Père du sénateur actuel
profondes, absolues. Il me répondit avec une sincère émotion, que les sentiments de l'Empereur, dont je venais de lui donner l'assurance, faisaient le repos et le bonlieur de sa vie. Il comptait uniquement sur son appui pour surmonter les embarras du grand-duché de Varsovie, embarras qu'avaient récemment aggravés les ukases prohibitifs du cabinet de Pétersbourg.
La grossesse de Tlmpératrice, alors fort avancée, fut naturellement le texte principal des entretiens de la reine et des princesses avec un ministre français arrivant de Paris. « Les archiduchesses, me disait-on, commencent toujours par une fille. Si l'ancien ordre est interverti cette fois, ce sera grâce à Tétoile de TEmpereur. » Il y avait bien quelque flatterie dans ce langage, mais si quelque part la flatterie était innocente et voisine de la vérité, c'était bien dans cette vertueuse famille.
Le ministère saxon avait dès lors quelques inquiétudes du côté de Pétersbourg et de Berlin. On avait appris, par plusieurs voies, que des importations d'armes étaient faites en Prusse, soit par la Russie, soit par l'Angleterre, au moyen de caisses ou de tonneaux d'apparence inoffensive. L'esprit de la population prussienne et d'une partie de la cour de Berlin autorisait de notre côté la défiance. Si à cette époque la guerre eût éclaté, la Prusse, qui Tannée suivante marcha d'abord avec nous, aurait tout d'abord marché contre nous.
Je fus mis au courant de tout ce qu'on savait alors par le ministre des relations extérieures, M. de Senft de Pilsacli. Ce ministre devait en grande partie son élévation à la France. Envoyé de Saxe auprès de l'empereur Napoléon, il avait été traité par lui avec bienveillance, et à cette époque, le succès d'un agent diplomatique à Paris le faisait d'emblée ministre des affaires étrangères dans son propre pays. M. de Senft était en 1811 , et est resté jusqu'à la fin de 1812, zélé partisan du système français. C'était d'ailleurs un homme d'un caractère doux, déformes très-aimables. Nos relations furent des plus satisfaisantes, jusqu'au jour où, entraîné par une exaltation patriotique que les rois ont pui^ie depuis comme un crime, après l'avoir encouragée comme une vertu, il crut devoir abandonner son maître fidèle à la France, pour se dévouer à ce qu'on nommait alors la patrie aile-» mande.
En me rendant en Pologne, j'obéissais à une sorte ^e prédestination. Cette mission m'avait été prédite quatorze années auparavant, et le fait est assez curieux pour que j'en fasse mention ici. Nommé en 1797 secrétaire de légation en Suisse, je me rendais à Baie, avec la modestie républicaine du temps, par la diligence de Strasbourg. Dans ce char économique, le sort me donna pour compagnons de voyage trois gentilshommes polonais revenant de Paris, où ils avaient été envoyés par une confédération secrète de pa-
triotes, pour implorer contre leurs oppresseurs Tappui de la république française. La France n'était pas alors en position de répondre à leurs vœux. Occupée de ses dissensions intérieures, elle devait trop redouter d'ailleurs une nouvelle coalition des grandes pmssances pour en . provoquer l'explosion par une entreprise aussi aventureuse. Les députés polonais ne reportaient donc à leurs amis que des paroles vagues et des promesses éloignées, mais il est pour le malheur un trésor qui ne s'épuise jamais, l'espérance. Il est aussi des temps où tout semble possible, des peuples de la part desquels rien n^est incroyable. Heureux aussi dans l'infortune ceux qid ont foi dans l'avenir ! Cette foi est déjà à elle seule un moyen de salut.
Telle était la Pologne, et telle, hélas 1 nous l'avons vue redevenir. Elle avait cessé d'exister comme gouvernement ; mais, quoique répartie sous le joug de différents maîtres, elle existait toujours moralement comme nation. Sa population asservie et fractionnée, formait, en dépit des démarcations de la conquête, un corps homogène, compacte, résistant aux plus énergiques efforts d'absorption.
