‹ Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870Chapitre 4 sur 22 · CHALONS-SUR MARNE CAMP DE CHALONS · texte numérisé non relu

CHALONS-SUR MARNE CAMP DE CHALONS

18 août. — Nous sommes à Châlons, campés sur le terrain de manœuvres. Sur ce vaste champ poudreux sont étendus, çà et là, isolés ou par groupes, des soldats, des fuyards. Ils arrivent de Reischoffen,ils ont marché jusqu’à l’épuisement de leurs forces, ils n’en ont plus, ils sont tombés, anéantis. Nous nous approchons de deux turcos, masses inertes dont nous n’obtenons ni une parole, ni un mouvement, l’un d’eux a la joue perforée, l’œil détruit, nous enveloppons de gaze la tête de ce pauvre blessé, il se,laisse faire avec l’impassibilité d’un cadavre.

Voici des chevaux décharnés, couverts de plaies, de croûtes sanglantes agglutinées par la poussière, dévorées par les mouches, lîul lien ne les attache, leur tête est inclinée jusqu’à terre, dans une immobilité de statue. A côté d’eux; sur le sol nu, leurs cavaliers, des cuirassiers, dans un état aussi lamentable, dorment d’un sommeil qui ressemble à la mort.

camp de chalons

Plus loin, les vêtements en lambeaux, les pieds enveloppés de linges sanglants, gisent d’autres êtres dans la plus extrême des détresèes. Nous leur parlons, nous leur offrons à boire, à manger, les uns se précipitent avec une avidité sauvage sur les verres, sur le pain, d’autres, hébétés, perdus dans le vague, restent sourds à nos avances, à nos prières, ils n’entr’ouvrent même pas leurs lèvres. Nous leur mouillons le visage, c’est la seule attention à laquelle ils ont l’air d’être sensibles.

Ah ! j’ai vu sur ce champ de manœuvres jusqu’où peuvent aller la démoralisation, l’épuisement, l’abandon de toute pensée, de tout instinct de conservation.

La matinée se passa à donner des soins à ces pauvres gens, à les conduire à l’hôpital de Châlons. Nous mettions à cette assistance une ardeur d’autant plus vive que, deux grandes nouvelles, ranimaient notre courage, nous venions d’apprendre les batailles de Borny et de Gravelotte livrées par Bazaine autour de Metz les. 14 et 16 août, elles nous-étaient présentées comme des victoires, (vous en connaissez les consé- • quences, ce furent celles de défaites) mais qui eut pu le prévoir?

Nous étions vainqueurs, nous revenions à Paris, la fortune nous souriait. Aussi, qu’elle fut heureuse cette journée de repos, passée à Châlons.

Je copie mon carnet. — Châlons 18 août — « Il y a 12 jours que nous n’avons quitté « nos vêtements, notre plus vif désir est « de prendre un bain, le tour du salon de « coiffure viendra ensuite; nous achetons

CAMP Df CHA LONS

« tous les parfums de la vitrine, nous voilà « rasés,' poudrés, pommadés et pimpants.

« .Je découvre un restaurant- de bonne « mine, Ü est tout indiqué pour fêter quel- « ques officiers dont, en route, nous avons « fait la connaissance; dîner au chaffipa- « gne, café, longues causeries, innombrables « cigares. La nuit est avancée, nos invités « nous accompagnent à nos tentes où les « gens graves, déjà couchés, nous accueil- « lent fraîchement. Enfin ils s’endorment,

« nous ne pouvons faire comme eux,

« le fameux ronflement du Père de Pres- « sensé, nous tient éveillés. Bartharez « veut crier aux armes, au feu. Je l’en em- « pêche, alors, à mon inçu, il prend les- « chaussettes odorantes d’un de nos cama- « rades et, en tapinois, dans l’obscurité, les « place dans la zone olfactive du Pasteur.

