CHAPITRE VI
Les livres classiques. — Une réputation surfaite. — Le catalogue d'un musée fermé au pu'blic.
Pendant que j'examine le Kin-ping-mei, mon ami Yang multiplie ses achats ; sur son divan se succèdent les belles éditions anciennes des cinq King et des quatre Chou, ouvrages de Confucius et de ses disciples qui constituent, pour ainsi dire, la base de la littérature chinoise. Elles se distinguent les unes des autres par le nombre et la nature des commentaires qui accompagnent le texte. Puis, elles ont le grand avantage d'avoir été préparées et éditées aux frais du Fils du Ciel, qui charge, de temps à autre, une commission composée des grands fonctionnaires de l'empire de préparer une nouvelle édition des Neuf Merveilles de la Chine. Ces sortes d'ouvrages tirent leur valeur du respect des jaunes pour les œuvres de leurs philosophes, ce qui fait qu'un grand fonction-
naire, ou un commerçant enrichi, rougirait de ne point exposer dans sa salle de réception un ou deux magnifiques exemplaires des ouvrages que les lettrés étudient pendant des années avant de pouvoir passer leurs examens.
Je suis un profane, et je l'avoue. Les classiques chinois jouissent, à mon sens, chez nous d'une réputation qu'ils ne méritent guère. Ils ont immobilisé pour des siècles un peuple bien fait pour le progrès ; c'est certes là une influence qui n'est rien moins qu'en leur faveur. Aussi j'avoue que pour ma part je ne puis comprendre l'attention dont ils ont été l'objet de la part de nos savants, d'autant plus que la littérature chinoise compte des quantités d'ouvrages dont la traduction serait infiniment plus profitable à l'Occident que les nombreuses traductions et commentaires des cinq King et des quatre Chou qu'il possède déjà.
Pour prouver mon dire, il me suffira de citer la grande géographie de VEmpire du Milieu, en 124 volumes, dont on m'apporte un exemplaire. D'un grand format in^**, les volumes de cette géographie sont imprimés avec
peut-être plus de soin que ceux sortis des presses de l'empereur Kang-chi; mais le papier en est d'un blanc trop criard; les caractères, à force de perdre leur forme cursive, sont devenus un peu raides et carrés. L'imprimerie de Kien-long, le petit-fils de Kang-chi, dont les 124 volumes sont sortis, en 1744, a produit des impressions plus correctes, et aussi plus durables que celles de son ancêtre, mais qui ont bien certainement un cachet moins artistique; ce qui prouve qu'en impression, comme en toutes choses, le mieux est l'ennemi du bien.
Cette grande géographie de l'Empire du Milieu, rédigée sous la direction de Kien-long, est bien certainement le plus beau monument géographique que le génie de Thomme ait jamais élevé. Chaque province de ce vaste empire y est décrite avec un soin minutieux; son histoire, ses antiquités, la biographie des hommes et des femmes célèbres qui y sont nés, les productions du sol, y sont l'objet d'études approfondies qui renferment, perdus dans un fatras d'inutilités, des faits du plus haut intérêt pour rhistoire de l'humanité. Le seul défaut de
ce chef-d'œuvre, c'est que les statistiques qu'il renferme n'ont plus aujourd'hui qu'une valeur purement historique. La plus récente édition date de 1791.
Voici maintenant vingt-quatre grands in-folio, magnifiquement reliés en soie. J'en ouvre un; il est rempli de gravures au simple trait ; ce sont des représentations de porcelaines, d'objets en jade, en laque et en bambou, de sabres et de médailles, le tout formant la collection d'antiquités que l'empereur Kien-long avait réunies dans une des salles de son palais. Les planches ne donnent malheureusement qu'une bien faible idée des beautés qu'elles représentent, ce qui n'est guère étonnant avec l'ignorance complète des dessinateurs chinois des règles les plus élémentaires de la perspective. Les explications n'ont point le même défaut; mais elles pèchent bien souvent par cette tendance à l'exagération des dates que l'on remarque dans tous les historiens chinois. A les en croire, bon nombre d'objets que renfermaient, au siècle dernier, les collections impériales remonteraient à deux ou trois mille ans avant notre ère, ce qui nous
paraît une bien longue existence pour des choses aussi fragiles qu'une poterie, ou aussi faciles à perdre qu'une petite médaille.
Nonobstant leurs fatras, tous ces volumineux ouvrages du siècle dernier ont encore beaucoup de bon, et plus d'un me serait fort utile pour mes études. Malheureusement ils ont un défaut, défaut qui leur est commun à tous, c'est qu'ils sont fort chers, ce qui est une difficulté insurmontable pour un pauvre diable comme moi.
