CHAPITRE V
La valeur d'nne potiche est en raison direote de son âge. — Les ohinoiseries en Europe et en Chine. •— Zinc et porcelaine.
Entre toutes les porcelaines qui défilent devant mes yeux, une seule donne bien une idée du caractère des sujets du Fils du Ciel. C'est une poterie en terre grossière, recouverte d'un vernis vert, et encore cette couverte rudimentaire s'est trouvée trop étroite pour le contenu, car une partie do la terre étale en plein jour sa pauvreté. Malgré ses défauts, ce précurseur, d'un grand art n'en est pas moins l'objet de la vénération de tout bon Chinois, vénération qui tient à ce qu'ils en font remonter la fabrication à la dynastie des Song (900 à 1126 après J.-C). Aussi est-elle renfermée soigneusement dans un étui en bois parfumé, bien capitonné en soie rouge, afin de préserver de tout accident ce vénérable reste de l'antiquité.
Par curiosité, bien plus que dans l'intention
de devenir possesseur de cette vieille horreur, j'en demande le prix. Alors se montre, dans toute son étrangeté, le sens artistique du plus vieux peuple du monde. On me demande, pour ce tesson informe, sans couleur et sans dessin, un prix bien supérieur à celui d'un des plus beaux spécimens de la renaissance chinoise de Kang-chi ou de Kien-long. Pourquoi cette anomalie apparente? Les Chinois trouvent-ils donc beau ce qui nous semble laid? Nullement. Seulement le culte des ancêtres et de l'antiquité passe pour eux bien avant celui de l'esthétique. Un vieux tesson qui compte des siècles d'existence a donc plus de valeur à leurs yeux qu'un chef-d'œuvre qui remonte au siècle dernier.
Collectionneurs d'Occident, ne vous hâtez point trop à vous esclaffer de rire de ces bons Chinois, qui, par respect pour leurs ancêtres, encombrent leurs collections de débris affreux. Bien souvent, vous aussi, sans vous en douter, vous collectionnez, et surtout vous admirez en Chinois, alors que vous attachez beaucoup de prix à un morceau de poterie grossière, uniquement parce qu'il vous vient d'une époque dont
il nous reste peu de chose. Seulement, si vous avez le culte du rare et du vieux, vous professez la plus sincère admiration pour toutes les productions artistiques, d'où qu'elles viennent et quel que soit leur âge. C'est en cela que vous en remontrez aux Chinois, si peu appréciateurs de ce qui est beau.
On m'apporte une grande boîte. Évidemment ce doit être quelque autre tesson, vieux de plusieurs siècles. Mais cette fois, je me suis trompé. La boîte s'ouvre par un couvercle à coulisse, et me laisse voir quatre tasses aux formes très évasées, que le marchand me présente comme un chef-d'œuvre de la céramique moderne chinoise. C'est ce que les Chinois appellent le genre coquille d'œuf. Cette porcelaine est, en effet, si mince et si transparente, qu'elle ressemble fort bien, par sa fragilité, à la coquille d'un œuf. Cette légèreté est obtenue, dans les fabriques, à l'aide d'un corps très mince qui disparaît presque complètement à la cuisson, pour ne laisser que la couverte. Quelle que soit sa légèreté, le corps ne disparaît jamais complètement, car les fabricants chinois, avec leur
logique jaune, prétendent qu'il est aussi impossible de faire une porcelaine sans corps que de construire un homme sans os. De ce dicton sont venus les noms d'os et de peau, sous lesquels ils désignent le corps et la couverte de la porcelaine.
Ces fragiles spécimens de Tart chinois me rappellent que, pour nos existences, tout aussi fragiles, tempus irreparabile fugit. Je demande l'heure à mon hôte, qui consulte aussitôt une des deux montres qu'il porte dans un sachet suspendu à sa ceinture.
