PREMIÈRE PARTIE
Ma nomination.— Mon audience de congé, et recommanda* tions de l'empereur Napoléon.—Le courrier russe C... et son volumineux portefeuille.— Adieux h Carlsruhe. — Mon arrivée à Dresde. — Audience du roi; sa scrupuleuse ponctualité. — Famille royale. — M. de Senft, ministre des araires étrangères. — Postes allemandes et polonaises.
A la suite de la guerre de Prusse, pendant laquelle j'avais été employé, jusqu'à la fin de 1808, comme administrateur général des domaines et finances des pays conquis, l'empereur Napoléon m'ayant donné la choix entre une préfecture ou la mission de Carlsruhe, la seule qui fût alors vacante, j'acceptai cette dernière proposition. Quand, l'année suivante (1809), il traversa le grand-duché de Bade pour aller combattre l'Autriche, il me dit en passant qu'il m'appellerait
très-prochainement à Vienne. Un mois en effet ne s^était pas écoulé, que je remplissais dans cette capitale les mêmes fonctions d'administrateur général que j'avais remplies à Berlin. Cette campagne finie (et elle n'avait pas été longue), j'avais repris les paisibles habitudes d'un ministre de France dans une cour subordonnée, lorsqu'il plut à l'Empereur de me donner une destination plus active, en m'envoyant à Varsovie.
Rien n'était plus simple que de rendre, sans m'en prévenir, un décret qui me nommait à ce poste, et pourtant on ne s'y prit pas de cette façon expéditive. Quoi qu'on en ait dit, l'Empereur n'a ni ignoré ni dédaigné cet art déménagements délicats qui doublent le zèle, en rendant le service plus doux. Le nouveau rôle auquel j'étais appelé était d'une haute importance. « J'allais devenir (ce sont les termes dont on se servait avec moi) la sentinelle avancée de l'empire. » Mon traitement allait être doublé; mais j'avais à Carlsruhe le litre de ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire, tandis qu'à Varsovie, d'après la stipulation qui autorisait la France seule à y entretenir un agent accrédité, je ne pouvais avoir que le titre de résident. Par cette seule considération, l'Empereur ne crut pas devoir, sans mon consentement, me faire subir cette apparente diminution de dignité, plus que compensée assurément parla gravité réelle du poste auquel on m*appelait. La moindre suscepti-
bilité eût été de ma part plus que ridicule ; mais il n'en est pas moins évident que, même en améliorant ma situation sous plus d'un rapport, on avait voulu ménager mon amour-propre. J'acceptai, bien entendu, la mission proposée, et j'obtins la permission de venir auparavant passer deux mois à Paris.
La nomination d'un nouvel agent à Varsovie fut remarquée ; car déjà à cette époque on soupçonnait, sinon de la mésintelligence, du moins quelque commencement de discussions entre la Russie et la France. Peut-être même le choix que l'Empereur faisait de moi excita-t-il ime attention plus particulière, précisément parce que mes fonctions n'avaient pas toujours été purement diplomatiques, et qu'on m'avait vu successivement à Berlin, à Vienne, diriger l'administration du pays conquis.
Au moment où j'allais partir pour Varsovie, M. de Cz , alors intermédiaire des fréquentes communications qu'échangeaient les deux empereurs, repartait pourPétersbourg. Nous nous trouvâmes ensemble au lever de l'Empereur pour prendre congé, et cette réunion ne parut pas complètement fortuite. L'Empereur, venant à moi, me parla de l'esprit ardent des Polonais, comme pour me faire la leçon de les calmer. « Il ne faut pas, me dit-il, qu'ils s'abandonnent à des rêves dangereux. Ils forment aujourd'hui un Etat de près de quatre millions d'âmes.. Qu'ils se livrent à des améliorations intérieures, cela vaudra mieux que
de poursuivre des chimères qui pourraient compromettre leur sûreté. » J'affirme que je ne reçus pas d'instructions secrètes contraires à cette déclaration publique, évidemment faite pour être rapportée à l'empereur Alexandre.
