‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 5 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Une promenade en charrette.

— Vieil aïeul (Monsieur), la charrette est là. Je Tai engagée pour aller au Long-fou-seu (le temple de Long- fou).

C'est mon boy (domestique chinois) qui vient m'annoncer* qu'un fiacre pékinois, qu'il a été prendre à la place de remise la plus voisine, m'attend pour me transporter au temple de Long-fou.

A la porte, je trouve, en effet, une charrette à deux roues, recouverte d'une légère carcasse pour vous protéger du soleil et de la pluie. Pour attelage, une vieille mule têtue, qui vous couvre de poils en chemin, et pour cocher un petit

bonhomme dont le corps a l'apparence d'un ballot, tant ses formes disparaissent sous trois gilets doublés de peau de mouton. Ce cocher, que je connais depuis longtemps, a la spécialité de conduire les « diables d'Occident », sans doute parce que les indigènes ne veulent point des services d'un être aussi malpropre. Sa tête rasée laisse voir un cuir chevelu fort endommagé par une des maladies de peau si fréquentes parmi les sujets du Fils du Ciel, et, sous les chauds rayons du soleil, ses vêtements se transforment en une populeuse cité de sauteurs, tant ils sont habités.

Je saute sur un des brancards et je m'y assieds, les jambes pendantes au dehors. Mon cocher se place sur l'autre brancard, de la même façon, et en route pour Long-fou-seu.

Un soleil bien clair réchauffe un peu Pékin des rigueurs d'une nuit d'hiver qui a fait descendre le thermomètre à 33** au-dessous de zéro. L'air est sec, et la charrette soulève sur son passage un nuage de poussière. A peine dehors, nous tournons à gauche pour nous engager dans un étroit passage bordé d'un côté par les hautes

murailles de la légation de France, et de l'autre par des boutiques : un charbonnier, un gargotier à bon marché et un emballeur. Bientôt la voie s'élargit et les boutiques disparaissent. Nous parcourons maintenant un véritable boulevard, moins le bon état de la chaussée. A droite et à gauche, de grands murs délabrés, percés çà et là d'une porte monumentale ou d'une brèche, outrage des ans, qui laisse voir des champs incultes qui ont été jadis des parcs élégants, et des maisons en ruines, derniers vestiges d'une splendeur passée.

Tout ce quartier de Pékin devait être rempli de magnifiques habitations au temps de sa grandeur. Ces larges rues, bien pourvues d'égouts, devaient être parcourues jour et nuit par les superbes cortèges des nombreux vassaux du Fils du Ciel, qui se pressaient alors aux portes de son palais pour avoir l'honneur de se prosterner aux pieds d'un grand conquérant, d'un Gengis-Khan, d'un Kang-chi ou d'un Kienlong.^ Aujourd'hui encore, après des siècles de décadence, après des révolutions sanglantes et des invasions étrangères, Pékin garde dans ses

ruines quelque chose de son orgueilleux passé. On retrouve les traces de la grande cité qui enleva à la florissante Nan-King le titre de capitale du plus grand empire du monde, qui devint le centre de toute la puissance asiatique, en dépit des rigueurs de son climat et de la pauvreté du pays qui Tentoure !

Le spectacle d'une grandeur déchue, s'il est attristant, produit cependant sur Tâme une impression plus profonde, plus vibrante que celui d'une prospérité vertigineuse comme j'en ai rencontré dans le Nouveau-Monde, où l'on voit s'élever une riche et populeuse cité là où hier encore il n'y avait qu'un désert inculte. Il y a plus de poésie dans un palais désert, terrassé par le temps, que dans le somptueux hôtel d'un parvenu de la finance !

Tout ici est ruines. Sur la gauche, des arbres morts, dépouillés de leurs branches, dressent sur le ciel leur triste silhouette. Il y a de longues années que ces troncs dénudés restent là encombrant la chaussée, sans que le respect des Chinois pour tout ce qui est vieux ait permis à leur hache profane de les abattre.

Voici maintenant un vaste carrefour formé par la rencontre de deux boulevards pékinois; l'un, celui que je suis, qui traverse la ville intérieure, ou tartare, du nord au sud; l'autre, qui part de l'Observatoire et s'en va rejoindre la porte principale de la ville jaune ou impériale. Sur ce dernier s'élève, tout près du carrefour, un de ces grands arcs de triomphe (pel-lo en chinois) qui abondent à Pékin et qui ont été élevés, dit-on, pour rappeler le souvenir de grands événements. Mais il est à remarquer que ces arcs ne portent aucune plaque commémorative qui permette d'en connaître l'origine, et les habitants ont complètement perdu le souvenir des prétendus hauts faits qu'ils sont destinés à rappeler.

Ces arcs de triomphe se composent généralement de hautes charpentes en bois peint et vernissé qui forment une gi'ande porte centrale, flanquée de deux portes plus étroites et plus basses. Ce frêle édifice est recouvert d'un toit épais de tuiles vernissées vertes, jaunes et bleues. Ces constructions chinoises, avec leur lourde tête qui repose sur une base étroite.

n'ont pas plus de solidité que les triomphes qu'elles rappellent; comme eux, elles ne tardent pas à tomber et à disparaître de la mémoire des hommes. Le Peï-lo, que je rencontre sur mon chemin, est encore debout; mais il menace si terriblement d'écraser les passants que Tédilité pékinoise, en dépit de son horreur pour les réparations, s'est décidée à l'étayer. Ce n'est là qu'un palliatif. Pendant mon séjour à Pékin, au lendemain de chaque bourrasque, j'allais visiter le Peï-lo, mon voisin, et chaque fois, je trouvais la terre couverte de quelques débris que lui avait arrachés la violence du vent. Si sa destruction prochaine n'a pas été combattue par quelque réparation énergique, mon pauvre voisin doit avoir maintenant cessé de profiler, sur le ciel, sa silhouette fantastique qui m'annonçait l'approche du logis.

Ma charrette tourne et s'engage sur un autre boulevard qui va aboutir sur le boulevard de Ha-ta-meun. Ici, il y a un peu plus de vie : des chantiers de marchands de bois, de briquetiers et de fabricants de laque commune remplacent les murs uniformes des palais. Nous traversons

un pont fort en dos d'âne, dont les parapets en marbre blanc sont partout écroulés, formant des amoncellements bizarres de morceaux de pierres. Après le pont, un autre arc de triomphe dont il ne reste plus debout qu'un seul pilier, qui ne doit son reste d'existence qu'à la maison voisine qui soutient charitablement sa vieil-

La charrette s'arrête, et il me faut mettre pied à terre, car la foule est trop compacte pour qu'un véhicule puisse parcourir la rue de Longfou-seu, qui passe devant le temple. J'entre dans la vaste cour de cet édifice. Tout autour, des bâtiments à un seul étage, de sordide apparence, où habitent une légion de bonzes, aussi peu propres que les bouges qui lés abritent. Au milieu de la cour, les trois chapelles, bâties sur la même ligne. Dans le terrain vide, quelques vieux mélèzes chauves. Voilà le temple de Longfou-seu, tel qu'il est en temps ordinaire. Mais trois fois par mois, le 9, le 19 et le 29, sa cour déserte se remplit de bruit. L'asile du silence donne alors refuge à la gent bruyante des marchands, et, un jour durant, les cris des

enfants, le tapage des discussions, entre acheteurs et vendeurs, couvrent complètement la voix du gros tambour qui appelle les fidèles à roflîce.

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