CHAPITRE III Un chapitre d'érudition. — Un service de table de Bcudha
Me voici confortablement assis sur le sofa, une tasse de thé bouillant à portée de ma main. Le principal associé se tient debout devant moi, tandis que ses commis prennent les vases que je désigne et me les apportent pour les soumettre à mon examen.
Le marchand connaît mes goûts, et il en abuse. Il sait que je raffole de tout ce qui touche, de près ou de loin, au boudhisme. Pendant qu'il me montre des potiches variées, un de ses commis va. dénicher, dans le fin fond du magasin, une collection de cérstmique religieiLse qui y a été accumulée, dit-on, à mon intention.
D'abord on me présente une demi-douzaine de coupes profondes, montées sur un petit pied évasé. Elles sont destinées à être rangées devant les images de Boudha, où les fidèles les remplissent de pyramides de fruits, pommes, poires.
prunes, qu'ils offrent à la Divinité qui, après les avoir admirés quelques jours, les offre gracieusemelit aux bonzes qui Tadorent. Comme signe de leur destination sacrée, elles portent sur leur pourtour extérieur des invocations en caractères tibétains, la langue sacrée du boudhisme chinois. Quelquefois ces caractères sont entremêlés d'un autre emblème religieux :
Tarbre de vie, qui se présente sous la forme allégorique d'un fouillis de traits rassemblés de façon à former un cœur.
Outre les caractères tracés à l'extérieur, il y en a aussi souvent un grand nombre dans un rinceau ménagé sur le bord intérieur de la coupe. C'est le plus souvent une prière aux trois personnes qui composent Boudha.
En même temps que ces coupes, on m'apporte des bols, aussi chargés de caractères et d'arbres de vie. Ils servent à faire des offrandes de riz. Quant aux assiettes de même facture, elles sont remplies par les fidèles de pyramides de gâteaux, qui rappellent celles que l'on voit dans les vitrines de nos confiseries parisiennes.
Les différentes pièces de ces services de
table, à Tusage des dieux, sont ornées, en général, de décors bleus. Quelquefois cependant J» monotonie de cette couleur est relevée par un mélange de dessins rouges et verts, jamais avac d'autres teintes. Comme dans toutes les .pièces de porcelaine, la facture de ces vases diffère grandement suivant les époques. Les cQi|pefj faites sous les Ming sont d'un bleu inimitable ; celles de Kang-chi ou de Kien-long sont déjà d'une teinte moins pure, mais elles rachètent cette imperfection par la blancheur de la pâte et la finesse du dessin. Quant à celles de fabrication moderne, elles se distinguent par Tabsenae complète de qualités. Le seul intérêt qu'elles aient, pour le collectionneur, vient de ce q.u« ces pièces religieuses sont fabriquées en petit nombre ; puis le respect des fidèles les empêche de se répandre dans le commerce, ce qui fait qu'il est relativement difficile de s'en procurer.
En plus des indices connus seulement des grands amateurs, qui permettent de distinguer les produits modernes de ceux des grandes époques de la céramique chinoise, j'ai décou-
vert un signe spécial et infaillible qui permet, dans les porcelaines sacrées, de distinguer le vieux du*neuf. Comme ma découverte peut avoir quelque intérêt, même pour les habiles collectionneurs, je vais me permettre de Texposer en aussi peu de mots que me le permettra ma petite vanité d'auteur.
Pour reconnaître, dans les porcelaines sacrées, le vieux du neuf, il suffît d'examiner les caractères. Ceux tracés par les potiers de l'époque des Ming ont cette apparence de laisser aller, > qui constitue la physionomie de toutes les productions artistiques de cette époque. On voit que le caractère a été tracé de chic, d'un seul coup de pinceau. Sous Kang-chi et sous Kienlong, durant la dernière renaissance littéraire et artistique de la Chine, il y avait, à la cour de ces deux souverains et dans les manufactures impériales, des savants pour lesquels les langues tibétaine, mongole et arabe n'avaient point de secrets. Aussi, sur les vases sacrés fabriqués pendant cette période, il n'y a que des caractères tibétains classiques, tracés par des mains qui étaient elles-mêmes guidées par des têtes
qui connaissaient la valeur des signes qu'elles peignaient.
Si un vase porte des lettres tibétaines bien académiquement tracées, et que Ton puisse facilement reconnaître en les comparant à un alphabet de cette langue^, on peut être certain que Ton a devant soi un produit ^ des règnes de Kang-chi ou de Kien-long. Si au contraire les lettres sont déformées, gauches, à forme cursive, on est certain d'avoir affaire à ces caractères mi-chinois et mi-tibétains qui n'appartiennent ni à Tune ni à Fautre de ces langues. Ils ont été tracés par d'ignorants dessinateurs modernes qui copient, tant bien que mal, des modèles, car ils n'ont aucune idée de la langue tibétaine et de son alphabet. Au reste, leur ignorance saute aux yeux; il est matériellement impossible de retrouver dans les productions de leur ignorance l'écriture carrée d'un dérivé du sanscrit.
