XXIV NOTICE HISTORIQUE
tions et de triomphes, d'incomparables grandeurs et d'abaissements inouïs ; où une société sort tout entière de la poussière des révolutions et s'élève au souffle du temps, et par le génie d'un homme, sur les belles et fortes bases civiles de 1789; où le puissant fondateur de ces institutions impérissables en France, est le plus irrésistible des révolutionnaires en Europe; où les victoires se pressent, les négociations se forcent, les traités se succèdent, de vieux Etats croulent, de nouveaux Etats surgissent, le patriciat suisse succombe, TAilemagne féodale se transforme, la léthargique Espagne se réveille, l'Italie divisée commence à s'unir sous la valeureuse main qui la prépare avec précaution à une indépendance encore lointaine, le vieux pontife du Vatican est remplacé dans Rome par le nouveau César : où des soldats sortis des rangs populaires arrivent par Je chemin du courage, non-seulement à la gloire, mais à la souveraineté; où le premier de tous, devenu le supérieur des rois, et l'égal des plus grands hommes, après être entré dans toutes les capitales, avoir ôié et donné des trônes, changé la face des pays en y portant ses codes à la suite de ses armées, reçu dans sa couche la fille des empereurs, planté ses drapeaux au pied des Pyramides et sur le sommet du Kremlin, va heurter et perdre sa puissance trop étendue, au delà des Pyrénées contre Tinsurrection éparse de l'Espagne, au delà du Niémen dans les froides solitudes de la Russie, et, vaincu par l'espace et par le temps, tombe à la fin avec l'éclat de deux grandes chutes , sous l'inimitié de toute l'Europe.
M. Bignon a publié dix volumes de cette histoire mémorable : six parurent en 1829 et quatre en 1838, la conduisant, les uns, jusqu'aux succès éclatants de Tilsitt, les autres, jusqu'aux sombres témérités de 1812.
SUR M. BIGNON. xxv
Dans les récits instructifs de M. Bignon, l'art de l'écrivaiu se joint à l'expérience de l'homnie d'Etat. Des documents alors inconnus pour la plupart y abondent, et Ton peut dire que l'histoire j parle encore plus haut que rhistorien. Si, mettaDt plus de vivacité dans ses expositions et montrant plus de vigueur dans ses jugements, M. Bignon discutait moins, affirmait davantage, avait des admirations plus hardies et des blâmes moins circonspects, il aurait encore ajouté aux mérites et aux attraits de son livre. Tel qu'il est, simple et grave, ce livre, conçu avec une sollicitude scrupuleuse, écrit avec une sagesse élégante, instruit s'il n'entraîne pas, et il inspire cet intérêt tranquille qui ne laisse jamais craindre une séduction. A l'aide des pièces nombreuses qui s'y trouvent habilement introduites, il permet au lecteur de refaire, s'il l'ose, les conclusions mêmes de l'auteur; mais ce qu'il ne lui pernàet pas, c'est de méconnaître la pénétration de sa vive intelligence, son habileté formée par les leçons les plus diverses de la fortune et des affaires, les douces clartés et les agréables finesses de son talent.
« Je vieillis, avait dit M. Bignon, et chaque jour je ce vois tomber autour de moi quelques-uns des hommes « avec lesquels j'ai vécu. J'ignore si le sort me réserve « assez d'années pour achever l'ouvrage que j'ai entrent pris. » Il ne put pas le conduire au delà du dixième volume, qui se termine par l'admirable lettre qu'adressa, le 29 juin 1812, à l'empereur Alexandre, Napoléon prêt à franchir le Niémen, et dans laquelle, après avoir rappelé ses griefs et ses offres également repoussés depuis dix-sept mois avec un opiniâtre orgueil , il parle de l'outrageant renvoi de son ambassadeur extraordinaire, éconduit de Pétersbourg sans avoir été même entendu, et il ajoute cette phrase qu'on ne lit pas sans un invo-