Formule de serment fort usitée par les Chinois
102 LA CHINE UJCÛNNUE
rature, et Une sincère admiration pour les inventions diaboliques dé V Occident ^ dont il avait pu apprécier tous les avantages pendant ses longues visites chez ses bons clients les Européens.
Aussi, lorsque l'heure de la retraite avait sonné pour lui, il avait été s'établir dans Une vaste maison, voisine du palais impérial ; et là, à Tabri de l'impénétrable mur de la vie privée, il avait divisé sa demeure en deux parties égales, complètement séparées l'une de l'autre.
La première de ces parties, qui était celle où il recevait ses compatriotes et où un appartement était réservé à ses nombreuses femmes, était exclusivement vouée au culte de la tradition ; tout y était chinois et d'un chinois sans mélange. C'est là que se trouvaient sa bibliothèque de livres chinois qui comptait plus d'une merveille, une riche collection de porcelaines, d'ivoires travaillés, de jades etde soieries dont chaque pièce attestait, par son authenticité et ses mérites, que son propriétaire ne péchait point par ignorance, lorsqu'il faisait passer des potiches, toutes fraîches encore du feu des fourneaux, pour des vestiges des siècles passés. Bien
mieux, il poussait l'amour du bibelot si loin que pour assurer le recrutement de ses collections, il n'avait pas hésité à commanditer un certain nombre de ses anciens collègues, plus pourvus de ruse que de capitaux, ce qui lui permettait d'exercer un droit de préemption sur le produit de leurs recherches.
Quant à la seconde partie de l'habitation de mon ami, n'y entre point qui veut. Ses compatriotes en sont généralement exclus. Ici, tout est à l'européenne : le gaz, que lui fournit une petite machine, remplace la lampe fumeuse de ses ancêtres ; les moelleux sofas, recouverts en velours d'Utrecht, remplacent les durs fauteuils en bois noir de Canton ; dans lé laboratoire où travaille le maître du logis, les longs cols des cornues surgissent d'un amoncellement d'appareils photographiques, et des madras, aux formes rebondies, sommeillent entre les jambes fragiles d'une machine électrique.
Elle renferme une bibliothèque composée de traités techniques sur la médecine, la physique, la chimie, l'astronomie et autres sciences d'origine occidentale. Tous ces traités forment une
sorte de tour de Babel scientifique ; les uns sont écrits en français et viennent en droite ligne des imprimeries des Masson, des Germer Baillière; d'autres sont en anglais, en russe, en allemand, en italien. J'y découvris même un jour un Traité sur Vhomme préhistorique^ écrit en suédois.
Vous allez peut-être penser, chers lecteurs, après avoir lu cette énumération, que ces Chinois de paravent , dont on raconte de si étranges choses, sont bien merveilleusement doués pour rétude des langues; aussi je vais m'empresser de vous désabuser en vous apprenant que cet excellent Yang-king-tchong était incapable d'épeler un seul mot des nombreux volumes que renfermait sa bibliothèque scientifique. Je crois inutile d'ajouter que son ignorance des langues dites sémitiques lui défendait la lecture de tous ces chefs-d'œuvre ; il en était donc réduit à en étudier les gravures, à admirer les beautés d'une étude anatomique, à débrouiller avec peine le mécanisme des machines sur des dessins compliqués qui lui faisaient un peu l'effet de ces cassetête dont nous accusons ses compatriotes d'être les inventeurs.
Cependant, lorsqu'une gravure lui semblait plus digne que les autres d'attirer son attention, il appelait à son aide son secrétaire, un ancien prosélyte des missions catholiques que Ton avait élevé jusqu'à l'âge de dix-huit ans dans un séminaire, dans l'espoir d'en faire un jour un abbé jaune ; mais lorsque l'âge viril était venu, il s'était dit qu'après tout la loi de ses ancêtres commandait de prendre autant de compagnes qu'il en pourrait nourrir, que le peu qu'il avait lu dans un journal à caricatures que lui prêtait son professeur de théologie l'avait suffisamment édifié sur l'incompatibilité absolue du célibat et de la couleur jaune. Après mûres réflexions, le malin secrétaire avait donc jeté aux orties le froc qu'il n'avait même pas encore endossé, et, au moment où je le connus, il avait mis au service de Yang-king-tchong une faible connaissance du latin et du français, seul souvenir qu'il eût gardé de son long séjour au séminaire.
Quant au titre d'intendant de circuit que j'ai donné à mon ami au commencement de ce récit, cette fonction ne lui imposait d'autre labeur que de pouvoir, lorsque la fantaisie lui en prenait.
orner le sommet de son chapeau d'un magnifique bouton de corail, insigne réservé aux fonctionnaires de premier rang. Pour avoir le droit de porter ce bouton rouge, il n'est plus maintenant besoin de passer de longues années à « approfondir le sens caché des écrits des sages », il suffit, pour se payer ce luxe, de verser entre les mains du ministère compétent une somme d'argent suffisamment grosse, et c'est par ce procédé, relativement facile, que Yang-king-tchong était devenu un intendant de circuit (c sans circuit ».
Au reste, notre intendant n'avait nullement la morgue qui caractérise les mandarins, ses collègues ; c'était un fort bon enfant qui aimait le Champagne plus que le thé, et qui avait le bon esprit de ne point faire un crime aux Européens de s'être laissé extorquer leurs dollars par un malin sujet du Fils du Ciel, qui avait su exploiter, à son profit, leur ignorance de la céramique chinoise.