Puisque je suis en train de parler des por-
1. Les amateurs trouveront un alphabet tibétain dans Texcellente grammaire tibétaine de Fouceaux. Maisonneuve, éditeur, Paris.
celaines sacrées, je vais me permettre de décrire une pièce rarissime, de ce genre, qui fait partie de ma collection. C'est un vase ayant un peu la forme d'une soupière sans pied. La pâte en est grossière, le bleu passé ; mais par contre il porte sur son pourtour trente-deux lignes verticales de caractères qui en font une rareté. Chacune de ces lignes se compose de trois parties, et le tout forme une reproduction trilingue d'une des plus célèbres prières des Boudhistes. Le haut de la ligne est occupé par la version tibétaine, et au-dessous elle se divise en deux autres lignes où se déroule, côte à côte, la version en caractères mongols et celle en caractères mandchoux. Les pièces de porcelaine portant, comme celle-ci, des caractères de trois alphabets sont d'une extrême rareté, et je n'ai jamais pu savoir dans quelle partie de la Chine on les fabrique.
CHAPITRE IV Shopping dialogue. — L'art de la classification à la Ohine.
Une fois la collection de porcelaines à caractères tibétains étalée devant moi, il s'agit d'abord de faire mon choix, puis d'entreprendre la laborieuse opération d'en débattre le prix, opération qui vous oblige à dépenser des trésors d'éloquence, à dessécher votre larynx à force de parler, à vous imposer, en un mot, un travail dont le seul souvenir me fait encore frémir. Dès que je commence à choisir, le marchand, de son côté, se met à faire l'éloge de sa marchandise.
— Cette coupe, me dit-il, est un Kang-chi; elle n'a pas une maladie des poils (c'est-à-dire pas un défaut).
Comme ma physionomie exprime le doute, après un minutieux examen de l'objet, il reprend :
— C'est du vrai ! Si je mentais je serais un singe, je ne serais plus un homme.
Je lui montre de la main une longue fente qui dépare le pied de la coupe. Alors il s'écrie :
— Oh! mais cela c'est du naturel!
C'est là le grand argument des brocanteurs chinois, lorsqu'on découvre à leurs marchandises quelque vialadie dXi poil, — mao-ping; — ils soutiennent que c'est un défaut naturel, argument dont je n'ai jamais, je l'avoue, apprécié la valeur, sans doute à cause de son caractère par trop chinois. Peu m'importe, en effet, qu'une porcelaine ait un défaut provenant de la fabrication ou d'un de ces accidents qui découvrent, dans son affreuse vérité, la fragilité des choses terrestres! Pour moi, la seule chose qui m'intéresse, c'est l'existence même de ce défaut, d'où qu'il vienne.
Après la coupe, c'est le tour d'une assiette qui est, elle aussi, vantée et garantie authentique à l'aide de nombreuses formules de serments que compte la langue chinoise.
— Si je mens, que les montagnes m'écrasent, et que la terre s'entr'ouvre pour m'engloutir ! s'écrie-t-il à un moment, pour soutenir les pré-
tentions généalogiques d'un bol, qui m'a tout l'air d'un Aoilgaire roturier né d'hier.
Maintenant vient la grande question des prix.
— Combien cette assiette ?
Le Marchand. — Quinze piastres *.
— C'est cher!
Le Marchand. — Ce n'est pas cher. C'est un objet très bon, (Les Chinois emploient souvent l'adjectif bon où nous dirions beau.)
— Elle est chère pour une pièce qui a un défaut.
Le Marchand. — Mais ce défaut est naturel.
Si elle ne l'avait pas, je ne la vendrais pas pour vingt piastres.
— Alors je n'en veux pas, c'est trop cher.
Le Marchand. — Combien en donnez-vous?
— Deux piastres.
Le Marchand. — Vous plaisantez !
— Nullement !
Le Marchand. — Vous avez un nez trop
1. A Pékin, les transactions, entre étrangers et Chinois, se font en piastres mexicaines dont le cours moyen, dans cette ville, est de 5 fr. 10 c. pour une piastre.
élevé * pour ne pas savoir que ça vaut ce prix-là !
Après bien des discussions de même genre, le prix de Tassiette reste incertain. Nous recommençons le débat, pour un bol, avec aussi peu de succès. Ce que voyant, le marchand prend l'assiette et le bol marchandés, les place devant moi en disant :
— Combien donnerez- vous, monsieur, des deux?
Réunir deux ou plusieurs objets et faire le prix en bloc, à l'aide d'une cote mal taillée, constitue un procédé fort usité par les brocanteurs chinois et même japonais. Les premiers appellent cela faire un tong-tong, — mot à mot ensemble ensemble, — et ils emploient si souvent ce mot que les étrangers qui ne font même que quelques excursions dans le domaine de la brocante ne tardent pas à le connaître, quelque ignorants qu'ils soient de la belle langue de Confucius.
