‹ Souvenirs d'un diplomateChapitre 18 sur 28 · Écrit avant · texte numérisé non relu

Écrit avant

Sans doute , cette constitution demeurait plus aristocratique qu'elle n'eût dû Têtre dans un pays plus avancé en civilisation. Outre que le Sénat tout entier était pris dans le clergé et la noblesse, celle-ci avait encore la majorité daus la Chambre des nonces, où elle envoyait soixante députés, tandis que les communes n'en nommaient que quarante. Mais cette proportion, qui ailleurs eût é.té choquante, n'avait rien que de sensé et d'équitable dans une contrée où quelques grandes villes pouvaient seules fournir un contingent de population active et laborieuse comparable au tiers-état de 1789, et où le peuple des campagnes était resté jusqu'alors dans un avilissement de servitude, dont il ne pouvait en un jour perdre les habitudes et l'empreinte. Le Code civil français, l'égalité devant la loi, l'établissement de justices de paix , un Sénat et une Chambre des nonces, une tribune enfin, élevée à Varsovie, au milieu de l'atmosphère silencieuse des gouvernements absolus dont ce pays était environné , voilà tout ce que permettaient les circonstances , tout ce que réclamaient et comportaient les besoins réels de la société.

Mes instructions me recommandaient de manifester un sérieux intérêt pour l'application de ce statut constitutionnel, et nous croyons pouvoir remarquer, à cette occasion, que les agents diplomatiques du premier Empire, suivant en cela les inspirations de

la politique de leur souverain autant que celles de leur raison et de leur propre cœur, ont presque toujours et partout favorisé rémancipation des classes opprimées. Les gouvernements absolus ne s'y trompaient pas , et tandis que les libéraux français troyaient n'être que justes en considérant Napoléon conîme l'oppresseur du genre humain , les cabinets absolus, plus clairvoyants, n'ont vu en lui que le représentant de la Révolution. La nouvelle constitution polonaise contenait en réalité toute la somme d'idées libérales compatible ; non-seulement avec le traité de Tilsitt, mais avec les dispositions d'une partie de la noblesse polonaise, qui la trouvait bien suffisamment démocratique. Ceci est le résultat de mes observations locales, dont j'affirme la parfaite exactitude.

Il existait, il existe encore, entre tous les habitants des provinces polonaises une similitude générale, un accord de pensées et de vœux qui les honore. C'est le besoin de rassembler les membres épars de l'ancienne Pologne , et d'en recomposer un corps d'Etat indépendant. Pour eux, le duché ne fut qu'une pierre d'attente. C'était un royaume de Pologne qu'on voulait ; et comme son rétablissement semblait devoir être l'œuvre de la France, c'était vers elle que se portaient tous les regards. Dès 1811, néanmoins, un esprit attentif pouvait reconnaître facilement certaines nuances dans ce dévouement général au système français. L'explication de ces nuances est facile.

On conçoit sans peine que Tabolition de l'esclavage et l'égalité devant la loi eussent été accueillies avec transport par la population des villes, et par la portion la plus intelligente de la population serve. Rien de moins compliqué que Tétat des personnes dans Tancienne constitution polonaise. Elle ne reproduisait aucune des complications hiérarchiques de suzeraineté et de vasselage qui existaient encore dans d'auti:es contrées de TEurope. On ne connaissait plus guère en Pologne que deux classes, les gentilshommes et les serfs. Il n'était pas, pour ainsi dire , de terme moyen entre ces deux extrêmes. Les citadins ou bourgeois ne formaient pas une classe intermédiaire caractérisée , attendu qu'ils n'avaient pas, ou plutôt n'avaient plus d'existence politique. Ils l'avaient eue, en effet, sous les Jagellons ; mais depuis que le trône était devenu électif , ils avaient été successivement dépouillés de leurs droits, et notamment de celui d'envoyer des députés à la Diète.

La constitution du 3 mai 1791 avait proclamé, il est vrai, l'émancipation de la bourgeoisie ; mais cette Constitution avait été étouffée à sa naissance. Les estimables auteurs de cette constitution, par ménagement pour de vieux préjugés et pour des intérêts mal entendus, ne parlèrent même pas des serfs, et se privèrent ainsi d'im précieux élément de défense. On reconnut cette faute, on essaya de la réparer, mais quand il n'était plus temps. Par le troisième et der^

nier partage , les modifications apportées au dernier moment à Tétat des paysans disparurent , et, lors de la création du duché, la condition des serfs était redevenue exactement la même qu a Tépoque du premier démembrement.

Celte condition était singulièrement rigoureuse. Un Polonais , aussi noble qu'humain , a calculé qu'il avait été porté plus de cent lois défavorables aux serfs, et à peine deux ou trois dans le but de les protéger. Casimir III avait reçu le glorieux titre de Roi des Paysans pour avoir enlevé aux seigneurs lé droit de vie et de mort. Il avait prescrit une amende pour le meurtre d'un serf ; mais il est douteux que cette loi ait jamais été exécutée. Les progrès de l'esprit moderne parmi les nobles polonais, le souvenir du concours énergique des paysans dans les dernières luttes nationales, avaient amené en fait quelque adoucissement dans l'esclavage, mais la condition des serfs était toujours légalement la même. Quand le statut continental les rendit brusquement à la liberté les ennemis de Napoléon se récrièrent contre la précipitation imprudente d'une telle mesure ; il semblait qu'on déchaînât des nègres contre leurs maîtres. J.-J. Rousseau avait dit de mênie autrefois, que l'affranchissement en Pologne serait une opération hardie et périlleuse. Elle s'accomplit néanmoins, presque partout, avec la plus grande tranquilhté. Plus tard, des patriotes allemands ont reproché sérieusement à

la mémoire de Napoléon ses mesures en faveur des serfs polonais.

La guerre, qui généralement porte avec elle la désolation et la barbarie, propageait en Pologne la civilisation. Non contente d'avoir donné la liberté aux serfs, elle leur en enseignait la pratique; c'était sous la tente qu'ils en faisaient Tappren tissage. Un siècle et demi auparavant, Sobieski avait reconnu cette vertu de la guerre à l'égard de ses compatriotes. « Le serf qui laboure nos champs, disait ce grand citoyen, qui plus tard fut un grand roi, entre en possession d'une sorte de liberté dès qu'il prend les armes. Il est bientôt soldat, si son chef est général. » Rien n'était, rien n'est encore plus vrai. Après la nation française, nulle population n'est plus prompte que les Polonais de toute condition à se plier aux habitudes de la vie miU taire. Il n'est pas en Europe de troupes plus brillantes, plus impétueuses,, plus propres à ces entreprises qui sont réputées des traits de génie, quand le succès les absout du crime de témérité. On en avait vu, dans la campagne d'Espagne de 1808, un exemple éclatant à Som,mo-Sierra, où une charge irrésistible de lanciers polonais avait enlevé, sous les yeux et la direction immédiate de TEmpereur, des barricades dans un défilé de montagnes. Les beaux faits d'armes auxquels ont pris part ces vaillants auxiliaires n'auront pas été complètement inutiles, car leur souvenir a conservé

dans les cœurs français des sympathies polonaises. De tels soldats devaient convenir à Napoléon, qui lui-même était un chef fait pour eux. Ces mêmes serfs, qui, selon Sobiesld, devenaient presque libres en touchant une arme, le devenaient bien plus vite encore par leur contact avec Tarmée française. Quoique Napoléon caressât dans sa cour les inégalités sociales qu'il avait rétablies, l'égalité le suivait dans les camps ; elle marchait avec lui le jour et le lendemain d'une victoire. Le courage, la capacité recevaient également leur récompense dans tous les rangs , dans tous les grades. Après de glorieuses campagnes, beaucoup de soldats polonais étaient revenus dans leurs cabanes, montrant avec orgueil de nobles cicatrices. Quelques-uns étaient décorés de cette croix, qui alors faisait Tenvie de tous les braves de l'Europe. De tels soldats étaient pour leurs compatriotes une leçon vivante. C'était assez d'un seul pour protéger toute une commune, moins contre les seigneurs euxmêmes que contre leurs commissaires ou adminis- • trateurs, qui cherchaient parfois à faire revivre d'anciens abus.

Un autre moyen, non moins sûr, mais plus lent, initiait les enfants des serfs à la liberté ; c'était la multiplication des petites écoles. Il en avait été établi plus de cinq cents en quelques années. Quelles améliorations ne pouvait-on pas espérer de l'instruction d'une classe si nombreuse, vouée jusqu'alors à Tigno-

rance, à rabrutissement ! Notre domination éphémère a causé beaucoup de souffrances à la Pologne; mais, du moins, les germes salutaires que nous avions semés sur ce sol généreux n'ont pu être entièrement étouffés par des mains ennemies. La raison publique doit nous tenir compte du bien comme du mal, et notre gloire militaire, avec Tescorte de l'égalité, a droit au moins à l'indulgence du genre humain.

Le principe d'égalité devant la loi, consacré parle statut constitutionnel, principe si précieux pour les bourgeois et pour les serfs, ne Tétait pas moins pour le plus grand nombre des gentilshommes, parce qu'il ramenait forcément les grands seigneurs à la loi primitive et fondamentale. Le caractère distinctif de Tancienne monarchie était en effet Tégalité pure et sans degrés hiérarchiques pour tous les nobles, qui seuls étaient libres. Les titres de princes, de comtes, de barons n'y formaient point une échelle de rangs, comme dans le reste de l'Europe. Telle famille, qui De prend que le titre de comte, ou qui même n'en prend aucun, est bien autrement considérée que telle autre où le titre de prince est une propriété plus ou lïioins ancienne. Ces titres ne sont point d'origine radicalement polonaise ; ils n'ont pas la sanction de la loi du pays. Ce sont des implantations du dehors, non repoussées, mais non formellement reconnues. Les uns ont été donnés par des empereurs allemands; d'autres, apportés par des familles naturalisées en

Pologne. Ces qualifications ont été tolérées par courtoisie, mais on n'y attache aucune idée de distinction ni de prééminence.

A ce sujet, je ne puis m'empécher de faire mention d'un essai tenté par le gouvernement sous la domination duquel a passé le duché de Varsovie. On y a fait, en 1824, un recensement des titres honorifiques, qui a donné pour résultat douze familles de princes, soixante-quatorze de comtes et vingt de barons. Cette mesure a eu pour but évident de détruire l'ancien esprit polonais. La Russie, dans cette circonstance, ne faisait que suivre la politique des usurpateurs de tous les pays et de tous les temps. Pour faire oublier à un peuple conquis son existence précédente, le plus sûr moyen est de lui faire perdre ses coutumes nationales. Heureusement cette tâche n'est pas facile.

