CHAPITRE III
Huîtres Jaunes. » L'ostréionlture à Formose.
Un peu d'histoire naturelle.
Revenons à nos poissons et surtout au temps présent. Les campagnards chinois savent encore pêcher, mais sans s'inquiéter de conserver à la Arie la gent aquatique menacée, dans son existence même, par leurs engins de destruction.
Cependant, la voracité des gourmets du pays, jointe à la lenteur de la reproduction naturelle, a obligé les pêcheurs chinois à continuer, jusqu'à nos jours, à se livrer à la culture des huîtres. A Ta-kao, dans Tîle de Formose, ils emploient encore deux méthodes de culture. La première consiste à jeter ça et là, sur des bancs de vase, des pierres que Ton retire de Teau cinq ou six mois après ; on les trouve alors couvertes d'un nombre plus ou moins grand d'huîtres. L'autre méthode, appelée par les indigènes « élevage au bambou » , est beaucoup plus
compliquée que la première ; mais elle est aussi plus productive. Elle se rapproche fort de la culture « en parcs » pratiquée chez nous.
En août et septembre, les pêcheurs de Formose préparent un grand nombre de piquets de bambous, hauts de 80 centimètres et de la grosseur d'une forte canne. Un des bouts de ces piquets est taillé en pointe, et, à l'autre extrémité, ils les fendent en deux jusqu'à la moitié de leur longueur. Ils glissent dans la fente une grande coquille d'huître bien plate, et ils réunissent les deux moitiés du piquet à l'aide d'une autre coquille d'huître percée en son centre d'un trou rond. Les pieux ainsi préparés sont ensuite plantés en lignes serrées sur des bancs couverts à la haute mer, afin que le naissain — frai des huîtres — puisse s'y accrocher. Dès que des petites huîtres se sont formées sur les pieux, on transplante ces derniers sur des bancs de vase, d'où on les retire au bout de cinq mois tous couverts d'huîtres, assez grosses pour être mangées. Les Chinois prétendent que le naissain se forme sur la coquille de l'huître et peut s'y conserver indéfiniment. C'est dans le but de
faire éclore les œufs qui recouvrent les vieilles coquilles qu'ils se donnent tant de peine pour préparer les piquets dont je viens de parler.
La faune aquatique chinoise est des plus variées et renferme des représentants de presque toutes les espèces que possèdent les eaux de TEurope occidentale. Les pêcheurs chinois ont donné à chaque espèce un nom particulier, tiré presque toujours de la conformation ou de quelque autre signe distinctif de chacune d'elles. C'est ainsi que les pêcheurs ramènent, dans leurs iîlets-dragues des crabes. Dieu de la guerre^ dont la tête rappelle, disent-ils, celle de cette divinité ; des crabes petits bonzes; des tout aigres, ainsi nommés de la saveur désagréable de leur chair. Les savants disciples de Confucius ont adopté ces dénominations dans leurs ouvrages, plus ou moins fantastiques, sur l'histoire naturelle de l'Empire du Milieu. Les peintres, à leur tour, ont enrichi ces derniers d'illustrations destinées à faciliter l'intelligence du texte. Souvent, ces dessins d'histoire naturelle, malgré leurs grandes imperfections, n'en donnent pas moins une idée bien plus exacte des hôtes des
eaux, que les prétendues explications qui les accompagnent. Ces dernières sont tellement fantastiques qu'il est absolument impossible de se représenter les animaux décrits. En les lisant, on en arrive parfois à se demander si lès savants lettrés, leurs auteurs, n'ont pas « des yeux pour ne point voir ». Les définitions sorties de leur pinceau leur sont dictées par leur imagination, nullement par l'observation; on y chercherait vainement le genre prochain et la différence spécifique indispensable dans toute bonne définition. C'est ainsi qu'ils vous apprennent, avec assurance, que les grenouilles n'ont que trois patteSf et que les homards en sont pourvus « d'un si grand nombre, que l'homme le plus patient ne peut les compter )>. Quant aux renseignements sur les mœurs des individus décrits, ils sont encore plus fabuleux que leur structure ; d'aucuns vivent sans manger, et d'autres se multiplient en se brisant en morceaux ; certains poissons des mieux doués possèdent, disent-ils, la faculté de vivre aussi bien sur terre que dans l'eau.
Sous la signature des disciples de Confucius,
et grâce à la valeur que les Chinois attachent à tout ce qui est imprimé, ces fables se sont répandues parmi les gens du peuple, qui en sont arrivés à croire plus volontiers ces enfantillages que les enseignements de la nature prise sur le fait. La fantastique description des grenouilles à trois pattes, faite par un lettré qui vivait il y a trois siècles, est aujourd'hui admise par tous les Chinois qui se piquent d'être tant soit peu familiarisés avec les classiques. Aussi, en dépit des protestations des pauvres grenouilles qui gambadent à qui mieux mieux sur les bords des étangs, pour bien montrer à tous qu'elles sont plantées sur quatre pattes, les sculpteurs et les peintres jaunes, considérant les écrits des lettrés comme des oracles, n'en persistent pas moins à nous représenter ces pauvres batraciens, dans leurs peintures et dans leurs sculptures, avec trois pattes seulement.