• « Le ronflem.ent s’arrête net. C’est une plai- « santerie de corps de garde, sa victime « s’ébroue, éternue, ne soupçonne pas la « cause de son réveil, elle n’en appréciera « que mieux la chambre douillette qui l’at- « tend à la Chaussée d’Antin. Et nous nous « endormons tellement heureux des victoi- « res de Bazaine que, peut-être, nos rêves «vont, à leur tour, incommoder nos voici sins »

19 août. —■ Nous nous rendons au camp de Châlons, on y concentre les troupes que Mac Mahon a ramené d’Alsace, notre 5e corps, et l’infanterie de marine qui arrive des divers ports de mer; tous ces militaires formeront une nouvelle armée qui va s’appeler l’armée de Châlons. Ce trajet s’effectue sans incidents, notre tente

CAMP Da CHALONS

est plantée sur le grand Mourmelon, dune sablonneuse ombragée par quelques pins rabougris.

20 août. — Bartharèz et moi nous montâmes à cheval de bonne heure, dans l’intention de renouveler la promenade que nous fîmes, autour de Bitche, dans la matinée du 6 août. Hélas ce n’était plus l’Alsace. Au lieu d’un pays vert, riant, couvert de près, de bois et de moissons, nos regards ne rencontraient que les plaines arides et dé nudées de la Champagne pouilleuse. La nature n’était pas belle, tant s’en faut, mais, le site le plüs enchanteur, n’eut pas ébloui nos yeux comme le fit la vue de l’armée réunie au Camp de .Chalons; elle comprenait 120.000 hommes, elle nous parut innombrable.

Nous galopions sur le sol élastique, entre des lignes de tentes blanches, si nombreuses qu’elles s’étendaient sur des kilomètres de longueur et, entr’elles, que voyions nous?

Ici, un parc d’artillerie, canons de cuivre à reflets d’or, portant en relief sur leur culasse, une initiale, une couronne : derrière eux, prêts à les servir, les prolonges, les fourgons chargés d’obus.

Plus loin, les mitrailleuses, a moitié gantées d’une calote de cuir qui voile et protège le mystérieux mécanisme sur lequel on fonde tant d’espoirs. Derrière les pièces, entravés ou attachés au piquet, des centaines de chevaux trapus, râblés, donnant l’impression de la force unie à la vitesse.

Plus loin encore, c’est un quartier de cavalerie ; Hussards à pelisses flottantes, dol-

camp DE CHALONS

mans aux couleurs éclatantes, aux teintes d’arc-en-ciél, vestes brodées couvertes de brandebourgs et de boutons qui les font ressembler à des gilets bretons. .

Chasseurs- d’Afrique bleu de ciel, passementeries, soutaehes noires, galons d’or.

Lanciers à shako polonais, aux tuniques pincées à la taille; les petits fanions tricolores flottent à la pointe de leurs lances. ' - Cette cavalerie, dont les costumes sont si variés, n’a de commun que le pantalon rouge et la sabretache à l’écusson impérial.

Les chevaux —Voici les Normands, destriers du moyen-âge,puissants comme leurs maîtres, ces géants à casque et à cuirasse d’acier. Voici les chevaux légers de- Pompadour,. de Tarbes, de Guiche, eux aussi ont d’illustres ancêtres, leurs pères promenèrent les hussards de Chamboran, de Murat,de LasSalle dans les capitales de l’Europe. Les chevaux, que nous avons sou§les yeux, sont eux aussi ihontés par des hussards et leur chef, Gallifet, va inscrire son nom à côté de celui des géiiéraux du premier empire. - -

Voici enfin les petits chevaux blancs des Chasseurs d’Afrique et des Spahis, légers comme les gazelles du désert. A notre passage ils dressent la tête, ils hennissent et se battent les flancs de leurs longues'queues soyeuses. '

Quelle confiance nous inspirait le déploiement de forces militaires dont notre imagination n’aurait pu se faire une idée.

Sur une plaine vaste, sans limites, une armée de 120.000 hommes, disposée avec cet ordre que, les régiments, vieux habitués de

• CAMP DE CHALONS

Châlons, avaient pris sans flottement et dans une régularité de parade, mettait sous nos yeux ce que n’aurait pu créer le plus beau de nos rêves. Cette armée nous parut invincible, il lui manqua un chef digne d’elle.

Nous revenons à notre campement et, en paroles débordant d’enthousiasme, nous faisons partager à nos camarades, l’émotion et l’espoir, que la vue de nos soldats a éveillé dans nos cœurs.

Une heure de Vaprès-midi. — Les tambours et les clairons annoncent la levée du camp, on part pour Reims et, musique en tête, les régiments défilent sans arrêts, presque à la hâte.

