‹ Souvenirs d'un collectionneur: la Chine inconnueChapitre 8 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Iie& émaxLz peints chinois et leur histoire. — Encore un peu de truquage.

Après les émaux cloisonnés, on m'apporte toute une collection de petits plateaux carrés, aux coins arrondis, en émaux peints. Ce sont des soucoupes de petites tasses, en même matière, dont les Chinois se servent pour boire de Teau-de-vie. Seulement les tasses sont absentes ; sans doute le temps aura pesé sur elles d'une main plus inexorable, et, au lieu de se contenter de fendiller leur émail, comme aux soucoupes leurs compagnes, il les aura condamnées à une destruction complète. Même ainsi dépareillée, la collection de plateaux offre un grand intérêt au point de vue de l'histoire de Tart chinois. Le fond de chaque soucoupe est orné d'une peinture qui se détache sur le fond blanc de Témail, et ce sont ces peintures qui constituent leur valeur. Au lieu de repré-

senter des scènes de la vie chinoise : des mandarins ventripotents, des divinités au front énorme, des beautés aux pieds microscopiques, ces soucoupes sont ornées de personnages vêtus de rhabit à la française, orné d'un jabot proéminent, de la culotte courte et du chapeau tricorne. Quelques-uns poussent même le raffinement jusqu'à porter la grande canne de jonc, attribut nécessaire de tous les portraits de Voltaire et Frédéric le Grand. Tout cela est fort peu chinois et rappelle bien plus la cour du Roi Soleil que celle de son cousin le Fils du Ciel. Comment se fait-il qu'une œuvre d'art chinois soit ornée de dessins européens ? Voilà la question que je me pose tout d'abord. Je tourne et retourne les soucoupes les unes après les autres, dans Tespoir qu'elles dévoileront elles-mêmes le secret de leur origine hybride. Mes recherches me font découvrir, sous chacune d'elles, un triangle de longévité, marque de fabrique trop chinoise pour une fabrication européenne. C'est là une nouvelle preuve que l'énigme est réelle, mais ce n'en est pas l'explication. Je me décide à acheter ces curieux objets pour étudier la ques-

tion plus à fond, et recourir aux lumières des bons collectionneurs pékinois.

C'est à ces soucoupes que je dois d'avoir vu mes faibles connaissances artistiques, en fait d'émaux, considérablement revues et augmentées par les amateurs d'Occident, les lettrés jaunes et les bouquins chinois. J'ai ainsi appris que les émaux cloisonnés avaient dû être importés de Byzance en Chine, ainsi que l'indique leur nom chinois de Fa-îan ou franc, désignation qui devait comprendre, dans Tespril; des vieux géographes chinois, tout l'Occident, et que leurs modernes collègues n'appliquent plus aujourd'hui qu'à la France. Cette origine des émaux cloisonnés chinois paraît d'autant plus vraisemblable que ce fut aussi de cette mêmeville de Byzance que l'art des émaux cloisonnés se répandit dans les ateliers allemands et italiens, ainsi que le prouve la savante étude publiée dans le tome III de VHistoire des arts industriels au Moyen- Age et à Vépoque de la Renaissance, de J. Labarte.

Une fois que les ouvriers chinois eurent appris, par hasard sans doute, de leurs collègues

byzantins Tart de travailler Témail, la difficulté et la rareté des relations entre l'Orient et l'Occident, aux époques troublées du Moyen-Age, ne permirent pas aux successeurs de ces derniers de tenir leurs collègues jaunes au courant des progrès qu'ils faisaient faire à cet art. Quant aux Chinois, leur esprit immobile se contenta d'imiter servilement les procédés byzantins. Aussi ne fut-ce que lorsque les missionnaires romains s'en furent porter à la Chine les sciences et les arts de l'Europe du xvi^ siècle, que les artisans jaunes connurent l'art des émaux peints, qui produisait alors des chefs-d'œuvre dans l'Italie, où il était né. Les premiers ateliers d'émaux peints, établis en Chine, furent même pendant longtemps dirigés par des missionnaires qui recevaient d'Europe des modèles que leurs élèves jaunes, si bons copistes en toutes choses, se contentaient de reproduire fidèlement.

Voilà pourquoi on retrouve encore quelques rares émaux peints, fabriqués en Chine, sur des modèles venus d'Europe. Voilà aussi pourquoi l'histoire de l'émaillerie, dans l'Extrême-Orient, ne présente point ce développement progressif

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qu'on remarque dans les productions européennes. L'émailleur jaune a passé, sans transition, du travail élémentaire du cloisonné aux productions purement artistiques de l'émail peint, et les étapes intermédiaires des émaux champlevés et translucides lui sont complètement inconnues, par l'unique raison que son pays n'entretint aucune relation avec l'Occident, à l'époque où ces procédés y jouissaient de la faveur générale.