Je reviens à 1811 . L'égalité de tous les nobles existait dans les coutumes, antérieurement à la constitution ; mais l'accumulation des grandes fortunes dans certaines mains, la possession prolongée de possessions ou de dignités importantes, avaient créé, au profit de quelques familles, un patronage qui rassemblait autour de chacune d'elle une clientèle plus ou moins considérable. Il en résultait ime sorte de suzeraineté de fait, exercée par ces familles. Dans cet état de choses, on comprend que les dispositions égalitaires du nouveau statut avaient plu singulièrement à la grande majorité de la nation. Mais quelques

grands seigneurs, tout contents quUls étaient d'appartenir à une fraction de Tancienne Pologne, arrachée à la domination des puissances copartageantes, pouvaient se laisser aller parfois à regretter des avantages dont leurs pareils continuaient à jouir sous les dominations russe et autrichienne. Ce regret aurait pu même leur inspirer la pensée qu'il eût mieux valu pour eux recevoir de toute autre main que de celle de la France le bienfait d une restauration, s'ils n'avaient compris comTbien il eût été absurde de compter sur les meurtriers mêmes de la Pologne pour la ressusciter. Cette disposition, excusable dans une certaine mesure, était d'ailleurs restreinte à quelques familles, et, dans ces familles même, à quelques in* dividus.

Situation matérielle, financière et militaire.

La situation matérielle du pays était moins satisfaisante. La production territoriale du duché était à peu prés exclusivement agricole, ;et l'exportation des grains, déjà restreinte par suite du blocus continental, était encore entravée par les mesures arbitraires du Sénat de Dantzig. Les négociants de cette ville, qu'avait si longtemps enrichis la vente des blés de Pologne, voulaient absolument en conserver le monopole, au détriment des propriétaires polonais. Par l'établissement de droits de dépôts, de magasins, de mesurages et autres, ils annihilaient la liberté de la navigation de la Vistule, établie par Tarticle 20 du traité de Tilsitt. Il s'agissait de savoir si cette liberté était assurée jusqu'à la mer, ou seulenient jusqu'à Dantzig. Les prétentions de cette ville, si elles avaient

prévalu, auraient mis quatre millions de cultivateurs à la merci d^une poignée de marchands. L^l position des habitants du duché à Tégard de Dantzig eût été la même qu était autrefois celle des paysans de quelques cantons suisses à l'égard des habitants des villes, leurs maîtres et seigneurs. Nos réclamations mirent fin à ces exigences aussi absurdes que tyranniques.

Les greniers des propriétaires étaient pleins; leurs bourses étaient vides. Outre que les grandes fortunes polonaises ont été de tout temps obérées, cette gène s'étendait depuis une quinzaine d'années aux fortunes moyennes, par suite de la facilité d'emprunter que leur avait offerte le gouvernement prussien, pendant sa première domination. Ce gouvernement, qui entend fort bien les améliorations utiles à ses sujets, surtout lorsqu'elles doivent en même temps lui rapporter, avait versé pour plus de cinquante millions de capitaux dans ses provinces polonaises, au moyen de la Bangue nationale et de la Société de commerce maritime. Les événements de la guerre avaient singulièrement déjoué ses prévisions à cet égard. Ces capitaux avaient été confisqués, puis cédés au roi de Saxe par une convention signée à Bayonne, moyennant vingt-cinq millions que ce prince devait payer à la France. Cette abondance accidentelle de numéraire dans les provinces prusso-polonaises y avait favorisé diverses exploitations, et surtout la produc-

tioD agricole. D'ailleurs, depuis la paix de Baie jusqu'en 1806,1a Prusse n'avait cessé de prospérer sous régide d'une sage neutralité, et les régions annexées avaient eu naturellement leur part de ce bien-être matériel. Le prix des terres y avait considérablement haussé en peu de temps : les propriétaires, éblouis par cette augmentation factice, avaient emprunté outre mesure, comptant sur une hausse indéfinie. Ce n'est pas en France qu'on a le droit d'être bien sévère pour des entraînements de ce genre. Mais le jour où la Prusse abandonna cette neutralité qui l'enrichissait pour poursuivre une gloire militaire qu'elle n'atteignit pas, tous les avantages de la paix disparurent pour elle et pour les pays soumis à sa puissance. La hausse des terres en Pologne fit place à ime baisse, qui les reporta brusquement au-dessous même des anciens cours, et l'on se retrouva avec un surcroît considérable de dettes et des gages amoindris.

Il semble que, les 50 millions des banques prussiennes ayant été cédés au roi de Saxe pour moitié, le trésor du duché aurait dû trouver une ressource dans l'excédant; mais il aurait fallu pour cela que les débiteurs fussent en état de rembourser. Cependant on avait dû tenir compte au roi de ses avances; mais cet excellent prince s'était prêté à un expédient de libération, par voie d'amortissement, d'une extrême générosité. Il avait été décidé qu'au lieu de payer

à 5 0/0 d'intérêts par an, suivant leurs contrats, les débiteurs en payeraient 6, mais qu'au bout de trente ans ils seraient entièrement libérés. Ainsi se trouvait réglée la question des créances prussiennes, mais il y en avait une seconde, celle des débiteurs et des créanciers polonais entre eux. Celle-ci constituait une espèce de guerre civile, et le gouvernement avait été obligé dintervenir. Déjà, en 1810, les débiteurs avaient obtenu un délai d'un an qui venait d'être renouvelé pour l'année suivante, sur leurs pressantes sollicitations. Cette prorogation était Tobjet de débats très-animés. Les capitalistes demandaient avec raison comment on prétendrait jamais établir le moindre crédit dans un Etat où la loi, ou plutôt la suspension de la loi, favorisait le débiteur obéré ou même malveillant, au détriment du prêteur de bonne foi. Ils demandaient si cette sollicitude exclusive pour les propriétaires dissipateurs était bien conforme à l'intérêt public; s'il ne vaudrait pas mieux que les vastes domaines qui languissaient improductifs dans des mains nonchalantes, passassent dans celles d'hommes industrieux, qui contribueraient doublement à la prospérité de TÉtat, par la fécondation du sol, et par le payement exact de Timpôt. Ces réflexions étaient justes, mais il s'en fallait beaucoup qu'on eût alors dans le duché des idées saines en finances.

Mauvaise par elle-même, la situation financière s'empirait encore par Tincapacilé de l'administra-

tion. Un Etat Douveau offre pourtant le grand avantage de ne pas avoir encore de dette publique. Celle du grand-duché était vraiment nulle ; cent cinquante mille francs suffisaient au payement de l'intérêt. D'un autre côté, on était riche en biens nationaux. Ces biens étaient, à la vérité, une valeur presque morte au temps dont il s'agit, mais ils offraient un gage pour l'avenir.

Le total annuel des impôts demandés par le gouvernement s'élevait à environ 60 millions de florins de Pologne. Ce chiffre est moins effrayant qu'il n'en a l'air, car le florin de Pologne, en usage à cette époque, ne valait que 61 centimes. Le budget n'était donc que d'un peu plus de 36 millions de francs. Les revenus auraient couvert les dépenses, s'ils avaient été perçus en effet ; mais le trésor subissait le contrecoup du malaise des propriétaires. L'année financière du duché commençait au 1" juin. Les années 1808- 1809, 1809-1810, avaient laissé un arriéré qui, reporté sur Tannée courante, formait un total de 91 millions à recouvrer. Mais la plus grande partie de l'arriéré devait être considérée comme perdue, et le recouvrement même des contributions courantes ne s'effectuait qu'imparfaitement. Afin de pourvoir aux besoins du service, et surtout à ceux de l'armée, le ministre avait eu recours à quelques moyens de rigueur. Des garnisaires avaient été envoyés chez les contribuables dont on suspectait la bonne volonté.

Les plaintes de ceux-ci avaient retenti à Dresde, et le bon roi avait fait aussitôt suspendre remploi de telles mesures. On pense bien que dès lors la difficulté des perceptions ne fît que s'accroître.

Tandis que les ressources s'affaiblissaient ainsi, les besoins augmentaient sans cesse. La distribution du budget était un modèle de simplicité. Les deux tiers des fonds perçus avaient pour destination fixe le ministère de la guerre. Les administrations civiles s'arrangeaient du reste comme elles pouvaient, et encore leur part était-elle fréquemment entamée par des emprunts forcés de l'administration militaire. Je dus donc parler fréquemment dans mes dépêches de la gêne financière du duché , et invoquer pour lui le secours de la France, assez riche alors pour subvenir, au moins par des avances , à des dépenses faites en grande partie dans son intérêt.

Le beau côté du duché de Varsovie était son armée. Dignes rivaux de nos soldats , les Polonais aimaient la France, et ils avaient raison. Seule en Europe, peut-être, elle les aimait et leur rendait justice. Leur armée, quoique peu nombreuse, pesait d'un certain poids dans la balance militaire du continent. La force militaire polonaise avait été portée de 30,000 hommes à 50,000, depuis les annexions de 1809. Sur ce nombre, près d'un cinquième était en Espagne.

Le soldat polonais est propre à tous les genres de service, mais surtout à celui de la cavalerie. En Po-

logne, tout paysan naît cavalier ; les corps de cavalerie s'y formaient aussi vite qu'on forme ailleurs des fantassins. Les régiments de lanciers surtout avaient toute la perfection que comporte cette arme, et fournissaient des instructeurs à ceux de France. Pour l'artillerie et le génie, en revanche, les hommes manquaient, parce que Téducation que ces armes exigent avait manqué aux hommes, toutes les écoles préparatoires ayant été détruites depuis le dernier partage. Mais déjà elles étaient rétablies. La France avait pu facilement leur fournir des directeurs habiles. L'artillerie était dirigée par le général Pelletier et le colonel Bontems ; le génie, par le colonel Mallet. Tous trois, sans renoncer à la France, servaient avec zèle et désintéressement leur patrie adoptive. Pelletier eut bientôt créé un magasin à poudre, organisé des ateliers pour la fabrication et la réparation des armes. Mallet avait l'inspection des trois places fortes du duché, Thorn, Modlin et Zamosc, où il y avait beaucoup à faire. Dans le cours de 1 8 1 1 , il fut appelé à Paris, discuta avec TEmpereur lui-même le plan des travaux les plus urgents, et revint en hâter l'exécution. Un peu plus tard, les généraux Haxo et AUix, envoyés par l'Empereur pour examiner les travaux, en exprimèrent hautement leur satisfaction.

Au reste, ces trois places fortes laissaient les frontières du nouvel État désarmées. Thorn et Modlin

SOUVKN'IUS D'UX DIPLOMATE. 8T

étant dans rintérieur, offraient un refuge et non un rempart contre Tin vasion, Zaniosc, faisant saillie sur le territoire étranger, ne pouvait que servir de point d'appui à une manœuvre offensive.

