CHAPITRE PREMIER La vie des eaux Jaunes. — Pécheurs en plein champ
Ce qui caractérise bien plus la mer Jaune que la couleur de ses eaux, qui ne diffère en rien de celle des autres mers du globe, c'est très certainement Tintensité extraordinaire de la vie, aussi bien à sa surface que dans ses plus grandes profondeurs. Partout où la quantité d'eau le permet, sur les innombrables fleuves et canaux qui arrosent la Chine, et sur ses 4,000 kilomètres de côtes marines, on voit aller et venir des flottes entières d'embarcations de toutes tailles et de toutes formes, depuis la lourde jonque capable de porter 1,000 tonnes de marchandises, jusqu'au léger sampang appelé
par les indigènes « bateau de pied », — kiaota-tchouan — qui peut faire jusqu'à 40 lieuels par jour. Cette grande activité de la vie maritime dans le bassin de la mer Jaune doit bien vraisemblablement en partie son origine à Theureuse disposition du lit des fleuves et rivières chinois, qui les rend éminemment propices à la navigation, ainsi qu'au profil découpé de ses rives maritimes qui fournissent aux marins de bons et nombreux refuges dans les mauvais temps.
Puis, elle reconnaît aussi pour cause l'intensité extrême de la vie dans toutes ses régions, depuis les plus froides jusqu'aux plus chaudes. Il n'est point, en effet, de pays au monde où les eaux soient aussi peuplées par des êtres vivants que la Chine. Partout où il y a un peu d'eau, aussitôt des êtres organisés y croissent et s'y multiplient. La gent aquatique chinoise n'a besoin, pour se perpétuer, d'aucun règlement qui protège ceux de ses membres encore dans l'enfance, ni de garde-pêche pour la défendre, pendant certaines époques de l'année, contre la rapacité des pêcheurs. Sa vitalité est si grande qu'elle résiste aux dévastations de ces derniers : ils ont beau
inventer de nouveaux moyens de les détruire en masse, diminuer les mailles de leurs filets, ils n'en voient pas moins augmenter chaque année le nombre de leurs victimes.
Un jour que je parcourais, ballotté dans une charrette indigène, les affreuses fondrières qui servent de voies de communication entre Tien-tsin et Pékin, je remarquai, çà et là, dans les champs, dont le sol disparaissait sous les flots d'une verdure prîntanière, des flaques d'eau dont les plus grandes pouvaient avoir un are de superficie. C'étaient des vestiges de la crue qui se produit, presque chaque année, au printemps, lors de la fonte des glaces qui recouvrent complètement, pendant cinq mois de l'année, le cours du Peï-ho, depuis sa source jusqu'à son embouchure. Ces étangs en miniature, que les premiers soleils d'été devraient faire disparaître, n'auraient guère attiré mon attention, si je n'avais remarqué, dans plusieurs d'entre eux, des campagnards qui semblaient prendre plaisir à s'y promener dans l'eau jusqu'aux genoux. Assez intrigué de savoir ce que pouvaient faire ces hommes, j'interrogeai mon cocher qui m'apprit
que, la saison n'étant pas encore assez avancée pour permettre aux agriculteurs de cultiver leurs champs, ils employaient utilement leurs loisirs à pêcher dans les mares qu'avaient formées les dernières inondations, et il m'affirma que cette pêche était souvent fort abondante. Assez peu convaincu de cette affirmation, je pris le parti de m'assurer par moi-même de ce qu'elle pouvait avoir de vrai, et dès que ma charrette passa à peu de distance d'une flaque que deux pêcheurs étaient en train d'explorer, je laissai continuer mon équipage, trop heureux de délasser un peu mes membres endoloris par dix-huit heures de cahots insupportables, et je m'en approchai. Mes deux pêcheurs — car c'étaient bien des pêcheurs auxquels j'avais aff'aire — ne furent nullement troublés dans leurs occupations par l'approche d'un diable à poils rouges; l'un continua à traîner dans l'eau un petit filet en poche dont l'embouchure était attachée à un cercle de bois monté sur un long manche ; il relevait de temps à autre cet engin de destruction, que nos pêcheurs appellent une trouble, et en retirait de petits poissons qu'il jetait dans un panier de
bambou ; quant à l'autre , il attrapait , sans autre instrument que ses mains, des grenouilles qu'il envoyait rejoindre les petits poissons dans le panier. Décidément, mon cocher ne m'avait point trompé, et la récolte, relativement abondante, que je vis faire à mes deux campagnards, dans une flaque d'eau que nos têtards mêmes dédaigneraient, attira mon attention sur la vie aquatique chinoise.