‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 9 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Bronzes Jaunes et laque rouge.

Après les jades, où les artistes chinois sont les maîtres par la simple raison qu'ils n'ont point de concurrents, voici les bronzes.

Il est bien vrai qu'en toutes choses, comme en électricité, les contraires s'attirent et les semblables se repoussent. Parmi toutes les matières travaillées par les artistes, s'il en est une qui possède les mêmes qualités et les mêmes défauts que la race chinoise, c'est bien certainement le bronze. Comme elle, il résiste aux ravages du temps, conserve presque immuable^ à travers les siècles, la forme qui lui a été donnée ou l'empreinte qu'il a reçue. Bronze vivant, le peuple chinois n'a-t-il point conservé intactes les lois de son prophète Confucius, aveo une fidélité qui rend leur déchiffrement bien. autrement facile que celui des caractères à moitié effacés des tables eugubines? Et leurs

contemporaines, les fameuses tables de Gaius, que sont-elles devenues? Nos savants donneraient de bien grosses sommes pour retrouver seulement un de leurs fragments !

Et cependant, le génie artistique du peuple chinois n'a jamais pu faire sortir des chefsd'œuvre de cette matière faite à son image. Ses bronzes sont pauvres, au point de vue de la beauté de l'alliage, plus pauvres encore sous le rapport du travail, et tout à fait inférieurs pour ce qui est des sujets qu'ils représentent. Ce sont des chameaux désossés, des dieux de la longévité qui ressemblent à des squelettes, des fruits qui vous font grincer les dents, rien qu'à les voir, tant ils donnent peu l'apparence de la réalité. Même le métal qui sert, en Chine, à fabriquer les gongs et autres instruments de musique bien chinois, ne se fait remarquer par aucune qualité extraordinaire. Les gongs japonais, qui vibrent et pleurent pendant des heures sous la main qui les touche, sont bien autrement sonores que ceux que l'on fabrique sur les bords du Fleuve Bleu.

De ces gongs, nous ne connaissons, en

Europe, d'autre spécimen que ces grandes bassines, employées dans les orchestres, et qui remplacent, dans leur patrie, nos tambours et nos clairons. Placés à la tête du cortège d'un grand mandarin, ils préviennent la foule d'avoir à se ranger, si elle ne veut faire trop ample connaissance avec les fouets des gardes de Son Excellence. Frappés d'une certaine manière, au milieu du silence de la nuit, ils disent l'heure aux paisibles habitants; enfin, frappés à coups redoublés, ils sonnent le tocsin. A son appel, le calme cesse de régner dans les habitations, car on sait qu'ils ne font jamais entendre leur lugubre voix que pour annoncer une calamité, un incendie, une invasion de brigands.

Quant aux gongs qui produisent les plus beaux sons, ils ont la forme d'une marmite en terre. On les rencontre presque toujours dans les temples, près de l'autel; un bonze les frappe doucement avec une baguette recouverte de morceaux de drap. Alors ce bronze d'aspect grossier se met à chanter un chant d'une douceur extrême, qui s'en va lentement en se dissipant ainsi que les nuages de fumée, auxquels il sert

d'accompagnement, qui s'élèvent, en légères spirales, des encensoirs de l'autel.

Dans l'art de travailler le bronze, on ne peut pas dire que les Chinois soient en décadence, par la simple raison qu'ils étaient, sous ce rapport, tout aussi peu avancés il y a deux siècles qu'à l'heure qu'il est. Au reste, ce n'est point seulement le bronze que les disciples de Confucius ne savent que fort mal façonner à leurs besoins ou à leur fantaisie, il en est de même pour tous les métaux. Les sabres chinois sont de vulgaires morceaux de fer qui n'arrivent à couper un peu que lorsque la vieillesse a creusé sur leur tranchant des dents aussi nombreuses et aussi profondes que celles d'une scie. Les armures, que les Japonais employaient beaucoup, semblent aussi avoir été peu communes en Chine, où la seule protection des fantassins a toujours consisté en un immense bouclier d'osier.

Cette inhabileté des Chinois à travailler les métaux, l'habileté des Japonais dans cet art, nous sont une nouvelle preuve que ces deux peuples appartiennent à des races différentes.

