[menacée et l’artillerie prussienne
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s’avance au grand trot pour prendre des positions plus rapprochées d’où elle balayera les débris de notre armée. Mac- Mahon se voit perdu, les quatre régiments de cuirassiers du général Bonnemain sont là, sous sa main, dans l’attente, c’est à eux qu’il fait appel :
« Général, arrêtez ces batteries pendant vingt minutes, le salut de l’armée l’exige. »
Et, ces cuirassiers, comme l’ont fait les cuirassiers à Morsbronn, partent au galop, la bride entre les dents, le revolver et le sabre dans les mains — C’est fou, c’est héroïque, c’est inutile —Aux obstacles d’un terrain inaccessible à la cavalerie, sur lequel les chevaux culbutent, en entraînant dans leur chute les chevaux qui les suivent, s’ajoutent les projectiles qui pleuvent des maisons, des vignes, des houblonnières, et ceux que, de loin, lancent vingt batteries.
Mais, tant qu’il restera un cuirassier, la charge continuera. Cavaliers et chevaux rouleront dans les fossés, se heurteront à des murailles ou tomberont sous les rafales d’une grêle de fer.
A la tête de son régiment, un colonel s’est lancé le premier, c’est le colonel de Lacarre. Un boulet lui emporte la tête, ses mains crispées serrent toujours la crinière de son cheval et, ce cadavre décapité, tel le fantôme d’une ballade, charge encore dans le galop emballé de cette chevauchée vers la mort.
Ses soldats le suivent; c’est une balle, un obus, un mur, un chemin creux, des pieux de houblonnière qui les brisent, les désarçonnent, les culbutent. Ils meurent, étouf-
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fés sous leurs cuirasses, sous leurs chevaux, sous les pieds de leurs camarades qui, ne pouvant les franchir, trébuchent, tombent et eux aussi ajoutent leurs cadavres au mausolé et à la légende des cuirassiers de Reischofîen.
C’est un accès de folie et de désespoir qui a commandé cette charge, c’est l’orgueil militaire, c’est l’héroïsme exaltés jusqu’au paroxysme, qui entraînent - les cavaliers vers la mort certaine et inutile.
Hélas ! tellement inutile, que cette superbe cavalerie meurt sans arrêter l’ennemi, sans même l’atteindre, sans même nous donner le répit qui a suivi la charge de Morsbroun.
Chère Alsace, ces cuirassiers étaient,pour la plupart, les fils de tes campagnes, ils lurent ton dernier cadeau à la France !
Arrivé à ce point de son récit, M. d’Harcourt s’arrêta, il ne dominait plus son émotion. Après un instant de silence, il reprit ^ en ces termes ; « Messieurs, j’ai pu vous dire en quelques mots ce que lurent les charges des cuirassiers, mais, il me faudrait la nuit entière, pour vous raconter les laits d’armes de chacun des régiments qui composaient le 1er Corps et ëncore ne pourrais-je en citer que quelques épisodes ».
Il redevint silencieux et, nous aussi en proie aux plus sombres pensées, nous n’osions rien lui dire. Enfin, comme s’il se parlait à lui-même dans l’hallucination d’un rêve,l’aide-d -camp du Maréchal(d’Harcourl,) disait à voix basse, avec des pauses séparant l’adieu qu’il adressait à chacun de ses souvenirs — Je vous ai vu, tirailleurs algériens, mourir jusqu’au dernier pour sauver
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la Division Lartigue — Je vous ai vu nous revenir décimés et sanglants vous, les débris du 3® zouave, oubliés dans la retraite, restés seuls dans le Niederwald, où, plutôt que de vous rendre, vous avez sacrifié la moitié de votre régiment.— Drapeau du 96® de ligne nous vous crûmes perdu, vous passiez de main en main, vous n’aviez plus autour de vous que des soldats mourants, mais pour vous défendre ils ont donné leurs dernières gouttes de sang et ils vous ont sauvé — Colonel Franchessin, vous êtes couvert de blessures, vos bras sont coupés, leurs tronçons déchiquetés menacent encore l’ennemi et, c’est à la tête de vos hommes qu’un boulet brise le cœur vaillant qui battait dans votre poitrine.
