‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 7 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le magasin de « rharmonie et de la perfection réunies ».

Le soleil commence à descendre à rhorizon, et en même temps la température s'abaisse.

Aussi, transi par le froid, je me décide à aller faire une tournée dans les boutiques de curiosités des environs. La rue qui passe devant le temple de Long-fou est, en effet, un des quartiers généraux de la brocante, et il y a là une demi-douzaine de boutiques fort bien pourvues de toutes les vieilleries recherchées par nous autres Européens : vieux pots cassés, vieux émaux démodés, plus des collections fort importantes d'objets d'art purement chinois, tels que des bibelots en jade, des meubles à formes bizarres, des bouquins antédiluviens. Grâce à cette richesse, on peut en même temps brocanter à i'europe'enne et à la chinoise j dans^ce coin privilégié de Longfou-seu. J'entre dans une boutique dont l'immense enseigne indique, en caractères dorés, le

nom du magasin et le commerce qu'on y fait :

A Vharmonie et à la, 'perfection réunies. Magasin d'antiquités.

Le premier magasin n'est rempli que de meubles, fauteuils, tables et- bahuts battant neuf. Je le traverse pour entrer dans Tarrière-boutique. Là, je trouve tout le confort nécessaire pour apprécier un objet d'art à sa valeur et pour en discuter le prix avec une sage lenteur. Un fauteuil aux formes carrées me tend les bras, et un réchaud de cuivre, placé à terre, répand dans la pièce sa tiède chaleur. Les marchands chinois sont de Tavis de Mérimée, qui soutenait qu'il est impossible d'apprécier, à leur juste valeur, les chefs-d'œuvre du British Muséum, parce que le visiteur n'y peut trouver un siège qui lui permette de se livrer sans fatigue à l'admiration. Aussi déploient-ils un luxe extraordinaire pour rendre confortable Tarrière-boutique où ils entraînent le collectionneur afin de l'y dépouiller tout à leur aise, et pour faire valoir les prétendus trésors qu'ils vous offrent, par une harmonieuse disposition de l'ensemble. La pièce où je suis assis en ce moment est véritablement

une merveille sous ce double rapport. J'ai déjà parlé du confort ; quant à Tharmonieux arrangement des objets qui la garnissent, le décrire serait impossible, car ce qui constitue sa beauté, ce qui plaît à l'œil, est cenescio quid indéfinissable qui forme l'essence de tout sentiment, qu'il s'agisse d'art ou de passions.

On me montre une belle collection d'émaux cloisonnés anciens. Une bouteille au dessin un peu primitif, mais dont les magnifiques teintes bleues et vertes caractérisent si bien les productions chinoises dans les dernières années de la dynastie des Ming, qui correspon4ent à la seconde moitié du xvi° siècle, ouvre la séance. A côté de ce Ming se trouve une garniture complète de temple, aussi en cloisonné, composée de deux chandeliers dont la forme rappelle celle des nôtres, deux cornets forme balustre et un brûle-parfums : une petite auge carrée, montée sur quatre pieds de bronze doré, surmontée d'un couvercle auquel un lion, aussi de bronze doré, sert de poignée. Les Chinois appellent l'ensemble de ces cinq objets une garniture de temple, parce que leur destination première efet, en effet,

d'orner les autels de Boudha. Les chandeliers servent pour les cierges, les cornets sont remplis de bouquets de fleurs artificielles, et le brûleparfums contient une mince baguette qui brûle constamment devant la divinité, en formant autour d'elle une atmosphère de musc et dé bois de santal.

Placé auprès de la bouteille Mingf, la garniture de temple permet de voir d'un coup d'œil les caractères distinctifs des deux grandes périodes artistiques do la Chine moderne. Chandeliers, cornets et brûle-parfum» se distinguent par un dessin plus élégant, un travail plus fini que leur voisin Ming, à la panse sans prétention. C'est la fine tournure d'une citadine comparée à la taille d'une lourde campagnarde.

Mais si les productions du siècle des Kang-chi et des Kien-long — la garniture de temple est de cette époque — écrasent par leur élégance raffinée leurs robustes aînées, contemporaines des Ming, ces dernières ont conservé cette beauté de couleur que donne l'air vif de la campagne, tandis que les élégants dessins des premières ne sont relevés que par des teintes mates, sans

vigueur, qui leur donnent un aspect d'anémie. On dirait, en comparant ces chefs-d'œuvre, que la conception artistique est soumise, chez les Chinois, à ce théorème fondamental de la mécanique qui veut que tout ce que l'on gagne en force se» perde en vitesse. Chaque fois que Fart chinois s'est perfectionné au point de vue de la forme, ce progrès a été accompagné d'une décadence équivalente sous le rapport de la couleur. On peut donc dire de l'artiste jaune que tout ce qu'il gsigne en dessin, il le perd en couleur^ et vice-versa, tout ce qu'il gagne en couleur il le perd dans le dessin. Cette incompatibilité, qui semble exister en Chine entre les deux éléments constitutifs du beau, pourrait peut-être expliquer pourquoi l'art chinois, même aux époques de grande prospérité, n'a jamais pu s'élever beaucoup vers l'idéal de la perfection.

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