UN ENTERREMENT
assistants se tenaient à. leur tête, les Anglais m’entouraient, et, bien ému, je prononçais ces quelques mots :
« Soldats qui mourrez pour la France, un compagnon d’infortune vous dit adieu.
Loin, bien loin, dans des villages d’Alsace, de Bretagne, de Provence vos mères prient sans doute pour vous, elles ignorent que c’est à vos âmes que s’adressent leurs prières. Ici-bas elles ne vous reverront que dans leurs souvenirs, elles vous retrouveront au ciel, que Dieu les aide à supporter le plus grand, le plus douloureux des sacriflces,la perte d’un fils.
«Pour avoir donné le jour aux vaillants soldats.que vous étiez, ces mères françaises doivent elles aussi avoir l’âme haute, la noblesse de votre mort sera leur consolation. — En vous appelant à elle, la Providence a, peut-être, été plus clémente pour vous, qu’eh nous épargnant, elle ne l’est envers nous.
« Notre pays a demandé votre sang, vous l’avez courageusement versé, au nom de la France, un frère d’armes vous glorifie.
« Vos familles vous ont donné à la patrie, elles ne peuvent pleurer sur vos tombeaux, en leur nom, un ami vous adresse le dernier adieu. »
Je pris une motte de terre èt je la jetais sur les cadavres de ces soldats. Il me semblait que cette terre de France pour laquelle ils mouraient, était un salut et un Jiommage dignes d’eux.
Le prêtre et les assistants s’inclinèrent.
— Les Anglais m’embrassèrent, ils étaient émus, ils pleuraient avec moi. En ce mo-
UN ENTERRGMENT
ment, j’étais, aux yeux de ceux qui entouraient cette fosse, le représentant dé' la France, de ses soldats, de leurs familles et c’était à mon pays, et à mes compagnons d’armes que s’adressaient ce salut et cette étreinte fraternelle.
Comment pouvais-je, encore palpitant des scènes de la bataille, m’attendrir devant les dépouilles de ces modestes soldats?
Je ne sais, mais j’étais bien triste.
Bloomfield, voulant m’enlever à mes sombres pensées, décida que tous ensemble, nous irions à Belval, visiter les quelques blessés du combat de Nouart, qui se trouvaient encore dans le château de M.
iVlathis.
Nous traversâmes le champ de bataille, il avait, sauf au niveau des tombes dont les reliefs restaient dénudés, repris sa fraîcheur de prairie. Je crus revenir à la matinée qui précéda la surprise de Beaumont, je crus revoir ces soldats qui cheminaient en chantant, dans l’espoir de quelques heures de repos, alors que, ^quelques heures à peine, les séparaient de l’éternel repos.
Les blessés qui se trouvaient au château de Belval étaient en convalescence, nous dinâmes ensemble, je m’attardais auprès d’eux et, la nuit était profonde, lorsque je montais à cheval pour revenir à Beaumont.
Mes camarades étaient déjà partis, Hastings seul m’avait attendu. Etant mon assistant il se croyait obligé de ne jamais me quitter. . “
Nous cheminions dans la forêt obscure
UN E1STERREMENT
et silencieuse. Perdu dans mes pensées, je marchais lentement et Hastings n’osait prendre les devants, il me Suivait pas à pas, bien que cette promenade nocturne fut manifestement peu à son goût.
Nous sortîmes des bois et, le long des arbres, dans la plaine, nous vîmes se profiler dans la nuit qui tombait, les tertres grisâtres sous lesquels reposaient nos soldats.
Sur le relief dé ces tombes voltigeaient des feux follets, si nombreux qu’il éclairaient la plaine et semblaient faire à la lisière des grands chênes une bordure lumineuse.
Hastings me demanda quelle signification nous attachions, en France, à ces lueurs falottes qui, dans les nuits d’été, voltigent sur les tombes et poursuivent ceux qui en approchent. Je ~lui répondis que dans les nuits chaudes et humidés, le phosphore des os et des centres nerveux, se dégage des cadavres en décomposition et produit des lueurs phosphorescentes, semblables à celles que donnent les allumettes mouillées. — En passant près des feux follets, la colonne d’air déplacée par la marche, les entraîne dans son sillon, et ils ont l’air de vous poursuivre.
' Hastings ne voulut pas me contredire mais, sans doute, il continua à les attribuer à une cause plus mystérieuse et à y voih un phénomène moins naturel. Ce fut ma dernière visite au château de Belval, je n’ai plus revu la forêt de Bois-de-Dame où s’étaient cachés les Saxons pour nous surprendre. Mais je ne puis penser à Belval et à ses bois, sans associer à leur souvenir, celui
UH ENTERREMENT
des Saxons,celui de nos malheureux Français et aussi la vision de ces feux follets, brûlant le soir en signe de deuil, sur les tombes de nos soldats, comme le font les cierges et les flammes de Bengale dans les chambres mortuaires.
Et, si. c’est en rêve que jè revois Belval et sa forêt, ces lueurs bleuâtres et vaporeuses, me semblent bien être, comme le croyait Hastings, les âmes de nos soldats qui s’envolent au ciel.
Le Gouverneur de Baumont
Le général Dijon de Montbar, gouverneur de Beaumont, était Chevalier de St- Jean, vieille institution allemande remontant au Moyen-âge et dont rien en France ne peut donner une idée.
Cet ordre,.composé des grands propriétaires terriens, formait une aristocratie féodale à côté de l’aristocratie militaire.
Les Chevaliers de St-Jean n’étaient paç soldats mais ils jouissaient d’une considération, ils possédaient une autorité devant lesquelles s’inclinaient tous les Allemands, quels que fussent leur rang et leur grade.
— Quand on parlait à un Chevalier, on l’appelait, mon général. — En Allemagne et en Russie, le titre de général n’est pas exclusivement militaire.
En temps de guerre, les Chevaliers de St- Jean, suivent l’Etat-major du Corps d’armée ou servent leurs vassaux. Il faut vous dire qu’en Allemagne, les recrues d’une même province, au lieu d’être disséminées dans des régiments différents, sont concentrées dans une même division. C^ez nous, il en est ainsi des troupes qui forment la réserve.