Et vous, vieux soldats de Crimée, lorsque le clairon sonne la retraite, vous refusez d’obéir à cet ordre, vous lui répondez ; « En avant, à la Baïonnette comme à la Tchernaîa » et vous tombez presque à la bouche des canons ennemis. -Quelques pas encore et vous les preniez.
Soldats à la fois illustres et obscurs, trop nombreux pour que vos noms soient gravés sur la pierre et l’airain, le souvenir de votre vaillance se perpétuera dans l’histoire, il vivra dans l’âme Française et on parlera longtemps des héros de Rèischofîen.
Ce que je vous ai dit. Messieurs, suffit n’est-ce pas, pour vous prouver que, si nous avons laissé nos soidats sur les coteaux d’Alsace, nous n’y avons pas, du moins, enterré notre honneur.
M. d’Harcourt termina, en nous disant:
il est quatre heures, nous ne tenons plus
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mille part. Placées hors de la portée des chassepots, 200 bouches à feu creusent de sanglantes tranchées dans les rangs des régiments qui abandonnent le combat, elles empêchent toute concentration, tout ralliement et la bataille s’achève dans la déroute.
L’armée Française fuit, en débandade, vers Saverne et vers Bitche. A Niederbropn, elle rencontre la division Guyot de Lespart, qui arrête la poursuite et recueille les fuyards.
Notre armée d’Afrique n’existe plus — Notre cavalerie est anéantie — Notre Alsace est perdue.
Ce lut seulement douze jours après notre départ de Bitche que nous atteignimes Châlons et cependant, la distance qui sépare ces deux villes, n’est que de 270 kilomètres.Les hésitations, les fausses manœuvres, les ordres donnés par Mac-Mahon, auxquels succédaient presque aussitôt des contreordres émanés du Quartier-général, étaient les causes de cette incohérence incroyable qui devait nous être fatale. Si l’ennemi, mieux renseigné sur la dispersion de nos régiments, en avait profité pour les attaquer dans leur état de division, dans leur impossibilité de se secourir, ils eussent été sûrement anéantis.
Cette retraite, ressemblant à une déroute, nous imposa-, {je parle de l’armée) des fatigues, des privations inouïes, elle exerça une pernicieuse influence sur le moral de nos soldats.
Ces fautes ne devaient pas rester longtemps impunies et si, quelques jours plus tard, à Beaumont, nous fûmes victimes de la plus incroyable surprise, c’est qu’après avoir veillé constament, inutilement, pendant près d’un mois, notre lassitude avait atteint l’extrême limite des forces humaines.
Au lieu de vous conduire avec notre ambulance, par étapes quotidiennes, jusqu’au 18 août, date de notre arrivée à Châlonssur-Marne (où notre 5® Corps fut incorporé à l’armée dite de Châlons), je préfère résumer les notes que me fournit mon carnet, sur les causes de l’immobilité de Failly autour de Bitche, pendant la bataille de Reischoffen. Déplorable inaction, qui entraîna notre perte, car si, avant midi, nos troupes s’étaient réunies à celles de Mac-Mahon, elles eussent très probablement décidé la victoire de nos armes et si leur entrée en ligne n’avait eu lieu que dans l’âprès-midi elle eut encore, à cette heure tardive, empêché la déroute.
Maintenant, Messieurs, rappelez-vousque je ne sors pas de l’Ecole de guerre et veuillez suppléer par votre attention à l’inexpérience du narrateur. Je vais, tant je crains d’être obscur dans mes descriptions stratégiques, rechercher les répélitions au lieu de les éviter.
Positions du 5 ® Corps, Général de Failly, le 6 août au mâtin.
Le 6 août au matin, de Failly était à Bitche, c’est-à-diré à 2Q kilomètres au nord de
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Wœrth et de Reischofîen, où était campé Mac-Mahon (auquel un décret impérial le rattachait depuis la veille)'et, à 30 kilomètres au sud de Metz^et de Forbach où se trouvait le grand quartier général avec leurs généraux Bazaine et Frossard.
Devant Bitche s’ouvre la route des Deux- Ponts qui conduit en Allemagne ; de Failly, se trouvant à Bitche, avait donc l’Allemagne en face de lui, Mac Mahon à sa droite, Bazaine à sa gauche.