Ce défilé, ou cette retraite, durait depuis plusieurs heures, lorsque, tout à coup, sur plusieurs points à la fois, nous voyons s’élever une fumée épaisse, mêlée de flammes, accompagnée de crépitements d’incendie. Les tentes brûlent, les meules de fourrages, les magasins remplis de blé et d’avoine brûlent. Dès qu’un régiment quitte son campement, des soldats, une torche à la main, y portent le feu; J’incendie gagne et, le camp tout entier, n’est plus bientôt qu’un immense brasier; nos tentes furent les seules qui échappèrent au désastre.

Désséchés par une chaleur torride les tentes, les Sacs, les grains, les meules de fourrage, brûlaient en pétillant.

Chassé par le vent d’Est, un épais nuage de fumée roulait sur nos têtes, c’était un

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voile noir qui nous cachai L le soleil et nous . plongeait dans les ténèbres.

Des lambeaux de toile, des paquets de paille, entraînés dans les furieux remous de ce brasier, s’élevaient, ils continuaient à brûler en l’air, ils tourbillonnaient dans la fumée et retombaient sur nous, en cendres, en flammèches encore incandescentes. Les éruptions du Vésuve et de l’Etna doivent donner de semblables spectacles.

Sur un tout autrfe sol que le sable aride et dénudé de la Champagne, l’incendie se.

serait propagé, étendu au loin, il nous aucait enveloppé.

Nous contemplions, l’âmo navrée, ce nouvel incendie de Moscou, nous l’eussions compris après Reischoffen, mais, après Gravelotte, il était inconcevable et on répondait à nos questions : « Il ne faut pas laisser tomber les approvisionnements entre les mains des Prussiens. »

Nous savions que Mac-Mahon ramenait à Paris l’armée de Châlons, mais qu’est-ce qui pouvait transformer ainsi notre retraite en une fuite? Les Prussiens étaient-ils donc si près de nous? On le croyait, les lorgnettes à longue portée distinguaient sur les coteaux qui, à l’Est, dominent Châ- • Ions, de'nombreux cavaliers, on les prenait pour l’avant-garde du Prince Royal, le moindre retard leur permettrait de nous atteindre, il fallait partir au plus tôt et, pour ne pas abandonner à l’ennemi, un immense butin, impossible à transporter, on le brûlait.

Ou’étaR donc cette armée allemande pour que'^l’immense armée française dont,

camp de chalons

le matin, nous avions parcouru les lignes et qui,depuis tant d’heures, défilait devant nous, ne se sentit pas capable de l’attendre de pied ferme etd’aecepter le combat? Pour qü’on ait cru devoir sacrifier à la rapidité du départ, ces immenses approvisionnements, fruits d’une longue prévoyance? Il avait fallu des mois entiers pour transporter dans les plaines champenoises les blés de la Beauce, les foins de la Normandie, les avoines de la Bretagne et on les brûlait !

Quelques heures allaient suffire pour les réduire en cendres, pour nous enlever la sécurité de l’existence et la liberté de nos mouvements. Or, ainsi que nous l’apprîmes plus tard,la cavalerie, déployée sur La crête des coteaux, appartenait bien au Prince Royal, mais elle le précédait de 30 kilomètres, elle n’était qu’une *reconnaissance de batteurs' d’estrade.

Ainsi ces quelques escadrons (deux ou trois régiments) par leur seuls apparition, sans un coup de feu, sans une charge, avaient allumé l’incendie du camp de Ghâlons, précipité notre retraite, ils avaient découvert le secret de notre concentration, compté nos troupes et ils allaient apporter à de Moltke la confirmation.de ce qu’il ne faisait que supposer.

On ne saurait méconnaître l’habileté des chefs allemands à se servir de leurs cavaliers, surtout comme éclaireurs. A des distancés de 20, 30 kilomètres leurs corps d’atmée s’entouraient de troupes à cheval qui leur donnaient le temps et l’espace nécessaires à leur répos et aux préparatifs du combat, elle les protégeaient contre les sur-

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prises et les renseignaient sur les mouvements de l’ennemi. Cette utilisation de la cavalerie eut une large part dans les, succès de l’armée allemande.

