‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 16 sur 38 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le prunier au flaccn d'or. — Un Zola Jaune. — Bomantisme et réalisme à la Chine.

Ce premier achat nous a bien fait voir du libraire ; et voilà qu'il s'en va tirer de derrière les fagots ces raretés qu'on ne montre qu'aux bibliophiles, clients de la maison.

J'ouvre un de ces rarissimes volumes ; à la place d'une belle impression je ne vois qu'une gravure non peinte dont le sujet, plus que leste, est rendu grossier par une exécution des moins artistiques. Je tourne le feuillet : voici une gravure plus graveleuse encore, si c'est possible, que la première. Décidément, le libraire me prend pour un viveur, ce qui n'est guère flatteur lorsqu'on s'imagine avoir si ce n'est la tête d'un savant, tout au moins celle d'un studieux, d'un book-worm, comme disent les Anglais.

Ma physionomie trahit sans doute mes senti-

ments, car un des associés s'approche de moi et m'adresse un long discours pour s'excuser de présenter à un sage des gravures aussi peu sages ; mais s'il l'a fait, c'est parce que la science brave même la pudeur. Le livre que j'ai devant moi est, me dit-il, un roman célèbre dans toute la Chine et d'une rareté très grande, sa vente ayant été interdite par le gouvernement, il y a près de deux siècles, à cause des obscénités qu'il renferme. L'édition qui m'est offerte est une des plus belles qui existent, car, en outre de sa magnifique impression, exécutée au grand siècle de Kang-chi, elle tire une grande valeur des rarissimes gravures qui l'accompagnent et dont les bois ont été détruits depuis longtemps, ce qui fait que le tout constitue, pour les bibliophiles chinois, ce qu'est pour les nôtres l'édition des fermiers généraux des Contes de La Fontaine.

La célébrité incontestable du Kin-ping-meï — c'est le nom du roman dont je viens de parler — m'avait fait supposer pendant longtemps qu'en Chine, comme en Occident, l'interdiction d'un roman par la censure, pour cause

de Tabus du décolleté, était la meilleure réclame qu'on pût lui faire. Cependant l'idée m' étant venue un jour de m'en faire lire des passages par un lettré, je m'aperçus vite que j'avais condamné bien à tort nos bons Chinois, qui parmi tous leurs défauts n'ont point celui de la contradiction.

L'interdiction qui a frappé, presque à sa naissance, le Kin-ping-raei n'a rien à voir à son succès, qui tient à ce qu'il constitue un véritable phénomène dans la littérature chinoise. Son titre par lui-même ne dit pas grand'chose ; il est formé de l'assemblage du nom des trois héroïnes du roman, mesdames Kin, Ping et Met, titre qui nous paraît fort explicable, même à nous autres Européens, ce qui n'empêche que des sinologues ont eu l'idée bizarre- de le traduire et d'en faire « le prunier au flacon d'or ». La trame même du roman indique déjà les tendances révolutionnaires de son auteur. Au lieu de rester dans les lieux communs du roman classique chinois : Des amours d'un jeune lettré et d'une jeune fille aussi remarquable par sa beauté que par ses vertus, ce dernier nous

raconte, en vingt-quatre volumes, Thistoire de la jeunesse des plus orageuses d'un droguiste qui a eu le malheur, — malheur qu'il partage avec nombre d'Européens, — d'avoir un papa qui lui a laissé une grosse fortune.

C'est là, comme on le voit, un thème fort scabreux, très connu de nos romanciers, et qui dut grandement scandaliser les instincts conservateurs du monde lettré chinois du xvii** siècle. Cependant, ce qui dut le scandaliser encore davantage, ce fut la façon dont ce sujet, tout nouveau en Chine, est traité.

Au lieu des énumérations sans fin des politesses que se font les personnages, l'auteur du Kin'ping'meï nous présente les siens tels qu'il les a vus, et les fait agir en conséquence. Au lieu de ces jolis dialogues où le jeune lettré et Vobjet de sa flamme passent les heures à s'adresser des déclarations en vers, à se faire des compliments à l'aide de citations des écrits de Confucius et autres auteurs tout aussi passionnés, il décrit, fort vulgairement, les prosaïques amours de rencontre d'un de ces riches débauchés chinois qui appellent cyniquement les femmes des

machines j et se contentent de profiter des conquêtes que font, en leur nom, leurs lingots d'argent.

Aussi, plus j'avançais dans la lecture du Kinping-meï, plus je trouvais vrai le proverbe des Latins : nihil novum sub sole. Les romans de M. Zola, qui se flatte d'avoir été le premier apôtre du naturalisme sur la terre, ne sont, en somme, que du Kin-ping-meï réchauffé. L'auteur de ce dernier a, bien avant la naissance du brillant auteur de Nana, tiré admirablement parti du document humain. On voit, en lisant son ouvrage, que ses types sont vécus, et il nous raconte leurs actions, et même leurs paroles, sans y rien changer ou arranger, ce qui fait que, comme son arrière-petit-neveu Zola, son œuvre est remplie d'expressions fort grasses.

En Chine, tout est immuable ; les renseignements qu'il nous donne sur les mœurs privées des Chinois de son temps sont donc bien sûrement encore d'une parfaite exactitude, appliquées au temps présent. Malheureusement, les nombreuses joyeusetés du Kin-ping-mei ont tellement choqué les pudibonds sinologues qu'ils

n'ont osé traduire le seul ouvrage chinois qui puisse nous édifier au sujet de la vie intime des sujets du Fils du Ciel. Pour combler cette lacune, j'avais réuni de nombreuses notes, au courant de mes lectures de ce roman; les circonstances ne m'ont malheureusement pas permis d'en tirer quelque chose ; mais si j'ai jamais un jour assez de loisir pour cela faire, je ne croirai pouvoir mieux l'employer qu'à les compléter, bien convaincu que je suis qu'en dépit de leur apparente légèreté, elles contiennent bon nombre de choses dont la philosophie, aussi bien que l'histoire, pourront profiter.

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