Pendant la campagne, les soldats peuvent librement s’adresser à leur Chevalier,
lui exposer leurs besoins et recevoir son assistance. Le Chevalier est leur protecteur puissant et connu, le représentant de leur famille, de leur village, presque im ami, très au-dessus d’eux par son rang et sa fortune, mais très près d’eux par sa familiarité, l’intérêt qu’il leur témoigne et par la communauté de leur lieu d’origine.
Ce rôle paternel, si opposé à l’autorité raide et dédaigneuse des chefs militaires, est tellement apprécié des soldats. allemands, qu’en toute circonstance, ils ont recours à leur Chevalier; j’ai vu des blessés que sa visite comblait de joie, j’ai vu les plus arrogants Prussiens, les Hussards rouges de la Garde, s’incliner devant ses désirs à peine formulés.
Comme la plupart des officiers allemands, le Général de Montbar parlait le Français, et il s’exprimait dans cette langue avec une aisance et une distinction exceptionnelles.
C’était vraiment un excellent homme, surtout avec moi. — Ses exigences s’étaient bornées à me demander de prévenir son salut, comme il avait le double de mon âge, cette politesse ne compromettait guère ma dignité, j’y ajoutais de la déférence, je la devais à une bienveillance dont le général multipliait les preuves.
Nos relations étaient donc très courtoises et, d’une telle simplicité qu’elle se bornaient, de ma part, à lui adresser, une lois par semaine, la liste de mes blessés, de la sienne, à signer ce rapport, qui était la base de notre ravitaillement, et à L’envoyer à la Commandature Prussienne, établie à Sedan. De plus, lorsque je conduisais des
blessés en Belgique, le général me donnait le sauf conduit qui m’était nécessaire pour traverser les lignes allemandes.
Sauf le quart de minute consacré à la signature qu’il apposait sur mon rapport, sans jamais le lire, le général était libre de ses mouvements, il ne leur demandait rien d’excessif. Ses journées, toujours les mêmes, étaient consacrées aux soins de sa personne, qu’il nous présentait sous des aspects divers ; d’abord dans l’élégant négligé, du matin, vers le milieu du jour dans la tenue de campagne, enfin le soir, à l’heure du dîner auquel il conviait souvent le Curé, le Maire, les officiers allemands de passage à Beaumont, il s’épanouissait dans un uniforme chamarré de dorures et de décorations.
II me semble voir le général assis au soleil, la tunique déboutonnée, les jàmbçs écartées, un pot de bière est à portée de sa main.- Cette main, m’abandonne lé verre, que pour caresser une barbe majestueuse, qui descend en auvent jusqu’aux décorations étalées sur la poitrine. Cette barbe, a absorbé toute la sève capillaire, carie crâne est poli, dénudé comme un caillou du Gave.
Perdus dans lé vague,les yeux du général suivent peut-être une pensée, ou, plus probabierment, la fumée bleuâtre d’un cigare de la Havane.— Cent kilos se reposent dans une béatitude de digestion et de gloire.
Maintes fois, dans la journée, je passais devant la maison de M. de Montbar; lorsqu’il était de bonne humeur, ce qui lui ar-
rivait souvent, il m’arrêtait et nous causions.
Sa conversation était fort intéressante, elle me renseignait sur les grandes existences allemandes,leurs chasses, sur la culture de leurs terres et l’exploitation de leurs bois. Le général avait un esprit tour à tour caustique et bienveillant, mais, sa verve mordante ne s’exerçait que sur les Allemands et surtout contre les Anglais qu’il n’aimait guère, il n’avait pour les Français que des paroles flatteuses. Etait-ce par délicatesse, par besoin de rehausser la valeur du vaincu pour exalter la gloire du vainqueur, c’est possible. Et cependant je crois plutôt que,formé par la fusion des deux races, le général croyait réunir en lui,les qualités qu’elles se partagent. Peut-être avaitil raison, mais, en cela, il me rappelait certaine fable où une chauve-souris, orgueilleuse d’une conformation, qui réunit les attributs des habitants de l’air à ceux des animaux qui vivent sur la terre disait ; « Je suis oiseau, voyez mes ailes, je suis souris, voyez mon corps. », De même, à n’en pas douter, le Général pensait : « Je suis Français, voyez mon nom, je suis Prussien, voyez mon casque. » Tour à tour devant le Français humilié et vaincu, il avait l’orgueilleuse satisfaction de se dire : « Je suis le Prussien triomphant » et,- devant les façons de parvenu et la vulgarité des hobereaux allemands, il se félicitait d’être le Français de vieille roche. Quel parti, Bartharez, en fin gascon, eut su tirer de ce Franco-Prussien !
Je, m’expliquais maintenant! ’attitude.
étrange chez un ennemi, qui, à ma première entrevue avec le général, m’avait si fortement surpris. Ses égards, sës prévenances dont les unes, invitations à dîner, me gênaient, dont les autres, signatures des rapports, m’enchantaient, venaient de l’ancien Français rentrant en maître dans un pays d’où on avait chassé Ses ancêtres, jouissant du trioihphe, mais, sentant battre dans son cœur, le vieux sang de ses pères. — Son amabilité était la vengeance élégante d’un gentilhomme du grand siècle.
Si j’en avais douté, j’en aurais eu la preuve dans la façon autoritaire dont il traitait les Allemands et. dans son attitude froide et hautaine,envers les Anglais. Bloomfield, à qui d’ailleurs il parlait rarement et toujours sur un ton maussade ,me disait : « Si les Chevaliers de St-Jean sont la fine fleur de l’aristocratie allemande que doit être le reste : It is very disgasting, indeed, c’est, én vérité, tout à lait dégoûtant. »
Messieurs, j’ai cherché par tous ces détails à vous dépeindre la situation d’un jeune chirurgien français jeté par les malheurs de la guerre, dans un milieu absolument exceptionnel. Tous mes souvenirs, depuis notre organisation chirurgicale jusqu’à la misère des habitants de Beaumont, depuis l’assistance anglaise jusqu’à la bienveillance Prussienne (comme l’association de ces mots me semble dissonante) tous ont répondu à mon appel et, si ma plume inexpérimentée, n’a pas su en retracer fidèlement les images et les faire revivre telles que je, les revois, du moins nia mémoire.
plus exercée, m’en a fidèlement rappelé les grands traits.