Que faisait notre cavalerie, au moins égale en audace à celle de nos ennemis et, peut-être,mieux montée pour le service d’éclaireurs?; elle restait beaucoup trop collée aux troupes à pied, il en résulta qu’à Bitche, elle, ne fit pas savoir à de Failly que rien ne le menaçait sur la route des Deux- Ponts et qu’il était libre de marcher sur Reischoffen : à Beaumont, elle ne lui révéla pas la présence de l’armée allemande se concentrant dans les bois, à 3 kilomètres de notre camp et elle nous laissa écraser par la plus complète surprise. A Ghâlons, elle n’apprit pas à Mac-Mahon qu’il n’avait derrière lui que quelques régiments âe cavalerie et non l’armée du Prince Royal et cette ignorance, cette erreur firent brûler un matériel que l’on avait le temps de sauver. — Si, comme éclaireurs, nos cavaliers furent si inférieurs aux Allemands, c’est que les chefs de corps ne leur demandaient pas ce genre de service, ils les réservaient pour les charges dont les résultats ne pouvaient correspondre aux héroïques, sacrifices.

Cuirassiers de Reischoffen, Hussards de Sedan vous êtes morts glorieusement, vous avez sauvé l’honneur, mieux dirigés vous cauviez l’armée^

Le. 5® Corps fut le dernier à quitter le camp de Châlons et, notre départ fut encore retardé par nos comptables, qui avaient dépêché les infirmiers vers les magasins d’a-

CAMP DE CHALONS

voine, pour soustraire à l’incendie tout ce que nos fourgons pouvaient charger. Heureuse inspiration, elle permit à nos chevaux de nous rendre de vigoureux services mais, à cette heure, nous la maudissions, nous la traitions d’imprudence, capable de nous faire tomber entre les mains de l’ennemi.

Enfin, à la lueur sinistre de l’incendie, sous ses cendres, dans les flots de poussière soulevée par les milliers de soldats qui nous précédaient, nous prîmes tristement le chemin de Reims. Il était près de minuit lorsque nous déployâmes nos tentes dans un champ voisin de cette ville.

REIxMS

La Cathédrale Paul de Cassagnac

21 Août. — Hier, noire marche, du camp de Châlons à Reims,-s’est effectuée dans des nuages de poussière et sous un ciel de feu. Cette nuii, nous avons campé hors de la ville, sur des plates-bandes et des pelouses. Aujourd’hui, le temps change, il se rafraîchit et nous aspirons avec délices la brise mafnale.

Pamard, qui craint toujours de ne pouvoir rassembler sous sa houlette ses chirurgiens indépendants, et qui se rûéfie de leur humeur vagabonde, en me voyant dans la compagnie-de Bartharez, me dit ; je parie que vous allez vous promener? Parbleu, grand chef, rien ne saurait échaper à votre perspicacité, répond Barthârez, nous allons, en effet, visiter la cathédrale de Reims —-Vous serez donc incorrigibles, ne savez-vous pas que nous rentrons à Paris, et que l’ordre du départ peut arriver d’un

LA CATHÉDRALE

instant à l’autre? Gomment vais-je vous retrouver parmi les troupes qui remplissent la ville? Après tout, faites à votre tête, mais, soyez-en avertis, je ne vous chercherais pas, nous partirons sans vous. — Et bien si nous ne devons plus nous revoir, embrassons-nous une dernière fois, lui dit Bartharez sur un ton pleurard, tout à fait risible. C’est ainsi que, dans notre ambulan ce, on comprenait la discipline et le respect de l’autorité.

Nous étions -arrivés devant la Basilique de Reims. Avantdefranchir le seuil de cette église, si intimement liée aux fastes de notre histoire, je m’arrêtais, pensif, sous son portique et je dis à Bartharez ; ton imagination colore, la mienne assombrit tout ce qui gravite autour de nous, ainsi, la vue de cette merveille gothique, te remplit d’en thousiasme,à moi, elle m’attriste.—-Regret^ terais-tu, par hasard, les Mérovingiens, les Valois et autres rois chevelus qui y ceignirent leurs couronnes, ou Mlle Jeanne d’Arc qui y conduisit son gentil Roi de Bourges? — En ce moment, ' une Jeanne d’Arc viendrait remarquablement^ propos, mais je ne remonte pas si loin dans le passé, je pense à ma belle Cathédrale de Bayonne et à ceux qui, peut-être à cette heure, y prient pour moi.