Dès ma première jeunesse, le partage de la Pologne m'avait inspiré une répulsion que Tâge et la réflexion ont fortifiée. Avec cette imiformité de sentiments entre les députés et moi, la connaissance fut bientôt faite, et nos imaginations enthousiastes prirent en-
semble leur vol. Nous rêvâmes les spoliateurs punis, la Pologne ressuscitée dans un prochain avenir, la France concourant de tous ses moyens à ce grand ouvrage, et envoyant un ministre à Varsovie. Le choix de ce ministre ne nous embarrassait pas, c^était le secrétaire de légation qui, dans ce moment, se rendait à Baie. Quelque chose de tout cela semblait pourtant se réaliser en 1811. La Pologne avait recouvre une sorte d'existence ; un Etat nouveau était sorti de ses ruines, j'étais accrédité comme ministre de France auprès de cet État. Et, à mon arrivée dans sa capitale, les trois premiers Polonais dont je reçus les félicitations étaient précisément mes compagnons de voyage de 1797. Tous trois figuraient dans le nouveau gouvernement; l'un dans l'armée, c'était le général Wodzin ski, les deux autres dans Pordre civil, M. Kochanowski comme conseiller d'Etat, M. Voida comme maître des requêtes.
J'avais ordre de ne pas perdre de temps pour me rendre à mon poste, et ce devoir devenait plus impérieux encore, en présence d une situation évidemment plus tendue qu'on ne le supposait à Paris. J'avais cependant retrouvé d'anciennes connaissances dans plusieurs des ministres étrangers alors en résidence à Dresde, notamment le prince Paul Esterhazy (Autriche), le général Kanikoff (Russie), M. Pfeffel (Bavière), etc. Tous me firent le plus aimable accueil, et comme de ma part trop de précipitation ei!lt été
suspecte, je différai mon départ de quelques jours pour répondre à leurs invitations. Je visitai aussi en détail les curiosités de Dresde, et les sites les plus intéressants de la Suisse saxonne.
Je partis enfin, et une observation, recueillie sur la grande route même, m'offrit un premier exemple du contraste saisissant qui existe entre les caractères allemand et slave. Parmi les modifications que le long séjour desFrançais en Allemagne avait apportées aux habitudes du pays, une des plus innocentes et des plus utiles était l'accélération imprimée au service de la poste aux chevaux, Toutefois, les postillons de la Saxe résistaient au torrent, et maintenaient imperturbablement les traditions des vieilles postes allemandes^ On avait beau crier, s'emporter, promettre des coups ou des pour boires fabuleux, on n'en arrivait pas une minute plus tôt. La direction générale des postes m'avait donné une estafette ; je n'en allai pas beaucoup mieux tant que je fus sur le territoire saxon, mais il n'en fut plus de même dès que je touchai le sol polonais. On aurait dit qu'il y avait plusieurs centaines de lieues entre la dernière poste de l'un de ces pays et la première poste de l'autre. An moral comme au physique, tout changea brusquement, en même temps que le langage. C'étaient d'autres hommes, et aussi d'autres chevaux. Au lieu de quadrupèdes d'épaisse encolure, lourdement harnachés et fléchissant sous le poids de conducteurs,
chargés comme eux d'un embonpoint trop prospère, je vis arriver en bondissant de petits chevaux, sans autres harnais qu'une mauvaise sangle et quelques •cordes, lestement enfourchés par des postillons mal accoutrés, mais alertes et vifs comme leurs montures. Je remarquai qu'au rebours des autres pays, où Ton paie plus de chevaux qu'il n'en est fourni en efifet, les maîtres de poste polonais en mettaient plus qu'on n'en payait; et plus d'une fois, pendant le trajet, je dus demander grâce à l'impétuosité de mes conducteurs. Bref, de la frontière du duché, je ne fis qu'un temps de galop jusqu'à Varsovie;
M. de Serra, mon prédécesseur.
Composition territoriale du grand-duché de Varsovie.