J’eus, à mon tour, une occasion de rendre service à M. de Montbar, ce fut pendant une nuit du mois d’octobre.
Les émotions des premiers jours s’étaient calmées, je dormais d’un profond sommeil, il pouvait être deux ou trois heures du matin, lorsque je suis éveillé par un grand vacarme, par des appels criés en Allemand, par des coups violents frappés à la porte de l’auberge. — Je cours à la fenêtre, la rue est pleine da Prussiens, ils sont au - moins une trentaine, sans armes, la plupart n’ont même ni tunique, ni casque. Dès qu’ils me voient, ils me crient ; « Ofînen sie mir schnell, vir sind ferfolgt; Ouvrez-nous, vite, nous sommes poursuivis. »
Qui diable pouvait poursuivre, ces maîtres du pays?... En même temps l’aubergiste était entré dans ma chambre et, tremblant de frayeur, il me demandait ; « Que faut-il faire? Ouvrez-leur, lui dis-je, ils vont ehfoncèr la porte, elle ne résistera pas à leurs coups de pied. Il hésitait, je descends, j’ouvre, et les Allemands se précipitent dans l’aubèrge. A peiné entrés, ils referment la porte et la barricadent avec les meubles de la salle. Deux soldats, les seuls armés, montent dans ma chambre, ferment la fenêtre et y creusent des meurtrières.
Je lés questionnais en vain, ils devaient pourtant comprendre ces mots : « Vas ist, qu’y a-t-il? Vas geht for, que se passe-t-il? Mais, le danger était trop grand, ou, ces
soldats, qu’en toute autre .circonstance on eut pris pour des voleurs, me jugeaient trop mince personnage, pour se croire obligés de me donner la moindre explication.
Je n’étais pas au bout de mes surprises.
De nouveaux appels se font entendre dans la rue, je reconnais la voix du général, il m’appelait et me suppliait de le recevoir. Je veux lui ouvrir, les soldats s’y refusent, ils sont trop heureux d’avoir barricadé l’auberge pour consentir à défaire leur rémpart improvisé. Enfin je répète avec une telle insistance, que celui qui appelle est un Chevalier de St-Jean, qu’ils se décident, et'ce ne fut pas une petite affaire, à déblayer la porte.
Le général se précipite dans la salle, il n’est qu’à demi yètu, un habit civil, passé sur la chemise, laisse voir des jambes noires et velues, sans mot dire,; il monte dans ma chambre, jette son habit ,se couché dans mon lit et ordonne aux Prussiens d’aller au plus vite rétablir la barricade.
Qu’y a-t-il, donc mon Général? Sans me répondre, il place un doigt sur sês lèvres, c’est me dire qu’il faut me taire; Le général avait éteint la bougie, un profond silence succédait au vacarme, rien ne bougeait, on craignait, à n’en pas douter, d’éveiller l’attention d’un ennemi.
Je ne savais que penser. Assis à côté de mon lit occupé par le général, j’attendais qu’il voulut bien m’éclairêr sur cet étrange événement. Enfin, n’entendant rien, et jugeant nécessaire de me faire connaître la situation périlleuse dans laquelle je devais jouer un rôle, le général me dit-tout bas :
« Nous sommes en grand danger, nous allons être attaqués par tes zouaves. » — Par quels zouaves, lui demandai-je? — Par ceux me dit-il, qui, en ce moment, massacrent la garnison de Stenay, les soldats qui sont dans l’auberge leur ont échappé, les zouaves les poursuivent, il est surprenant qu’ils ne soient pas déjà ici.
Dieu veuille qu’ils arrivent, pensai-je en moi-même, mais, se coucher dans mon lit, me semble être une singulière façon de se préparer à les recevoir. Or, je devais, paraît-il,prendre ma part dans cette singulière défense, car le Général ajouta ; « vous comprenez, cher Docteur, qu’il serait fâcheux d’être tué à la fln de la guerre, au moment où la paix va être signée, vous allez, n’est-ce pas m’évitèr ce désagrément?
Je ne demande pas mieux, mon Général, c’est entendu, je vous fais prisonnier. — Vous n’y êtes pas ,mon cher Docteur, pour le moment, je suis votre client. Lorsque les zouaves me trouveront au lit, qu’ils vous verront auprès de moi ils me prendront pour un blessé, vous aurez le soin de le leur dire et de répéter souvent mon nom, Dijon de Montbar.
Le jour commençait à poindre, aucun zouave n’avait paru et j’appris alors la cause de cette alerte. — Après la bataille de Sedan, un convoi de prisonniers que l’on conduisait en Allemagne, passait aux environs de Montmédy, place forte encore en notre pouvoir.jDans Le convoi, se trouvaient des zouaves qui connaissaient cette région,ils s'évadèrent et se réfugièrent dans Montmédy.
Or Montmédy est près de. Stenay, cette dernière ville était occupée par une garnison prussienne qui, se croyant en pleine sécurité, dormait en paix, sans se garder. Les zouaves, réfugiés dans Montmédy, furent sans doute avertis de cette négligence, il y virent, en vieux soldats d’Afrique, l’occasion d’un joli coup de main. Profitant d’une nuit noire, ils avaient surpris la garnison dé Stenay, sans coup férir, s’étaient ■ emparés d’une centaine d’Allemands, d’un général et d’une caisse contenant 80.000 marks (100.000 francs). Les Prussiens qui s’étaient réfugiés dans mon auberge (Beaumont est à 10 ou 12 kilomètres de Stenay), leur avaient échappé à grand peine, ils n’avaient eu le temps ni de s’armer, ni de se vêtir complètement, ils se croyaient poursuivis, ainsi s’expliquait leur effroi et la mise en défense de l’auberge.