38 LA POLOGNK.

Organisation du gouvernement. — Personnages principaux : îlJtanislas Potocki, Lubienski, Poniatowski.—Mon intimité avec ce dernier.— Situation politique, reÛet de celle des cours de France et de Russie.

A tous ces embarras d'un État naissant venait s'ajouter, se superposer en quelque sorte, une difficulté générale qui les compliquait tous : Téloignement permanent du souverain. Jamais Napoléon n'avait montré une disposition plus inoffensive , plus pacifique, qu'en déférant cette nouvelle couronne ducale au roi de Saxe , prince vénéré des rois comme des peuples. Ce choix était d'ailleurs , en quelque sorte, l'exécution dos dernières volontés de l'ancienne Pologne, car ce même roi de Saxe avait été élu roi dans la Diète de 1791. Il était le seul prince eu Europe qui fût ainsi attaché par un lien antérieur à la nation polonaise, et qui pût lui parler sa Umgue* Mais toutes

ces convenances d'une haute portée n'atténuaient pas, au point de vue purement administratif, les inconvénients de la non-résidence.

Pour suppléer à cette absence du prince, la constitution donnait le choix entre deux moyens , 1^ nomination d'un vice-roi , ou simplement celle d un président du conseil des ministres. Ce dernier mode avait été préféré par le roi. On conçoit facilement quels embarras devaient résulter d'une telle organisation, dans un pays neuf sous quelques rapports, et en même temps encombré de débris ; où tout était à refaire, sinon à créer. Il aurait fallu, tout au moins, que la supériorité royale de décision eût dans le duché un représentant complet. Une telle délégation n'existait pas ; le roi s'était réservé la plénitude du pouvoir, précisément parce qu'il ne voulait l'exercer qu'avec mesure. En fait, le président du conseil n'avait qu'une ombre d'autorité. Chaque ministre entretenait une correspondan(5e privée avec Dresde, modifiait ou suspendait l'application des décrets, ce qui constituait une véritable anarchie. Ajoutons qu'il avait fallu choisir des ministres dans une populatign déshabituée de tout maniement des afiaires politiques ou administratives. L'intelligence, l'imagination, l'activité d'esprit ne manquent pas, certes, dans ce pays; l'excès même de ces qualités y serait plutôt à craindre. On y rencontre moins fréquemment la régularité, l'ordre, la persévérance.

Parmi les ministres que je trouvai en fonctions à mon arrivée, trois méritent pourtant une mention spéciale, et par leurs belles qualités, et par la constance qu'ils ont montrée lors de nos revers.

Le comte Stanislas Potocki, Tun des plus grands seigneurs de la Pologne, était frère du célèbre Ignace Potocki, Tun des principaux auteurs de larévolutioii de 1791 , et y avait pris lui-même une part active à ses côtés. Il avait été naturellement désigné pour la présidence du conseil par son nom même et ses antécédents. C'était un homme instruit , animé d'excellentes intentions; le seul défaut qu'on pût lui reprocher était de n'avoir pas le degré nécessaire d'énergie pour obtenir un ascendant conforme à son titre de président, aussi bien qu'à l'intérêt public.

A côté de lui, au-dessus de lui peut-être, on remarquait le prince Joseph Poniatowski. Comme au titre de commandant en chef il joignait le portefeuille de la guerre, on n'aurait pu lui attribuer encore la présidence sans en faire un véritable vice-roi, ce que le roi voulait éviter. J'avais connu Poniatowski à Berlin dès 1801, et j'avais pu dès lors apprécier ce qu'il valait comme patriote et comme ami. J'aurai souvent à parler de ce loyal et valeureux guerrier, dont l'amitié me fut bien chère, et dont le souvenir est à jamais sacré pour moi. Son éloge n'est plus à faire en France. Ce fut le Bayard de l'Empire , mais placé à une hauteur où il put donner encore de plus beaux

exemples, faire de plus grands sacrifices. Étranger à tout calcul personnel ; désintéressé , au point de dédaigner un trône auquel il aurait pu prétendre, aimant avant tout sa patrie, et Taimant pour ellemême, n'aspirant qu'à Taffranchir sans avoir le désir de la gouverner, et prêt à acclamer roi de Pologne tout honune dont l'exaltation eût été le gage à'xme restauration durable, tel était Poniatowski. Son caractère offrait la réunion des sentiments les plus généreux et des qualités les plus aimables.

11 était ridole de ses compatriotes. Gomme ministre , on Taccusait de quelque faiblesse pour son entourage, mais dans cette faiblesse même il y avait tant de bonté, on trouvait tant d'excuses à ses torts, qu'on les lui pardonnait. L'un de ces torts était un luxe inconsidéré dans la tenue militaire, et ce défaut même avait un charme. Le peuple se mirait dans son armée ; il mettait en elle son orgueil et son espoir. En donnant de l'éclat aux troupes, le prince répondait à l'esprit national et aux tendances même de Napoléon.

Un troisième ministre se distinguait encore par une physionomie prononcée ; c'était le ministre de la justice, comte Lubienski. Ce personnage ne jouissait pas à Varsovie d'une considération sans nuage comme Potocki, ni de la faveur populaire comme le prince; mais en revanche il avait beaucoup de crédit à Dresde. Ses adversaires taxaient d'hypocrisie sa dévotion, à

laquelle il devait en partie 1^ coDÔance du souverain. Il mettait en effet un soin particulier à se rendre favorables les aumôniers du roi, et surtout son confesseur. Mais il est bon de savoir que Lubienski, destiné dans sa jeunesse à Tétat ecclésiastique, avait été élevé à Rome, chez les jésuites. Etait-il bien étonnant qu'il eût conservé quelque chose de la souplesse italienne, quelque teinte de sa première éducation? Ce que personne ne contestait, pas même ses ennemis, c'est qu'aucun autre ministre n'avait mis autant d'ordre dans son département; c'est qu'il avait montré dans ses fonctions de la tenue et de la fermeté. Ce n'avait pas été une chose facile que d'introduire un code nouveau et uniforme dans un pays fatigué par le conflit de ses anciennes lois nationales et de celles de ses oppresseurs, et cette grande ï^éforipe législative s'était opérée avec une grande promptitude, grâce à Lubienski. Cette application rigoureuse du statut constitutionnel n'était peut-être pas le moindre des torts du ministre aux yeux de ses ennemis. Du reste, il avait aussi de zélés partisans, et notamment tous les fonctionnaires placés sous ses ordres, genre de popularité qui a bien son prix et ne s'obtient pas tous les jours, même ailleurs qu'en Pologne. A tout prendre, quelques-uns des reproches que l'on faisait à M. Lubienski pouvaient être fondés en partie, mais il n'y a guère nulle part de ministres parfaits, et il eût été fort à désirer pour le duché que

tous les autres, dont j'aime autant ne pas parler, valussent celui-là. Le ministre de Tintérieur pourtant était un homùie d'un certain mérite, mais il lui manquait une qualité sans laquelle toutes les autres sont inutiles, le talent de se faire obéir.

Quant à la situation politique du duché, elle suivait les diverses péripéties des rapports entre la France et la Russie. Lors de mon départ de Paris, on ne m'avait pas dissimulé que l'intimité des deux empereurs était déjà quelque peu refroidie. Il y avait d'ailleurs, dès lors, certains faits notoires, lesquels parlaient assez haut pour les hommes qui savaieiit les entendre.

Dès l'époque de la fondation du nouvel État, il avait été facile de prévoir que, si la Russie se résignait aux dangers d'une création qui tendait à amoindrir son influence extérieure en mettant en réalité la France à sa porte , plus tard cette résignation ferait place à l'impatience, à l'irritation. Il était devenu visible depuis que l'alliance française pesait à l'empereur Alexandre, parce qu'elle avait cessé. de lui être profitable, et que les plaintes des nobles lésés par l'interruption des relations anglaises faisaient chaque jour sur lui une impression plus vive. Ce nouvel esprit du cabinet de Pétersbourg s'était manifesté dans un ukase du 19 décembre 1810. Quoique le but apparent de cet acte fût de renouveler les prohibitions de marchandises anglaises et de denrées coloniales,

personne ne s'était mépris sur son but réel. G*était surtout notre commerce qu'on avait voulu frapper en comprenant dans une liste supplémentaire d'objets prohibés une foule d'articles français. Je connaissais cette ordonnance avant mon départ de Paris, et j'avais appris à Dresde la prise de possession par les

troupes françaises des Etats du duc d'Oldenbourg, beau-frère d'Alexandre ; vive revanche de la part de Napoléon. Ces graves indices de refroidissement entre Pétersbourg et Paris m'annonçaient combien était incertaine la destinée du pays où j'allais me rendre* Je pressentais que j'aurais à marcher sur des charbons ardents.

Projets de rupture du cabinet de Saint-Pétersbourg.— Arrivée et séjour à Varsovie de M. d'Anstett.— Nature de mes instructions.— Naissance du roi de Rome. — Bruits du rétablis* sèment d'un royaume de Pologne par la Russie. — Insinuations faites aux Polonais de provoquer ce rétablissement par des adresses à l'empereur Alexandre. ^ — Influence des infractions au blocus continental sur le prix des grains et des denrées coloniales dans les provinces polonaises-russes. — Bruit de l'appel d'un comité polonais à Saint-Pétersbourg. — Désignation des membres de ce comité.— Wawrzeczki. — Noble confiance des Polonais dans la vertu de leurs grands citoyens.

Une révélation de la plus haute gravité, concernant les projets hostiles de la Russie, me fut faite, dès mon arrivée, par le prince PoDiatowski. Je pouvais craindre d'abord qu'il ne fût porté à croire trop légèrement, à exagérer, même sans le vouloir, des événements qui pouvaient hâter l'accomplissement de ses vœux les plus chers ; mais j*eus bientôt acquis la conviction que sa délicatesse n'admettait pas un

mensonge, même utile à la cause polonaise. La certitude des informations qu'il avait reçues lui était démontrée au même point que si l'aveu lui en eût été fait par l'empereur Alexandre lui-même. Dans le mois même où nous étions encore (mars 1811), il avait existé à Pétersbourg un projet formel de rupture immédiate. La résolution avait été prise, les moyens combinés. On se serait réduit à la défensive vis-à-vis de la Turquie ; du côté de la Suède, on n'était déjà que trop rassuré. Une armée de cent trente à cent quarante mille hommes aurait immédiatement envahi le duché, puis se serait portée sur TOder. Elle aurait soulevé la Prusse et forcé la Saxe tout au moins à invoquer là neutralité comme une faveur. La Russie se tenait pour assurée du concours de la Prusse. Suivant quelques-uns, le cabinet de Berlin luimême avait été le promoteur de ce projet ; dans tous les cas, on comptait sur des intelligences pratiquées avec plusieurs chefs civils et militaires, sur l'irritation générale dans Tarmée prussienne, et sur T^scendant non réprimé de cette armée. On voulait en même temps séduire les Polonais en les appelant à se confédérer sous les auspices de la Russie; on comptait même aller jusqu'à leur offrir le rétablissement du royaume de Pologne.

