CHAPITRE II
Une promenade en ville. — La Forte du Fils du Ciel, ff ÂtL Moissonneur de moutarde ».
Nous voici arrivés à la « bouche occidentale », ainsi que le porte mon plan chinois de Pékin, de la rue du Kian-mi-kiang que nous avons prise en quittant Yu-ho-kiao.
Devant nous s'alignent les barrières de bois, peintes en blanc, qui forment une vaste esplanade entre la porte de la cité impériale et celle de la « ville interdite », ou palais impérial proprement dit. Cette dernière est la fameuse porte de Ta-tsing* (de la grande pureté) qui ne s'ouvre jamais que pour livrer passage au Fils- du Ciel, tandis que le commun des mortels pénètre dans le palais par les deux portes latérales.
Quant à la grande porte de Tsien-meun, elle est ouverte à tout venant, du lever du soleil à son coucher, comme les huit autres portes de
1. Ta-tsing est aussi le nom de la dynastie tartare mandchoae qui règne actuellement en Chine.
la ville. Malgré cela, sa position en face de l'entrée principale du palais impérial en fait une porte d'exception ; on peut même dire qu'elle est unique en son genre, car, tandis que les huit autres ouvertures sont placées symétriquement, deux par deux, sur les quatre côtés de la muraille qui entoure la ville, elle seule est percée juste au milieu d'un de ces côtés ; puis, elle seule aussi s'ouvre pendant la nuit, vers les quatre heures du matin, pour laisser pénétrer dans la ville impériale les fonctionnaires de l'empire, qui vont assister aux audiences du palais impérial ou des grandes administrations, qui se donnent en toute saison avant l'aurore. Les* empereurs chinois ont, depuis bien longtemps, observé avec un soin scrupuleux l'habitude, qui leur a été léguée par leurs ancêtres, de se coucher tôt et de se lever de même, afin de profiter de la lucidité d'esprit que donne un sommeil réparateur pour traiter les affaires de l'État. Le maître se levant au premier appel du coq, ses serviteurs sont bien obligés d'imiter son exemple, et qu'il pleuve ou qu'il gèle, Leurs Excellences, les ministres du Fils du Ciel, n'en sont, pas moins
obligés de s'arracher, de temps à autre, aux douceurs d'un lit bien chaud, vers les trois heures du matin, pour aller recevoir les instructions de leur souverain.
Nous traversons la double porte de Tsienmeun, au milieu d'un mouvement très actif de charrettes de toutes sortes, d'ânes et de piétons, criant et vociférant à qui mieux mieux dans l'espoir de se frayer plus vite un passage à la force de leur gosier. Nous voici dans la ville chinoise ; après avoir suivi pendant quelques centaines de pas la grande rue qui fait suite à Tsien-meun, nous tournons à droite, et, après avoir parcouru une ruelle fort étroite et encore plus encombrée, nous entrons dans Léou-litchang, la rue des libraires.
Léou-li-tchang est, en effet, exclusivement réservé aux libraires, et c'est avec beaucoup de peine que quelques brocanteurs et papetiers ont pu s'y faire une petite place, dans quelques coins dédaignés par messieurs les bouquinistes. Au reste, on retrouve dans toutes les villes chinoises cette même tendance de concentration d'une branche de commerce dans un même quartier ou
dans une même rue ; habitude que les Chinois ont partagée, du reste, pendant bien longtemps, avec nous, ainsi que le prouvent encore les noms de certaines rue de Paris, comme la rue de la Parcheminerie, le quai des Orfèvres, la rue des Lombards.
Incapable de résister à sa passion du bouquin, Yang m'entraîne vers la première boutique qu'il aperçoit. De chaque côté de l'établissement où nous entrons se dressent deux immenses planches de bois bien peintes et vernies sur lesquelles se lit, écrite en grands caractères dorés, l'inscription suivante, qui a exercé une si puissante attraction sur ce cher intendant de circuit : Au Moissonneur de moutarde. Librairie. Livres anciens et modernes (sic).
Dans les boutiques pékinoises en général et dans les librairies en particulier, l'étalage est chose inconnue ; aucun indice extérieur, à l'exception des monumentales enseignes dont nous venons de parler, n'indique l'industrie exercée par ceux qui l'occupent. La devanture est formée, comme la muraille extérieure de toutes les pièces chinoises, d'un treillis fort serré de légères ba-
guettes de bois, tapissé, du côté de l'extérieur, avec du fort papier coréen qui remplace nos vitres. Au milieu du treillis s'ouvre la porte de l'établissement dont la moitié supérieure est formée de la même façon que la muraille qui l'entoure, avec cette seule différence qu'en son milieu, sur une superficie d'un décimètre carré, le papier a été remplacé par un petit morceau de verre à vitre, importation européenne, qui fait l'office de nos judas, et qui permet en même temps à ses habitants de voir ce qui se passe dans la rue, et de reconnaître les personnes qui vont entrer.
Dès que nous approchons, un des associés de la librairie, qui nous a vus venir à travers son judas, ouvre et nous reçoit avec force salutations accompagnées de toutes sortes de vœux de bonheur et de prospérité.
Nous franchissons le seuil et nous voici dans une vaste chambre dont le sol est formé par une aire battue comme celles de nos granges, et dont deux des côtés, celui du fond et celui de droite, sont occupés par des rayons qui s'étagent du plancher jusqu'au plafond, tandis que le côté
gauche est fermé par une cloison en papier de Corée et est percé d'une porte qui donne accès sur une pièce plus petite qui constitue ce que nous nous permettrons d'appeler, afin que le lecteur puisse saisir plus facilement la topographie des lieux, le département des estampes et des cartes géographiques.
Une fois entrés, le patron, ou plutôt le premier associé de la maison, se précipite aussi à notre rencontre ; il renchérit encore sur son employé de démonstrations de sa politesse obséquieuse, et, tout en déroulant son chapelet obligé des formules stéréotypées de compliments, extraits mot pour mot des traités sur les rites, il nous conduit vers la partie gauche de la boutique et nous invite à nous asseoir aux deux extrémités d'un large sofa bas, en bois noir assez joliment travaillé, dont le siège est formé par de fines nattes bien tendues sur des châssis de bois.