Mais les zouaves ignoraient que Beaumont n’était pas gardé, ou bien en raison de leur petit nombre, ils étaient une vingtaine, et de la difficulté de conduire leurs prisonniers, ils ne poursuivirent pas les fuyards, et rentrèrent avec leur prise à Montmédy. Cette capture aida puissamment la défense de la forteresse, dont les Prussiens ne s’emparèrent pas. Ils l’attaquèrent plusieurs fois,mais,sans insistance, pour ne pas tuer leurs compatriotes, prisonniers que l’on conduisait aux endroits les plus exposés.
Le lendemain, les Prussiens envoyèrent de Sedan, une nouvelle garnison à Stenay et un régiment de hulans à Beaumont.
302 LE GOUVERNEUR DE BEA-UMONT
Ces hulans faillirent nous faire un mauvais parti, aux Anglais et à moi. —Voici dans quelle circonstance:
Les Hülans.
Un Convoi de Convalescents
Lorsque Faprès-midi était belle, les Anglais, grands amateurs de sport, se promenaient à cheval. Ils avaient, à bien bon compte, acheté d’excellents chevaux aux paysans, qui après la bataille, en avaient recueilli autant qu’ils en pouvaient nourrir. Mes amis n’avaient eu que l’embarras du choix, jamais cavaliers ne. se trouvèrent à pareille fête.
Mon goût pour l’équitation, passion de mon enfance, s’était vivement réveillé, j’avais, pour la satisfaire; un cheval arabe d’une beauté et d’une bonté rares, aussi lorsque mes camarades me proposaient d’aller courir un canter de quelques kilomètres, je ne crois avoir jamais refusé leur invitation. -
Les environs’de Beaumoiit se prêtaient admirablement à des excursions. Ils nous offraient des routes désertes, des sous-bois gazonnés, des prairies nuesj vastes comme un champ de course; et nous pouvions varier nos promenades car, soit que nous dirigions nos pas vers Stenay ou Mouzon, vers Pouilly ou Belval, nous trouvions partout
LES HULANS
un sol élastique pour nos chevaux, de riants paysages pour nos regards.
Un jour, Walker qui, la veille, s’était ravitaillé au dépôt anglais établi à Arlon, nous invita à goûter, il avait découvert, entre un boisetlaMeuse, une prairie tout à fait confortable pour un flve o’clock. — Nous partîmes au pas, nous portions, à tour de rôle, un panier chargé de provisions et nous arrivâmes à la fameuse oasis. Les chevaux sont attachés aux arbres, nous entourons Walker qui, avec la majesté d’un maîtré d’hôtel et, en mettant des poses entre chaque exhibition, sort du panier un jambon, un pâté, une bouteille de Porto, des cigares et à quatre reprises, nous saluons de hourrahs l’apparition des ces « harnois de gueule. »
Expansions fâcheuses, car elles furent entendues par une patrouille de hulans qui passait aux environs. Ces batteurs d’estrade voulurent savoir ce que signifiaient ces cris, étranges dans un lieu aussj solitaire.
Telle du moins fut notre pensée lorsqu’au loin, sur la prairie, nous vîmes des cavaliers au galop, le pistolet au poing, courant vers nous avec l’intention évidente de nous charger.
A peine, nous étions nous réfugiés dans le bois, que les Hulans étaient sur nous, c’est-à-dire à moins de 200 mètres et alors, brusquement, ils s’arrêtent, tournent bride et détalent plus vite encore qu’ils n’étaient venus. Ils avaient dû voir mon cheval blanc, il leur avait fait croire que des Français étaient cachés dans le bois (il n’y a pas de chevaux blancs dans l’armée allemande)
cette crainte les avait empêché de nous attaquer; peut-être étaient-ils allés chercher du renfort..
L’heure n’était pas aux reflexions, nous abandonnons le goûter et, à bonne allure, nous revenons à Beaumont. Le gouverneur était, comme toujours, assis devant sa porte, nous lui contons l’aventure, il plaisante notre frayeur et il envoie un domestique à la recherche du panier. Entre temps, il fait remarquer aux Anglais, peu expansifs dans leurs remerciements, toute l’importance de, sa. protection, il devait bientôt m’en donner une preuve plus appréciable.
Je revenais de Namur où j’avais conduit des blessés, l’aubergiste, souriant, m’accueille par ces mots : « J’ai fait. Monsieur, en votre absence, une bien bonne affaire.— Tant mieux, je vous en félicite.— Je veux .
dire que c’est vous qui avez fait la bonne affaire. — Expliquez-vous, mon ami. — Venez voir et, sans autre explication, il voulait jouir de ma surprise, l’hôtelier ouvre la porte de l’écurie. — Deux énormes chevaux, ont pris la place de mon petit arabe, qui a disparu. — Eh bien, où est donc mon cheval? — Il doit être loin à cette heure, me répond l’aubergiste; pendant que vous étiez à Namur, des officiers de Hussards ont traversé Beaumont, ils ont vu votre cheval et m’ont demandé à qui il appartenait, « c’est le cheval du médecin français » leur ai-je répondu. Ils se sont longtemps concertés, ils ont sorti le cheval, l’ont monté, finalement ils l’ont pris, en disant que ce n’était pas un cheval de médecin. Mais, en échange, ils vous ont laissé
LES. HULANS
ces deux Meklembourgeois; attelés à un coupé, ces chevaux feront honneur au docteur, ce sont là leurs paroles, ils m’ont chargé de vous dire que c’était un cadeau que vous faisaient des Hussards de la garde et, en riant ils ont ajouté, « vous y joindrez nos amitiés. »
J’étais furieux et j’éprouvais un si vif regret, que je fus aussitôt conter ma peine au gouverneur, il ne pouvait la comprendre.
Comment, me disait-il, on vous donne deux chevaux de cuirassiers contre un poney et vous vous plaignez? — Mais calmez-vous, les Hussards sont à Stenay, votre cheval vous sera rendu. — Et il en fut ainsi. — Si, en ce moment, j’avais pu témoigner ma reconnaissance au général, en le déclarant malade ou blessé comme, dans la crainte des zouaves, il m’en avait prié, j’aurais juré qu’il était mourant.
