CHAPITRE IV
Soienoe et art Jaunes. — T7n brocanteur cantonnais. Un album de poissons.
Cependant les peintres, même les plus farouches partisans de l'école romantique chinoise, ne se permettent d'opérer l'amputation d'un ou de plusieurs membres des animaux qu'ils peignent que lorsqu'il s'agit d'une œuvre purement artistique. Pour les vulgaires travaux scientifiqueSj ils ne se donnent point la peine de ceindre le tablier du chirurgien pour si peu, et c'est à ce dédain que les planches qui ornent les ouvrages d'histoire naturelle doivent de s'en tenir beaucoup plus à la représentation de la nature, que le texte qu'elles illustrent.
Un jour que je me promenais, en flânant, dans le dédale de ruelles qui forment le faubourg sud de Canton, mon attention fut attirée par une boutique de brocanteur des plus originales. A la porte d'un riche magasin où s'entas-
saient pêle-mêle des lampes à pétrole, des lanternes, des bouteilles, des glaces, des verres à vitre, en un mot, tous les produits de Tart de la verrerie, un brocanteur avait établi son étalage en plein air. Toutes ses marchandises étaient là, étalées à terre, au pied du magnifique comptoir peint en vert et or du magasin. Canton n'est guère la ville du vieux : l'activité industrielle y est trop grande pour permettre aux vieilleries d'y conserver droit de cité. Pékin, au contraire, qui ne falïrique rien, ne vit plus que sur les restes du passé. En Occident comme en Orient, la vie humaine est sujette aux mêmes influences; Rome ne vit plus que des chefsd'œuvre que lui ont légués ses grands hommes, alors que Manchester, dans sa fiévreuse activité, songe au lendemain, sans pouvoir donner une seule pensée au passé. Aussi les habitudes toutes modernes de Canton se faisaient-elles voir jusque dans la boutique de mon brocanteur. Ce n'était qu'une triste exposition de pots ébréchés, de pipes à opium fort culottées, de miroirs cassés et de vieilles bouteilles en verre portant des étiquettes en toutes langues et de toutes cou-
leurs. Parmi ces épaves de la vie domestique, j'aperçus cependant une de ces planchettes de bois brun, dont Taspect est bien connu des bibliophiles qui bouquinent dans les parages de la mer Jaune. Elle recouvrait un gros volume d'un format petit in-folio. Je soulevai la planchette, et je découvris un album dont les feuilles, pliées comme les lames d'un paravent, représentaient les principaux poissons du littoral sud du Céleste Empire. A chaque planche était joint le nom, en caractères chinois, de l'espèce représentée. Comme de raison, je ne laissai pas échapper une aussi belle occasion de joindre à ma collection un document aussi intéressant sur les sujets aquatiques du Fils du Ciel. J'entrai donc immédiatement en pourparlers avec le brocanteur; l'affaire fut assez difficile à mener à bien ; Cantonnais pur sang, il s'exprimait dans un jargon qui ressemblait autant au langage élégant de Pékin, auquel mon oreille avait été habituée pendant six années, que le patois grec de Smyrne rappelle la langue de Démosthène.
De prime abord, mon marchand me demanda 20 morceaux d'argent étranger, c'est-à-dire
20 piastres (environ 100 francs) pour son album. C'était là un prix pour « un diable d'étranger » qui ne sait pas un mot de chinois, mais pour un sinologue aussi consommé que mon humble personne, il était beaucoup trop élevé; aussi, pour montrer à mon homme combien ma grande connaissance de sa langue me permettait de prétendre être un peu moins écorché que le premier diable venu, je me mis à lui énumérer tous les défauts de sa marchandise ; Tune des planchettes de la reliure était fendue; des vers avaient laissé, dans le volume, des traces ineffaçables de leurs laborieuses veilles, et ses propriétaires successifs y avaient imprimé leurs initiales sous forme de taches qui déparaient presque chaque planche. Il fut peu sensible à mes arguments et ne se décida à me laisser son album pour 4 piastres, soit 20 francs, que lorsque je lui eus assuré que je n'avais que cette somme sur moi. Au moment où j'écris ces lignes, il y a près de quatre années que tout cela s'est passé, c'est presque déjà de l'histoire ancienne ; cependant, en feuilletant mon album de poissons, il me semble que c'était hier, tant la vivacité de
ses couleurs, son aspect antique, et surtout l'étrange parfum chinois, moitié musc, moitié opium, qui s'en dégage, me font revivre dans ce monde de l'Extrême-Orient, dont des milliers de lieues me séparent.
Décrire l'une après l'autre les cinquante-deux planches que renferme mon album pourrait être un travail digne d'un naturaliste, mais qui mettrait à trop rude épreuve mes faibles connaissances en cette matière, et surtout la patience de mes lecteurs. Je vais donc seulement prier ces derniers de m'accorder quelques instants que je vais employer à le feuilleter, en ne m' arrêtant qu'aux espèces qui peuvent présenter quelque intérêt pour nous autres habitants de l'Occident.