Sa situation morale.
J'attendais de mon prédécesseur, M. de Serra, des renseignements sur les choses elles hommes qui me firent presque complètement défaut. M. de Serra, homme de beaucoup d'esprit et d'un jugement trèssain, était sérieux, peu communicatif. Quoique, par une progression inverse de la mienne, il quittât le titre de résident à Varsovie potir celui de ministre plénipotentiaire à la cour de Wurtemberg, il ne se faisait pas illusion sur les motifs de son remplacement. Il sentait, sous cette apparence d'avancement, un amoindrissement réel, etTamour-propre blessé le rendit à peu près muet avec moi. Tout ce que je pouvais faire, c'était de lui témoigner, par les plus grands égards, combien j'avais été étranger à ce change-
ment. Six mois plus lard, nous nous retrouvâmes en rapports suivis, par suite de sa nomination auprès du roi de Saxe. Nous nous comprîmes mieux alors, et il s'établit entre nous des relations de confiance et d'amitié qui ont duré jusqu'à sa mort.
En attendant, à défaut d'informations verbales, j'avais demandé vainement à sa correspondance les éclaircissements dont j'avais besoin. Son écriture était une sorte de tachygraphie dont je n'avais pas la clef. Après quelques essais inutiles, faisant de nécessité vertu, je me dis qu'après tout il valait mieux peutêtre me former une opinion neuve, complètement à moi. Parler peu, écouter beaucoup, tacher de tout connaître, sans annoncer d'abord l'intention d'influer sur quoi que ce fût, tel fut l'emploi de mes premiers moments. Ce mode d'iustruction préventive me réussit ; au bout de quelques mois j'étais édifié sur la plupart des point^que j'avais à étudier.
En quoi consistait le duché de Varsovie? On a oublié aujourd'hui cet État, qui a figuré cinq ans sur la carte de l'Europe. On dirait une de ces îles, produit de quelque volcan sous-marin, et qu'une nouvelle éruption fait disparaître, ou plutôt la cime d'une Atlantide engloutie, cime dont la réapparition semblait annoncer que l'abîme restituerait bientôt sa proie tout entière. La création du duché de Varsovie présageait de même la reconstitution intégrale de la Pologne, et, rien qu'à ce point de vue, un immense
intérêt s'attachait à ses destinées. Bien que nos espérances aient été trompées, le souvenir de cet Etat n'en est pas moins digne d'être conservé, en raison des grandes catastrophes dont il a été la cause et Toccasion.
Ce duché, tel qu'il existait en 1811 , devait son existence à la paix de Tilsitt (1807), et un accroissement considérable à celle de Vienne (1809). Son origine appartenait ainsi à deux guerres, les plus justes peutêtre que Napoléon ait eues à soutenir. Dans la campagne d'Iéna comme dans celle de Wagram, nous avions été attaqués et ne faisions que nous défendre : il est vrai que ce fut avec quelque vigueur. Pour châtier ses agresseurs, la France impériale semblait amenée providentiellement à punir leurs anciennes , iniquités, en arrachant à l'Autriche et à la Prusse des lambeaux de leur proie.
Par Tarticle 13 du traité de Tilsitt, le cabinet de Berlin avait renoncé à toutes ses provinces d'origine polonaise, sauf TErmeland et quelques faibles enclaves. Les cessions ««prussiennes n'avaient pas toutes profité au duché. Le district de Bialystok, qui faisait partie de ces dépouilles, avait été offert à l'empereur Alexandre, l'allié, l'ami intime du roi de Prusse, alors si malheureux. L'offre fut néanmoins acceptée : en celte occasion, comme en beaucoup d'autres, la Russie a paru se dire que l'injustice s'oublie, la honte
passe, et Tacquisition reste.