Le moindre de ces chefs-d'œuvre, dont il n'existe aucune édition moderne et à bon marché, vaut couramment cinq ou six cents francs. Quelquesuns d'entre eux atteignent même le prix colossal de 2,000 francs. Aussi, pour faire cesser le supplice de Tantale auquel me condamne, bien involontairement, le libraire, je lui expose mon cas. Il le comprend fort bien et remplace aussitôt les grands volumes par de minces livraisons, humbles productions qui rachètent bien souvent leur manque d'éclat par des qualités plus solides que celles de ces immenses monuments, où les mauvaises parties sont quelquefois plus nombreuses que les morceaux finement sculptés.
Les raretés typographiques s'entassent si rapidement sur ma table que j'en arrive bientôt à ne plus savoir sur laquelle fixer mon choix. Enfin, après bien des hésitations, et surtout après avoir longuement marchandé, suivant rhabitude de tous les pays où time is not money, je finis par acquérir, pour 50 francs, deux minces volumes qui viennent en droite ligne du palais impérial. Ils sont recouverts d'une couverture en belle soie jaune, — nuance qui indique son auguste provenance, — qui a perdu avec le temps ses tons trop criards, et tout l'ouvrage est enfermé dans une boîte de toile bleue semblable à celles des plus modestes bouquins. Cependant elle se distingue de celles de ces derniers par un détail que peut seul découvrir un bibliophile : les fermoirs de cette boîte, au lieu d'être en os, comme cela se fait presque toujours, ont été taillés dans du jade vert pâle, légèrement laiteux, la nuance préférée des amateurs chinois.
Quant au texte de mon acquisition, il constitue un bijou au point de vue typographique, et une rareté au point de vue littéraire. Les
deux volumes, qui datent aussi de la belle époque de Tempereur Kang-chi, renferment une collection des hymnes qui sont, ou mieux, qui étaient chantés par les chœurs de la maison de Tempère ur dans les grandes cérémonies, comme les sacrifices au ciel, à la terre, aux ancêtres, les audiences de réception des ambassades, des princes tributaires, l'anniversaire de la naissance du souverain/Ces chants sont écrits. en vers. Le commencement de chaque ligne est occupé par un vers du poème en gros caractères noirs, puis au-dessous, sur deux lignes parallèles, les notes de musique chinoises : les unes, rouges, qui indiquent la partie d'accompagnement de la guitare; les autres, vertes, qui forment la partie de la flûte.
La plupart des pièces de ce recueil étaient récitées sur un rythme si lent qu'on les psalmodiait bien plus qu'on ne les chantait. Le style, très noble en certains endroits, reste malheureusement presque partout étouffé, pour ainsi dire, sous ces euphémismes de langage qui rendent fort nébuleuses les productions de l'esprit chinois, même le plus précis. Comme le
livre n'est point dans le commerce, toutes les poésies qu'il renferme sont absolument inconnues en Europe, à Texception d'une seule, et par leur sujet elles constituent même une branche encore inexplorée de la littérature de l'Empire du Milieu. La seule que nous connaissions en Occident a été publiée par le Père Amiot, qui en fit une remarquable traduction en vers. C'est la quatorzième du recueil, quoiqu'elle soit la plus ancienne, puisqu'elle remonte au xii® siècle avant notre ère; sa forme, fort élégante, est celle d'une invocation en trois versets que le souverain adresse à ses ancêtres. Il s'adresse à eux avec des sentiments d'humilité et d'amour de ses sujets; il s'accuse d'incapacité et il se reconnaît indigne de leur succéder.
Après avoir débuté, dans le premier verset, par un éloge de ses aïeux, il termine par ces beaux vers, que l'on pourrait aussi bien mettre dans la bouche d'un prince très chrétien que dans celle d'un potentat asiatique :
Je ne saurais marcher sur vos brillantes traces ; Mais mes soins assidus, mon respect, mes efforts,
Prouveront aux futures races Qu^au moins j^ai mérité de vivre sans remords.
Après cet achat, je veux passer dans la pièce à côté pour voir un peu les gravures et les reproductions d'inscriptions; mais Yang m'entraîne hors de la boutique après avoir donné Tordre de faire porter nos livres chez lui. Je le suis ; puisqu'il est un vieux routier de librairie, il doit connaître dans quel coin de Pékin on trouve ce qu'il y a de bon et de beau en toutes choses littéraires.