Déjà cinq heures ! 11 y a plus de trois heures que je suis là, à hibeloter et à brocanter! Je n'en puis croire la première montre de Tcheng, et je lui demande de consulter la seconde. Elle aussi marque cinq heures, et son propriétaire me fait remarquer, avec orgueil, que ses deux chronomètres marquent exactement la même heure, à une seconde près.
Pourquoi les Chinois, depuis que les mis»sionnaires jésuites du xv!*" siècle leur ont fait connaître les pendules et les montres, ont-ils pris l'habitude de ne jamais porter ces dernières
que par paire? C'est là une question que je me suis bien souvent posée, sans parvenir à la' résoudre. Pour m'éclairer, j'ai questionné plus d'un mandarin dont la bedaine rebondie était ornée d'un petit sachet double qui sert de gousset. Aucun ne m'a donné une explication satisfaisante de cette coutume dispendieuse, et la plupart m'ont fait cette réponse bien chinoise, mais absolument dépourvue de sens : C'est Ihabitude. Si encore les deux montres étaient placées de chaque côté, là où sont les deux poches de nos gilets, leur présence s'expliquerait par un amour de la symétrie ; mais elles sont enfermées toutes deux dans un sachet à deux compartiments, sans que la moindre breloque ou le plus petit bout de chaîne vienne révéler leur présence.
Je me lève pour partir; les associés m'accompagnent jusqu'à la porte, en faisant à haute voix des vœux pour mon bonheur, en aparté pour que la manie des bibelots me pousse à dépenser dans leur boutique, jusqu'à mon dernier sou.
Arrivés au seuil, ils me saluent une dernière fois, à la mode chinoise, en élevant à plusieurs
reprises les deux poings fermés et serrés Tun contre l'autre à la hauteur du front.
Dans la rue, le bruit commence à diminuer.
Les portes de la ville sont fermées ; la vie se fait déjà moins intense dans la capitale des Fils du Ciel. Nous sommes en hiver; une grande nuée rouge illumine encore TOccident d'une lumière douce et mystérieuse, signe précurseur d'une belle nuit étoilée, qui fera descendre le thermomètre à 30** au-dessous de zéro. Malgré le froid qui devient intense, je marche lentement, tout absorbé que je suis par les potiches que je viens de voir, qui m'en rappellent des milliers d'autres que j'ai vues à Péjtin même, à Canton, au Japon, en Europe, en Amérique et jusqu'en Corée. Chemin faisant, je compare entre elles, autant que me le permettent mes souvenirs, les richesses artistiques que renferment les différentes villes que j'ai visitées, au point de vue céramique, et le résultat de ces comparaisons se trouve être des moins favorables à Pékin. Pour éviter des déceptions à ceux de nos amateurs qui seraient tentés d'aller se former une riche collection de chefs-d'œuvre Ming,
Kang-chi et Kien-long, clans les pays mêmes qui les ont vus naître, je vais leur donner les résultats de cette comparaison.
Au point de vue de la céramique chinoise, Pékin, la grande place de la brocante de TExtrême-Orient, ne possède presque plus de ces pièces hors ligne, qui font les plus beaux ornements des collections de Londres et de Paris. De temps à autre il s'en présente bien encore une dans les boutiques, mais elle est presque aussitôt enlevée par les amateurs à Taffût, et, en tous cas, ces occasions sont infiniment plus rares que celles que Ton rencontre dans les grandes ventes de Thôtel Drouot. Il est bien à supposer que la capitale des Fils du Ciel renferme, dans les collections particulières des grands mandarins, des porcelaines d'une grande valeur; mais le home de ces derniers est encore hermétiquement clos aux Européens, ce qui fait qu'il ne nous est pas permis d'admirer les chefsd'œuvre qu'il renferme.