Une célérité extrême pouvait seule donner à un semblable plan quelques chances de succès; aussi l'exécution en avait-elle été fixée au printemps même

de cette année. Mais ce premier projet avait été l'œuvre d'un jour de passion et de colère. Ce jour eut son lendemain, et Ton serait presque tenté de le regretter , car le résultat d une semblable invasion russe en Allemagne eût été, à coup sûr, fort différent de celui de l'invasion française en Russie.

L'idée d'une brusque rupturefut donc abandonnée , mais non le fond même du projet. On décida de préparer pour sa reprise ultérieure les moyens militaires, civils et diplomatiques, propres à en assurer la réussite, de continuer les armements, et en m^e temps d'engager sous main les habitants des provinces polonaises à demander leur restauration en un corps d'État, sous le gouvernement d'un roi qui fût, soit l'empereur de Russie lui-même, soit un prince de sa maison. Les voies étant ainsi disposées, le cabinet de Pétersbourg aurait, à sa convenance, déclaré qu'il ne pouvait plus maintenir l'interruption des rapports commerciaux avec l'Angleterre ; et si la France eût vu, comme il s'y attendait, un acte d'hostilité dans cette déclaration, il eût pris aussitôt l'offensive par l'occupation du duché.

Tels étaient les renseignements que nous étions autorisés à regarder comme incontestables dès les premiers jours d'avril 1811. Tout ce qui se passait sous nos yeux tendait à les confirmer. Déjà plusieurs divisions avaient été rappelées de la Moldavie sur le haut Dniester. Des rassemblements militaires s'opé-

48 LA POLOOKE.

raieiU jd'aus les proviuces lithLiaiiiennes. Quel | '..us commandants russes rapprochaient de notre frontière leurs quartiers généraux. D'un autre côté, nous acquérions la certitude complète des epQvois d'armes faits en Prusse. De prétendues émeutes en Silésie avaient fourni un prétexte au cabinet do Berlin pour porter dans cette province un corps de troupes assez considérable, de sorte qu'à un moment donné, le duché de Varsovie pouvait être enveloppé de toutes parts.

La frontière de Russie devenait, vers ce même temps, presque inabordable , tandis que celle du duché est demeurée ouverte jusqu'aux derniers jours de paix. Aussi des officiers russes, surtout des Lithuaniens au service de la Russie, venaient-ils sans obstacle faire leurs observations parmi nous. La France seule, d'après les traités, devait entretenir dans le duché un agent public. La Russie éludait la difficulté en y entretenant des agents secreis. Le principal était M. d'Anstett, conseiller de légation, qui était arrivé à Varsovie juste en même temps que moi. Son voyage et son séjour dans celte ville avaient, il est vrai, un prétexte plausible. Marié à une Polonaise, il pouvait bien avoir obtenuun congé pour faire une visite à la famille de sa femme; seulement le congé paraissait un peu long. Cetle mission, du reste, ne fut pas inutile à son avancement. Agent subalterne assez obscur jusque-là, quoique toujours mêlé acli-

SOUVENIRS D'UN DIPLOMATK. 4îi

veinent aux intrigues ahtifrauçaises de toute nature, il monta rapidement en grade à partir de cette époque, et obtint, deux ans après, Toccasion de nuire à la France avec plus d'éclat et d'efficacité, lors des négociations de Prague, dans lesquelles il représenta la Russie.

A l'époque où les renseignements dont j'ai parlé précédemment me parvinrent, on pouvait penser que le cabinet de Pétersbourg, ayant eu ce projet de rupture et s'en étant désisté, n'était pas fâché néanmoins que le bruit s'en répandit, afin d'en éprouver l'effet. Il pouvait être intéressant pour lui de connaître jusqu'à quel point l'appréhension d'une telle» levée de boucliers aurait pu agir sur les déterminations de Napoléon, et le décider à montrer plus de, tolérance pour la reprise des relations commerciales entre la Russie et l'Angleterre. Ce qui est hors de doute, c'est que dès les premiers mois de 1811,1a Russie prévoyait tout au moins, même dans ses moments d'hésitation, la possibilité d'une guerre prochaine, et en accélérait les préparatifs. Ce que je puis encore affirmer de vwu, c'est qu'à la même époque, la Russie, soit qu'elle eût ou non l'intention de rétablir la Pologne, se donnait beaucoup de mouvement pour accréditer cette intention parmi les Polonais du duché, afin d'y multiplier à tout événement le nombre de ses partisans. Quoi qu'il en soit, une grande vérité éclate ici. Les démonstrations militaires qui ont

lini par rendre la guerre inévitable ont commencé du coté de la Russie. Ce n'est qu'à la suite de ces agitations russes que Napoléon s'occupa des mesures indispensables pour n'être pas pris au dépourvu.

J'étais arrivé avec des instructions écrites qui portaient principalement sur des questions d'ordre civil, comme la liquidation des créances respectives du duché et de la France, et une désignation de domaines pour en composer la valeur que l'Empereur s'était réservée lors des cessions autrichiennes. Mais dans des circonstances devenues tout à coup si graves, cette partie contentieuse de ma mission devenait tout à fait secondaire. L'accélération des travaux des places fortes, l'observation des mouvements de troupes russes, furent dès lors constamment recommandées à mes soins. Le duché de Varsovie appartenait entièrement au système delà France.il était son avanie garde du côté de la Russie; ses moyens, son armée, devenaient nôtres par la force des choses; et, s'il ne se sufB-sait pas à lui-même, il nous fallait y supplée!*. Nous avions donc intérêt à ce qu'il sût tirer parti de ses propres ressources, faire par lui-même les efforts que nous pourrions avoir à lui demander. Il fallait pour cela qu'il fût bien administré, et il ne l'était pas* Il me fut bientôt démontré qu'il y aurait eu nécessité de changer plusieurs ministres, et d'apporter des modifications importantes dans -les attributions des différents ministères. Mon action fut dirigée vers

ce but, mais avec réserve. Je me bornai d'abord à préparer les voies, à fortifier graduellement Topinioii que j'exprimai par une série de preuves évidentes, à faire parvenir en même temps ces démonstrations à Dresde et à Paris, de manière à ce que l'urgence de ces réformes fût, des deux côtés à la fois, reconnue indispensable. Mes vues rencontrèrent un obstacle dans Texcessive bonté du roi de Saxe, qui répugnait à déplacer un fonctionnaire public, même médiocre, tant qu'il n'était pas suspect d'improbité. Il n'entrait nullement dans mon caractère de presser par des instances importunes nn changement même utile. En attendant mieux, je tâchai de tirer parti de l'administration telle qu'elle existait alors.

Peu de jours après mon arrivée, la nouvelle de la naissance du roi de Rome retentit dans le duché. Est-il besoin de rappeler combien la sensation qu'elle produisit fut vive et profonde, combien elle excita de désappointement parmi les ennemis de Napoléon, de confiance et d'allégresse parmi ses amis, ou, si Ton veut, parmi ceux dont les intérêts étaient liés aux siens! D'une extrémité de l'Europe à l'autre, un immense vivat se fit entendre. Au milieu de ces démonstrations, si la joie eut quelque part ses hypocrites, ce ne fut pas en Pologne. Le canon de Varsovie était un écho sincère de celui des Invalides ; et, dans ce moment plus que jamais, cette cité eut l'air d'un faubourg de Paris. Le prince Poniatowski fut désigné

-)„» I. A PO LOGN K.

pour aller complimenter l'Empereur à cette occasion. Bien que ce choix fût à certains égards le plus convenable, les circonstances étaient telles que nous n'attendîmes pas son retour sans impatience.

Les projets hostiles dont Poniatowski m'avait parlé dès la fin de mars avaient acquis une sorte de notoriété publique dans le mois suivant. Vingt lettres, écrites de Pétorsbourg par des Lithuaniens du parti russe, annonçaient les bonnes intentions d'Alexandre à l'égard de la Pologne. Ce prince n'attendait plus qu'une chose, disait-on, c'était que le vœu du rétablissement de ce royaume lui fût exprimé par iin certain nombre de grandes familles, et il importait que cette démarche fût faite avant la guerre, laquelle pouvait éclater d'un moment à l'autre. Des insinuations, des propositions formelles, furent faites dans ce sens, et je dus notamment signaler certaines excursions de M. d'Anstett. Son langage public, quoique assez réservé, était propre à seconder ces manœuvres. Selon lui, le partage de la Pologne avait été, de la part de la Russie, une faute capitale; c'était maintenant une vérité sentie, reconnue par le cabinet de Pétersbourg. Quelques individus s'exprimaient plus clairement encore. Il n'y avait, suivant eux, que le rétablissement de la Pologne par la Russie qui pût affranchir le continent du joug des Français, rouvrir les portes au commerce, et rendre aux Polonais de toutes les dominations la source de leurs an-

ciennes richesses par rexportation des grains. D^uq autre côté, on tâchait d^indisposer les habitants du duché contre Tordre de choses existant. Aux grandes familles on annonçait le retour des anciennes lois qui leur étaient favorables, lois que la Russie seule avait respectées. Âla petite noblesse, à la bourgeoisie, on promettait la constitution de 1791. On était ainsi parvenu à exciter entre les différentes classes de la population certaines méfiances dont sa fidélité, presque universelle à Fépoque de nos revers, allait bientôt démontrer Tinjustice.

L^opinion d'une prochaine invasion russe était également répandue dans les pays voisins. Un général autrichien disait à ce sujet à des Polonais : « Pourquoi tant d'inquiétudes ? Nous sommes, nous, amis de la France aujourd'hui. Soyez tranquilles; si les Russes vous attaquent, nous vous défendrons, comme Us vous ont défendus en 1809. » Prophétie peu rassurante et qui ne s'est que trop bien vérifiée.

