CHAPITRE XI
Les petites industries aquatiques. — La coopération à la Chine.
Malheureusement, même avec les grandes quantités de glace et de sel que les pêcheurs chinois emploient, ils n'en sont pas moins réduits à vivre au jour le jour, de sorte que, pendant les mauvais temps et la saison durant laquelle la pêche est moins productive, ils sont trop souvent menacés de tomber dans la misère la plus profonde. Aussi, pour rendre ces périodes de chômage forcé moins pénibles à traverser, ils emploient leur temps dans de petits métiers, dont la mer leur fournit aussi les matières premières. Les uns s'en vont sur les grèves recueillir de grandes quantités de coquillages qu'ils transforment en chaux, à l'aide du procédé de la calcination. D'aucuns ramassent de grandes coquilles dont la forme rappelle un peu celle de nos moules; ils en détachent la partie nacrée,
qu'ils taillent ensuite en petits carrés égaux qui, enchâssés dans de minces baguettes de bois, forment des panneaux semi-transparents qui remplaçaient tant bien que mal nos verres à vitres, avant l'introduction de ces derniers en Chine. D'autres enfin s'en vont dans les régions habitées par les huîtres et autres coquilles du même genre; ils les ouvrent avec habileté, sans blesser leurs habitants, et y glissent de petits objets tels que de petites statuettes de divinités, des caractères chinois découpés dans du bois, etc., etc. Quelques années après, nos pêcheurs recueillent ces coquilles, les ouvrent et trouvent alors les objets qu'ils y avaient glissés faisant corps avec elles, recouverts qu'ils sont d'une couche de nacre qui en reproduit exactement les contours.
Les conditions d'existence des pêcheurs jaunes étant des plus difficiles, même avec la ressource des petits métiers dont je viens de parler, ils ont senti de bonne heure la nécessité de se soutenir les uns les autres en formant des corporations qui sont chargées de défendre leurs droits contre les exigences des rapaces mandarins, et
de fournir assistance à ceux des leurs qui sont dans la misère. Les pêcheurs de Haï-meun, près de Soua-tao, se sont constitués en une puissante corporation qui possède un vaste bâtiment où ils se réunissent pour discuter leurs affaires, et pour assister à des représentations théâtrales. Ils ont, là aussi, une pièce où les poissons vendus au poids sont pesés en présence d'un maitre peseur. En outre, la corporation possède, non loin de son hôtel, un joli temple, où ses membres vont offrir des sacrifices avant de prendre la mer. Devant ce temple s'étend un large terreplein sur lequel on étale les filets neufs pour les consacrer, en brûlant des baguettes parfumées.
Au mois d'octobre 1883 , M. J. Duncan Campbell, l'intelligent directeur des douanes maritimes chinoises à Londres, fit une intéressante conférence, dans laquelle il s'exprimait de la sorte au sujet de la situation sociale des pêcheurs chinois : « Sans aucune connaissance en économie politique et des lois qui régissent le capital et le travail, ils sont arrivés, disait-il, à résoudre pratiquement la question de la coopé-
ration aux bénéfices, de façon à satisfaire tout le monde. » Cette appréciation, qui concorde parfaitement avec les conclusions du travail que j'ai publié dans VÉconomiste français sur les associations en Chine, est parfaitement vraie en ce qui touche les grandes agglomérations de pêcheurs qui vivent dans les environs de Souatao. Ces derniers forment, en effet, des sociétés d'ouvriers, dont Timportance est proportionnée aux méthodes de pêche employées. Les plus considérables de ces compagnies sont celles qui emploient les kiao-kou, car chacune d'elles se compose de deux grandes jonques (kiao-kou), montées chacune par quinze hommes, et de quarante-cinq chaloupes qui portent en général trois hommes d'équipage, ce qui fait en tout quarante-sept navires et cent soixante-cinq hommes. Chaque compagnie est dirigée par un chef qui a sous ses ordres un économe, chargé de tenir les comptes de la compagnie et de vendre les produits de la pêche. Quant au système employé pour la répartition des bénéfices, il varie non seulement suivant les localités, mais aussi dans chaque compagnie. Pour en donner
une idée au lecteur, je vais rapporter ici un des exemples cités par M. Neumann dans son excellent rapport sur les pêcheries de Soua-tao.
D'après cet exemple, les compagnies de kiaokou, dont je viens de parler, répartissent de la façon suivante chaque 10,000 francs de bénéfices nets : 1,800 francs servent à payer la location des bateaux et des engins de pêche, qui sont toujours fournis par un capitaliste; 250 francs sont destinés à faire des sacrifices religieux; 300 francs représentent le salaire des employés de la compagnie, c'est-à-dire des manœuvres qui n'en font point partie, et 400 francs sont donnés au timonier comme prime; quant aux 7,250 francs restants, ils sont divisés en deux parts, dont Tune revient au capitaine et Tautre est répartie en parts égales entre les hommes de réquipage.
Dans les compagnies plus petites, qui n'emploient que des chaloupes, le profit est ordinairement divisé en quinze parts égales, dont six reviennent au capitaine et deux à chacun des quatre hommes de l'équipage, tandis qu'une part est destinée aux sacrifices religieux.
Quelquefois les sociétés coopératives de pêche abandonnent une part fort élevée des bénéfices au capitaliste qui fournit le navire. C'est ainsi que quelquefois 80 pour 100 reviennent à ce dernier, 7 pour 100 au chef de la compagnie, 4 pour 100 à son économe, 7 pour 100 à chacune des jonques et 1 pour 100 à chacune des chaloupes. Ces dernières, à leur tour, divisent leur bénéfice en autant de parts égales qu'elles ont d'hommes d'équipage, plus un; et cela parce que le timonier touche toujours deux parts.