CHAPITRE IV
Les préoursenrs anonymes de G^utenberg.
Un miroir mnltioolore.
Puisque nous sommes en Chine, montrons, comme les Chinois, le plus grand respect pour la vieillesse et commençons notre description par un vénérable volume que le libraire nous présente avec force recommandations de ne point trop le manier à cause de son grand âge. Et, en effet, il a dû être manié par bien des générations d'étudiants d'abord, de curieux ensuite, puisqu'il fut imprimé à Nankin, au commencement de la dynastie mongole des Yuan, c'est-à-dire en 1282, à une époque où notre pauvre Europe avait encore à attendre près de deux siècles la venue de Gutenberg.
Ce volume est un des livres classiques des Chinois, le Chou-King, ou livre des annales de leur histoire ancienne. Le papier, de couleur jaune, mais d'un jaune gris qui est la patine
que le temps donne aux bouquins orientaux, est raide et fragile, comme s'il avait été à moitié calciné par un feu vif. La forme des caractères est très cursive et montre encore assez bien leur origine hiéroglyphique, qui a complètement disparu de récriture carrée des modernes disciples de Confucius. Il est donc facile, à première vue, de voir que le livre en question doit compter, pour le moins, deux ou trois siècles d'existence. Mais il porte en lui une autre excellente preuve de son authenticité. Les doubles feuilles, rendues fragiles par Tâge, ont été rajeunies à l'aide d'une espèce de rentoilage qui consiste en une feuille de fort papier qui est intercalée dans chacune d'elles. En outre, en regardant une de ces feuilles à la lumière du soleil, on y découvre, par transparence, une foule de petits points carrés ou ronds, qui sont autant de pièces rapportées pour cacher les trous faits par les vers, ou les déchirures résultant de l'usure. Sur un Seul feuillet, je compte quarante-trois de ces raccommodages microscopiques.
La patience et l'habileté manuelle qui dis-
tinguent l'ouvrier chinois en font, il est vrai, un truqueur hors ligne. Mais nonobstant, j'ai peine à croire qu'un réparateur ait eu la patience de passer des mois à imiter des milliers de raccommodages afin de faire d'un livre des annales datant au plus du siècle dernier, un contemporain des premiers rois mongols de l'Empire du Milieu.
Bien sûr d'avoir affaire à une vénérable antiquité, j'en demande le prix au marchand, non point parce que son exécution typographique ou son texte me semblent merveilleux, mais seulement dans le seul but de doter l'Europe d'une nouveauté en son genre : un livre imprimé comptant six siècles d'existence. Mais, hélas ! j'avais calculé sans les idées des Chinois en fait de curiosité. Le vieux volume me fut offert pour 600 francs d'une façon qui indiquait, très clairement, que c'était un premier et dernier mot.
Ce prix exorbitant me fit un peu réfléchir. Le bouquin, bien qu'il fût vieux, pouvait être plus jeune d'un siècle ou deux que l'âge qu'on lui attribuait. Peut-être même, après tout, n'était-il qu'un frère cadet de nos incunables. Aussi je
finis par le voir réintégrer, sans regret, dans la triple enveloppe qui le protège contre les atteintes du temps.
On m'apporte maintenant huit grandes enve- ^ loppes en belle soie jaune, de format in-folio. C'est un vaste recueil de discours, de remontrances et de mémoires adressés aux Fils du Ciel depuis l'antiquité jusqu'au xii® siècle. Le nom chinois de cette compilation est : Miroir des sources profondes de Isl littérature antique. L'édition que j'ai sous les yeux fut préparée, sous la direction de l'empereur Kang-chi, en
J'ouvre un des volumes au hasard ; le papier blanc est d'un grain d'une finesse extrême; les caractères, aux traits minces, aux cambrures nettes, sans dureté, montrent une œuvre issue de cette période de la renaissance chinoise qui commence sous Kang-chi et finit avec Kien-long, pendant laquelle la typographie, comme bien d'autres arts chinois, produisit des chefs-d'œuvre qui ne font que rendre plus affreuses encore les productions antiartistiques de la Chine moderne. Mais ce qui constitue la plus grande beauté du
Miroir, c'est, sans contredit, son impression multicolore. Le texte de T ouvrage même est tiré en noir. Les annotations des auteurs morts à répoque de l'impression sont à Tencre bleue, couleur de deuil chez les Chinois; celles de l'empereur Kang-chi sont en jaune, couleur de sa dynastie, qui règne encore actuellement en Chine ; les notes de ses précepteurs sont en vert pâle, et enfin celles faites par les savants, qui vivaient encore au moment de l'impression , sont en encre rouge, couleur des vivants.
La nuance de ces cinq couleurs, noir, bleu, jaune, vert et rouge, a été choisie et disposée, dans la mise en pages, de façon à produire un ensemble harmonieux, dont les contrastes ne fatiguent point l'œil. Les notes, rangées en colonnes verticales, comme tout écrit chinois, sont, les unes, intercalées dans le texte même, où elles forment des coupures en caractères plus petits, les autres sur la marge des feuillets ; d'aucunes enfin sont rejetées en haut des pages, en vertu de ce principe qui veut que les Chinois fassent tout le contraire de ce que nous faisons. Nous mettons les notes de nos livres en bas
des pages, eux les mettent en haut. Noiis formons nos dates avec le quantième du mois, suivi du nom de ce dernier et ^du millésime de Tannée; eux, au contraire, forment les leurs en plaçant d'abord le millésime de Tannée, puis le nom du mois, et seulement à la fin le quantième de ce dernier; ce qui fait qu'ils écrivent 1882 janvier 25, au lieu de notre 25 janvier 1882.
Il fallait que les imprimeurs qui formaient le personnel de Timprimerie de Tempereur Kangchi fussent de très habiles praticiens pour arriver à un tirage en cinq couleurs aussi parfait, avec un matériel aussi primitif que celui dont ils se servaient. La mise en pages est irréprochable ; chaque recto d'impression correspond exactement à son voisin et à son verso. Puis, le repérage a été si soigné qu'il est impossible de s'apercevoir que l'impression en cinq couleurs a été obtenue à l'aide de cinq coups de presse et de cinq planches, comme nos papiers de tenture, tellement chaque caractère est bien, à sa place par rapport à ses voisins et à l'ensemble de la page.
Yang s'amouracha du Miroir, et, après avoir bien marchandé, il réchangea contre 30 piastres mexicaines, — 150 francs environ, — ce qui est bon marché comparativement au vieux vestige dont on m'a demandé 600 francs. Cette différence tient à ce qu'en fait d'art, les Chinois estiment avant toute chose l'ancienneté et le travail. Peu leur importe qu'un objet soit joli ou laid; s'il est très vieux, s'il est très rare, ou si sa confection a coûté beaucoup de travail, il a à leurs yeux une grande valeur. Les vieilles poteries des Tang (cinq siècles avant notre ère) sont plus estimées des amateurs chinois que leurs magnifiques porcelaines des Ming, de Kien-long ou de Kang-chi.
De même, ils font des folies pour acquérir une petite tasse en jade, uniquement parce que cette pierre est rare et qu'un ouvrier a dû passer des journées à la travailler, ou plutôt à l'user, car sa dureté est telle qu'aucun instrument ne peut l'entamer. En fait, en art comme en religion et en politique, la race chinoise a des théories qui nous semblent tout aussi barbares que les nôtres leur paraissent absurdes,
et le seul moyen de les apprécier à leur juste valeur est de les juger au point de vue chinois, ce qui n'est point toujours chose facile pour nos esprits d'Occident.