Je me propose de m'occuper plus longuement, dans la suite, de l'industrie moderne de l'émaiïlerie en Chine, et je prierai alors le lecteur de vouloir bien prendre la peine de visiter avec moi les principaux ateliers de Pékin et de Canton. Pour le moment, je me bornerai à constater qu'en fait d'émaillage, comme en bien d'autres choses, Tart chinois a marché à la manière des écrevisses, et que ses productions actuelles sont bien inférieures, sous tous les rapports, aux chefs-d'œuvre de la grande renaissance chinoise de Kang-chi et de Kien-Long.

Les beaux émaux cloisonnés que le malin marchand range devant moi, comme un démon

tentateur, feraient fort bien dans ma modeste collection; mais ils sont trop chers pour ma bourse. C'est que, à Theure qu'il est, les cloisonnés anciens sont d'un prix plus élevé à Pékin qu'en Europe. Dans l'Occident, ils ont joui pendant un temps d'une grande vogue qui les a fait affluer dans nos collections, et a vidé en même temps les magasins chinois; puis, la faveur s'est éloignée d'eux, et leur valeur a considérablement baissé, tandis que, dans les boutiques chinoises, leur rareté en augmente beaucoup le prix. Actuellement les meilleurs endroits pour acheter de beaux cloisonnés chinois à bon marché sont en Europe et non plus en Chine.

Cependant, à côté des grosses pièces qu'on me fait admirer, je remarque une petite soucoupe qui porte sur le fond la marque : Kienlong tchen-tchi, fabriquée sous Kien-long. Au reste, même sans cet acte de naissance, la beauté des couleurs, la finesse des dessins, lui constituent une possession d'état plus que suffisante pour prouver son illustre origine. Mais ce qui lui donne une valeur toute particulière à mes

yeux, c'est qu'elle porte sur son rinceau toute une prière en caractères thibétains classiques, et au fond se dessine le fameux monogramme de Boudha Omi, tracé avec une grande élégance. Ce cloisonné a donc été fait spécialement pour un temple, et cela lui ajoute un grand charme, pour moi qui ai passé bien des heures à étudier les choses du boudhisme et de son royaume temporel, le Thibet.

Je prends la divine soucoupe pour Tadmirer plus à mon aise. Quoique petite, elle pèse beaucoup, nouvelle preuve qu'elle remonte à cette grande époque de prospérité où l'on ne ménageait guère la matière première, cuivre et émail. Je passe maintenant à l'examen des émaux, et, en dépit du marchand qui demande à grands cris que la terre V engloutisse et que les montagnes s écroulent s'il ne dit pas la vérité et toute la vérité, 'alors qu'il m'afïîrmc que cette pièce n'a pas un défaut, je passe, en appuyant fortement, mon doigt sur l'émail.

Aï ha!

Voilà qu'à un endroit il s'enfonce, et mon ongle se remplit d'une cire molle rouge ! Je

Et il y a une raison qui tend à faire de ces objets des chefs-d'œuvre : c'est leur usage. Ils sont destinés à servir d'appui-main aux lettrés en écrivant. Pour être un bon calligraphe, en l'Empire du Milieu, la bonne tenue de la main qui tient le pinceau est indispensable. Cette bonne tenue exige que l'avant-bras seul prenne un appui sur la table, tandis que le poignet et la main, qui tient le pinceau entre le pouce, l'indicateur et le médium, restent en l'air, position fort fatigante que les épicuriens disciples de Confucius rendent plus facile en glissant sous le poignet le demi-cylindre d'ivoire dont je viens de parler. Cet appui-main constitue un des instruments de travail des lettrés, quoiqu'il ne figure pas parmi les « quatre trésors du cabinet de travail » qui sont le pinceau, le papier, l'encre et l'encrier, et à ce titre il a droit à tous les soins des artistes dans un pays qui professe un si grand respect pour tout ce qui touche, de loin ou de près, au savoir, qu'il y existe une congrégation de bonzes qui passent leur temps à réunir et à brûler tous les morceaux de papier qui portent des caractères, écrits

OU imprimés, afin d'empêcher que ces reliques de la science humaine ne soient profanées par de vulgaires emplois.

J'ai entre les mains un de ces magnifiques appuis-main. Sur sa face concave, protégée par sa forme des chocs et des frottements, un artiste a sculpté les principales scènes de la vie d'un souverain chinois des temps fabuleux. Des personnages mythologiques, des animaux fantastiques, de brillants cortèges s'y déroulent en spirale, avec les rondeurs luisantes d'un monde d'ivoire, comme sur le fût d'une colonne. Les physionomies sont vivantes, les feuillages légèrement découpés et les animaux eux-mêmes, en dépit de quelques bizarreries dans leur conformation anatomique, sont bien vivants. Les ouvriers qui sculptent ces appuis-main sont de vrais artistes, tandis que ceux qui fabriquent des curiosités pour le marché parisien ne sont que de vulgaires manœuvres, doués de cette incroyable patience qui distingue la race chinoise.

