CHAPITRE XII
En eauz douces. — Le faucon à poisson.
Son éducation.
Jusqu'ici, je me suis surtout occupé des pécheurs qui vivent sur les côtes maritimes; je vais maintenant parler un peu de leurs collègues d'eau douce. Malgré l'intensité prodigieuse do la vie aquatique des cours d'eau de l'Empire du Milieu, elle est cependant rarement assez intense pour pouvoir entretenir un personnel de pêcheurs dont la seule industrie soit la pêche. Dans la plupart des cas, cette dernière n'est pratiquée que par les ouvriers et les cultivateurs pendant les saisons de chômage, et ils n'emploient dans ce cas que dès filets et des hameçons, qui par leur forme rappellent beaucoup ceux qui sont employés par leurs collègues d'Occident. Cependant, dans quelques cours d'eau, les poissons se rencontrent en assez grand nombre pour que la pèche y constitue une in-
dustrie lucrative. Alors, en outre des filets et des hameçons, les pêcheurs emploient aussi deux auxiliaires fort utiles qui sont complètement inconnus en Europe. Ces deux auxiliaires sont : la loutre et le cormoran. Le premier, que Ton rencontre surtout dans le cours supérieur du fleuve Bleu, est dressé par les pêcheurs à rabattre le poisson dans les filets qu'ils jettent, et il s'acquitte de cette fonction avec autant d'habileté que les meilleurs de nos chiens de chasse qui ramènent le gibier à portée du fusil de leur maître.
Quant au cormoran, il ne se contente pas d'aider son maître; car il fait pour lui toute la besogne. Ce dernier n'a en effet qu'à diriger la longue chaloupe à fond plat qu'il monte. Sur les deux bordages de cette dernière, les cormorans se tiennent perchés jusqu'au moment où sur un signal du batelier ils se jettent à Teau et commencent leur besogne. Dès qu'ils ont pris un gros poisson ou qu'ils ont rempli leur gosier complètement de petits, ils reviennent se percher sur le bord de la barque où le pêcheur n'a plus qu'à les leur prendre. Souvent, loi^sque les
cormorans rencontrent un poisson trop gros pour qu'un seul d'entre eux puisse le saisir, ils se réunissent à deux ou à trois pour s'en rendre maîtres et le porter au batelier. Seulement, si la tâche du pêcheur est relativement facile, il ne le doit qu'aux peines infinies qu'il a fallu ser donner pour dresser convenablement ces oiseaux. Comme ce dressage constitue la partie la plus instructive de cette pêche, qu'elle est à proprement parler le secret du métier, voici quelques détails à son sujet.
Les Chinois appellent le cormoran Yu-ing, c'est-à-dire faucon à poisson, et ils prétendent que la province du Tché-Kian produit ceux qui sont les plus faciles à dresser. Ils recueillent avec soin les œufs de la première ponte des cormorans femelles, qui a lieu ordinairement au mois de février, et ils les font couver par des poules, le cormoran ayant, disent-ils, un amour maternel fort peu développé. Les jeunes sortent de leurs coquilles, après un mois d'incubation, dans un état de faiblesse telle qu'ils ne peuvent se tenir sur leurs pattes et que la moindre atteinte du froid suffît pour les tuer.
Pour cette raison, ils sont, dès leur naissance, placés dans des paniers garnis de ouate, dont la température est maintenue assez élevée au moyen de la chaleur artificielle. On les y nourrit à Taide de pilules faites de gousses de haricots et de chair d'anguille finement hachée. Un mois après leur naissance, les jeunes cormorans commencent à se couvrir de plumes, et ils sont alors nourris seulement avec de la chair d'anguille. Enfin, à la fin du second mois, on se met à les nourrir avec des petits poissons qu'on leur jette, sans leur faire subir aucune préparation. A ce moment, ils valent déjà sur le marché 25 francs environ la paire. Dès que les jeunes cormorans ont achevé leur croissance, c'est-à-dire cinq mois environ après leur naissance, on leur attache à la patte une ficelle dont l'autre extrémité est fixée sur un piquet, au bord d'un cours d'eau ou d'un étang. Le dresseur les pousse alors à l'eau avec un bâton, tout en sifflant un air qui devient pour les jeunes animaux le signal (( de la mise à l'eau ». Il leur jette alors de petits poissons sur lesquels ils s'élancent avec d'autant plus de voracité que, pendant toute la
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durée du dressage, on leur donne fort peu de nourriture. Ensuite le dresseur se met à siffler un autre air, qui est pour le cormoran le signal de « la retraite »; et, pour le leur faire comprendre, en même temps qu'il siffle, il tire sur les ficelles qui sont attachées à leurs pattes, ce qui les force à revenir à terre. Après deux ou trois mois de semblables leçons, répétées chaque jour plusieurs fois, on peut commencer à les exercer sur un bateau de la même manière que sur terre : ce n'est qu'après une autre période d'un mois d'exercice sur une embarcation que les jeunes cormorans peuvent pêcher sans le secours de la ficelle. Cependant il existe parmi les cormorans, comme parmi les hommes, des êtres plus ou moins doués. Ainsi il en est qui savent fort bien pêcher avant les deux mois d'entraînement, tandis que d'autres au contraire sont incapable de pêcher, même après cette période, et sont condamnés à aller finir leur existence dans le pot-au-feu du dresseur. Les sujets qui ont achevé leur éducation valent en général 30 à 35 francs la pièce, lorsqu'ils sont mâles, la femelle ayant toujours une moins
grande valeur, parce qu'elle est plus faible et pêche par conséquent beaucoup moins vite.
Les cormorans dressés sont employés sur les bateaux. Tous les matins on leur sert un très maigre repas de poissons, et, après qu'ils ont mangé, on entoure la naissance de leur cou d'un collier de chanvre ; puis on les fait pêcher pendant toute la durée de la journée, en divisant leur temps en périodes de trois heures de travail, séparées par une heure de repos. Le soir venu, le maître détache les colliers de chanvre de ses employés, et se met à les gaver. Pour cela faire, il introduit de force dans leur bec une poignée de petits poissons, une grosse pilule de gousses de haricots, puis, une autre poignée de petits poissons, et ainsi de suite, en ayant soin de pousser tout cela dans le gosier de ranimai aussi loin que possible à l'aide de la main.
Les pauvres cormorans ne peuvent malheureusement servir leur maître que pendant un nombre d'années fort restreint; dès leur qua-, trième année, ils commencent à perdre leur plumage, ce qui annonce le commencement de
leur vieillesse, car ils meurent presque toujours avant six ans. Cette mort prématurée tient-elle au régime auquel ils sont condamnés, ou bien vient-elle d'une loi inexorable de la nature qui condamne toute chose utile à n'avoir qu'une existence fort courte? C'est ce qu'il m'a été impossible de savoir; les Chinois, fort peu observateurs de leur nature, n'ayant pu me fournir aucun renseignement au sujet de la longévité des cormorans qui vivent à l'état sauvage.