‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 14 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'intérieur d'une lilarairie pékinoise. Livres et reliures jaunes.

Nous voici tous deux confortablement assis sur ce divan, les. pieds appuyés sur deux longs tabourets destinés à élever légèrement les genoux au-dessus du siège, de façon à procurer une position plus agréable à ceux qui l'occupent; car, ne l'oublions pas, ces bons Chinois, qui ignorent complètement le nom d'Épicure, n'en sont pas moins fort experts dans l'art de pratiquer sa philosophie. Entre nous deux, occupant juste le milieu du sofa, se trouve une petite table, à pieds courts, aussi longue que ce dernier est large. Le sofa et cette petite table constituent, réunis, le meuble indispensable de tout appartement de réception chinois ; il forme une véritable causeuse, et les sujets du Fils du Ciel, petits et grands, aiment à s'y asseoir pour s'entretenir de leurs affaires, en humant avec délices

les vapeurs embaumées d'un excellent thé, placé entre eux sur la petite table centrale.

La pièce où nous sommes n'a guère l'aspect d'un magasin, et un boulevardier, qui s'y trouverait tout à coup transporté, se croirait bien sûrement dans la bibliothèque d'un bon bourgeois de Pékin. En outre*du sofa que nous occupons, son ameublement se compose de quelques chaises massives, tout en bois, et d'une grande caisse, aussi en bois, garnie de nombreuses ferrures en cuivre jaune bien poli, qui étincellent sous un rayon de soleil qui pénètre obliquement par le judas de la porte, et que la face luisante du coffre éparpille dans les quatre coins de la chambre.

Cette caisse, bien hermétiquement fermée par un gigantesque cadenas, renferme dans son intérieur l'argent de la maison et les livres de commerce, tandis que sur son couvercle, transformé en table, s'étale un abaque crasseux, — machine à compter dont l'usage s'est aussi répandu en Russie, — un pied de chrysanthème aux larges fleurs blanches, planté dans une vieille potiche ébréchée de la famille rose

qui ferait le bonheur d'un collectionneur en Europe, et enfin un mouchoir, plié et roule avec soin, jadis blanc et que l'âge a rendu grisonnant. Sur la petite table du sofa trône une palette en ardoise, montée dans une boîte en bois, qui sert d'encrier aux disciples de Confucius ; tout près de là un petit vase de forme bizarre qui contient l'eau nécessaire pour délayer l'encre, et un vase cylindrique en bambou sculpté, rempli de pinceaux à écrire, désigné dans tout l'Extrême- Orient sous le nom de pitong (pot à pinceaux), nom qui indique bien son usage, mais qui ne peut supporter le voyage de Chine en Europe sans se transformer infailliblement en pot à tabac. Puis, au milieu de la table, sur une pyramide de fils de fer, s'enroule une de ces mèches faites de fiente de chameau mêlée à de la sciure de bois de santal, que l'on brûle devant les divinités du boudhisme, en place d'encens. Cependant se consumer devant des poussahs ventrus ne constitue point la seule fonction de ces mèches parfumées, et celle que nous avons devant nous sert tout simplement à allumer les petites pipes de nos libraires. Son parfum, mêlé à celui

du musc que répand le bâton d'encre de Chine placé sur le bord de l'encrier, remplit la pièce de cette odeur caractéristique indéfinissable, aux > effluves capiteux, qui vous poursuit partout lorsqu'on vit dans l'Empire du Milieu, et que les objets qui en proviennent conservent encore bien longtemps après qu'ils l'ont quitté.

Quant à la partie intéressante , de notre boutique, c'est-à-dire les livres, ils sont disposés sur les rayons, non pas comme dans nos bibliothèques, mais bien tout comme chez nos éditeurs, c'est-à-dire entassés les uns sur les autres. Seulement, pour les préserver de la poussière, — précaution qui n'est point superflue dans un pays aussi poussiéreux que Pékin, — chaque ouvrage est enveloppé soigneusement dans du papier, et sur cette enveloppe se trouve collée une étroite bande de papier, ordinairement rouge, sur laquelle est écrit le titre de l'ouvrage, ce qui permet aux commis de se livrer à des recherches sans avoir besoin de défaire les paquets.

