CHAPITRE PREMIER
Monsieur a Qa va Isien ». — Bouge cantonnais. — Une fomerie d'opitun.
« Na sié houa-tchouan tsaï na-eur ! » (mais où donc sont ces bateaux de fleurs !) crie une voix impatiente, de Tintérieur d'une chaise à porteurs qui file rapidement à travers la foule houleuse des rues étroites de la ville de Canton.
Pour toute réponse à cette demande impérieuse d'explications, un Chinois, qui trotte devant la chaise, répète deux ou trois fois, comme un automate : « Ça va bien, ça va bien ! »
La voix impatiente, vous l'avez peut-être deviné, chers lecteurs, est celle de votre très
humble serviteur. Quant à la voix d'automate, c'est celle de mon ting-tchaï, — espèce de courrier. Ce brave homme, haut de six pieds, et d'une maigreur inversement proportionnelle à sa taille, ce qui lui permet de suivre sans trop de fatigue l'allure rapide de mes porteurs, possède une connaissance fort imparfaite de la langue française. Aussi les expressions de son mince vocabulaire se font-elles en général remarquer par leur brièveté, et surtout par l'emploi fréquent ' qu'il en fait. C'est ainsi que chaque fois que je lui adresse la parole, il répond invariablement : « Ça va bien. » Il a si souvent recours à cette locution qu'il lui arrive même plus d'une fois de l'employer dans un sens tout à fait singulier, et comme équivalent de ça va mai.
Comme j'ai eu maintes fois l'occasion de juger des innombrables sentiments que mon ting-tchaï exprime à l'aide de la seule phrase: « Ça va bien », sa réponse ne me rassure nullement. Je suis sorti de chez moi ; j'ai abandonné ma vie calme" et mes bouquins, seulement poussé par le désir de voir, par moi-même, ces fameux bateaux de fleurs, — houa-tchouan en
chinois, — ces paradis de Mahomet des prosaïques Chinois.
Depuis près d'une heure, je suis dans ma chaise. Les rues succèdent aux rues; déjà nous avons laissé bien loin derrière nous les portes de la ville officielle où résident les grands mandarins. Cependant plus nous avançons, et plus les rues deviennent sales ; les maisons se font pauvres d'apparence* et leurs habitants sont à Tunisson. Toute cette misère qui m'entoure, et qui s'en va croissante, me fait craindre que mon ting-tchaï n'ait mal compris nies ordres. Je lui ai dit de me conduire à ce que je crois être la rue Chabanais de Canton, et le chemin que je suis a tout l'air de me conduire dans quelque bouge digne de nos boulevards extérieurs, un pendant de nos bibis enfin. C'est cette supposition qui fut la cause de cette question impatiente et de la réponse vague que je viens de rapporter.
Nous voici arrivés sur le bord de la rivière, bien en aval de la concession étrangère de Chamin. Ici point de quai; les maisons, des taudis où s'entassent pêle-mêle hommes, femmes et
enfants, bordent le fleuve et lui forment un cadre bien peu digne de son nom de rivière des Perles. De temps en temps une rue perpendiculaire au cours d'eau arrive jusqu'à lui et forme un embarcadère où se placent les sampans de louage, pour y attendre la pratique.
C'est sur un de ces embarcadères que mes porteurs déposent ma chaise. J'en descends, et après avoir de nouveau obtenu de mon tingtchaï l'assurance que tout allait bien^ je me laisse guider par lui.
Nous cheminons quelque temps à travers une suite de passages qui servent de dégagements à l'entassement d'habitations qui bordent l'eau.
Nous ne sommes plus sur la voie publique, et je suis très heureux de ce changement. Ici nous avons franchi le mur de la vie privée. Les portes ne sont plus fermées ; hommes et femmes se livrent tranquillement à leurs occupations et à leurs penchants, sans s'occuper des rares passants qui sont tous des voisins. Ma présence même ne gêne personne.
Là, c'est une scène napolitaine : une mère
qui tient tendrement sur ses genoux la tête de son enfant, et chasse, à travers son épaisse chevelure, les bêtes qui peuplent ces régions in« cultes. Plus loin, c'est une scène de Londres qui frappe mes yeux : deux matelots chinois, tout de noir habillés, fument en buvant de cette eau« de-vie de grain qui vous brûle le gosier. Tout cela rappelle TEurope ; c'est le tableau des mêmes vices et leur même cortège de funestes conséquences. Enfin, tout près de la rivière, une porte, entre-bâillée celle-là, me laisse voir une scène vraiment chinoise.
Une pièce basse, garnie en son pourtour de lits de repos qui rappellent bien plus nos lits de camp que les moelleux sofas des Orientaux; sur ces sofas, un seul homme est accroupi, en chien de fusil, comme on dit, sur le côté droit; dans sa main, il tient encore une pipe au gros tuyau de bambou, garni à son extrémité d'un chapeau en terre cuite, dont la forme rappelle celle d'un champignon. Près de lui, une petite lairipe à esprit-de-vin enfermée dans un globe de verre percé à son sommet d'une ouverture ronde; une petite boîte, contenant une matière
pâteuse comme du mastic; et, enfin, un étui rempli de longues épingles d'acier.
L'odeur fade et pénétrante qui envahit l'air m'indique que j'ai devant moi une fumerie d'opium, — lieu de débauche qui n'a point encore d'équivalent chez nous. La physionomie hébétée du seul personnage du tableau que je viens de voir montre qu'il est déjà sous l'influence du narcotique.
Puisque je suis sorti spécialement pour étudier un des quartiers généraux des viveurs jaunes, la fumerie d'opium rentre évidemment dans mon programme. Je veux entrer. Mon ting-tchaï, cette fois, — c'est la première depuis quatre mois que je l'ai à mon service, - — ne trouve pas que ça va bien. Il me fait observer que les fumeurs d'opium sont comme les ivrognes : il y en a qui ont V opium bon et d'autres qui l'ont mauvais. Si le fumeur que je vois compte dans cette dernière catégorie, ma vue pourra réveiller en lui la haine du diable étranger qui repose dans le cœur de tout bon sujet du Fils du Ciel, et ce sentiment, considérablement revu et augm^enté par les fumées de
LA CHINE DEb VIVEURS 221
l'opium, pourra fort bien lui donner l'idée de débarrasser la terre de ma présence. Aussi, mon ting-tchaï appelle à son aide les expressions les plus énergiques de son vocabulaire français, — il a appris cette langue à bord d'un navire qui faisait la traite à Macao, — pour me dissuader de mettre mon désir à exécution :
— Eux, sales cochons ! plus savoir la politesse ! me dit-il.
Cette phrase est débitée avec un accent si typique que je ne puis résister à son discours, et j'abandonne la visite projetée.