La haus3e du prix des grains, et la baisse simulta* née des denrées coloniales dans les provinces polonaises-russes, étaient encore des symptômes d'une certaine gravité. Pour les denrées coloniales, il y avait une différence de moitié dans les prix entre les deux rives du Bug, rivière limitrophe du duché et des provinces russes. Cette situation du marché russe tenait, non-seulement à la conviction que Ton avait de l'ouverture prochaine des ports, mais auTS-

lâchemei'.t des mesures prohibitives, fi la tolérance croissante pour la contrebande, à Tadmission ouverte de marchandises anglaises sous pavillon neutre, et même de bâtiments anglais qui, pour la forme, changeaient de pavillon en entrant dans les ports. L'introduction des denrées coloniales dans la Lithuanie devenait une calamité pour les Etats où le blocus s'observait exactement. Ces denrées descendaient dans la Gallicie autrichienne, et se répandaient en Allemagne par Brody. Des rafiineurs allemands, ruinés par cette concurrence, 5*en plaignirent à moi, au mois d-août 1811, afin que, témoin des faits, j'appuyasse leurs réclamations en France. Du moment qu'une puissance du continent trahissait le blocus continental, le but du système était manqué, et il n'était plus qu'un fléau pour les États qui lui demeuraient fidèles. \À ^

D'un autre côté, les menées, qui avaient eu peu de succès dans le duché, se poursuivaient dans les provinces lithuaniennes. On travaillait à réconcilier les Polonais autrefois divisés ; on tentait de rapprocher les partisans de la constitution du 3 mai 1791 et ceux delà confédération de Targowicz. Une réunion dans ce but avait eu lieu à Minsk. Dans cette comédie figuraient, suivant Thabitude, des intrigants et des dupes. Tandis que les uns ne faisaient que jouer un rôle dicté par le cabinet de Saint-Pétersbourg, d'autres, trompés par leurs propres désirs, se laissaient

aller de bonne foi aux illusions qui leur étaient offertes. Bientôt il fut question d'une commission polonaise, appelée à Pétersbourg par l'empereur Alexandre. Parmi les noms des membres de cette commission, dont plusieurs n'étaient pas célèbres par un patriotisme bien pur, on avait eu soin d'en faire figurer quelques-uns entourés de plus de considération; un surtout, justement cber à tous les Polonais, celui de Wawrzeczki. C'était lui qui, lors de la crise suprême de 1794, avait remplacé dans le commandement militaire Kosciuzsko, blessé et prisonnier. Il ne s'était pas montré général habile, mais du moins son patriotisme était demeuré au-dessus de tout soupçon, et il l'avait expié par une réclusion de deux années. Retiré dans ses terres, le bon vieillard de« meurait fidèle à ses premiers sentiments, mais il savait ce que valaient les promesses russes, et se garda bien d'avilir ses cheveux blancs en prenant part aune démonstration dont il comprenait le but véritable. Un glorieux hommage lui fut rendu dans le duché. Quand on voulut le présenter comme membre d'un comité russo-polonais, il n'y eut qu'une voix pour démentir cette injurieuse supposition. C'est que, nonobstant les méfiances de castes précédemment signalées, il était alors, et il y aura toujours en Pologne des caractères honorables, des mains généreuses sur lesquelles les fers de la Russie ne laissent que des stigmates de gloire. Au milieu de la multitude, qui

parfois se calomnie elle-même, s'élèvent de telles in-> dividualités, que le soupçon craint de les toucher, que leur réputation est sacrée pour tous, leur honneur respecté comme la représentation de Thonneur national. Tels étaient alors, dans l'ordre civil, Malakowski (mort avant mon arrivée) , Gutakowski , Mokronovsrski, Soltan;et, parmi les militaires, Poniatowski, Dombrowski etZaionczek. Parmi les Lithuaniens connus pour être dévoués au cabinet de Péteisbourg, le plus actif était Oginski, dont nous aurons souvent à parler. Il était frère utérin du ministre Lubienski, . dont les ennemis ne manquaient pas de supposer des intelligences entre les deux frères. Tous les lithuaniens auxquels on attribuait des sympathies pour la '^•^-^''^^^•'^'^^'^ùssîe n'é^ fiers de cette renommée. L'un

des plus importants, le prince Radzivdll, palatin de Wilna, jugea même à propos, pour mettre \m terme à ces bruits qu'il jugeait compromettants, de quitter le sol lithuanien, et de venir habiter sa belle terre de Niéborow, dans le duché de Varsovie.

SOIIVENIHS D'UN DIPLOMATE. Ô7

Préparatifs de défense dans le duché. — Mouvements en Lithuanie et en Wolhynie. — Agence d'observation militaire — Plaintes de la Russie contre un général polonais.

Cependant les renseignements sur ces dispositions Inquiétantes de la Russie affluaient à Paris de tous les points de rAUemagne et de Pétersbourg même, et il s'ensuivit, pour nous, la prescription de sérieuses mesures de défense. La première fut Torganisation de la garde nationale. Quelque temps après, nous reçûmes l'ordre : 1° de rappeler les corps éloignés, et de reporter les dépôts en arrière ; 2* de répartir pour la défense du pays ou de mettre en sûreté le matériel de l'artUlerie; 3"* de former des magasins entre la Vistule et rOder; 4® de compléteras corps par des levées de conscrits et de chevaux ; 5* enfin de faire sauter les fortifications inachevées de Zamosc. Cette dernière recommandation prouve combien on jugeait

le péril urgent. Je crus toutefois devoir réclamer contre cette destruction. Je représentai que les Russes n'étaient pas de grands preneurs de villes ; qu'il leur faudrait du temps pour amener de Tartillerie de siège ; qu'on n'avait pas besoin de plus de six semaines ou deux mois pour mettre cette place en complet état de défense. Ma. réclamation fut accueillie, et Zamosc fit en effet plus tard une longue et honorable résistance.

Je parvins aussi, pendant les mois d'avril et de mai suivants, à donner à Paris des idées plus justes sur . le degré d'imminence du péril, en y transmettant des informations plus exactes sur les rassemblements de troupes russes dans les provinces voisines, lesquels n'étaient pas encore aussi considérables, à beaucoup près, qu'on Tavait cru et dit avant moi.

L'établissement et la direction d'une agence assez nombreuse d'observation militaire formait alors l'une de mes plus laborieuses attributions. Dans ce travail d'exploration, j'avais à surmonter de nombreuses difficultés, dont la principale tenait au caractère même de la nation. 11 n'est pas de pays où l'on ait plus de peine à circonscrire l'essor des esprits dans la réalité. Vainement, fatigué de rapports vagues sur l'existence de tel ou tel corps de troupes, je voulais parvenir à en connaître la composition; vainement j'exigeais des indications de localités, de ré-r giments, de bataillons ou de compagnies, on me

répondait par des masses, et on dédaignait les modestes détails qui m'étaient précisément nécessaires, n n'était pas jusqu'à l'observateur du dernier degré qui, au lieu de me donner la simple note de ce qu'il avait vu de ses propres yeux, ne fit un roman d'armée russe à sa façon. Les hommes bien élevés, les grands propriétaires, les généraux même, n'étaient pas exempts de c^tte disposition. A peine quelquesuns de ces derniers faisaient-ils exception, et Fun d'eux me disait à ce propos : « Nous ne voyons jamais un arbre, parce que nous voyons toujours une forêt. » J'eus bien de la peine à ramener au degré de précision nécessaire ces renseignements, qui semblaient toujours avoir été pris à Taide d'un microscope. Peu à peu cependant mon agence se perfectionna. A force d'examen, de vérifications et de contre-épreuves, il se forma graduellement un tableau, sans cesse revu, vingt fois corrigé, réduit enfin sous la forme d'un livret que l'Empereur avait habituellement sous sa main, et dont lui-même, transporté plus tard sur les lieux, reconnut rentière exactitude. Ce service n'était pas plus coûteux en Pologne qu'ailleurs. Dans les derniers temps, je fus autorisé à y employer jusqu'à dix mille francs par mois, et je n'en ai jamais dépensé la moitié. Là, comme partout, il se trouvait assurément des gens avides, prodigues de promesses, qui se faisaient payer chèrement des nouvelles insignifiantes ou des mensonges; mais, deux fois, des hommes de

bonue volonté qui, ayant compté sur certains moyens ' de succès^ avaient échoué dans leurs efforts, m'ont renvoyé Targent que j*àvais mis à leur disposition. Je ne me souviens pas qu'il m'ait jamais été fait de semblable restitution ailleurs.

Les mesures de défense recevaient une exécution î)lus ou moins prompte, suivant les autorités auxquelles cette exécution était confiée. L'organisation de la garde nationale, qui concernait le ministère de l'intérieur, fut l'objet de plusieurs plans rédigés à Varsovie, modifiés à Dresde, puis retouchés encore sur les lieux, et dont, en définitive, il ne sortit rien d'utile. Les ordres relatifs à l'armée ne souffriren pas les mêmes retards. Sous quelques rapports même ils étaient dépassés. Il me fallait tout à la fois stimuler l'administration civile et contenir l'autorité militaire, qui faisait avec éclat ce qu'il aurait fallu faire avec discrétion et réserve.

Cependant, à peine eut- on commencé chez nous à diriger les dépôts en arrière, à éloigner de la frontière les hôpitaux et les magasins^ qu'il nous revint de toutes parts qu'un mouvement semblable s'opérait, soit par ordre, soit spontanément à la vue des nôtres, dans les provinces russes. Des deux côtés on paraissait craindre une agression. Ton se renvoyait la menace et la peur. Parmi ces mouvements militaires, la politique russe ne demeurait pas inactive. Pour entretenir dans les provinces russo-polonaises l'espé-

SOUVExXIRS D'UN DIPLOMATE. 61

raiice du rétablissement de la constitution, on affectait de remettre en vigueur quelques articles qui n'avaient rien de gênant pour le pouvoir, comme, par exemple, la disposition relative à la démarcation des propriétés. Puis, c'était un prince russe, le grandduc Constantin ou le duc d'Oldenbourg, qui allait venir résider en Lithuanie. On réparait le château de Byalistok ; on parlait d'une prochaine visite de l'empereur Alexandre lui-même à Wilna. Il était également attendu dans la Sam'ogitie. Le plus grand propriétaire de cette province, le prince Zubow, enrichi par Catherine II de la dépouille des patriotes polonais , avait ordonné de grands préparatifs pour recevoir le czar.

Tout à coup le vent change; les préparatifs sont partout contremandés. Les troupes russes s'éloignent de notre frontière : un ukase défend, sous peine de prison, de parler d'une guerre prochaine. Que faut- il penser de ce changement réel ou simulé? Dans toutes les hypothèses, soit* qu'on eût eu à Pétersbourg la pensée d'une rupture immédiate , que cette idée eût été abandonnée ou seulement ajournée, ou qu'on eût ' voulu simplement essayer l'efTet de démonstrations menaçantes, toujours est-il que la Russie avait eu l'initiative de la provocation. En présence de ces démonstrations. Napoléon avait déployé son ^activité ordinaire. En même temps que le duché concentrait et complétait son armée, les troupes saxonnes étaient

mises sur le pied de guerre, les places de F Oder approvisionnées, Tarmée du prince d'Eckmtihl renforcée. Au commencement d'août, Napoléon se trouvait mieux préparé peut-être à prendre l'offensive que la puissance même qui lui avait donné l'éveil. Dés lors, nos inquiétudes furent atténuées; il y eut quelque intermittence dans les bruits de guerre, et nous commençâmes à espérer sérieusement que, cette annéelà du moins, nous ne serions pas attaqués. Nous avions d'ailleurs la certitude que, du côté de la France, il n'existait pas une volonté actuelle d'agression.

