CHAPITRE VII
Soône dlntérleur. — Des ooUeotionneurs inconnus en Occident. — L'encre de Ohine.
Je fais donc emporter à regret les jolis coffrets en laque, trop chers pour ma bourse, et, pendant que les commis apportent une nouvelle cargaison de tentations, j'admire le caractère bien chinois du tableau que j'aperçois au travers de la grande glace qui forme le centre de la fenêtre.
C'est la cour intérieure de l'habitation du marchand. Tout autour, des bâtiments à un seul étage, avec leurs étroites vérandahs garnies de bois découpés en arabesques. Dans un coin, un petit rocher artificiel d'où sort une touffe de bambou au feuillage léger ; à côté, ,une grande vasque, en poterie vernissée, remplie d'eau, où des poissons rouges et jaunes, aux corps bizarres, s'ébattent joyeusement au milieu d'une végétation aquatique et des jolies pierres qui en garnissent le fond. Enfin, sous l'une des vérandahs,
toute une collection de chrysanthèmes, en pots, laissent voir la riche palette de leurs larges fleurs aux couleurs variées.
Cette cour forme un ravissant petit tableau d'intérieur. Tout y respire cette calme bonhomie du négociant chinois après une journée bien remplie. C'est la vie chinoise dans son charme intime; et en la voyant on goûte mieux ces nébuleux sonnets qui abondent sur les éventails, les tasses à thé, les bronzes et les porcelaines.
Pendant que je me laisse aller à la rêverie, en contemplant ce petit coin de la vie chinoise, on apporte devant moi toute une collection de curiosités, fort recherchées en Chine, mais qui trouveraient, je crois, très peu d'amateurs dans les salles de la rue Drouot. C'est un assortiment de bâtons d'encre de Chine de la grande époque de Kang-chi et de Kien-long, bien authentiques, et qui se vendent, aux amateurs jaunes, au poids de l'or ou de l'argent suivant la signature qu'ils portent, car il y a en fait d'encre de Chine des écoles tout comme pour nos peintures.
Et n'allez pas croire, chers lecteurs, que les collectionneurs d'encre de Chine emploient les
trésors de leurs collections pour écrire, ou même qu'ils se permettent de frotter légèrement, sur Tongle humide, un de ces pains plus que centenaires, afin de se procurer la jouissance d'un léger aperçu de leur couleur divine. Non. Ils les achètent et les collectionnent sans même se permettre d'essayer si Fencre qui les compose est bon teint. Ils font comme ceux de nos bibliophiles qui entassent dans leurs bibliothèques des trésors innombrables qu'ils se permettent quelquefois de feuilleter, jamais de lire, dans la crainte de les abîmer.
Pour le collectionneur d'encre de Chine, la vue des bâtons portant la marque de célèbres fabricants suffît à son bonheur. Un pain qui porte le nom de Liting-Kouéi, au milieu d'un enlacement de dragons fantastiques dorés et de nuages bleus tout aussi allégoriques, lui met la joie dans l'âme; il le contemple, le tourne et le retourne, sans même se demander si cette respectable relique n'a pas perdu, avec le temps, toutes les qualités qui ont lait sa célébrité au temps de sa jeunesse.
Je ne donnerai point ici une nomenclature
(les célèbres écoles de fabricants d'encre de Chine, ni un aperçu bibliographique des innombrables ouvrages, prose et poésie, consacrés aux plus importants des quatre trésors du cabinet de travail. Je prendrai la liberté de renvoyer ceux de mes lecteurs que ce sujet pourrait intéresser à un ouvrage qui lui est spécialement consacré, et cela en dépit du peu de mérite de son auteur ^ Je me contenterai de faire remarquer que le poids constitue le principal signe à l'aide duquel les amateurs reconnaissent les bâtons anciens des modernes, sans avoir recours à Tessai sur un morceau de papier ou sur Tongle. Ce caractère distinctif du vieux, nous Tavons déjà signalé dans les émaux et dans les laques. On dirait que les grands artistes jaunes, peu convaincus du bon goût des amateurs, leurs compatriotes, ont voulu donner à leurs chefsd'œuvre une valeur intrinsèque que chacun puisse apprécier, et qui consiste à employer sans compter la matière première dont ils se servent.
1. L'Encre de ChinCy son histoire et sa fabrication, par Maurice Jametel. Ouvrage couronné par Tlnstitut de France et orné de 29 gravures d'après des originaux chinois. Collection eizévirienne orientale de Leroux. Paris, 1883.
De la sorte, un Auvergnat sait apprécier une merveille du siècle de Kang-chi aussi bien qu'un critique d'art. L'abondance de la matière lui arrache, pour ainsi dire, l'admiration.
Ces bâtons d'encre de Chine, aux faces artistement sculptées, ne me plaisent guère. Leur prix est très élevé, et vraiment il faut avoir la peau jaune pour apprécier une encre dont il n'est pas permis de se servir pour écrire. Aussi prends-je congé de mon boutiquier qui me promet, pour le lendemain, des objets beaucoup plus européens^ et je regagne ma charrette qui m'attend à la porte du temple, auquel la venue de la nuit a rendu son calme monacal.