Quant aux pièces qui n'ont qu'une valeur courante, et qui servent le plus souvent à l'ornement de nos intérieurs, celles-là se trouvent en
aussi grand nombre à Pékin qu'à Paris. Seulement, ces objets sont soumis à la loi vulgaire de l'offre et de la demande. Les Occidentaux qui vont à Pékin n'ont d'autres distractions que d'acheter des i^orcelaines, ce qui crée, pour ces dernières, une situation bien plus avantageuse que celle de leurs compatriotes émigrées en Occident, où elles ont à subir la rude concurrence de tous les genres céramiques, depuis rétrusque jusqu'au Sèvres moderne. Cela fait que les potiches ordinaires sont beaucoup plus chères à Pékin qu'à Paris ou à Londres où elles sont proportionnellement moins recherchées.
Voici un seul exemple qui permettra aux amateurs de juger par eux-mêmes de la valeur de mon dire. Il n'est pas possible de se procurer à Pékin une de ces assiettes dites de la c( Compagnie des Indes », à moins de vingt francs. Encore pour ce prix, on n'a qu'une pièce isolée infiniment moins belle, comme matière et comme ornement, que les spécimens que Ton rencontre dans toutes les collections européennes.
Dieu merci, chers lecteurs, me voici arrivé à la fin de mon excursion, ce qui me permettra de finir tout naturellement ma digression sur la valeur des chefs-d'œuvre de Tart céramique. Il n'est que temps! Si la grande rue de Ha-ta-meun, — Ha-ta-meun-ta-Kié, — était un peu plus longue, le temps que j'aurais employé à la parcourir, pour rentrer chez moi, se serait allongé par trop pour mes faibles connaissances artistiques. J'aurais infailliblement émis, en fait d'art, quelque monstruosité qui vous eût fait dresser les cheveux sur la tête, messieurs les amateurs.
Heureusement pour votre patience d'abord, et pour mon amour-propre ensuite, Ha-ta-meun, à cette heure de la journée, est peu fréquentée par les charrettes, qui remplacent nos équipages et nos fiacres ; les larges bas côtés, qui y tiennent lieu de nos trottoirs, au terrain inégal et parsemé de fondrières en miniature, sont presque libres ; les marchands de vieux habits, de vieilles chaussures, de livres, les acrobates ambulants qui l'occupent, le jour durant, ont abandonné la place au coucher du soleil. Seul, un restaurateur ambulant reste là, avec son
grand parapluie troué, qui abrite en même temps la cuisine et les tables des consommateurs. Le chef de cuisine est auprès du fourneau en brique ; d'une main, il tient le manche d'une grande poêle remplie d'huile de sésame crépitante, dont l'odeur suffît à rendre malade un Européen ; de l'autre main, il jette dans la poêle des morceaux de porc, et tout en cuisinant il chante sur un rythme monotone, — le rythme chinois, — le nom du plat du jour et ses qualités. « Porc frit, bien bon, bien cuituit-uit-uit. Voilà ! Voilà ! bien cuit ! bien cuit ! »
La flamme du feu de bois, qui flambe sous la poêle, jette des reflets diaboliques sur ce Vatel du trottoir, tandis que quelques lampions fumeux éclairent, d'une lueur sinistre, les bancs de bois où sont assis les consommateurs. En passant près du restaurant, je jette un coup d'œil sur son service de table II est composé de tasses et d'assiettes crasseuses, cassées et raccommodées vingt fois ; mais ces raccommodages sont loin d'être faits avec le même chic que ceux que je viens de voir chez Tcheng. Là, en effet, l'utilité et le bon marché sont seuls recher-
chés. Aussi, lorsqu'un morceau cassé se perd, le raccommodeur chinois ingénieux le remplace par un morceau de zinc habilement encastré dans la porcelaine.
Ce rapiéçage des faïences me frappa, la première fois que je le vis, et tout en rentrant chez moi, bercé par la voix monotone du cabareticr pékinois, je me demandais si ce ne serait pas ua service à rendre à l'Occident, que de Tinitier au moyen de compléter une assiette, très ébrcchée, à Taide d'un morceau de métal.