Pàmard m’avait écrit que, la Croix-Rouge Belge, recevrait tous les convalescents, que je conduirais en Belgique. Le moment était venu d’utiliser cette offre, plusieurs blessés étaient en état de supporter le voyage, ils voulaient partir, en nous quittant ils rendaient aux habitants du village, leurs lits dont ils étaient depuis longtemps privés et ils allégeaient notre travail. Je fixais le jour du départ.
Par une belle matinée d’octobre, quatre grands chariots sont rangés sur la place de Beaumont ; ces voitures agricoles employées d’ordinaire, au transport des moissons, vont aujourd’hui, au lieu des gerbes de blé
UN CONVOI DE convalescents 307
et des foins des prairies, recevoir des blessés et les conduire en Belgique.
Nous avons désigné les soldats qui composeront ce premier convoi et bien avant l’heure Axée pour le départ, ils sont réunis sur la place. Les habitants, devenus leurs amis, les accompagnent, les soutiennent, ils leur font, dans les voitures, des couchettes de paille, ils les enveloppent dans des manteaux de cavalerie ou dans des couvertures données par les Anglais, ils les entourent des attentions familiales que l’on prodigue à l’enfant délicat qui part polir un long voyage et, plus émus qu’ils me veulent le paraître, ils multiplient les recommandations : « Soyez prudents, ne noiis oubliez pas, écrivez-nous . » — Les soldats qui vont partir serrent les mains de ces compagnons des mauvais jours; ils les embrassent, ils échangent des sourires et des adieux avec leurs camarades qui, trop faibles pour quitter leurs chambres, se sont mis aux fenêtres et, de là,leur souhaitent un bon voyage, leur disent au revoir, car.
pour eux aussi, sonnera bientôt l’heure du départ.
A voir leur joie, on ne se douterait pas que ces soldats viennent de traverser les plus terribles épreuves, que leurs blessures sont encore ouvertes ou à peine fermées, que leurs membres emprisonnés dans le plâtre, sont ankylosés ou perdus. S’il y a encore, sur les traits de ces, visages, quelque douleur profonde, elle cherche à se cacher. S’il coule quelques larmes, elles sont sans amertume. S’il y a quelque tristesse dans cet adieu à Beaumont, l’hôpital de
LES HULANS
guerre dont les habitants ont été les sœurs de charité, cette '.tristesse et ces larmes sont le remerciement que de pauvres soldats reconnaissants adressent à des amis encore plus pauvres qu’eux.
En ce moment, la place du village où se promènent ces militaires les uns clopin-clopant, d’autres le bras en écharpe ou la tête embéguinée dans une coiffe de nonne, rappelle l’Esplanade des Invalides, mais, au lieu des invalides ridés de la vieille Garde, on ne voit que des visages, auxquels un mois de repos et de soins, a rendu-, avec la fraîcheur de la santé, ces belles ardeurs qui colorent la jeunesse et réchauffent jusqu’aux cœurs refroidis des vieillards qui la regardent.
Les habitants aiment ces blessés, à vivre ensemble dans une communauté de toutes les heures, il s’est établi entr’eux une intimité qu’ils soupçonnaient à peine, la séparation la leur révèle et ce départ est mélangé de joie et de regrets.
Les Anglais et moi nous avons consacré la nuit entière à disposer les chariots, à exciter la lenteur proverbiale des paysans et surtout à panser les blessés.
Nous avons renouvelé les atteles, les cuirasses de plâtre qui immobilisent les membres brisés, nous avons recouvert d’épaisses couches de ouate les cicatrices délicates, les'plaies encore saignantes, nous avons envelopé les têtes balafrées par les coups de sabre, dans des bandes de tarlatane ou de flanelle. Ces pansements soignés amortirront les cahots de la route, ils endormiront la méfiance des Prussiens, car nous devons
traverser Sedan, il ne faut pas éveiller des soupçons et exposer lés blessés à une inspection qui pourrait leur faire prendre la route de l’Allemagne.
Neuf heures sonnent à l’horloge de l’Eglise, c’est l’heure fixée pour le départ. Les chevaux attelés aux voitures, font tinter les grelots de leurs colliers. Walker, Hastings et moi nous sommes en selle, nos chevaux aiguillonés par le froid, grattent le sol de leurs sabots ferrés à neuf.— En route.— Après avoir entendu tant de cris de détresse, Beaumont retentit d’exclamations joyeuses.
. Tantôt nous courons, en éclaireurs, au devant des voitures, plus souvent nous marchons au pas, à leur côté. Nous racontons les combats, livrés, dans les vallées et sur les bords de la Meuse, dont nous longeons la rive.— Mouzon elle88®.—Bazeilles et l’infanterie de marine. — B alan, Wimpfîen, Sedan et l’agonie de notre armée.
En traversant ces lieux témoins de nos défaites, en entendant nommer les Régiments dont ils firent partie, nos blessés se ■ disaient entr’eux d’autres homs, ceux de leurs camarades disparus, ils rappelaient des souvenirs de garnison et de campagne, leurs marches dans l’Argdnne, les scènes de la bataille. Dans ce retour vers le passé la joie du départ s’était envolée, de nouveaux sentiments s’éveillaient dans ces cœurs de soldats, ils regardaient l’avenir,ils ne.pensaient plus aux douceurs de la vie que leur promettait un séjour en Belgique, les fatigues, les dangers, les blessures étaient ou-
LES HULANS
bliés , ils ne voyaient que le drapeau relevé, ils n’entendaient que la voix du canon d’alarme appelant les fils de France au secours de la patrie envahie et, leurs âmes généreuses et guerrières, n’avaient plus qu’une pensée, rejoindre Faidherbe au Aurelle de Paladinne,elles n’avaient plus qu’un désir, retourner au combat.
Il était midi lorsque nous entrâmes à Sedan, M. de Montagnac nous y attendait, il était seul.
