‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 33 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le passage des bateau de fleurs. — C'est le Jour!

Nous descendons au bord de la rivière. Une passerelle en bois nous conduit à une rue aquatique, formée par l'avant de grands bateaux à mandarins rangés les uns contre les autres, comme une file de soldats. Ces bateaux sont les trop fameux bateaux de fleurs; je vais donc décrire l'aménagement de ces cages avant de parler des oiseaux de passage qu'elles renferment.

Figurez- vous un de ces chalands, aux formes carrées et massives, que l'on voit circuler sur nos rivières et nos canaux! Voilà la base flottante sur laquelle repose le Paradis des Cantonnais. Sur ce pont s'élève un pavillon, bien chinois de forme, qui l'occupe en entier, à l'exception de l'avant et de l'arrière ; ceux-ci servent, l'un de cuisine, l'autre à former le passage dont je viens de narler. Mais que ce mot

de passage ne fasse point naître dans votre esprit, chers lecteurs, un rapprochement quelconque entre le passage des Princes et le passage des bateaux de fleurs à Canton. Ici, d'abord, point d'abri contre le vent ni la pluie. Il a plu la veille; une boue noire mêlée de chiffons, d'écorces de melons d'<eau, de têtes de poissons, d'os de poulet et de canard, de tous les détritus, restes d'une orgie jaune, encombre le chemin.

C'est à grand'peine que je m'avance sur ce terrain en planches. J'avais craint que ma vertu ne fût exposée, dans ce lieu de délices qui jouit d'une renommée universelle, à des chutes regrettables. Quel désappointement! Mon pied seul et ma tête sont exposés au danger, tout physique celui-là, de se heurter contre quelque poutre malencontreuse ou à un contact un peu rude avec le plancher, car il est difficile de garder son équilibre sur ce chemin inégal, rendu glissant par la boue et les détritus.

Tout en cheminant, j'examine ces lieux de délices connus du monde entier. Vraiment, pour des coins de ^paradis, ils sont bien peu luxueux, et surtout très déserts. Tous sont vides, et dans

un seul j'aperçois deux indigènes assis autour d'une table. Ils dégustent une tasse de thé tout en devisant sur un sujet qui ne doit point briller par la gaieté, à voir leur mine sérieuse et presque préoccupée.

Cependant, je continue ma visite par acquit de conscience, car les bateaux se suivent et se ressemblent tous. Une vraie rue de Rivoli, moins la propreté et l'élégance. Une chambre largement ouverte du côté du passage; une façade ornée d'une devanture en bois brun artistement fouillé et qui représente toujours le même fouillis de feuillages extraordinaires, de fruits de lima," gination chinoise, de Boudhas ventrus et de dieux de la longévité au front en pyramide prodigieusement développé ; çà et là un personnage ou un bouquet doré relèvent la monotonie de ces devantures artistiques dont un petit nombre, complètement dorées à neuf, étincellent d'une façon criarde, comme le faste d'un parvenu.

Dans la pièce d'entrée de chaque bateau, aucune trace d'ameublement. Point de glaces pour refléter les beautés des déesses du lieu, point de tentures sombres pour faire ressortir

leurs trésors plastiques. Seulement, sur la cloison du fond, percée de deux portes, quelques rouleaux ornés de fleurs peintes ou même de sentences morales de Confucius. La présence de ces dernières ne m'étonne guère. Depuis que j'ai \u la statue de Napoléon P"" trôner fièrement au milieu des bosquets de Cremorn Garden, le Mabille de la blonde Albion, je suis convaincu que la bizarrerie du vice est un champ qui n'a point de limites. Au-dessous des sages avis du père de la philosophie jaune, une simple table en bois rouge, et quelques fauteuils aussi peu luxueux.

J'eus beau aller et venir à travers le dédale de passages qui forment la ville flottante de Canton, il me fut impossible d'apercevoir un joli minois ou même une bonbonnière qui pût lui servir de cage, et je rentrai chez moi tout à fait bredouille. Heureusement j'avais à dîner le soir un joyeux compagnon, mandarin de mes amis, que je désignerai sous l'initiale tout européenne, de X.... Tout en savourant les excellentes anguilles fumées de Vampoa, je racontai à ce bon vivant mon excursion manquée. Il s'en

amusa fort', puis, à la fin du dîner, sous la bonne impression du cidre américain, que Ton débite en Chine sous le nom de Champagne, à 3 francs la bouteille, il me proposa, pour me consoler, de me servir de pilote dans le monde des sirènes jaunes.

Sa proposition fut acceptée avec enthousiasme, et à peine nos cigares allumés, nous montions en chaise.

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