‹ Souvenirs d'un chirurgien d'ambulance, 1870Chapitre 8 sur 22 · RETHEL · texte numérisé non relu

RETHEL

blés de s’attrister indéfiniment? Je ne vous suppose pas, assez nouveaux dans le monde, pour commettre une semblable erreur et, vous ne serez pas surpris d’apprendre que, le moindre incident, rompait la monotonie de la route. C’était, tantôt an champ de betteraves, GeorgesVille nous en révélait la merveilleuse richesse, tantôt le rappel des perdrix, le déboulé d’un lièvre, la rencontre d’un hameau, d’une rivière à berges gazonnées. Gu encore la tournure grotesque de ceux d’entre nous qui ne pouvaient grimper un raidillon, leur effarement en entendant au loin un galop de cavaliers ; c’était le bon mot d’un Parisien gouailleur, une naïveté à la Palisse ou une théorie à la de. Maistre, toutes deux- pittoresquement exprimées.

Après la journée de fatigue, nous savourions le bien-être du repos du soir, le vin frais, le Champagne frappé dans le ruisseau, les plats fins ou relevés. Mais, ce qui donnait à ces repas, un charme, que je n’ai plus retrouvé dans le cours de mon existenze, c’étaient les convives, surtout les officiers, nos invités. Nous faisions vraiment assaut d’amabilité,eux pour nous remercier de notre concours, et nous, pour justifier notre renommée. Enfin, suivant les traditions des troupes en marche, les musiques militaires égayaient la fin des étapes et des airs connus nous arrivaient en bouffées de souvenirs, en rappel de nos soirées d’été sous les ombrages du Luxembourg.

Mais, c’est surtout en campagne que les jours se suivent sans se ressembler ! Au

EN, ROUTE VERS METZ

beau temps succédait la pluie, nos jours joyeux étaient finis.

J’abandonne les. plans dé campagne, les manoeuvres, la politique, les Maréchaux ét je reviens à notre Ambulance cheminant pêle-mêle avec les fourgons, l’arLillerie, les troupes à pied et à cheval, ballotée des avants-postes à l’arrière-garde dans un désordre qui était bien l’imâge du désarroi de l’armée entière.

23 août. — Nous quittons Reims pour nous diriger vers le Nord, nous allons délivrer Bazaine, le temps est affreux, la pluie battante, les chemins défoncés.

Notre marche est si lente, nos arrêts si fréquents que, partis de Reims dans la matinée nous n’arrivons à Pont Faverger qu’à l’entrée de la nuit; dans toute la journée nous n’avons fait que 20 -kilomètres.

Un autre désagrément et d’importance, nous attendait à Font-Faverger.

Vous vous souvenez peut-être qu’à notre départ de Bitche nous nous étions laissés séparer de l’Etat-major du général de Failly, pour éviter la répétition de cette faute, nous quittâmes Reims, sans attendre notre fourgon, qui se ravitaillait à la gare; nous lui avions donné rendez-vous à Pont- Faverger. Or il était tard, nous étions arrivés depuis longtemps, le 5^ Corps était tout entier au bivouac, notre fourgon ne paraissait pas et c’était lui qui devait fournir notre repas. Enfin il arrive, il n’est attelé- que de trois chevaux, il est vide, que .s’est-il donc passé?

PO^T-FAVERG&R — RETHEL 129

Le voièi : un train de vivres parti de Paris, était arrivé à Reims avec un énorme retard. Nos comptables l’attendaient à la gare, ils avaient présenté leurs réquisitions, des ordres avaient été donnés pour les satisfaire, lorsqu’une foule de traînards, de rôdeurs, se précipitent sur le train, chassent les voitures prêtes à être chargées et entr’ autres notre fourgon, tuent un de nos chevaux, forcent nos comptables à se défendre le. pistolet au poing. Cette tourbe de pillards bientôt accrue de la lie de la population, défonce les caisses, éventre les sacs, se gorge d’eau-de-vie.

Le désordre s’àccroit sans cesse, nos comptables assistent au gaspillage des vivres, ils ne peuvent en obtenir ni par prières ni par menaces. Craignant qu’on ne prenne nos chevaux, ils sortent de la gare, s’éloignent de ces scènes de pillage et ils nous arrivent avec le fourgon vide et un cheval de moins ; non seulement nous ne pouvons dîner, mais les repas suivants deviennent problématiques.

La pluie qui tombait dès le matin semblait s’être lassée, et dans le brouillard qui montait de la terre humide, on dressait notre tente. Bartharez était à mon côté, il ne disait rien et semblait résigné, son silence m’agaçait, il m’inquiétait, et, j’exhalais ma mauvaise humeur, en paroles dépourvues de philosophie : je disais : « Passer toute la journée à cheval, à l’allure de 4 kilomètres par heure, sous une pluie diluvienne, arriver au campement trempés

EN ROUTE VERS METZ

jusqu’aux moelles, ne pas se déshabiller, ne pas même quitter ses bottes dans la crainte de ne pouvoir les remettre, dîner avec un verre de café, traverser deux provinces sans voir ni un ennemi, ni un blessé. Qii’en dis-tu mon vieux? Trouves-tu, comme toujours, que cela va bien ? » Tout comme, s’il en était cause, j’adressais ces doléances au pauvre Bartharez qui grelottait assis sur sa cantine, car oh n’avait pü se procurer du bois pour allumer du feu. Le cher gascon, fixa sur moi, son regard des heures'tristes et il me dit : « Cher maître, tu m’as cent fois répété que rien ne vaut la vie, passée à cheval, dans des pays toujours nouveaux, dans l’incertitude du gîte, en respirant à pleins poumons l’air pur lavé par la pluie,‘aux sons des harmonies divines de la nature, endormie ou éveillée, je ne me souviens plus de tés préférences, et bien, homme des bois, tu l’as, au grand complet, cettè vie tant souhaitée et tu -te plains. ! Moi, qui ai toujours préféré le Café de Tournon à la plus charmante promenade, le jardin du Luxembourg au plus pittoresque paysage, moi qui, tant s’en faut, n’ai pas ta santé, je ne dis rien et pourtant tu ne l’as pas oublié, c’est toi qui m’as engagé à partir,enme disant qüe l’air de Paris ne me valait rien.

Mais aussitôt, craignant de m’avoir fait de la peine, il ajoutait : « d’ailleurs, j’y étais décidé ».

Je lui répondis : Mon ami, Dieu sait si je voudrais te savoir loin d’ici, je me plains, parce que la plainte est un soulagement.

Nous ne parlions plus, nous nous regardions avec tristesse,en nous serrant la main,

Page 1