Enfin, après une discussion laborieuse, je
1. Les Chinois ont un système de Gall encore rudimen taire. Ils croient que la bosse du jugement se trouve dans la racine du nez, d^où Texpression : avoir un nez élevé pour être un bon îuge.
finis par m*entendre avec le marchand sur le prix d'un tong-tong composé de quatre assiettes, d'un bol et de cinq coupes de porcelaines religieuses.
Une fois ce marché conclu, à la satisfaction du marchand et à la mienne, je me mets à examiner les porcelaines du magasin qui ont une valeur purement artistique. 11 y a là de magnifiques représentants de la famille rose, de la famille verte, des potiches à mandarins, en un mot de toutes les espèces que compte la nomenclature de la céramique chinoise, inventée par nos amateurs d'Occident. Et que ces derniers se gardent bien de voir dans le mot invention, que je viens d'employer, une critique quelconque de leur façon de procéder; en m'en servant, j*ai voulu simplement constater ce fait : que les amateurs chinois classifient la céramique de leur pays d'une façon toute différente de celle usitée par nos savants amateurs. La classification adoptée par nous porte en elle le cachet de l'esprit logique de l'Occident. Tout y est simple et parfaitement défini. La nomenclature chinoise, au contraire, est toute orientale; elle est compli-
quée; le nombre de ses subdivisions est presque infini, et chacune d'elles se distingue si mal de ses voisines, que la classification d'un objet présente trop souvent autant de difficultés que l'interprétation d'un oracle de la sibylle de Cumes.
Cependant, pour être juste envers la classification chinoise, il faut lui reconnaître une certaine originalité d'expression qui n'est point sans charme, et qui donne, en même temps, une idée des ressources d'invention dont disposaient les ateliers céramique^ chinois au xvii® et au xviii° siècle.
Les Chinois classent leurs porcelaines d'abord d'après l'usage auquel servent les pièces. Ils ont ainsi les vases à sacrifices, les vases à poissons rouges. Une autre façon de désigner un genre de porcelaine consiste à lui donner le nom de la ville où il a été fabriqué pour la première fois, ou bien encore celui de son inventeur. Enfin les amateurs chinois emploient aussi quelquefois une classification qui se rapproche de la nôtre en ce qu'elle, est basée sur la couleur de l'émail, ou sur celle qui prédo-
mine dans les dessins qui ornent la pâte. Seulement, au lieu d'avoir, comme en Europe, deux ou trois grandes familles, ils en comptent autant qu'il y a de nuances sur la riche palette de leurs peintres en céramique. Pour désigner toutes ces nuances, Tesprit chinois a dépensé des trésors de poésie et de pittoresque qui contrastent singulièrement avec la tournure d'esprit prosaïque des sujets du Fils du Ciel.
De toutes les choses de la nature, celles que les Chinois aiment le plus et qu'ils savent le mieux cultiver, peindre et chanter, sont bien certainement les plantes et les fleurs. Là, point d'anatomie à étudier ou de perspective à observer. Aussi leurs artistes excellent dans Fart de représenter, en deux coups de pinceau, un bouquet de bambous d'une légèreté et d'une élégance aussi grandes que celles des originaux ; un gros chrysanthème aux brillantes couleurs ; une frêle branche de pêcher, couverte des blanches fleurs de sa toilette de printemps. Dans la céramique, c'est donc tout naturellement dans le règne végétal que les peintres ont été chercher leurs plus belles nuances; ils ont le rouge
34 LA CHINE INCOISNUE
de la fleur du poirier du Japon, le bleu de la prune meï (grosse prune violette plus belle de couleur que de goût), le bleu d'oignon.
Après les plantes et les fleurs, les Chinois admirent surtout la lune, le jade et l'ivoire; de là ces beaux vases dont Témail blanc rappelle si bien la clarté laiteuse de l'astre de la nuit. Ils ont même poussé Tart si loin, de ce côté, qu'ils ont composé une teinte, le blanc de lune et d'ivoire^ qui résume en elle toutes les qualités de nuances de ces deux merveilleuses productions de la nature.
11 est cependant beaucoup de nuances employées par les céramistes chinois qui ne rappellent aucun objet poétique. Pour celles-là, il a bien fallu recourir à des dénominations prosaïques, qui gagnent souvent en originalité ce qu'elles perdent en poésie. Quoi de plus bizarre que ces bruns, poumons de cheval, foie de mulet ? De plus glacial que ce vert gris, qu'ils appellent vert peau de serpent, qui, rien qu'à le voir, donne la sensation du contact d'un reptile?
Parmi toutes ces couleurs, il en est une dont le nom poétique n'a d'égal que sa beauté, lors-
qu'elle brille sur la panse élégante d'une carafe de fine porcelaine, au col de cygne : c'est le bleu de ciel après la pluie. C'est ce bleu que nous appelons bleu turquoise, un nom bien moins poétique, il faut l'avouer, que son synonyme chinois.