Ah, mon ami, les actes les plus solennels de notre existence, se célèbrent dans l’Eglise. C’est là, où le qour de notre baptême, nous faisons notre entrée dans le monde.

C’est là, où nos De Profundis, disent notre

PAUL DE CASSAGNAC-

dernier adieu à ceux que nous avons aimé.

Je rends grâce à la Providence qui me permet de donner à mes souvenirs, le cadre imposant de la Cathédrale de Bayonne; il " me semble que quelques lambeaux se détachent de sa beauté, et, enveloppent de leur parure, les. heures de prière, de joie et de deuil qiie j’ai passé dans cette Eglise.

C’est le ciel bleu, c’est l’avenir immatériel, immortel qui, le porche franchi, nous attendent sous la nef mystique. Egalité, bonheur vous n’êtes,en dehors de l’Eglise, que folles chimères, mais dans son enceinte, dans la croyance et l’obéissance à ses lois, vous devenez de douces, de consolantes réalités. Dans la maison de Dieu, nous sommes tous égaux, c’est la même eau bénite qui moui le nos fronts, ce sont les mêmes prières qui implorent, pour nous tous, les ‘mêmes pardons, s’illuminent des mêmes espérances et, ce sont les mêmes chants funèbres qui nous disent adieu dans ce monde,, au revoir dans l’autre. Enfin l’Eglise a, pour nous tous, la même promesse de félicité éternelle

Les générations, qui ont éd'fié ces monuments grandioses de notre foi, se sont repliées comme les feuillets d’une tente, mais dans le passé évanoui, dans le moyen âge écroulé, les cathédrales se dressent indestructibles, et nous prions sur les dalles où nos pères ont prié.

Sous l’ogive des voûtes, à la lumière discrète des lampes du sanctuaire,sous les pales reflets du jour tamisé par les vitraux et coloré de leurs teintes, dans les mélodies berceuses de l’orgUe, les plains-chants en

LA CATHÉDRALE

prière, en allégresse ou en deuil, je revois toute mon enfance.

Je me rappelle qu’un jour, j’étais bien jeune, alors aussi je revenais d’Alsace comme nous en revenons aujourd hui, c’est ce qui ravive ce souvenir, ma tante, j e n’avais plus ma mère, me conduisit devant l’autel de le Vierge; on y célébrait une messe en action de grâce de mon retour, et parmi les petites lampes à lueurs sépulcrales, brûlait le cierge qui, paraît-il, demandait à Dieu de me ramener à Bayonne.

Peut-être, à cette heure, un cierge brûle encore pour moi. Me fera-t-il lui aussi, revoir ma chère ville? Je ne sais, mais il me dit que je suis aimé, qu’on pense à moi, qu’on prie pour moi et, à ces pensées, je sens couler mes larmes.

Tu ris de ces croyances, tu les trouves naïves, tu me compares sans doute, à une femme avide de tendresse, de merveilleux, perdue dans les rêves? Attendons le feu, tu verras alors si ces fantasmagories d’un autre âge, comme tu les appelle,rendent pusillanimes on si elles donnent du cœur.

. Cher Maître, me dit Bartharez, je n’ai jamais douté ni de ton énergie, ni de tes sentiments mais, tu le sais bien, tes dissertations ne trouvent en moi qu’un auditeur profane. Tu aimes la brume, j’adore le soleil. Ton imagination se comptait dans les regrets du passé, dans la recherche du problème -insoluble qu’est l’avenir; la mienne est faite.de gaieté mondaine, je vis au jour le jour, en bohème insouciant.

PAUL DE CASSAGNAC

Au moment -OÙ nous entrions dans la cathédrale, deux zouaves en sortaient, Leur costume était celui des simples soldatâ^ leur tournure celle de gentlemen. L’un d’eux s’avance vers nous, il tend la main à Bartharez.