La portion du territoire polonais repria à la Prusse, et dont le duché de Varsovie se trouva ainsi originai* renient composé, avait une population d'un peu plus de deux millions d'âmes. Ce chiffre fut porté bientôt à près de quatre millions, par suite des reprises austro*polonaises de 1809. L'une des clauses les plus importantes du traité de Vienne fut celle qui, faisant passer à Wieliczka la ligne de l'arrondissement accordé au duché, autour de Gracovie, stipulait la possession indivise de ces riches salines entre l'Autriche et le duché. Celui-ci acquérait ainsi une branche de revenu importante, et se trouvait libéré d'une servitude, toujours onéreuse quand il s'agit d'une denrée de nécessité première et d'une immense consomma^ tio.n.
Dans ce traité de 1809, noJs retrouvons le cabinet de Pétersbourg acceptant un nouveau cadeau de quatre cent mille âmes détachées de la Gallicie ; mais cette fois, du moins, la Russie avait figuré comme auxiliaire de la France. Si elle n'avait rempli que d'une manière très-imparfaite ses engagements, si son intervention avait même été plutôt inquiétante qu'utile, il n'en était pas moins sage à l'empereur Napoléon de paraître reconnaissant de ce simulacre de concours , en associant la Russie au démembrement du territoire autrichien. Il savait par expérience qu'il n'avait pas de refus à craindre.
En définitive , le duché de Varsovie se composait.
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en 1811, de dix départements. Six provenaient des restitutions de la Prusse , c'étaient ceux de Vai^sovie, Plock, Lomza, Kalish, Posen et Bromberg. Les quatre autres, Gracovie, Radom, Siedlec et Lublin, étaient le produit de la contribution forcée de l'Autriche à ce commencenaent de restauration polonaise. De cet Etat encore au berceau, la France avait déjà fait un conquérant.
Napoléon n'avait pas été seulement le fondateur, mais aussi le législateur du duché. L'article 5 du traité de Tilsitt portait « que ce nouvel État serait régi par des constitutions qui, en assurant les libertés et les privilèges de ses habitants, se concilieraient avec la tranquillité des pays voisins. » La rédaction de ce statut constitutionnel, préparée par la commis? sion polonaise de gouvernement, et concertée avec le roi de Saxe, grand-duc de Varsovie, fut approuvée par Napoléon en date du palais de Dresde, le 22 juillet 1807. Gomme l'honneur d'avoir concouru à des actes de ce genre est une illustration que les familles aiment à conserver, je place ici les noms des estimables citoyens qui composaient alors la commission de gouvernement. C'étaient MM. lîlalachowski , président, Gutakowski,Stanislas Potocki,Dzialynski, Wibicki, Bilinski, Sobolewski et Luszozewski, secrétaire général.
De toutes les constitutions que la France, dans ses jours de grandeur, a données ou imposées à des nations étrangères, peut-être celle de Varsovie a-t-elle
été la plus sage, la mieux appropriée au pays, la plus conforme aux intérêts généraux de l'humanité. On a dit, on dira peut-être encore longtemps, que Napoléon avait été le fondateur systématique d'im régime général d'oppression et de servitude, pour la France comme pour le reste de TEurope. Sur cette double imputation, il y aurait beaucoup à dire, et la seule dont nous ayons à nous occuper, celle qui regarde l'Europe, est complètement inexacte sur plus d'un po'int. Que Napoléon ait agi par orgueil ou par gênérosité en faisant adopter le Gode civil dans les pays alliés ou dépendants de la France, cette adoption n'en était pas moins un bienfait pour des populations jusque-là soumises à des lois qui avaient cessé, et parfois depuis longtemps , d'être en rapport avec leurs besoins et leurs idées. Mais c'est dans le statut constitutionnel du duché de Varsovie que Napoléon trouve sa justification la plus péremptoire. Par cela seul qu'il a posé l'abolition de Tesclavage et l'égalité devant la loi comme principes fondamentaux de la constitution d'un pays placé entre la Russie, l'Autriche et la Prusse ; par ce fait seul, il a semé, dans le cœur de tous les peuples du continent , des germes précieux, destinés à se développer un jour en dépit de compressions dont la violence même rend la durée impossible ^