Nous nous étions promis d'enlever à l'assaut de nombreux trésors, mais voilà que dès le

commencement des opérations nous en sommes réduits à nous tenir sur la défensive. Sur Tordre du patron, les quatre commis de la maison viennent étaler devant nos yeux des merveilles de typographie, des éditions impériales aux reliures de soie jaune, des livres liturgiques boudhistes enfermés dans des boîtes en bois parfumé. Nous nous étions promis de vaincre et c'était nous qui étions obligés de nous défendre contre les tentations que toutes ces belles choses faisaient naître en nous.

Tout d'abord, avant de décrire les trésors qui furent exhibés devant nous, je vais donner quelques renseignements qui sont, je crois, complètement inédits en Europe, sur Pékin considéré au point de vue du bibliophile, dans, l'espérance que ce que je vais dire sur ce sujet engagera mes lecteurs à aller bouquiner un peu sur les bords de la mer Jaune.

Pékin, au point de vue de la librairie comme sous tous les autres rapports, n'est à proprement parler qu'un vaste entrepôt de marchandises venant des quatre points cardinaux pour y être vendues aux soldats et aux nombreux mandarins

qui occupent, avec la cour, le vaste camp retran^. ché qui a nom la cité impériale. Cet entrepôt est lui-même entouré de murailles et forme, sur le côté sud de la cité impériale, un faubourg qui est appelé la ville chinoise proprement dite. Pékin, se trouvant situé au centre d'une région qui ne produit aucune des matières premières nécessaires à Findustrie, ne fabrique rien; tout ce qui s'y consomme, même le riz, vient des provinces méridionales du Céleste Empire. Aussi on n'y trouve guère que des livres anciens, de ces belles éditions qui furent préparées sous la direction des Fils du Ciel, à Tépoque de la renaissance littéraire qui se produisit au xvii** et au XVIII® siècle, sous le règne des deux souverains les plus illustres de la Chine des temps modernes, Kang-chi et Kien-long. A l'heure qu'il est, on n'imprime plus dans la capitale de TEinpire du Milieu que le journal officiel quotidien et la liste, — aussi officielle, — des fonctionnaires, qui remplace notre annuaire national, avec cette seule différence qu'il en paraît une nouvelle édition tous les trimestres, et quelques essais de littérature peu considérables.

Maintenant que nous avons énuméré les ressources qu'offre aux bibliophiles la ville de Pékin, nous allons essayer d'expliquer, en quelques mots, en quoi consiste un livre chinois, c'est-à-dire en quoi il diffère des nôtres.

D'abord, le papier dont il est formé est en général de couleur jaune tirant sur le gris, — le papier blanc étant réservé pour les éditions communes ou de très grand luxe, — si mince qu'il ne pourrait être imprimé sur le recto et le verso. Les feuilles n'étant de la sorte imprimées que d'un côté, les imprimeurs chinois ont dû nécessairement adopter un mode de pliage tout différent du nôtre ; au lieu de plier la feuille en deux, puis en quatre, ils la plient comme les feuillets d'un paravent, de façon que les faces imprimées se trouvent toutes du même côté.

Chaque feuillet de leur livre est donc double, mais les deux côtés imprimés sont seuls visibles. Comme les sujets du Fils du Ciel ne savent pas relier leurs livres, ils réunissent plusieurs volumes, — peun, — dans une boîte qu'ils appellent une gaine, — tao. Cette boite est faite en carton recouvert de toile bleue pour les éditions

ordinaires ; pour celles de luxe, la soie remplace la toile, et quelquefois même elle est entièrement faite en bois de santal. Comme toutes les gaines d'un même travail ne contiennent pas le même nombre de volumes, pour indiquer l'étendue d'un ouvrage, les libraires chinois ne doivent donc pas se contenter de vous donner le nombre des gaines y mais aussi celui des volumes.

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