Ces deux militaires étaient Paul de Cassagnac et Robert Mitchell; ils portaient l’uniforme des zouaves, mais ils n’appartenaient à aucun des régiments de ce corps d’élite. Sans caractère officiel, ils accompagnaient l’Empereur, en amis, en mamelucks. Bartharez et Cassagnac, tous deux originaires du Gers et de villages voisins, se connaissaient de longue date.

J’étais heureux d’être présenté à Paul de Cassagnac, le fameux tribun bonapartiste qui, par la plume et l’épée, tenait tête aux attaques de « La Lanterne », le journal pamphlétaire d’Henri Rochefort

Nous espérions aussi apprendre par lui quelques nouvelles 'car, probablerrient, Cassagnac ne serait pas,avec son ami'd’enfaiice, aussi réservé que l’était, avec nous, M. de Fitz-James qui, dans ces jours de retraite, se renfermait dans un morne silence. ■ '

Ainsi, dit Bartharez, nous allons bientôt revoir Paris? Ce n’est pas bien sûr, lui répondit Cassagnac, nous l’avons tous cru jusqu’à présent, c’était le plan .adopté et suivi jusqu’ici, mais le poursuivrons-nous?

A cette heure on le discute, on va, je crois, l’abandonner, rebrousser chemin et remonter vers le Nord, au secours de l’armée de Metz.

S’il en doit être ainsi, dit Bartharez, pourquoi ne pas être partis de Châlons mê-

LA CATHÉDRALE

me? En revenant jusqu’à Reims, "^nous nous éloignons de Metz et nous perdons une journée.

C’est vrai, répondit Cassagnac, mais ce retard est compensé par un avantage.

En apprenant notre présence à Reims, le Pririce Royal ne doutera plus de notre retour à Paris, il s’engagera sur cette fausse piste et, lorsqu’il reviendra de son erreur, nous serons loin de lui, près de Razaine, peut-être lui aurons-nous donné la main.

Et alors Cassagnac nous développa le thème des manœuvres qui, à cette- heure, à Reims, près de nous, sq discutait entre Ronher, L’Empereur et Mac-Mahon. Ce plan pouvait nous sauver, il nous perdît. Je vais rapporter fidèlement les paroles de Cassagnac.

Positions et effectifs des forces allemandes. — Les forces allemandes, nous dit le zouave impérial, je parle de Cassagnac,sont réunies en trois groupes :

1® —200.OOOhommes autour de Metz;

2® — 80.00Ô hommes, tormant l’armée du Prince de Saxe. Cette armée, encore nommée armée de la Meuse, se trouve aux environs de Verdün, elle attend sur la rive gauche de la Meuse, que- les événements guident sa direction;

3® 150.000 hommes commandés par le Prince Royal. Cette armée nous poursuit, elle est, à cette heure au Camp de Châlons, elle marche sur Paris. Nous devons faire tout notre possible pour qu’elle persiste dans cet itinéraire .

Positions et effectifs des forces françaises. EUes comprennent : .

PAUL de cassaGNAC

1» — 150.000 hommes spiîs les ordres de Bazaine. Cette armée est à Metz, si tant est, qu’à cette heure, elle ne se soit déjà éloignée de ses murs. Bazaine ne peut tarder à nous le dire ;

2®— 120.000 hommes formant l’armée de Châlons. Cette armée est ici, sous les ordres de Mac-Mahon; nous en faisons partie ;

3“ —A Paris sont concentrées des troupes en nombre suffisant pour résister à l’assaut du Prince Royal, s’il poursuit sa marche jusque sous les murs de la Capitale.

Vous voyez. Messieurs, que, le total de nos troupes, est inférieur à celui des troupes allemandes, il faut que nos manœuvres corrigent cette infériorité numérique. Pour atteindre ce but, nous devons grouper nos forces et attaquer isolément les trpis armées allemandes. Ce plan n’est pas irréalisable.

Ecputez-moi, suivez ma pensée, nous dit alors Paul de Cassagnac : si, au lieu de revenir à Paris, nous remontons vers Metz, lions nous éloignons du Prince Royal qui marche sur Paris.

Or, en cinq jours, en faisant une moyenne de 20 kilomètres par jour, nous sommes à Verdun. Nous y rencontrons le Prince de Saxe qui,trop éloigné de l’armée allemande de Metz et de celle du Prince Royal pour en être secouru, ne peut nous opposer que ses seules forces. Elles sont trop faibles pour nous résister : Il n’a que 80.000 hommes, nous l’attaquons avec 120.000.