J’ouvre une parenthèse et je franchis 40 ans.— 11 n’y a pas longtemps, un Dimanche, les rues, les promenades, les carrefours de Bayonne, sont gardés par des sentinelles d’un nouveau genre, par les Demoiselles de la Croix Rouge, elles appartiennent à tous les rangs de la société, elles ont toutes la même jeunesse, le même joyeux entrain.
Ces messagères de la Croix-Rouge tiennent à la main une petite fleur bleue, elles vous l’offrent et, avec une grâce pleine d’assurance, elles la piquent à votre boutonnière, elles font tinter une tirelire et, vous la présentent, en disant : « Monsieur, pour les blessés du Maroc, donnez ce que vous voudrez. » Vous glissez votre offrande, un sourire vous renfercie.
La bouquetière s’est à peine envolée, qu’une de ces compagnes vous arrête, elle aussi Vous offre une fleur, elle insiste avec un excès d’aplomb d’une si aimable naïveté, que vous acceptez encore la petite fleur bleue et les fleurs s’ajoutent aux fleurs, elles forment un bouquet.
Jamais, d’ailleurs, quête ne fut plus élégante ; une fleur, une offrande, un sourire s’échangeant sous un drapeau, s’envolant vers des frères et leur disant : « Je pense à vous. »
Mesdemoiselles, à vous, qui ne marchiez que sous l’ombre maternelle, on a dit : Allez seules, sous le couvert de la charité, dans les rues de la ville, quêtez, soyez aimables, c’est pour les blessés. —Vous avez la bonne volonté, la gentillesse, l’esprit nécessaires à des quêteuses, de cela nous sommes sûrs : mais, saurez-nous nuancer l’amabilité, la maintenir sur cette lisière imprécise qui sépare l’excès du défaut? Saurezvous n’être ni trop timides, ni trop hardies et voguer entre ces deux écueuils? — Comment avait-on pu douter, du tact et de la finesse, de Gasconnes et de Béarnaises?
Vous avez répondu à ces craintes par une victoire, par une recette de 10.000 francs amassés, à peu près, sous par sous.
Pour vous en remercier, un Membre du comité de la Croix-Rouge, peut vous dire ceci : Le lendemain de la fête, un paysan portait encore sur sa blouse, les marguerites que vous y aviez piqué, il n’osait, ni ne voulait quitter ce souvenir, symbole gracieux, mais obscur, dont la signification lui échappait. On lui en donna une explication si conforme à sa pensée, si peu surprenante à notre époque fertile en décorations qu’il prit pour réelle, l’allégorie que voici : « La Demoiselle qui vous a donné ces fleurs, vous a armé Chevalier de la Croix Rouge et du Printemps. » Cette charmante illusion vous nous l’avez donnée à tous, jeunes et
LES HULANS
vieux, citadins et villageois. Merci mesdemoiselles.
Je me suis rappelé cette petite fête bayonnaise en écrivant notre arrivée à Sedan où M. de Montagnac était seul à nous attendre : Il n’y avait dans cette ville que des dames de la Croix Rouge allemande. Cete première étape, de beaucoup la plus longue, avait été parcourue sans incidents, pas un blessé n’en avait été incommodé, ils étaient tous très disposés à faire honneur au repas qu’on leur préparait. Au lieu de rester à leurs côtés, il valait mieux les précéder et prendre, à la gare de Florenville, les dispositions nécessaires pour les recevoir.
Las de marchèr au pas, comme nous l’avions fait de Beaumont à Sedan, nous mî mes nos chevaux au galop. La route était douce et unie, elle traversait les Ardennes majestueuses comme les futaies de Fontainebleau, jonchées en ce moment des feuiL les dorées de l’automne, et bordées de sorbiers encore chargés de leurs grappes rouges.
Des vols de grives se levaient devant nos chevaux et, dans l’excitation de la course, nos fâcheux souvenirs s’envolaient, eux aussi, comme les gentils oiseaux qui fuyaient à notre approché.
Mais voici un poteau, il sépare la France de la Belgique, nous passons la frontière.
Des cavaliers montent la garde, ils nous accueillent en amis, nous accompagnent à Florentville, ils nous aident à préparer
les vagons. C’est, en dînant, dans la société des officiers belges, conviés à notre repas, que nous attendons nos blessés.
- Ils arrivent, nous les installons dans les vagons. En route pour Bruxelles.
Ces digressions, ces impressions de voyage offrent peu d’intérêt, mais en racontant ces heures de mon existence, j’ai vou lu conserver à mon récit, son seul mérite, l’exactitude et je n’ai pas cru devoir en effacer les quelques sourires dont la fortune nous faisait l’aumône.
Pendant cette guerre, notre vie fut pleine de contrastes, nous connûmes tous les extrêmes, les nuits passées en plein air, à côté des feux de bivouacs et le luxe des châteaux, les fréquentations les pilus humbles et les sociétés les plus distinguées, l’abondance et la misère extrême, la faim. Un jour c’est la mort qui nous frôle, c’est un adieu désolé à la vie, le lendemain, c’est l’avenir qui s’ouvre paré des riants espoirs de la jeunesse.,
Mais, de même qu’une peine de cœur couvre, d’un voile noir, toutes les heures du jour et de la nuit, de même la défaite planait sur nous, et alors même que notre pensée en fuyait le souvenir, elle nous enveloppait dans son manteau de deuil.
Les Médecins Prussiens
L’aubergiste me remet la carte du gouverneur sur laquelle sont écrits ces seuls mots : « Je vous prie de venir me voir le plus tôt possible. » Je me rends aussitôt à cette invitation.
Le gouverneur est dans son salon, en compagnie de trois militaires allemands, et, les présentations m’apprennent, que ces officiers sont des médecins. Ils viennent inspecter les blessés en traitement à Beaumont et désigner ceux qui peuvent être envoyés en Allernagne. C’est, le premier acte d’autorité et de surveillance, exercé sur mon service cMrurgical.