Si ces appuis-main sont une production purement chinoise, ils ont bien leur valeur, même au point de vue de l'art occidental; mais

maintenant le lecteur me permettra de lui parler d'œuvres d'art qui n'ont de valeur qu'en Chine, et seulement aux yeux des collectionneurs jaunes. Le jade, comme pierre précieuse, est presque inconnu en Occident; seuls nos minéralogistes en connaissent l'existence, et jamais il ne viendra à l'idée d'un de nos joailliers de dépenser des années de travail pour façonner un morceau de cette pierre dont la -dureté n'a d'égale que sa fragilité, ce qui en rend la taille extrêmement difficile et longue. Cependant, pour les Chinois, le jade est la pierre précieuse par excellence ; ils en connaissent à fond toutes les variétés; il constitue, à leurs yeux, le plus bel ornement ; leurs poètes en ont chanté la beauté sur tous les tons ; en un mot, c'est le diamant de la Chine. Aussi certaines pièces taillées dans un bloc de jade de qualité recherchée, comme par exemple le vert foncé ^ ou le vert gris, atteignent-elles des prix qui nous paraissent insensés. J'ai là devant moi deux petites tasses, hautes de 5 centimètres au plus. Elles sont taillées dans deux blocs vert foncé, sans veines ni défauts. Le marchand m'en demande 7,500 francs sans

sourciller, bien convaincu qu'il est de trouver un acheteur, même à ce prix, parmi les grands seigneurs de la capitale. Mais le diamsint chinois est comme son cousin le diamant européen; la variété, la taille et la grosseur contribuent simultanément à la fixation de sa valeur, et les amateurs profanes risquent fort de se faire horriblement mef ire dedans. Voilà, à côté de ces deux tasses microscopiques, une épaisse plaque de jade de forme elliptique, mesurant au moins 40 centimètres de tour. Sa face supérieure, ciselée avec soin et à jour, représente un bouquet de fleurs sur lequel voltigent des libellules à la taille effilée, des papillons aux larges ailes. Pour mon goût européen, ce morceau me plaît bien plus que les deux tasses ses voisines, et cependant le marchand me le cède pour 30 francs. Je cite cet exemple pour dissuader les collectionneurs, immigrés sur les côtes du Céleste Empire, de se laisser aller à la fantaisie do collectionner' des jades. S'ils le font, ils doivent se préparer à faire de très dispendieuses écoles, car ils se trouveront entourés des amateurs jaunes, bien plus ferrés qu'eux sur la classifica-

tion des jades, qui leur enlèveront les bonnes occasions, et de marchands, non moins jaunes, qui leur feront avaler des couleuvres de jade gigantesques.

Parmi toutes les variétés de jade, il en est une que les Chinois estiment tout particulièrement : c'est le jade jaune. En outre de sa rareté, et peut-être même à cause de cela, il est considéré comme un talisman merveilleux qui défend du mauvais œil, — maie occhio; — c'est le collègue de la corne ou du poing fermé qui fait échouer les complots des jettatori napolitains. Je dois avouer que toutes mes recherches pour découvrir un morceau de ce jade fameux ont été infructueuses; et chaque fois que j'ai demandé à un Chinois où je pourrais voir un spécimen de cette pierre doublement précieuse, il m'a déclaré n'en avoir jamais vu lui-même, mais qu'il en existe un superbe spécimen sur l'autel de la Terre impériale^ dans le temple dédié à cette divinité. Cela me fait supposer que là encore il y a une erreur de mots qui tend à faire paraître ces pauvres Chinois plus sots qu'ils ne le sont. Ce qu'on a traduit par jade jaune veut sinnple-

ment dire « pierre précieuse jaune », car dans la langue chinoise, le mot yu — jade — est en même temps employé, comme expression générale, pour désigner les pierres précieuses.

Un tour de force que les ouvriers chinois aiment à exécuter avec le jade consiste à tailler, dans un seul bloc, une petite tasse ou un verre avec des oreilles portant chacune un anneau, aussi de jade, d'un seul morceau; ce qui fait que tasse, oreilles et anneaux forment une pièce monolithe. Il faut vraiment toute la patience d'un jaune pour parvenir à façonner, par le frottement bien plus que par la taille, un léger anneau dans une pierre aussi fragile et aussi dure que le jade, et cela sans le séparer du reste de la masse.

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