A cette date, c’est-à-dire dans 5 jours.

Je 25 août, Bazaine, lui aussi, sera aux en-

LA CATHÉDRALE

virons de Verdun. Nous nous joignons à lui, et, nos armées réunies, forment une masse de 250.000 hommes qui, suivant les événements, se retournera soit, au Nord, vers l’armée d’investissement de Metz, soit, au Midi, vers le Prinee Royal. Que ce soit, l’une ou l’autre de ces éventualités qui se réalise, nous offrons le combat avec la supériorité numérique qui nous a manqué jusqu’ici et qui a été la seule cause de nos défaites.

Le plan que je vous expose est celui de Rouher et de Palikao, il ne plait ni à l’Empereur, ni à Mac-Mahon. Nous saurons ce soir ce qui a été décidé.

, Ce sont, n’est-ce pas, des amis discrets auxquels je parle et, sur ces mots, il nous quitta.

Ces confidences de Cassagnac nous sur- , prirent et nous déçurent, il semblait n’avoir en ses paroles qu’une foi hésitante et.

Visiblement, il était surtout préoccupé de se convaincre lui-même. C’est que, comme nous, il avait, sous les yeux, le spectacle de la lassitude et du désordre de cette armée à qui on allait demander un retour sur ses pas, de nouvelles et immenses fatigues.

Je connais trop Cassagnac, me dit Bartharez, pour ne pas voir, sous ses paroles d’espoir, un enthousiasme de commande.

Il est singulier et inquiétant qu’après deux victoires, Bazaine nous appelle à son aide :

ôn doit nous cacher de lâcheuses nouvelles.

Nous pai’courûmes la Cathédrale, mais nos pensées s’étaient envolées vers des ho-

PAUL DE CASSAGNAC

rizons plus lointains. En ce moment, dans les hautes tours, le son joyeux des cloches carillonnait l’Angélus de Midi, nous quittâmes l’Eglise.

Nous entrâmes dans un restaurant. On servait à dîner à de nombreux ofRciers, serrés les uns contre les autres, sans distinction d’armes ni de grades. Le champagne coulait à flots. Dans ces jours aux lendemains incertains, on ne s’occupe.pas d’économie. Lorsqu’on a longtemps rnarché sous le soleil, dans la poussière et qu’on recule, on ne dédaigne pas le vin mousseux qui pétillait dans les chansons de fête et qui va aujourd’hui ramener sur les visages bronzés, le sourire et la fierté insouciante, attitudes de parade du soldat devant le feu.

J’en fis, ma foi, l’expérience; on nous versa un vin d’Epernay que je recommande à ces gens sceptiques qui ne croient pas à l’efficacité des remèdes. L’effet de celui-ci fut aussi prompt que merveilleux : j avais à peine quitté la table que, rien ne me parut aussi adroit, que cette manoeuvre, à cachecache, qui allait berner les Prussiens : rien de plus génial que, cette conception, à la Napoléon, qui nous menait au Nord pendant qu’on nous cherchait au Midi : rien de plus généreux que la poignée de main que nous allions offrir à notre camarade Bazaine, pour le moment en difficulté; rien enfin de plus triomphant que nos deux armées écrasant sous leurs masses réunies, les insolents Princes de Prusse, de Saxe et autres Confédérations, qui avaient F audace de fouler notre sol.

Etrange mobilité humaine, iF y a une

LA CATHÉDRALE

lis

heure, je m’attristais, je redoutais l’offensive, je regrettais le retour et, maintenant, je ne rêvais que coups d’estoc et de faille, charges de cavalerie, appels de clairons, chants de victoire. ,

Mais, moins heureux que tous mes voisins, je n’avais ni sabre au côté, ni galons sur les manches et cela, mais cela seul, manquait à mon bonlieu:’.

Les Manœuvres

Depuis le 18 août, de Fitz-James voyait journellement Mac-Mahon avec lequel il était étroitement lié et, à nos repas du soir, qu’il ne cessa de présider, il nous dévoilait les projets du Maréchal, ses pensées, son anxiété : nous étions au moins aussi bien renseignés que l’Etat-Major. Ce n’était pas directement à nous, jeunes gens, que M. de Fitz-James faisait ses confidences, elles répondaient aux interrogations inquiètes et adroites de MM'’® de Pressensé ét Perraud.