Tant que les Prussiens avaient cru à une paix prochaine, ils s’étaient fort peu occupés des convois de blessés convalescents, qui traversaient Sedan, pour se rendre en Belgique. Il parait qu’aujourd’hui il n’en était plus de même.
En tout autre moment cette inspection m’eût été indifférente, elle me causait ce jour-là, une vive contrariété, et cela pour un motif que je vous apprendrais dans un instant. — Par bonheur, j’eus la présence d’esprit de me ménager un délai, il allait me donner le temps de réfléchir et, peutêtre, de parer un coup si imprévu.
Messieurs, dis-je aux Prussiens, je ne conteste pas votre droit, je veux bien vous montrer les blessés et vous servir de guide, ainsi que vous m’invitez à le faire, mais, ayez l’obligeance de m’accorder quelques instants, je désire annoncer votre visite aux médecins Anglais qui dirigent avec moi le service chirurgical, ils vous donneront, sur leurs blessés, des renseignements que j’ignore.
Le Prussien le plus élevé en grade, me répondit : « Monsieur, c’est à contre cœur, veuillez le croire, que je fais une enquête, si contraire aux égards que nous nous devons entre confrères. Ma mission me sera moins pénible, si je puis vous faire oublier son caractère inquisiteur, par un acte de courtoisie et une preuve de déférence. Choisissez votre heure, je l’accepte. —J’avais affaire à un homme bien élevé, je remerciais, je fis prévenir tes Anglais et je courus chez le colonel Berthe, c’était lui qui était la cause de mes préoccupations. Le colonel Berthe avait été blessé au genou, une balle lui avait brisé la rotule. J’avais extrait cette balle, la plaie avait évolué à souhait, et la cicatrisation ne laissait, après elle, qu’une légère raideur de l’articulation du genou, cette imperfection ri’empêchait pas la marche et d’ailleurs, la liberté des mouvements, revenait avec une rapidité, qui laissait espérer une guérison complète.
Souvent, j’allais passer la soirée chez le Colonel Berthe, je lui donnais des nouvelles de la guerre, je lui apprenais la formation d’une armée sur la Loire. Or, précisément la veille du jour dont je vous parle, le co-
lonel, m’avait prié de le comprendre dans le premier convoi de blessés que je conduirais en Belgique, son intention était de rejoindre au plus tôt l’armée de la Loire, de reprendre du service et cette inspection allait renverser ses projets. Que. faire?
Comment le soustraire à l’enquête? Son grade le désignait à l’attention des Prussiens et, la guérison parfaite de sa blessure, ne pouvait être dissimulée. Le colonel allait donc être envoyé en Allemagne, ce n’était pas douteux.
Aussi, lorsque je lui appris la visite, si inopportune, qu’allaient lui faire les médecins prussiens, il en éprouva un vif chagrin, une amère déception. Ne pouvez-vous pas me cacher, me faire évader,, me demandait-il avec anxiété? Hélas c’est impossible, lui dis-je, le gouverneur n’ignôre pas votre existence, votre nom ét votre grade sont inscrits sur la porte de votre demeure; vous êtes, avec M. deBobillier, les seuls colonels, en traitement à Beaumont.
Enfin, tout espoir n’est pas perdu, je vous laisse, je vais chercher et réfléchir. Je croyais bien en lui parlant ainsi ne lui adresser que de simples paroles de consolation.
J’aimais ce militaire énergique, il pouvait rendre de grands services dans une armée en formation, je désirais vivement assurer sa liberté, et je n’en voyais pas la possibilité.
Je me rendis à l’auberge où m’attendaient les Anglais. Jls connaissaient fort bien le colonel, ils se plaisaient à parler anglais avec lui, ainsi partageaient-ils mon ennui. Mais, de nos doléances communes,
ne jaillissait aucun trait de lumière, lorsque Bloomfleld, jusqu’alors silencieux et pensif, se leva brusquement, comme s’il venait de trouver la solution du problème.
Toutefois, il ne crut pas devoir nous faire des confidences, car il se borna à nous dire : « Je veux que l’inspection de mes blessés soit précédée d’un dîner auquel je vais, de ce pas, convier les Prussiens : je me charge de l’invitation et de la confection du menu ». Je crus que, le seul but de ce repas, était de nous assurer les bonnes grâces des Prussiens inquisiteurs, leur empressement à accepter l’invitation me fit espérer une enquête bienveillante et Prussiens, Anglais et moi nous nous mîmes à table, dans les meilleures dispositions de confraternité et d’appétit.
Le repas était excellent, la tisane de Champagne coulait à pleins verres, les heures s’envolaient et, dans la fumée des cigares, nous ressemblions bien plus, je l’avoue, à de joyeux conipagnons, réunis en une fraternelle agape, qu’à des adversaires dont les uns, les vainqueurs, allaient, dans un instant, imposer aux vaincus, l’humiliation d’une enquête. — Le plus jeune des médecins Allemands déclarait que les savants, tels que nous, devaient planer dans des régions sereines, inaccessibles aux profanes, il ne disait pas ce que l’on découvrait du haut de cet observatoire; je ne m’en éLonnais pas, me rappelant que la science allemande est souvent brumeuse. — D’après Scott,cette guerre é1,ait la dernière convulsion, d’un monde, qui s’écroulait pour faire place, à une ère de félicité et de fra-
ternité et il en saluait l’aurore, qu’il voyait se lever à l’instant même, en vidant une coupe de wisky. — Walker, en homme d’ordre, en vigilant comptable, inscrivait les conserves, les bouteilles, les cigares qui se succédaient sur la table, mais il s’embrouillait dans des additions qu’il refaisait avec une inlassable opiniâtreté.. Mes voisins commençaient à me paraître passablement originaux et, des teintes fantastiques, coloraient leurs visages enluminés.
En revanche, mon. intelligence faisait de merveilleux progrès et, si tout à l’heure, je n’avais rien compris aux théories de nos invités, je les trouvais, maintenant, claires et limpides comme le cristal et l’eau de roche. Nous parlions Allemand, Anglais, Français et, notre modestie n’était nullement blessée, des compliments et des protestations d’amitié, dont nous nous accablions dans ces diverses langues. Toutes les réflexions des convives me semblaient prodigieusement spirituelles et, mes reparties du plus heureux à propos.