Mais, si le 6 août au matin de Failly était à Bitche, tout son corps d’armée n’y était pas réuni, il lui manquait la division d’Abbadie et le parc d’artillerie de réserve qui se trouvaient encore à Sarreguemines. Aussi lorsque, dans la nuit du 5 au 6 août, il reçut cette dépêche de Mac-Mahon « venez à moi avec tout votre corps d’armée, le plus tôt possible » il répondit : « Je ne le puis, mon corps d’armée n’est pas concentré, je vous envoie la division Guyot de Lespart ».
Je vous ai-raconté que dans notre promenade autour de Bitche bous avions assisté au départ de cette division.
Nous voici aux premières heures du 6 août, de Failly attend de nouveaux ordres.
Il reçoit : 1 » Une dépêche du Grand Quartier-général de Metz, lui disant ; ce Bazaine et Frossard vont être attaqués, tenez-vous sur vos gardes. » Cet avis « tenez-vous sur vos gardes » veut sans doute dire à de Fail- - ly que les Allemands menacent Bitche.
2® Une reconnaissance de cavalerie mal faite, lui dit que des masses ennemies marchent vers Bitche par la route des Deux- Ponts,
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3® Enfin il ne reçoit rien de Mac-Mahon, c’est-à-dire pas de réponse à la dépêche par laquelle il lui annonce que le 5® Corps n’étant pas concentré, il ne lui envoie que la division de Lespart. Cependant dans la matinée, de très bonne heure, Mac-Mahon lui avait expédié un officier d’état-major avec cette lettre « préparez-vous à comlDattre le 7, de concert avec moi. » Cet officier n’arriva à Bitche qu’à 3 heures de l’aprèsmidi, mais fut-il arrivé plus tôt, que, cette lettre du Maréchal, ne devait pas mettre de Failly en mouvement, puisqu’elle n’annonçait une bataille que pour le lendemain.
Ainsi de Failly recevait à, la fois l’ordre de Mac-Mahon l’appelant à lui, (mais ne réitérant pas son appel) et l’avis du Quartier-général lui disant de se tenir sur ses gardes, c’est-à-dire l’avertissant d’une attaque. Tels furent le défaut de précision, les ordres contradictpires qui déterminèrent de Failly à rester toute la journée du 6 août, hésitant, immobile, «inutile, appuyé à la forteresse de Bitche pendant que le 1er Corps se battait à Reischoffen, je le répète, il fut conduit à cette passivité :
1“ Par le Quartier-général de Metz lui disant de se tenir sur ses gardes.
2° Par le désir de couvrir Bitche qu’il croyait menacé par les Allemands dont on lui annonçait, à tort, la présence sur la route des Deux-Ponts,
3® Par le silence de Mac-Mahon ne répondant pas à la lettre où il lui annonçait qu’il ne lui envoyait que la division de Lespart.
4® Enfin par le désir d’attendre la division d’Abbadie et l’artillerie de réserve aux-
quels il avait donné rendez-vous à Bitche et qui n’arrivèrent pas.
Telles étaient les raisons invoquées par les défenseurs de de Failly pour justifier son immobilisation à Bitche. Mais les accusateurs de ce général y répondaient sans cesse par cette objection ; dans la nuit du 5 au 6 août, Mac-Mahon a donné à de Failly l’ordre formel de le rejoindre le plus tôt possible avec tout son corps d’armée. Il devait obéir à une injonction ûussi nette, aussi pressante de son chef direct, il devait se mettre en marche avec son corps d’armée tel qu’il était. Comment .réfuter un argument de cette valeur? C’est impossible.
Si notre immobilisation à Bitche pendant la journée du 6 août était le sujet constant de nos entretiens, c’était avec la même anxieuse curiosité que nous recherchions les causes de la défaite de Mac-Mahon à Reischôffen, mais sur ce point les opinions ne .différaient guère, je vous les résume ;
1 ®Le 6 août Mac-Mahon devait avoir avec lui son armée complète qui comprenait trois corps d’armée, le le 7® et le 5® et il ne disposait que du 1®^ corps,soient 35 à 40,000 hommes.