Un journal allemand, rédigé sous Tinspiration des autorités françaises, V Abeille du Nord, avait cité une réponse de Napoléon à une députation de commerce, réponse dans laquelle il avait mentionné les nouveaux règlements de douanes de la Russie comme peu conformes à ses engagements antérieurs, pris de concert avec nous contre l'Angleterre. Cette allusion n'était rien moins que pacifique, mais elle était antérieure au revirement qui venait de s'opérer en Russie. Après avoir répondu aux indices de guerre, Napoléon jugea convenable de répondre aussi, par un retour d'égards, aux dispositions manifestement adoucies du cabinet de Pétersbourg. Quoique j'eusse constamment travaillé à tempérer les imaginations polonaises, il me fut de nouveau recommanda de m'appliquer à prévenir toute manifestation de nature à donner

quelque ombrage. Enchaîner les esprits était impossible, à moins de Içur ôter toute espérance, et de les jeter dans un découragement complet, ce qui aurait été un inconvénient non moins grave. Il était même encore assez difficile de prévenir les actes susceptibles de mauvaise interprétation, et je venais d'en avoir la preuve.

Le Lithuanien Oginski, ayant annoncé à ses compatriotes, pendant l'agitation précédente, une prochaine proclamation du czar pour le rétablissement de la Pologne, un de nos généraux avait adressé à un de ses amis de Lithuanie une lettre dans laquelle il parlait de ces promesses russes comme d'un nouveau piège. Cette lettre avait circulé, et parvint même jusqu'à l'empereur Alexandre, auquel on la présenta, dit-on, non comme une lettre privée et confidentielle, mais comme un ordre du jour. Le cabinet de Pétersbourg s'en plaignit officiellement à Dresde, repoussant énergiquement le soupçon de vouloir porter atteinte à Tordre de choses établi par les traités. Le roi de Saxe s'était hâté d'ordonner le remplacement du général en question. Nous ignorions tout cela dans le duché ; quand Tordre du roi nous parvint, on s'informa, et Ton acquit la certitude que le prétendu ordre du jour était une lettre particulière. Peut-être Tavait-on su tout d'abord à Pétersbourg, mais cet incident était une bonne fortune pour le cabinet russe, heureux d'avoir une occasion de dénier offi-

ciellement ses manœuvres secrètes. On n'est jamais si chatouilleux qu'au moment où la défiance dont on est l'objet devient plus légitime.

Cependant, malgré ce revirement pacifique, on suivait, en Russie comme dans lé duché, la vieille maxime : si vis pacem, para bellym. Des troupes appelées, du fond de la Moscovi^ se dirigeaient vers la Pologne, s'arrêtant seulement à une distance encore assez grande de nos frontières. De notre côté pareillement, l'armée, reportée en arrière, se recrutait, et les travaux des places fortes se poursuivaient avec activité.

Fausses mesures du ministre des finances. — Papier-monnaie autrichien. — Billon prussien.— -Sa. conversion en billon national. — Émission de billets de banque. — Opération manquée.— Emprunt de 12 millions ouvert à Paris. — Impôt oublié. — Partialité dans la réparation et le recouvrement des impôts.

Rassuré momentanément sur les dangers du dehors, je pus reporter pendant quelque temps toute mon altcntion sur la marche de l'administration du duché, défectueuse en plus d'un point, et sur l'esprit que quelques fonctionnaires cherchaient à introduire dans le gouvernement.

J'ai déjà indiqué une partie des causes qui concouraient à rendre pénible la situation matérielle du duché. Indépendamment de ces circonstances extérieures , qui , en atténuant la richesse privée, diminuaient les recettes du trésor, le pays était, au

(i() LA POLOGNE.

dedans, travaille d'une calamité particulière, la mauvaise qualité de la monnaie et des autres valeurs en circulation. — Par exemple , les quatre nouveaux départements que le duché avait acquis en 1809 étant une cession de T Autriche , c'était le papier-monnaie autrichien qui composait leur circulation principale. En 1810 et 1811, au moment où la cour de Vienne publiait plusieurs patentes de réduction qui abaissaient le cours de ses billets de banque, l'intérêt de ces départements eût exigé que la même réduction s'y opérât simultanément , ou au moins sans beaucoup de retard. Il n'en était pas ainsi, et c'était là un des inconvénients qui résultaient de Téloignement du chef de TEtat. Il s'était passé quelque temps avant que le ministère des finances demandât les ordres du roi ; quelque temps encore avant qu'il les reçût. En attendant, les pays autrichiens du voisinage profitaient, dans leur commerce avec les nouveaux départements du duché, de l'inégalité de leur position respective. La décision royale arriva enfin au bout de quelques mois; mais, en ce genre, le mal accompli est irréparable. »

Une plaie non moins vive afiligeait l^s si:x départements détachés de la Prusse en 1807. Il était dans la destinée de la Pologne, livrée aux violences de trois voisins ambitieux , d'avoir à souffrir de la part de la Prusse une espèce tout à fait particulière d'attentats. Dans le temps où Frédéric II préparait le démembre-

ment, il attaquait la Pologne en fanx-monnayeur avant àe l'envahir en conquérant. Des pièces d'argent pareilles à celles de Pologne, mais ayant un, tiers de valeur en moins ; des ducats avec l'empreinte de Hollande , dont la valeur intrinsèque était inférieure de dix-sept pour cent à son titre , avaient été frappés à Berlin. Une foule d'agents prussiens faisaient de gré ou de force des achats immenses de grains en Pologne, et les payaient avec ces espèces de mauvais aloi, espèces que le gouvernement prussien refusait ensuite de recevoir en payement des contributions qu'il levait sur le pays. Lorsque, bientôt après, en conséquence des partages de la Pologne, plusieurs provinces de cet Etat passèrent sous la domination prussienne , la Prusse, par une continuation de la même fatalité, y porta le fléau de sa monnaie de billon, fléau vivace qui ne cessa pas en 1807 avec la domination de cette puissance , mais qui désola le duché de Varsovie pendant toute la durée de son existence et même au delà.

Je retrouvai à Varsovie, en 1811 , cette calamité que j'avais dû combattre à Berlin en 1808, pendaqt l'occupation française. Originairement, 24 gros de billon avaient cours pour un thaler. Le thaler de Prusse équivaut à 3 francs 70 centimes ; mais la valeur intrinsèque des 24 gros, au lieu de représenter un thaler, n'en représentait que les deux tiers. Plus d'une fois, le gouvernement prussien avait lui-même

68 l.A POLOGNE

été obligé d'user d'artifice pour maintenir au pair cette monnaie, dont la valeur réelle était inférieure d'un tiçrs à sa valeur nominale. Lorsqu'en Prusse un commencement de dépréciation se faisait remarquer, ce qui annonçait que l'équilibre était rompu, l'hôtel des monnaies retirait une partie du billon, en même temps qu'il émettait une plus grande quantité d'espèces fortes, et bientôt, le besoin de moyens d'échange pour le détail se faisant vivement sentir, le cours du billon remontait forcément au pair. Ce qui était praticable pour un gouvernement maître chez lui, ne l'était pas pour une administration étrangère, qui n'était pas intéressée à employer les mêmes ménagements. D'ailleurs, toutes les proportions naturelles ayant été détruites par la quantité considérable de billon que nous avions fait frapper, il ne nous était resté d'autre ressource, pour le bien même du pays, que de réduire le billon à sa valeur intrinsèque. D'après les épreuves qui furent faites sous mes yeux, la différence étant d'un tiers, nous comblâmes cette différence en établissant que, pour former un thaler, au lieu de 24 gros, il en faudrait 36.

Cette disposition avait été maintenue après le retour du gouvernement prussien, et il n'eût pu la révoquer sans des pertes énormes. Mais ce gouvernement, malheureux et obéré, avait encore repris une mauvaise route en cherchant un misérable bénéfice

daD8 la fabrication du billon, el en 1811 il se retrouvait une différence de 10 à 12 p. 0/0 entre cette monnaie et les espèces fortes. Les fâcheux effets de cette nouvelle différence se faisaient vivement sentir dans le duché de Varsovie. L'agiotage avait inondé cette contrée de billon et Tavait, dans une proportion égale, appauvrie de pièces d'or et d'argent. Ce mal ne pouvait être guéri, comme à Berlin , que par une de ces opérations radicales qui font violemment souffrir nn jour le malade, mais qui assurent le lendemain. On ne procéda pas ainsi dans le duché, et la plaie ne fit que s'envenimer.

Divers plans furent débattus dans le conseil. Par une de ces bizarreries que Ton voit se renouveler sans cesse, c'était toujours, entre deux projets, le plus mal conçu qui obtenait la préférence. Il était difficile sans doute d'en imaginer un qui n'offrit pas quelque inconvénient ; mais ce qui était déplorable, c'était d'ajouter encore à la défectuosité du projet par la gaucherie de l'exécution. Enfin , il fut décidé que le billon serait réduit à sa valeur intrinsèque, mais que cette valeur serait ultérieurement déterminée, et que pendant trois mois encore il aurait cours pour sa valeur nominale. On était à la fin du mois de juin lorsque cette résolution fut approuvée par le roi , ce qui portait au 30 septembre le terme fixé. Il y avait dans ce mode de procéder deux vices dont des hommes sages prédirent les effets. Le président et plu-

LA POLOCrNK.

sieurs membres du conseil en furent eux-mêmes frappés. Ils voulaient une suspension de quelques jours pour obtenir de nouveaux ordres de Dresde, et ce retard était sans danger puisqu'on avait devant soi un délai de trois mois. Le ministre des finances leur opposa le fantôme de sa responsabilité personnelle. On dirait que plus une mesure est insensée, plus elle a d'attrait pour certains esprits. Du moment où l'on adoptait le principe d'une réduction, le premier tort était' de ne pas Teffectuer sur-le-champ. Le système d'un délai une fois admis, c'était un autre tort de ne pas déterminer à l'instant mepe quel serait le taux de cette valeur intrinsèque pour laquelle , ce délai expiré, le billon serait reçu. En effet, à peine la publication vague du gouvernement eût-elle eu lieu, que le billon perdit 15 à 16 p. 0/0, c'est-à-dire que le discrédit de fait dépassa l'infériorité réelle de la valeur.