De tous les arts cultivés dans le pays du « Soleil levant » il n'en est qu'un seul, celui de travailler les métaux, qui ne soit pas une importation de TEmpire du Milieu. C'est là que les sujets du Mikado ont appris à fabriquer la porcelaine, à travailler la laque, à broder sur la soie, et même à philosopher et à faire gémir la presse. En tout cela ils ne se sont point contentés d'être de vulgaires copistes ; l'art japonais s'est affranchi de bonne heure de la tutelle de ses voisins; il s'est mis à voler de ses propres ailes; il s'est créé des écoles indigènes qui sont souvent arrivées à surpasser, sous certains rapports, les artistes chinois. Seul, l'art du bronze constitue une exception à cette règle ; il a atteint, depuis des siècles, dans les États du Mikado un grand développement.

Seulement, autant les Japonais sont imitateurs, autant les Chinois le sont peu, ce qui fait qu'en dépit des relations fréquentes entre les deux peuples, jamais il n'est venu à l'idée des derniers d'apprendre des premiers l'art, si utile, de travailler les métaux. Les disciples de Confucius, qui ont appris tant de choses à leurs

vassaux les Japonais, n'ont même point daigné demander à ces derniers, en échange de tant de services, de leur apprendre à forger une bonne lame d'épée, ou à nieller avec goût un beau vase de bronze. Ils ont bien voulu des imitateurs, au risque de se préparer des concurrents, mais ils n'ont jamais voulu et ne voudront jamais accepter des maîtres.

Je m'arrête peu à examiner les bronzes qu'on me propose. Ils sont tous médiocres et je demande qu'on les remplace de suite par une collection d'objets de laque : encore un art dans lequel les Chinois ont excellé autrefois, mais où ils se sont laissé, de nos jours, distancer par leurs élèves les Japonais. La laque est, comme on le sait, un vernis dont les couches superposées se durcissent avec le temps, en prenant un aspect luisant. Avec ce vernis, les Chinois ne fabriquent plus maintenant que des objets d'un usage journalier : de grandes boîtes rondes qui servent de garde-manger aux restaurateurs jaunes pour porter les mets chez leurs clients, et autres cassettes ejusdem farinse.

Sous Kang-chi et sous Kien-long, on fabri-

quait de très beaux coffrets, ronds ou carrés, en laque, et la beauté de la matière était encore rehaussée par des sculptures faites dans la masse même du vernis, ce qui exigeait des couches très nombreuses de ce dernier. Aussi reconnaîton facilement, à cause de cela, les laques anciennes. Elles sont très lourdes, comme leurs contemporains les émaux cloisonnés.

J'ai là devant moi une cassette carrée : l'intérieur est soigneusement garni d'une couche de laque noiye, et, à l'extérieur, des dragons fantastiques, sculptés dans de la laque rouge, s'entrelacent en un fouillis inextricable de têtes, de pattes et de queues. J'examine ce coffret. Il mesure à peine 20 centimètres de longueur sur 10 de largeur et autant de hauteur; et cependant je suis sûr qu'il pèse plus de 2 kilos.

Les belles pièces en laque du grand siècle de Kang-chi et de Kien-long, ces Louis XIV de l'Extrême-Orient, en dépit de la beauté de la matière, de la difficulté de la tailler avec finesse, ont toutes un même défaut : leur couleur rouge qui vous rappelle involontairement un gros bâton de cire à cacheter. Quant aux laques

d'une autre couleur, les Chinois semblent ne les connaître que depuis peu, et ils ne les ont pas encore employées dans des productions vraiment artistiques; ils se contentent d'en user pour orner des montures d'éventails, des boîtes à gants, et autres marchandises à l'usage du Bon-Marché et du Printemps.

En outre d'avoir le défaut de ressembler à de la vulgaire cire à cacheter, les vieilles laques chinoises ont un autre inconvénient, pour un pauvre diable comme moi : c'est la haute estime que jjrofessent, à leur endroit, les collectionneurs jaunes, ce qui fait qu'elles sont d'un prix très élevé.

Page 1