‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 6 sur 38 · CHAPITRE II Le marohé de Long-fou-seu · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Le marohé de Long-fou-seu

J'ai choisi exprès un de ces jours profanes, pour visiter le temple de Long-fou, fort peu curieux en lui-même, et qui ne doit sa célébrité qu'à la foire qui s'y tient trois fois par mois. Là, en effet, on trouve étalés à terre, ou sur des tables, tous les objets nécessaires ou de luxe, connus du monde chinois. D'abord voici des marchands de batterie de cuisine en cuivre et en fonte. Les clients obstruent la porte ; ils font un vrai concert, peu harmonieux, en vérité, en frappant du doigt sur les marchandises, pour voir si le bronze est d'un bon alliage, ou si le fer ne cache aucune fêlure. Un peu plus loin, sur des tables couvertes de toile , s'étalent des chaussures avec d'épaisses semelles de papier, aux tiges plus ou moins brodées, suivant, les moyens des clients. A côté, un marchand de chapeaux met en vente une cargaison de coif-

fures officielles, en feutre noir, des toques légères en crin ou en soie, et des bonnets pour enfants, à fond de couleur voyante, rouge, vert, bleu, bordés d'une étroite bande de soie noire brochée d'or et d'argent, entremêlés de petites paillettes de fer-blanc.

Devant la boutique de ce chapelier en plein vent, un bon Chinois s'est arrêté pour pourvoir d'une coiffure son fils, un bambin de sept ou huit ans, à la mine friponne et éveillée, avec ses deux petites queues sur chaque tempe, qui se dressent vers le ciel comme les deux cornes d'un jeune bouquetin. Le chapelier, accroupi devant son jeune client, lui essaie les bonnets, tandis que son père se tient à distance et admire, avec l'orgueil d'un auteur qui lit ses premières élucubrations, la bonne mine du bambin, sous la suite de coiffures qui défilent sur sa tête. Il suffit de voir l'expression de bonté et de satisfaction de ce père, en admiration devant son œuvre, pour concevoir des doutes sur les théories de ces voyageurs occidentaux, qui prétendent que le Chinois est un être tout aussi barbare qu'un Hottentot.

Mon attention est distraite de cette charmante scène domestique, par un crin-crin désagréable. C'est un marchand ambulant d'instruments de musique. Il parcourt le marché en portant sur son dos tout un assortiment de guitares, de violons, de flûtes et de chalumeaux. Pour attirer la clientèle, il joue, tout en marchant, du kin, instrument de musique des Chinois, dont la forme rappelle celle de la cithare à archet des Autrichiens. C'est une table harmonique convexe, garnie de cordes de métal qui en sont séparées, à chaque extrémité, par un petit chevalet. Dans les siècles passés, alors que l'éducation des lettrés chinois était plus complète que de nos jours, une des épreuves des concours consistait à jouer un morceau sur le kin.

Le concert du marchand ambulant est si désagréable, qu'il m'oblige à m'éloigner. J'arrive dans une partie du marché, spécialement réservée aux vieilleries, vieux vêtements, vieux souliers, vieux chapeaux, etc., etc. C'est surtout dans ces monceaux de débris de la vie domestique qu'un Européen trouve quelquefois à glaner des choses curieuses à bon marché. Aussi je ralentis le pas;

j'inspecte minutieusement les étalages posés à terre ; et même je m'arrête çà et là pour prendre un objet et l'examiner de près. De ces audacieuses investigations, je suis sûr d'avance de rapporter chez moi tout un peuple d'insectes, qui me vaudront une fort mauvaise nuit. Après tout, le métier de collectionneur, s'il a ses charmes, a aussi ses inconvénients et ses héroïsme» ignorés.

Après bien des recherches infructueuses, je finis par découvrir un instrument d'astronomie fort curieux, — cela suffit pour montrer qu'on trouve de tout sur le marché de Long-fou-seu. C'est un petit châssis de cuivre, découpé à jour, qui porte un cadran solaire, une petite boussole pour Torienter et un niveau microscopique pour le mettre d'aplomb, opération qui était facilitée, alors que l'instrument était dans toute sa splendeur, par les trois pieds à vis sur lesquels il repose. Dans cet ensemble, il y a beaucoup de chinois : les dessins gravés sur le cuivre, la boussole que les mariniers jaunes employaient bien avant Flavio Gioia, et enfin le cadran solaire. Mais à côté de cela, il y a des détails

qui indiquent une fabrication, ou tout au moins une direction européenne. C'est ainsi que le niveau d'eau est une invention venue d'Occident, tandis que le demi-cercle en émail présente une marque certaine de son origine lointaine. Il porte en effet, sur son pourtour, d'abord les caractères chinois des cinq veilles du jour, puis les douze heures de notre temps civil, marquées en chiffres romains.

Bien certainement, ce cadran solaire a été fabriqué, sous la direction des savants Pères Jésuites, au xvi® ou au xv!!*" siècle, par des ouvriers jaunes, et comme la fabrication de l'émail était encore inconnue de ces derniers, les missionnaires se faisaient envoyer d'Europe les demi-cercles, et y faisaient ensuite ajouter les divisions chinoises du temps.