Péut-être ma gaité m’eut-elle parue déplacée pour la circonstance et surtout pour ma situation, si l’atmosphère, dont les bouffées caressantes endormaient ma raison, n’en avait, en même temps, écarté le souci des convenances.
Qui eut pu se douter qu’une embûche se cachait sous ces dehors de fête et, que des projets ténébreux, se tramaient sous les protestations de confraternité?
N’allez pourtant pas croire que nous voulions attenter à la vie de nos confrères allemands et, que notre banquet, rappe-
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lant ceux des Borgia, allait se terminer par la fameuse exclamation : « Messeigneurs vous êtes tous empoisonnés ». — Ce fut moins dramatique, mais plus gai.
Bloomfleld seul, en homme insensible aux vulgaires plaisirs de la table, mangeait peu, buvait encore moins et, ne disait rien, il méditait, il mûrissait son plan. — Le moment de le réaliser était sans doute venu, car se levant de table, et avec ce flegme britannique qui ne le quittait guère, cet Anglais trouble-fête nous rappela nos de-voirs par ces mots qui tombèrent, en douche d’ea^i froide, sur notre béatitude :
« Messieurs, il est tard, allons voir les blessés. » Nous les avions complètement oubliés.
Sans répondre à l’invitation de Bloomfleld, sans quitter son fauteuil, le major Prussien se tournant vers moi, me demanda négligement : « Vos blessés sont-ils ^ gravement atteints? » —- « Malheureusement oui, » lui répondis-je. ;— Ah, reprit-il aussitôt, excusez cette question, j’oubliais qu’en ce moment, elle est, de ma part, un peu indiscrète. Vous êtes maître de vos blessés.— Il réfléchit un instant et, parut avoir trouvé une solution heureuse, car, c’est d’un air satisfait, qu’il me dit. — Je crains qu’à cette heure, notre viéite ne dérange ces pauvres gens, n’est-ce pas votre avis? Je me hâtais d’ajouter que c’était tout à fait mon sentiment. —^ Eh bien, mon cher confrère, veuillez me donner des feuilles de papier, je les signerais en blanc et vous y inscrirez, plus tard, les noms des blessés que vous désirez envoyer en Belgi-
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que.— Zum Teufel, par le diable, ceux qui nous ont chargé d’inspecter, des confrères nous prennent-ils pour des espions ou pour des commissaires de police? Ils se trompent étrangement. S’ils ne savent pas qué, les • médecins sont des gentilshommes,, je vais le leur apprendre. Passez-moi les papiers blancs, mon cher ami, j’en vais signer autant que vous le voudrez.
Les jeunes médecins allemands, enchantés de ne pas quitter la table, témoignaient à leur chef l’admiration que leur causait ses nobles façons et ses procédés de haute société.
Bloomfleld triomphait. — Son plan avait réussi! Le major, sans avoir vu un seul blessé, écrivait son nom au bas des feuilles blanches.
Cependant le moment vint où nous dûmes nous séparer, ce fut à regret. J’aidais mes confrères à monter à cheval, nous nous serrâmes ia main comme de vieux amis, il nous quittèrent en nous disant : « au revoir, à Sedan,, nous vous invitons à dîner à notre mess et les voilà partis, au galop, dans la nuit profonde.
Les malheureux vont se casser la tête, dis-je aux Anglais et, par ma foi, j’en aurais du regret, car ils ont été vraiment courtois, aimables et ils ont fait à votre dîner, mon cher Bloomfleld, un Jionneur dont l’aubergiste nous donnera la mesure. — S’il y a un Dieu pour les ivrognes qu’il veuille bien veiller sur ceux-ci, je ne le trompe pas sur la qualité des clients que je confle à sa sollicitude. Mais quel est le saint, qui
nous aidera à payer, sans sourciller, la note^ coquette qui nous attend?
My Dear, me,dit Bloomfield, n’ayez pas plus d’inquiétudes pour nos confrères que pour ma bourse, car, c’est elle seule qui réglera la note. Le whisky donne au cavalier, l’insouciance et l’abandon qui lui sont peut-être plus utiles que la vigueur et l’adresse et si, parfois, j’ai vu partir mes guinées avec un certain regret,'ce n’est certes pas à cette.heure où elles m’ont permis de délivrer le Colonel, de vous être agréable et de jouer un tour aux Prussiens.
J’ai souvent eu l’occasion de.reconnaître la vérité des paroles de Bloomfield, non pas, veuillez le croire soüs l’influence de l’alcool, mais lorsque, en pleine liberté d’esprit, j’étais en difficulté avèc un cheval.
Le repas coûteux, dont Bloomfield vou- , lait faire tous les frais, montrait, une fois de plus, l’indifférence de ce gentleman pour les questions d’argent : la générosité était une des élégances de mon noble ami.
Aussitôt après le départ des Prussiens, je courus chez le Colonel et je lui décrivis l’adroite et plaisante manœuvre qui assurait sa liberté, il en fut ravi.
Le lendemain matin nous partions enseihble pour la Belgique. J’eus la prudende pass r par Carignan et d’éviter Sedan.
Je perdais ainsi le déjeuner de revanche offert par les Prussiens, et je l’avoue, ce ne fut pas sans regret. Après avoir eu pendans plus d’un mois, l’occasion de vivre jour et nuit, dans une société Française d’élite, j’étais curieux de m’initier à la vie des officiers Prussiens, de les observer de
près, de connaître leurs sentiments, de visiter leurs ambulances et, le sacrifice était plus grand que je ne le crus alors, puisqu’il me prive du plaisir que j’éprouverais aujourd’hui, à vous raconter le dîner d’un Français dans un mess Allemand.
Le Colonel Berthe traversa la Belgique, il rejoignit l’armée de la Loire. C’est, avec la grade de Général, qu’il fit cette seconde campagne et c’est à la tête d’un corps d’armée, qu’il termina sa belle carrière militaire.