L’âge, la situation de ces hauts personnages leur permettaient, sans indiscrétion, d’adresser à notre chef des questions qui, de notre part, eussent été déplacées ;avec leur habitude de la parole ils tendaient à M. de Fitz-James des pièges, trop habiles pour qu’il sut les éviter, trop courtois pour qu’il put s’en offenser. D’ailleurs notre discrétion, bien connue, lui permettait de parler à cœur ouvert.

• Parmi les infirmiers se trouvaient, il est vrai, deux journalistes, gens auxquels il est imprudent de confier ses secrets, et Pamard nous avait prié de garder, dans nos conversations avec eux, la plus grande réserve ; d’ailleurs,le service de la Poste étant arrêté dans toutes les villes traversées parl’armée,

LES manoeuvres

une indiscrétion ne pouvait devenir dangereuse.

Pour répandre sur mon récit un peu d’ordre et de clarté je vais, au prix de quelques répétitions décrire les plans conçus par les maréchaux Français et Allemands et les manœuvres qu’ils exécutèrent dans le vaste échiquier compris entre Metz et Reims.

Je vais exposer :

A. Les ipotifs qui guidèrent les manœuvres des Maréchaux Français et Allemands.

B. Le détail de ces manœuvres.

A. Causes déterminantes des Manœuvres

Maréchal Français —Le 20 août Mac-Mahon est décidé à ramener son armée à Paris, il y trouvera de nouvelles ressources, une forte base d’opération et, en cas d’échec, un refuge assuré. Enfin la présence de son armée rend l’invéstissement de Paris, impossible.

Malheureusement le Maréchal n’est pas assez ferme dans sa résolution,il cède à l’opposition que lui fait le gouvernement impérial, il se résigne à suivre les conseils néfastes de ceux qui veulent l’éloigner de Paris et l’envoyer au secours de Bazaine.

Voici en effet ce qui se passait à Paris.

Nos premiers revers avaient déchaîné contre l’Empire une violente réprobation, aussi, lorsque Mac-Mahon annonce au gouvernement Impérial qu’il revient à Phris, Rouher, Président du Sénat, voit dans ce retour, l’étincelle qui va mettre le feu à la fureur populaire, Montauban de Palikao, ministre de la guerre, y voit la perte de Bazaine. D’un comtnun accord, ces deux chefs

LES MANCBUVRES

du pouvoir unissent leurs efforts, pour s’opposer de toutes leurs forces; aux projets de Mac-Mahon et pour le, décider à se porter au secours de Bazaine.

Rouher se rend à Châlons, confère avec l’Empéreur et lui déclare que Paris est en révolution si Mac-Mahon rèvient. Aux instances de Rouher se joint une dépêche de , Palikao, conçue dans ce sens : « Maréchal, si vous n’allez pas au secours de Bazaine, la déception de. Paris sera telle qu’il ne résistera pas au Prince Royal. Mais si vous mdrchez'vers le-Nord, soyez sans crainte pour Paris, il se défendra, il est en état de le faire, les travaux des forts et des remparts sont activement poussés et, nous formons, une armée nouvelle, elle sera capable de repousser l’attaque des Allemands. »

Ces considérations, plus politiques que militaires, n’auraient probablement pas triomphé de la répugnance qu’avait le Maréchal à abandonner son projet de retour sur Paris, s’il ne s’y était joint une dépêche de Bazaine, elle annonçait, à la fois la bataille de St-Privat(18 août), et le dessein qu’avait Bazaine de prendre la direction des places fortes du Nord,par Verdun et Montmédy. Mac-Mahon ne crut pas pouvoir, sans manquer à la camaraderie et à la solidarité des armes, se dérober à l’appel implicite que semblait lui adresser Bazaine et il dirigea «on a mée vers le Nord. Marche fatale dont nous finies les étapes que je vais vous raconter. Résolution insensée qui nous conduisit à Beaumont et à Sedan.

Maréchal Allemand .— De Moltke avait, par les-bataille de Borny, de Gravelotte et

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