CHAPITRE VIII
H faut de mauvaises gravures pour un peuple corrompu. Versailles chinois. — L'heure de la retraite.
Après ce premier album, il en vient une foule d'autres beaucoup plus chinois, c'est-àdire beaucoup moins bien faits, à notre point de vue. Les membres, bras et jambes, sont absolument désarticulés; les têtes tournent autour du cou comme une boule sur un pivot, les figures sont d'une monotonie fatigante. Parmi tous ces albums, un grand nombre représentent des sujets fort scabreux, et je dois avouer que ce sont en général les mieux faits. Il en est en Chine des œuvres artistiques morales comme des productions de notre littérature à l'usage des jeunes filles ; les unes et les autres se font remarquer par une pauvreté incroyable d'exécution qui les rend déplaisantes à regarder ou assommantes à lire.
D'où vient que le graveleux, sous forme de
gravures en Chine, sous forme de romans en France, attire plus les talents que leurs opposés? Sans doute de ce que la demande des premiers est plus grande que celle des seconds, ce qui fait le métier d'auteur plus lucratif.
Quoi qu'il en soit, parmi les nombreux albums profanes que j'ai feuilletés dans les librairies de Pékin, je n'ai jamais pu en trouver un qui joignît à la beauté d'exécution l'avantage de pouvoir figurer sur une table et d'être livré à la curiosité de tout le monde.
Après les albums viennent les tableaux, ou du moins ce qui en tient lieu en Chine. Ce sont des peintures plus ou moins grandes, sur papier ou sur soie, qui s'enroulent sur deux baguettes qui garnissent leurs extrémités. La peinture chinoise a eu, s'il faut en croire les historiens, son âge d'or, avec ses maîtres célèbres et ses grandes écoles; mais tout cela est si loin de nous qu'il ne nous reste plus aucun vestige qui nous permette de juger la valeur de cette grandeur déchue.
Aux xvi" et xvii*" siècles, sous les règnes de Kang-chi et de Kien-long, au milieu du mouve-
ment de renaissance de tous les arts, la peinture seule ne put retrouver un peu de la vie que les ans lui avaient enlevée. Et cependant elle se trouvait alors dans des conditions bien propres à la faire renaître. Parmi les missionnaires catholiques que Kang-chi avait réunis autour de lui, il y avait des peintres, des dessinateurs et des graveurs qui eussent pu donner d'excellentes leçons à leurs collègues jaunes. Cependant il n'en fut point ainsi, et la peinture chinoise continua et a continué jusqu'à nos jours à suivre sa vieille routine qui a même perdu, avec les ans, réclat dont l'avaient parée ses créateurs à sa naissance. L'œuvre de nos missionnaires artistes dans l'Extrême-Orient a été cependant assez importante pour permettre à des imitateurs de faire aussi bien qu'eux.
Parmi les peintures que l'on déroule devant moi, voici une toile qui représente une Vierge à l'enfant, peinte dans la manière du Pérugin. L'enfant surtout est d'une exécution remarquable, en dépit des teintes toujours plates de l'aquarelle, car les Chinois ignorent complètement la peinture à l'huile.
Après cette œuvre exécutée à Teuropéenne par une main chinoise, on m'apporte un gros paquet rendu informe par les attaques du feu et de Thumidité. Ce pauvre débris fait aujourd'hui partie d'une petite collection dont il forme une des pièces les plus rares, ce qui fait que le lecteur me pardonnera de m'étendre un peu à son sujet. Franchement, amour-propre de collectionneur mis à part, la pièce que je vais leur présenter offre un double intérêt, d'abord à cause de sa rareté, puis parce qu'elle nous permet d'étudier une preuve, aujourd'hui détruite, de notre puissante influence en Chine, au XVII*' siècle. Le paquet informe constitue, en effet, un album, ou plutôt les débris d'un album qui représente les principaux sites du Palais d'été, cette superbe résidence des Fils du Ciel que des missionnaires français avaient construite pour eux sur le modèle de Versailles, et que des soldats français ont transformée en un monceau de ruines. Aussi, dès que j'examine les planches qu'il renferme, je n'y vois que toits à l'italienne, labyrinthes, jets d'eau, cascades et vieux petits ifs en rang d'oignons. Toutes ces
choses qu'un poète morose, Alfred de Musset, a dénigrées si fort dans ses Trois marches de marbre rose.
Pendant que je regarde cet album, sans savoir ce qu'il représente, Yang se lève tout à coup et m'entraîne dehors. Il vient d'entendre le gong qui annonce la fermeture des portes de la ville impériale. Nous faisons diligence à travers la foule des retardataires qui s'empressent, les uns de sortir, les autres de rentrer dans la ville. Chemin faisant, Yang, pour me consoler d'avoir été ainsi interrompu, me dit : « Soyez sans crainte, vous retrouverez votre album à la même place demain et les jours suivants, ce sont des choses d'Occident j et nos bibliophiles n'y tiennent guère. »
Je me sens un peu rassuré par ces paroles.
Nous traversons les portes au milieu d'une agitation extraordinaire. Une fois dans l'intérieur, nous voyons de chaque côté de l'entrée une haie de badauds, venus là pour voir le désappointement du pauvre paysan qui arrivera trop tard pour pouvoir sortir, ce qui lui vaudra force quolibets de ces curieux.
Devant le corps de garde, un soldat frappe à coups de plus en plus lents sur un grand gong pour annoncer que Theure psychologique approche.