‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 11 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Jllon compagnon de chasse. — Le Chinois type occidental , on roccidentalcmanie à Pékin.

Je vois encore dans la Vie de Bohème, cette spirituelle comédie de Mtirger, arriver en un salon un respectable savant, aux immenses lunettes et à l'aspect grave. On lui demande de quelle science il s'occupe; ce à quoi il répond, avec dignité : De la langue chinoise. Hier encore cette réponse provoquait un immense éclat de rire parmi les spectateurs. Alors Tadjectif c/^tinois exprimait en lui-même une idée de grotesque.

Mais aujourd'hui tout cela est bien changé. Nos organes quotidiens jonglent avec les syllabes les plus barbares du vocabulaire chinois ; ils parsè-

ment leurs articles de Li, de Tchang, et surtout de Fou si nombreux qu'il se pourrait que plus d'un de leurs lecteurs, troublé par ces chinoiseries, ne s'en fût finir ses jours à Charenton. Nos reporters sont maintenant aussi bien au courant de la vie intime de messieurs les mandarins qu'ils connaissent à fond le cabinet de M™« Théo.

Puisque la mode est à la chinoiserie, je crois donc pouvoir, sans trop risquer d'ennuyer mes lecteurs, leur parler d'une chinoiserie toute spéciale, peu connue encore en Europe, et qui m'a procuré de bien doux moments, alors que j'avais le bonheur de vivre sur les bords de la mer Jaune.

Les bouquins chinois, comme tout ce qui vient des domaines du Fils du Ciel, ont, eux aussi, leurs curiosités et leurs particularités ; et, comme leurs collègues d'Occident, ils sont recherchés et appréciés par la gent des bibliophiles qui sont jaunes au lieu d'être blancs. Puisque, à notre époque, les diplomates, les marins, les marchands, et même malheureusement les soldats blancs et jaunes ont appris à

se connaître et à s'apprécier, pourquoi les bibliophiles et les libraires des deux couleurs ne feraient-ils pas aussi de même, pour le plus grand profit de la science et de la curiosité ? Je vais essayer, dans les lignes qui vont suivre, d« faire faire un premier pas à la question en apprenant à nos amateurs de beaux livres qu'il y a de par la Chine bien des hommes dignes de les comprendre et dont le cœur bat à Tunisson du leur.

J'avais déjà projeté depuis longtemps avec mon ami l'intendant de circuit, Yang-kingtchong, d'aller faire une promenade chez les principaux libraires de Pékin, pour essayer de nous approprier, dans les meilleures conditions possibles, toutes les raretés que la froide brisé protégeait, mieux encore que n'auraient pu le faire les plus solides verrous, contre les convoitises des amateurs. Nous étions, en effet, au mois de février, à la veille du jour de l'an chinois ; la terre légère qui constitue le seul macadam des rues de Pékin avait pris de la consistance sous rinfluence desséchante d'un froid de 25** au-dessous de zéro, et elle résonnait sous

le pied des passants presque à Tunisson des tambours monstrueux des pagodes qui redoublaient leur charivari pendant la mauvaise saison, afin d'attirer dans le sanctuaire, non pas les fidèles, mais les offrandes qui permettent, aux bonzes qui le desservent, de braver les âpres attaques de Taquilon avec un estomac bien plein et des vêtements bien capitonnés.

Nous partîmes, mon ami et moi, sur les midi, du pont de Yu-ho-kiao (pont du fleuve impérial), partie sud-est de la ville impériale, pour nous rendre à Léou-li-tchang, la rue des libraires, qui se trouve en dehors de ses murs, dans la ville chinoise. La cité impériale que nous quittons ne possède aucun de ces établissements qui font la joie des bibliophiles, sans doute parce que sa population de soldats et de fonctionnaires se soucie fort peu des choses de Tesprit.

Au moment de notre départ, le soleil brille de son plus vif éclat dans un ciel d'une pureté admirable qui constitue un des plus grands charmes des hivers de Pékin.

Le froid sec et ce beau soleil font désirer le

mouvement, et nous nous décidons à faire la route à pied, quoique nous ayons deux bons kilomètres à faire avant d'arriver au centre de nos opérations.

Chemin faisant, pendant que nous suivons la rue qui va nous conduire à la porte de Tsienmeun, par laquelle nous sortirons de la cité impériale pour entrer dans la ville chinoise, je vais profiter du peu d'intérêt qu'offre la route pour présenter aux lecteurs mon compagnon d'armes.

Yang-king-tchong est un richard de la ville ; il a gagné un fort gros tas de lingots d'argent à vendre aux étrangers des porcelaines neuves, qu'il faisait passer pour des chefs-d'œuvre des plus beaux temps de la céramique chinoise, du siècle des Ming, des Kang-chi et des Kienlong, de vieux tessons raccommodés avec art et qu'il vendait comme intacts en déclarant bien haut que « s'il avait l'audace de mentir, il serait indigne d'être homme * ». De son ancien métier, Yang-king-tchong avait conservé un certain respect pour toutes les choses de l'art et de la litté-

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