Ce ne fut pas tout encore, car il est des moments où les hommes chargés des affaires publiques semblent vouloir rivaliser de maladresse. Le ministre de la police s'imagina qu'un avis donné par lui au public pourrait être utile. Il aurait eu raison, si cet avis eût été propre à éclairer l'opinion qui s'égarait; mais l'imprudence de ce ministre ne fit que l'égarer davantage. L'avis qu'il fit afficher annonça que le public avait tort de prendre tant d'inquiétude, qu'en aucun cas la perte du billon n'irait au delà de 20

p. 0/0. On devine que la perte , qui n'était que de 1 5 à 16, dut monter à 19 et 20 p. 0/0 dans le même jour. Or, il y avait une erreur matérielle dans cette déclaration du ministre -de la police, acte inconcevable d'ignorance et de maladresse : suivant les épreuves faites par Thôtel des monnaies, dans 100 thalers de billon il se trouvait 88 thalers d'argent fin. C'était donc 12 p. 0/0 qui, à toute rigueur, devaient être le maximum de la perte. Par un surcroit de fatalité, il ne pouvait pas. y avoir de moment plus mal choisi pour tant de bévues. C'était vers la Saint-Jean qu'avaient lieu ces prouesses d'incapacité ministérielle, et la Saint Jean est en Pologne une de ces dates appelées époques des contrats^ où se règlent les comptes, se font les payements ou se renouvellent les billets. On comprend quel désordre cette série de fautes administratives dut produire dans les affaires privées ; combien il en résulta d'embarras, de querelles dans le commerce, sur les places, dans les marchés, surtout par rapport aux objets de consommation de première nécessité. Le ministre finit par où il aurait fallu débuter, par faire connaître qu'il n'y avait que 12 p. 0/0 de différence entre la valeur intrinsèque et la valeur nominale du billon. Aussitôt le j:îours s'établit sur ce pied. Si la réduction eût été faite franchement, ou du moins si cette notification de valeur avait été publiée dés le premier jour, on eût épargné une grande agitation à tous les esprits, et des pertes

énormes, principalement à la classe pauvre , sur laquelle l'agiotage avait fait d'odieux bénéfices. Les erreurs du ministre des finances étaient bien de lui. * Quant à l'avis extravagant du ministre de la police, on crut que c'était là une suggestion d'un conseiller dTÉtat ambitieux, la perfidie d'un fai:tx frère qui voulait le perdre en le rendant ridicule. C'eût été faire payer un peu cher à son pays la 'déconsidération d'un rival.

On pouvait espérer du moins qu'au sortir de cette crise on prendrait des mesures sages et rassurantes, qu'on établirait une petite monnaie dont la valeur intrinsèque serait d'accord avec sa valeur nominale, pu n'offrirait du moins qu'une différence de 2 ou 3 p. 0/0, nécessaire pour couvrir les frais de fabrication. Cet espoir légitime fut encore déçu. Au billon prussien on substitua un billon national , c'est-à-dire que le billon prussien fut passé au feu, et qu'au lieu de refiigie du roi de Prusse, il reçut celle du roi de Saxe. D'une main, on le démonétisait, et de l'autre, on lui donnait un cachet de naturalisation. A la vérité, on déclara qu'au 1" janvier tout billon étranger cesserait d'être reçu dans les caisses du Trésor , et que le billon estampillé aurait seul cours légal. On déclara aussi qu'il ne serait émis de ce billon rectifié * qu'une somme en proportion avec les besoins du duché. Mais comment régler avec précision la quotité de ces besoins? N'était-il pas à craindre que le minis-

tère ne fût disposé à élargir les limites de la nécessité, lorsqu'il trouvait un bénéfice de 10 0/0 dans la refonte et l'estampille? Ainsi, après avoir reçu du peuple le billon à 88 0/0, on lui rendait le lendemain comme valant 100 thalers ce qu'il avait versé la veille au taux de 88.

n était à prévoir que bientôt Tordre naturel reprendrait son cours, que la différence existant de fait entre l'argent fin et Targent altéré finirait par se rétablir. On se retrouva en effet bientôt au point d'où Ton était parti. Pour indemnité de tant de pertes, on avait un changement d'empreinte sur la monnaie. Ne soyons pas trop sévères, après tout, pour ces aberrations de financiers novices. Combien de fois en France, et presque dans tous les pays, n'a-t-on pas fait sur les monnaies des opérations aussi absurdes? Et qui fut jamais infaillible dans les crises financières?

Si le ministère du duché ne montrait pas un rare savoir-faire en agissant sur la monnaie métallique, il n'en déployait pas davantage en opérant sur des billets de caisse. On s'était persuadé qu'une émission de 8 à 10 millions de billets échangeables à volonté remplacerait utilement la même somme de billon, et formerait une espèce d'avance pour le gouvernement, puisqu'une fois la confiance établie, un million ou deux auraient sufii aux échanges demandés. Les coupures des billets étaient de 1 , 2, 3, 4 et 5 thalers. On avait Texemple d'une semblable caisse qui existait à

Dresde. On croyait pouvoir dans le duché espérer le même succès; mais quelques précautions étaient nécessaires, et toutes furent négligées. On jeta, dès le premier jour, une somme en papier assez forte sur la place, pour le payement de larriéré dû à des régiments en garnison à Varsovie même, ou à Modlin, qui n'en est qu'à quatre lieues. Dès le lendemain, tous ces billets furent rapportés à la caisse d'échange, et ainsi cette émission ne fit que créer une nouvelle perte pour le Trésor. Les régiments donnaient les billets à leurs fournisseurs sur le pied du billon, et ceux-ci en recevaient le montant à la caisse d'échange en espèces de bon aloi. Pour gâter tout à fait Topération, il ne restait plus qu'à entraver rechange, et Ton n'y manqua pas. Le ministre des finances défendit que chaque personne pût échanger plus de 100 thalers à la fois. Cette entrave mise à l'échange fit croire que la caisse n'avait pas de fonds suffisants pour répondre de tout, et les billets commencèrent à perdre. De toutes parts, ils revenaient pour être échangés. Un essai si mal dirigé ne pouvait guère réussir; on n'en tira que des ressources tout à fait insignifiantes.

Les gouvernements qui ont aujourd'hui des budgets d'un milliard, et ceux même qui, avec de modiques revenus, exploitent largement la mine féconde des emprunts , riront des impuissantes tentatives du gouvernement du duché. Ils s'étonneront surtout

qu'un emprunt de 12 millions n'ait pu être rempli, quoiqu'on lui donnât pour gages le revenu très-con^ sidérable des salines de Wieliczka. Il est vrai qu'une grave inquiétude nuisait au crédit du duché. L'existence de ce nouvel État dans sa forme actuelle était assez généralement considérée comme provisoire. On voyait pour lui dans l'avenir une alternative inévitable : celle de grandir ou de disparaître, de s'anéantir ou d'être changé en royaume. Mais si la science financière eût été dès lors ce qu'elle est aujourd'hui, ces considérations n'eussent pas découragé les prêteurs, la dette attachée au pays devant passer à la charge du possesseur définitif. L'emprunt de 12 millions ouvert à Paris en 181 1 pour le compte du duché aurait été entièrement improductif sans une souscription qui, en réalité , venait de l'empereur Napoléon. Mais ce secours n'était pas encore en proportion avec les besoins , en sorte que le ministère était toujours réduit aux expédients, et naturellement sa gêne tendait sans cesse à augmenter ses charges. Ne pouvant pas payer avec exactitude, il était obligé de souscrire à toutes les conditions que lui imposaient ses fournisseurs.

Dans l'impossibilité où était le Trésor de fournir régulièrement des fonds pour la nourriture des troupes, on avait eu recours à la création d'une direction des vivres , dont le premier talent dut être de faire pendant quelque temps subsister l'armée à crédit.

i6 LA POLOGNE.

Mais les crédits de ce genre sont toujouré des ressources onéreuses, amplement compensées par Taugmentation des prix que Ton finit par payer. Pour se procurer un secours d'un moment , on avait ainsi aux maux existants ajouté un mal nouveau, celui d'une superfétation administrative, qui était une dépense et une occasion de dépense de plus. Dès que l'on fût retombé dans les premiers embarras, on aurait voulu supprimer cette direction; mais il eût fallu être en état de faire des marchés meilleurs, de liquider ses comptes et solder ses avances. Cette suppression, longtemps appelée par le cri public, ne fut prononcée que par suite des réclamations de la Diète, que nous verrons bientôt assemblée.

Le budget calculé seulement à 60 millions, sans compter larriéré qui le portait à 91, aurait dû donner en recettes 5 millions par mois, et 2 millions à peine entraient dans les caisses. La solde des troupes était considérablement arriérée. Les travaux des places éprouvaient des interruptions ou des ralentissements par suite de Timpossibilité de payer les ouvriers. Le roi avait abandonné pour le service public le revenu des domaines qui formaient sa dotation. Si de temps en temps quelque somme arrivait de France , elle se fondait en une rosée dont on versait à la hâte quelques gouttes sur les rouages les plus endommagés, pour que la machine ne s'arrêtât pas tout à fait. ^ ^

Ce qu'il y avait de bizarre, c'est que, dans cette extrême détresse, le ministère ne savait pas faire usage de toutes ses ressources. Il existait un impôt sur les cheminées, et Ton n'y pensait pas. Il y avait près de deux ans qu'on n'avait rien perçu de cet impôt, lorsque tout à coup le souvenir en revint au ministre des finances. Tous les organes de ce ministère fonctionnaient mal, quand ils fonctionnaient. Il y avait une chambre des comptes qui n'en arrêtait aucun; une commission de liquidation, et aucune dette n'était liquidée. La partialité la plus répréhensible présidait à tous les actes de ce ministère. Elle se trahissait principalement dans la perception des revenus publics. Une contribution spéciale avait été établie pour les dépenses des places de guerre. La quote-part de cette contribution qui incombait à la ville de Varsovie fut répartie sur les classes inférieures dans une si forte proportion, qu'elle se trouva complète avant que la perception arrivât aux classes élevées. Le Trésor payaitindistinctement,àson choix, les dépenses en monnaie forte ou en billon. On comprend quels désordres devaient s'ensuivre, à quelles tentations était exposée l'intégrité des agents du Trésor. Malgré l'excessive indulgence, vieille habitude locale, qui était presque devenue un principe de gouvernement, le ministre des finances fut obligé de faire mettre en accusation deux sou&-préfets qui ne faisaient payor les impôts ni à leurs parents ni à leurs amis.

t8 LA POLOGNE.