2 “ Jusqu’à midi les forces ennemies ne dépassaient guère les siennes et jusqu’à cette heure il avait l’avantage, il eut dû en profiter pour prendre l’offensive au lieu de rester sur la défensive, comme il le fit.
3® Ni Mac-Mahon, ni le Prince Royal ne croyaient à une bataille pour le 6 août, l’intention des deux chefs était de n’en venir aux mains que le 7. Lorsque les événements en décidèrent autrement, Mac-Ma-
hon ne sut, ou ne put, rallier le 7“ Corps qui lui appartenait et, vous savez qu’il ne reçut du 5e Corps (de Failly) qui taisait également partie de son armée, que la seule division de Lespart, d’ailleurs elle arriva trop tard. Au contraire le Prince Royal parvint à réunir toutes les forces allemandes qui se trouvaient dans un rayon de 30 à 40 kilomètres autour de lui. De telle sorte que si, jusqu’à midi, le nombre des Français et des Allemands en présence fut à peu près le même, dans l’après-midi le Prince Royal opposait 120.000 hommes aux 35.000 bien diminués à cette heure, qui composaient l’armée française.
Camp de Châlons
Les batailles de Forbach et de Reischoffen. perdues le même jour (6 août) par Frossard et Mâc-Mahon, nous enlevaient l’Alsace, la ligne des Vosges et toute cette partie de la Lorraine comprise entre Metz et la frontière. Elles nous privaient de tous les approvisionnements accumulés dans ces régions et les abandonnaient à l’ennemi en augmentant singulièrement ses moyens d’existence.
La France était ouverte à une troisième invasion, le pays en proie à la stupeur et au désespoir, l’armée, qui se croyait invincible, entamée et découragée, le commandement desorienté et aveuglé. Au contraire, la grandeur d’un succès imprévu exaltait nos ennemis, scellait leurs alliances, et leur donnait dans leur supériorité une confiance qui décuplait leur audace et leur ardeur.
Or, la bataille de Reischoffen, première et principale cause de nos désastres, fut exclusivement perdue par le fait de notre infériorité numérique et, cette inégalité de nos forces ne devait pas exister, je veux dire qu’elle pouvait être évitée.
Mac-Mahon avait le droit de compter sur les 25.000 hommes du 5® corps, puisque dans la soirée du 5 août il avait donné à de
camp de chalons
Failly qui se trouvait à Bitche, l’ordre de le rejoindre.
La distance qui sépare Bitche de Reischofîen n’étant que de 20 kilomètres, de Failly en se mettant en marché le 6 août dès les premières heures, ralliait Mac-Mahon vers 10 ou 11 heures du matin. De plus le maréchal pouvait appeler à lui une partie du 7® corps qui n’était distant que de quelques heures de chemin de fer. Or avec le 5® Corps et deux divisions du 7®,,l’armée de Mac-Mahon s’élevait à 70.000 hommes.
Vers midi et vers une heure Mac-Mahon avait l’avantage, en ce moment l’entrée en ligne du 5® corps lui donnait la victoire. Plus tard, il est vrai, le Prince Royal réunissait des forces imposantes, mais, devant notre armée victorieuse, eut-il pu effectuer cette concentration? Best permis de croire que, la défaite des Allemands entrés en ligne dans la première moitié de la journée, et l’élan des Français exaltés par le succès, nous eussenLvalu une victoire complète.
Alors même que cette éventualité ne se serait pas réalisée, le Prince Royal était arrêté, l’armée de Chalons pouvait s’organiser, le corps d’armée du général Vinoy allait la rejoindre. Libre de ses mouvements, Mac-Mahon débarrassait l’armée de Metz de toute crainte d’un mouvement tournant du côté du Sud et, s’il s’était alors joint à Bazaine, les batailles de Borny et de Gravelotte, indécises et sans résultats, devenaient des victoires décisives.
N’est-il donc pas permis de croire que l’inaction de de Failly pendant la ba-
CAMP DE CHALONS
taille de Reisehoffen à changé les destinées de la France?
Telles étaient les appréciations, portées sur les causes de nos désastres, par les officiers. Français qui, pendant notre retraite sur Châlons, s’asseyaient à notre table. Je devais plus tard, dans les longues soirées d’octobre, les entendre répéter par les officiers allemands, en traitement à Beaumont.