‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 18 sur 38 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Un maroliand d'estampes pékinois. — Oombien y a-t-il de Bahans. — Séductions pékinoises.

En effet, une fois sorti, Yang m'explique que les plus beaux albums, les plus jolies peintures et les inscriptions les plus rares ne se trouvent jamais à Pékin dans les librairies, mais bien dans les boutiques de curiosités qui avoisinent Léou-li-tchang. Nous entrons dans l'une d'elles, et voilà le supplice de Tantale qui recommence de plus belle à me torturer.

On nous apporte un magnifique album, format grand in-4®, richement relié en soie bleue, la couleur ordinaire des reliures des livres religieux. Et, en effet, c'en est un. C'est un recueil des portraits des 18 lo-hans des Chinois, Rahans des Indiens. Ces portraits, qui représentent les personnages en pied, avec les attributs qui rappellent leur vie et leurs vertus, sont peints sur un fond de noir de fumée. Les contours, d'une

légèreté extrême , sont surtout couleur or, argent ou bleue. La finesse du dessin est admirable. Les chasubles brodées des Rahans sont des merveilles de détails. Il y a surtout une de ces gravures, — je ne me souviens plus du nom du personnage, — où un de ces derniers tient entre ses mains un panache de fumée doré qui s'en va former au-dessus de sa tête un petit dais soutenant une pagode en miniature, haute à peine d'un centimètre; ce qui n'empêche qu'avec la loupe on peut y étudier ces mille détails qui font le charme de ces productions dé l'art asiatique.

Que sont ces Rahans pour mériter les honneurs d'un album aussi finement dessiné? Les bonzes chinois ne sont guère d'accord sur ce point, ce qui n'a rien de bien extraordinaire, puisque ces saints hommes appartenaient au boudhisme, la religion la plus vague qui soit au monde. Cependant les livres boudhistes, lorsqu'ils parlent des Rahans, nous les dépeignent comme des apôtres des préceptes de Boudha.

Seulement il est un point que les bonzes ignorent et que la tradition écrite ne s'est point donné la

peine d'étudier; c'est le nombre des Rahans auxquels les fidèles peuvent adresser leurs prières. D'abord, j'avais entendu parler de 18 Rahans; puis un beau jour, il me tomba entre les mains un livre liturgique qui en énumérait 180. C'était bien là un véritable miracle de la multiplication des saints. Mais quelle ne fut point ma stupéfaction lorsque je visitai, à Canton, un temple qui en contenait 500 sous forme de petites statuettes en plâtre, hautes de deux pieds! Alors eut lieu, entre moi et le bonze qui m'accompagnait, le dialogue suivant qui, loin de m'éclairer, ne fit qu'augmenter mon incertitude.

Moi. — Vous avez là les images de tous les Rahans ?

Le Bonze. — Oh! non! Il y en a d'autres.

Moi. — Et combien?

Le Bonze. — Pas peu. (Expression chinoise qui correspond à notre beaucoup.)

Moi. — Vous en savez le nombre ?

Le Bonze. — Non. Les autres sont inutiles; ils ne rapportent rien parce qu'ils n'ont le pouvoir de guérir aucune maladie. Nous n'avons ici que les productifs.

En somme, les Rahans sont sans doute aussi nombreux que les saints dans notre calendrier, ce qui n'est point peu dire.

Voici maintenant un autre album dont le sujet est loin d'être religieux. C'est l'histoire, en peinture, des aventures d'un Mongol qui se laissa prendre aux séductions féminines de Pékin. La peinture est sur soie ; le dessin en est soigné, et quoique les nuances employées soient très vives, l'ensemble est très harmonieux, grâce aux talents des Chinois à disposer côte à côte, avec art, les couleurs les plus disparates. La première planche représente notre Mongol vêtu d'une longue capote en fourrure, un bonnet de même matière sur la tête, et un grand sabre recourbé au côté. Ses yeux arrondis, ses deux mains tendues en avant pour saisir l'objet désiré, tout en lui forme une préface excellente à la suite de l'album qui représente des sujets si scabreux que je renonce à en parler, en dépit de leur jolie exécution.

Devant le Mongol, une jeune femme, à la taille élancée, à la physionomie fine et craintive, se tient immobile, comme clouée sur place, par le

voisinage du sauvage enfant des steppes de TAsie centrale. Enfin, dans un coin du tableau, une jolie potiche, d'où sort un magnifique bouquet de ces chrysanthèmes monstres qu'on ne voit qu'à Pékin, a permis au peintre de donner la mesure de son talent, car les Chinois sont surtout habiles comme peintres de fleurs, genre où la perspective joue un rôle à peu près nul, et où, par contre, l'emploi et l'arrangement des teintes vives occupent le premier rang.

Nonobstant le peu d'aptitudes des artistes chinois à représenter le corps humain, qu'ils construisent sans s'inquiéter des principes de l'anatomie, l'album qui est devant moi se fait cependant remarquer par des personnages qui ne sont point trop désarticulés, et dont la physionomie exprime bien les sentiments. Ce dernier point surtout en fait une rareté, car les peintres chinois donnent toujours à leurs personnages, même aux portraits d'après nature, la même physionomie impassible qui fait que toutes les figures se ressemblent.

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