Ce vestige de l'influence française en Chine me séduit. C'est le souvenir d'une grandeur qui «'affaisse tous les jours, épuisée par le gaspillage et la corruption. Le nom français, jadis si respecté dans l'Extrême-Orient, n'y est plus maintenant qu'un souvenir dans cette ingrate mémoire des peuples qui s'appelle l'histoire, une trace que

les pas précipités des Anglais et des Allemands, pressés de prendre leur part au banquet de la vie, ne tarderont pas à effacer, pour toujours peut-être ! Un peu attristé par les réflexions que font naître en mon esprit les souvenirs du passé, la tristesse du présent et les sombres horizons de l'avenir, je marchande le cadran solaire qui en a été la cause. Alors recommence cette interminable opération du marchandage. Mon marchand, qui n'a point Thabitude des didibles d'Occident, me demande une somme vertigineuse : 10 taels, plus de 75 francs, pour un cadran solaire hors d'usage. Enfin, après bien des discussions, je finis par me rabattre sur le fameux système du tong-tong — tout ensemble ; je lui propose 11 ligatures pour l'instrument et une petite tabatière en une matière jaune brun, transparente comme de l'écaillé, et, grâce à cette manœuvre, je finis par emporter les deux objets dans mes poches.

Un peu plus loin, un rassemblement m'attire. Je m'approche et je commence à jouer des coudes pour me frayer un passage jusqu'au centre d'attraction de la foule. Cette dernière,

composée en grande partie de portefaix et de cochers, ne montre guère de sympathie pour ma qualité d'étranger. L'un fait remarquer que mon nez proéminent est bien celui d'un éléphant, mais que mes dents sont trop courtes pour avoir une valeur quelconque. Cette plaisanterie intraduisible*, faite à mes dépens, cause une hilarité générale. Toute Tattention du public, — une attention bien peu flatteuse, il faut l'avouer, — se concentre sur mon humble personne, à la grande fureur de l'acrobate qui formait le centre du groupe. Le bonhomme, me prenant pour un concurrent, s'arrête net dans l'exécution d'un tour commencé, et me jette un regard fort peu amical. Cependant, quand il voit que je ne fais rien pour profiter de mon premier succès, bien involontaire, il reprend tranquillement le cours de ses travaux, à la grande satisfaction de ma curiosité.

Il recommence à mouvoir deux énormes pierres qui peuvent peser une centaine de kilos,

1. La langue chinoise ïCa, point nos mots spéciaux de trompe et défense ; po.ur désigner ces deux choses, elle est obligée d^avoir recours à une périphrase. On dit en chinois : le nez d*un éléphant et la dent d'un éUphamJt,

absolument de la même façon que nos athlètes des carrefours ; il les lance par-dessus sa tête, les reçoit sur son bras, ou bien jongle avec comme s'il s'agissait de balles de caoutchouc. Après ce déploiement de force viennent des exercices plus variés, mais tout aussi connus; il tient en équilibre une assiette sur la pointe d'un sabre, lance son arme en l'air et la reçoit dans sa bouche. Tout cela est fait fort habilement ; mais comme ces exercices paraissent Tenfance de l'art en comparaison des jongleries surprenantes, des miracles d'équilibre que Ton admire dans les cours des temples japonais !

Décidément le peuple chinois est trop sérieux pour exceller dans Tacrobatie, et là où le caractère léger du Japonais trouve moyen de faire merveille, le grave Chinois n'arrive qu'à exhiber de brutaux effets de biceps.

Pendant que j'admire la force que peut acquérir un homme, même en ne se nourrissant que de riz à l'eau, arrosé de thé fort léger, la foule qui m'entoure continue à me consacrer une partie de son attention. Maintenant c'est la couleur de mes cheveux et de ma barbe qui

l'amuse. « Comme ces poils rouges sont singuliers », dit l'un. <c Et ils sont raides comme les soies d'Un porc », ajoute plaisamment un autre. Dans la crainte de faire trop concurrence au saltimbanque, je m'éloigne. Non pas que je sois autrement scandalisé de la façon dont j'ai été traité, car en somme un gamin européen ne se gêne pas pour en dire tout autant d'un étranger quelconque. Puis je pense que nous avons une trop grande tendance, nous "autres Occidentaux, à prendre toujours en mauvaise part les épithètes dont les sujets du Fils du Ciel nous gratifient. Ainsi le mot rouge, appliqué à mes cheveux et à ma barbe, n'a rien d'injurieux. Je suis blond, et cette teinte est tellement inconnue du peuple aux cheveux noirs, — comme les Chinois s'appellent souvent entre eux, — - qu'ils sont obligés de la distinguer à l'aide d'un terme approximatif. Or, la teinte qui se rapproche le plus du blond est bien certainement le rouge. Malgré cela, j'ai . vu plus d'une fois des Européens administrer une copieuse volée de coups de canne à quelque malheureux coolie qui s'était permis de remarquer les cheveux rouges de l'étranger.

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