Je quittai Paris le 26 février 1811, le même jour que M. de Cz...., et par hasard à la même heure. Nous nous rencontrâmes donc naturellement aux premiers relais, et je remarquai sur la poitrine du messagerrusse,par-dessous ses vêtements, une saillie évidemment produite par un portefeuille vplumineux. Je le complimentai innocemment sur son rigorisme de courrier, sur ce zèle scrupuleux qui ne le laissait tranquille pour ses dépêches qu'à condition de les porter incessamment sur son cœur. Mon compliment naïf devait le mettre assez mal à son aise, car j'appris, peu de jours après, que ce portefeuille si choyé contenait les états de situation de nos armées, à lui vendus par un employé du ministère de la guerre, qui fut jugé et condamné à mort dès le mois d'avril de la même année. Ainsi la Russie, bien qu'alliée de la France, recherchait dès lors, avec toute l'activité et par tous les moyens possibles, des informations sur les forces de cet allié du jour, dans lequel elle prévoyait l'ennemi du lendemain. Ces sortes de manœuvres étant malheureusement habituelles de puissance à puissance, je n'aurais pas parlé de celle-là, si elle avait appartenu exclusivement à l'ambassade ordi-
naire de Russie. Que des agents à poste fixe ou leurs secrétaires, que MM. d'Oubril, Nesselrode et Krafift eussent tour à tour mis à profit la vénalité d'indignes Français pour se procurer des renseignements utiles à la Russie, il faut bien passer condamnation sur ces pratiques, qui ont pour chacune des parties Texcuse de la réciprocité. Mais telle n'était pas la position de
M. de Gz , qui n'était pas un simple courrier de
cabinet, mais le porteur de messages directs d'unem* pereur à l'autre. Une telle mission a quelque chose d'in>ime, qui semble désarmer la défiance, et impliquer par contre une délicatesse, une réserve particulière de procédés. En effet, un tel messager peut être l'intermédiaire de relations qui sont encore des deux côtés sincèrement bienveillantes, amicales même, quand déjà la politique des cabinets se fait
hostile. L'action de M. de Gz était donc d'autant
plus regrettable, que le reflet n'en portait pas seulement sur le ministère russe, mais sur un personnage plus auguste.
Avant de me diriger vers la Pologne, j'allai remettre au. grand«*duc de Bade mes lettres de créance. J'avais été utile au grand-duché en général, inoffensif et parfois obligeant même pour les personnes contraires au système français. J'étais donc sûr de n'avoir point d'ennemis, et je pus croire à la sincérité des regrets qui me furent exprimés.
J'arrivai à Dresde le 1 5 mars^ et fus aussitôt pré-
venu que je pourrais, dès le lendemain, présenter mes lettres de créance au roi de Saxe. Le ministre de France, M. de Bourgoing*, Tun des vétérans de notre diplomatie, eut soin de m'avertir de la scrupuleuse ponctualité qui était un devoir dans cette cour plus qu'en aucune autre. Jamais le roi n'avait manqué d'ime seconde à l'heure donnée, et cette précision mathématique n'était pas un ridicale, mais une vertu de plus chez cet excellent prince. Pour lui, chaque partie du jour avait son emploi, et cette sainte avarice des heures tournait au profit du bien-être de ses peuples, dont il était sans cesse occupé. Là, comme partout, l'influence de l'exemple du prince se faisait sentir, et sa rigide exactitude était utilement reproduite dans tous les grands services publics.
Le lendemain donc, l'heure convenue me trouva exact. Au moment fixé, sans une minute de plus ni de moins, la porte s'ouvrit, et je fus introduit.
Ma position était singulièrement facile et agréable vis-à-vis de ce vertueux monarque. L'Empereur rhonorait et l'aimait réellement, profondément. En exprimant ses sentiments et les miens, je demeurais absolument dans le vrai, en mon nom personnel comme au nom démon souverain; bonne fortune de sincérité assez rare dans la carrière diplomatique. Dû côté du roi, Taffection, la confiance étaient de même