CHAPITRE II
Sir Bobert Eart et les poissons Jaunes.
La pisciculture en Chine.
Depuis lors, sir Robert Hart, l'inspecteur général des douanes maritimes chinoises , a donné à TOccident un moyen facile de se familiariser avec la vie intime de la mer Jaune. Le 12 mai 1883, s'ouvrait au South-Kensington, de Londres, une exposition internationale de pêches. Les organisateurs, qui savaient avec quel zèle sir Robert Hart saisit toute occasion qui s'offre à lui de resserrer pacifiquement les liens qui unissent l'Orient à l'Occident, par une connaissance réciproque plus étendue de leurs besoins et de leurs aspirations, lui demandèrent et obtinrent facilement de lui que la Chine y occuperait une section. L'organisation de cette dernière fut confiée, à Londres, à MM. James Hart, le sympathique commissaire des douanes de Shanghaï, et à J. Duncan Campbell, qui
s'était déjà fait une réputation bien méritée dans l'organisation des classes chinoises aux dernières grandes expositions universelles. C'est au travail de ces deux personnes, qui s'étaient adjoint, comme secrétaire, M. Julius Neumann, que nous fûmes redevables de l'intéressante section chinoise que renfermait l'exposition du South -Kensington, et c'est en parcourant le catalogue qui en a été publié que l'idée m'est venue de joindre les matériaux qu'il renferme à mes propres souvenirs, pour en faire le sujet d'une exploration dans une partie de la vie chinoise, qui est encore peu connue, pour ne pas dire complètement inexplorée.
Jusqu'ici, notre connaissance de la société chinoise s'est bornée à quelques détails sur la vie extérieure des mandarins ; quant aux autres classes qui la composent, nos voyageurs ont pensé qu'elles n'étaient point dignes d'attirer leur attention. A mon sens, leur dédain est inexplicable, car, bien que les relations que nous entretenons avec le monde oriental aient encore un caractère trop officiel pour nous permettre d'étudier sérieusement la vie domestique des
sujets du Fils du Ciel, étude qui pourra seule nous bien la faire connaître, il nous est cependant déjà possible de nous rendre assez bien compte de leur genre de vie extérieure, quelle que soit Toccupation à laquelle ils se livrent. A ce point de vue, la vie des pêcheurs et des marins chinois nous semble d'autant plus digne d'intérêt qu'ils occupent dans cette échelle sociale chinoise, dont le mandarinat forme le sommet, le dernier échelon.
J'ai dit tout à l'heure que les eaux de la mer Jaune entretenaient dans leur sein une vie animale si intense que le soin de satisfaire à l'appétit d'une population de quatre cents miUions d'hommes n'arrivait point à la tarir dans ses sources mêmes. Quelle est la cause de cette fécondité étonnante des hôtes aquatiques de l'Extrême-Orient, qui continuent à vivre en dépit des vides que font dans leurs rangs des pêcheurs trop avides, et cela alors que leurs congénères d'Occident n'arrivent à traîner une existence précaire que grâce à la protection spéciale que leur accordent nos lois ? On serait tenté , au premier abord, d'attribuer cette différence au
grand développement de la pisciculture dans TEmpire du Milieu, développement qui est devenu le thème favori de si nombreux voyageurs et publicistes que la pisciculture chinoise est presque aussi connue parmi nous que le très célèbre Confucius qui, s'il revenait habiter la terre, serait sans doute passablement étonné de voir son nom classé dans la mémoire de bon nombre d'Européens, sous la même rubrique que les hôtes aquatiques de son pays natal. Fort de mon expérience personnelle, et surtout des renseignements qui m'ont été fournis sur ce sujet par mes amis jaunes, je me permettrai d'assigner pour origine à l'exubérance des populations aquatiques de la mer Jaune, — exubérance qui n'a rien à envier à celle des populations humaines des côtes de cette dernière, — non point le développement actuel de la pisciculture, mais bien sa prospérité passée, qui a accumulé, dans les profondeurs des eaux, des réserves que des années d'incurie et de gaspillage n'ont pu encore épuiser. Autrefois, l'art de la pisciculture était fort répandu en Chine, et presque tous les cultivateurs s'y livraient, ainsi que leurs descen-
dants s'adonnent, de nos jours, à la sériciculture; mais, avec le temps, la culture des poissons est tombée en désuétude, et si cela pouvait lui être de quelque consolation, j'ajouterais qu'elle ne fit en cela que partager le sort de bien d'autres industries, qui furent autrefois florissantes et qui sont aujourd'hui en décadence. Où trouverait-on, de nos jours, sur les bords de la mer Jaune, des artisans capables d'imiter les brillantes couleurs des potiches de Tépoque des Ming, ou les dessins élégants des porcelaines de Kang-chi et Kien-long, ou les belles nuances des cloisonnés du siècle dernier? Depuis notre apparition à Canton, les artistes chinois euxmêmes, pervertis par notre amour du faux, ne savent plus que fabriquer à la douzaine des chefs-d'œuvre de pacotille pour le Bon-Marché et le Louvre.