Projet* de réformes.— Proposition telatire aux débiteurs. — >Lutte des ancienaes mosurs contre le statut constitutionnel. — Opposition énergique du comte Lubienski, ministre de la justice.— Accusa.tion calomnieuse contre ce ministre. — Ses qualités et ses faiblesses.— Nécessité du remplacement des ministres de l'intérieur, de la police et des finances. — Utilité de la division du ministère de la guerre en deux départements. >— Le général Wielhorski, ministre de la guerre par tnté^. ««Ménageiiients obligés du ministre de France.

Cependant, le ministre des finances crut pouvoir confondre les trop justes critiques dont son administration était Tobjet, en rédigeant de grands projets de réforme et d'économie. D un trait de plume, il proposait de réduire 10 millions de florins sur les dépenses du département de la guerre , et 8 millions sur celles de Tadministration civile en général. Dans ces projets^ Véconomie n'était qu'un prétexte. Leur but réel était de rendre aux grandes familles leur

ancienne influence, en replaçant entre leurs mains Fautorité administrative et Tautorité judiciaire. De pareilles modifications n'auraient pu s'opérer qu'aux dépens de la prérogative royale, mais le zèle des réformateurs ne s'arrêtait pas à des considérations , tirées du statut constitutionnel. Ce statut, à les en* tendre , n'était qu'un canevas donné par l'Empereur pour satisfaire aux premiers besoins , mais avec la

faculté, pour les habitants, de le remplir, de le terminer, en l'appropriant au sol, aux habitudes et aux mœurs du pays.

Or, voici comment l'on entendait faire ce travail d'appropriation. Dans l'administration intérieure, le projet consistait à supprimer les préfets, sous-préfets et tous les autres fonctionnaires payés par l'État, pour faire exercer ces diverses fonctiçns gratuitement par les membres des conseils de département et de district. Ainsi un membre du conseil de département eût été intendant des domaines nationaux ; un autre, commissaire de police; un troisième, receveur des impôts, un quatrième inspecteur des forêts, etc. Ils eussent alterné dans ces diverses fonctions. D'abord, il faut remarquer que les membres des conseils étaient nommés par les diétines. Le roi, par conséquent, eût été dépouillé du droit de choisir ses agents; mais à part même le respect dû à la constitution et à la royauté, comment imaginer que chacun des membres des conseils fût ainsi propre à remplir

80 LA l'OLOGNE.

des fonctions auxquelles jusque-là il aurait été étranger? Même dans l'organisation existante, nous avons vu quelles irrégularités se glissaient dans la répartition de l'impôt, dirigée cependant par des fonctionnaires fixes et responsables. Qu'eût-ii fallu attendre de fonctionnaires mobiles, entre lesquels la responsabilité eût été divisée sans qu'il fût possible de l'atteindre nulle part? N'est-il pas manifeste que ce nouveau code d'administration eût été un code de dilapidation et d'anarchie?

Le même esprit avait dicté les réformes proposées pour Tordre judiciaire. Chaque département, d'après le statut constitutionnel, avait un tribunal de première instance. Un tribunal à poste fixe, composé d'hommes éclairés, anciens avocats et jurisconsultes, était une autorité inexorable , dont aucune considération de temps ni de personnes ne devait modifier les jugements. 11 répugnait aux anciennes habitudes de plier ainsi sous une règle inflexible. Quand la législation d'un peuple' a été changée par une force étrangère, quoique par suite d'événements successifs cette législation ait été améliorée, ce peuple n'en conserve pas moins, et longtemps encore, un sentiment de regret pour les usages même abusifs de son ancienne existence. On sait comment la justice était rendue dans les temps d'anarchie de l'ancienne Pologne. Gomme Télection même des juges donnait lieu à de saiiglnnts démêlés, et que le sabre seul réglait

souvent la composition des tribunaux, on gagnait ou l'on perdait ses procès, selon qu'on appartenait à la faction la plus forte ou la plus faible. Pourtant certains Polonais regrettaient ces prétendues cours de justice. On aurait dit qu'ils étaient moins touchés de n'avoir plus à craindre la perte d'un juste procès par suite de la supériorité d'une faction rivale, qu'ils n'étaient contrariés de n'avoir plus la chance de gagner par les mêmes voies un procès injuste. Faute de meilleures raisons, ils prétendaient qu'un tribunal par département occasionnait uiie dépense ruineuse, et ils proposaient de lui substituer une cour d'assises composée d'hommes assez riches pour n'avoir pas besoin de traitements.

On ne se récriait pas moins vivement contre un autre article de Tordre judiciaire alors en vigueur. La constitution avait établi un juge de paix par district. Le juge de paix était toujours un grand propriétaire ; mais les districts étant trop étendus pour qu'il suffît seul à toutes les affaires , il avait fallu lui donner des adjoints ou suppléants. Or, le ministre de la justice, qui nommait ces adjoints, les prenait généralement parmi des hommes de loi, qui n'étaient pas tous nobles. Comme dans l'ancienne législation un noble ne pouvait^être poursuivi que devant les cours de justiceappartenant àlanoblesse, on regardait comme une humiliation de se voir , dans Tordre nouveau , jugé par un magistrat qui n'était pas gentilhomme.

L*un de ces juges adjoints s'était récemment rendu coupable d^un crime irrémissible. Un préfet avait été accusé, convaincu de malversation. L'affaire fut étouffée , mais enfin elle avait fait du bruit. Des preuves accablantes de culpabilité avaient été fournies au ministre par le juge de paix adjoint. Aussitôt des clameurs s^élevèrent, non contre le fonctionnaire prévaricateur, mais contre le ^magistrat subalterne gui avait eu Taudace de faire courir à un homme d'une grande famille le risque d*un jugement et d'une condamnation. Pour empêcher de tels scandales, le projet de réforme transférait aux cours d'assises une partie des attributions des justices de paix, en sorte que le juge de paix principal^ toujours pris dans la haute aristocratie , eût suffi pour toute l'étendue d'un district.

Le prétexte d'économie sur lequel on prétendait fonder cette restauration de la moins regrettable partie de Tancien régime était dérisoire sous un double rapport. On n'avait pas oublié que les anciens fonctionnaires sans traitement se payaient à merveille par leurs propres mains, que la dispensation de la justice était une affaire de famille , de coterie et de commerce, qu'en général rien ne coûtait plus cher que les fonctions gratuites d'autrefois^ Le projet de réforme ne présentait même qu'une apparente diminution de dépenses. Aux traitements dont on demandait la suppression, on substituait une indemnité ré-

gléepar les conseils de département et de district, c'està-dire par ceux-là mêmes qui devaient la recevoir.

Le ministre des finances semblait croire qu'il sou* lageait l'État d'un lourd fardeau, parce qu'au lieu de comprendre un fonds pour traitement dans le budget général du pays, on comprendrait un fonds pour indemnité sous la forme de deniers additionnels dans les budgets particuliers des départements et des districts; comme si déplacer une dépense, c'eût été la supprimer. Au surplus, le ministre des finances n'était en réalité que l'éditeur responsable, et non Fauteur de ces plans de réforme. Ce ministre n'était luimême ili grand seigneur ni grand propriétaire ; mais, selon l'usage des hommes sans fortime qui veulent s'élever^ il s'était fait la créature d'une fantiille puissante, dont il suivait les inspirations. Les véritables auteurs de ces idées se tenaient dans Tombre, mais ils entretenaient des intelligences dans le ministère et dans le conseil d'État. Peut-être auraient-ils réussi, sans la courageuse résistance du ministre de la justice, comte Lubienski. Celui-ci ne se contentait pas d'opposer aux projets présentés le texte d'ailleurs décisif du statut constitutionnel; il combattait les calculs vagues par des chiffres précis, et démontrait que le système d'indemnités qui, dans le mode proposé, devait remplacer les traitements fixes, se-^ rait inévitablement plus onéreux encore. Plusieurs mois furoit occupés par la discussion de ces projets^

que le roi écart:i déliniiiveinciit et sans réserve. Une autre question fut aussi débattue longtemps dans le conseil d'Etat, et, à propos de celle-là, le ministre de la justice fut soupçonné de n'avoir pas montré la même rigidité de principes. On prétendait quMl n'était pas désintéressé dans la nature de sa solution. Il s'agissait de modifier quelques articles du Code français à l'égard des débiteurs, et lui-même était du nombre de ces derniers. A la vérité, il s'était personnellement mis hors de cause en partageant sa fortune entre ses enfants, et en chargeant chacun d'eux de l'acquittement d'une somme proportionnelle de dettes ; mais cette modification n'impliquait pas, à beaucoup près, une impartialité absolue. Un tribunal avait accordé dix ans à un débiteur pour remplir ses engagements. On se disait qu'un tel jugement n'aurait pas été rendu si le tribunal eût craint d'être rappelé à la rigueur de ses devoirs par le chef du département de la justice. D'après ce penchant des juges à l'indulgence, il se trouvait que le délai d'une année accordé aux débiteurs avait plutôt été un bienfait pour leurs créanciers, puisque ceux-ci, l'année expirée, auraient pu reprendre leurs poursuites. C'était ce que les débiteurs voulaient éviter. Comme ils avaient la majorité dans le conseil d'État, il y fut proposé de rétablir un ancien usage, qui consistait à laisser les créanciers se partager les terres du débiteur. On devine combien la fraude avait beau jeu

dans une telle procédure. Les créanciers nouveaux et fictifs avaient les mêmes droits que les créanciers anciens et réels. Ordinairement, le plus riche rachetait la part' des autres. Une fois cet abandon de ses terres consommé, le débiteur pouvait reparaître avec une fortune nouvelle , remplir des fonctions lucratives, sans que ceux de ses créanciers qui n'avaient pas reçu la dixième partie de leur créance conservassent aucun recours ultérieur contre lui. Il était naturel que les propriétaires endettés regrettassent ce mode de libération. La justice réprouvait cette proposition, surtout depuis que le régime hypothécaire avait été établi dans le duché. C'était anéantir un des principaux avantages de ce régime, en égalisant la situation du préteur de bonne foi qui avait placé ses fonds sur première hypothèque avec celle du prêteur imprudent, usuraire ou simulé. Ce projet avait passé au conseil d^État. Le roi de Saxe le rejeta sagement, mais consentit à une modification , équitable en apparence, dont les débiteurs tirèrent grand parti. Cette modification portait qu'une renie de terre serait nulle quand le prix de vente serait au-dessous des deux tiers de la valeur réelle. Or, l'estimation de cette valeur réelle offrait alors matière à d'interminables débats. L'expropriation des débiteurs demeura presque impraticable, ce qui, sous une autre forme, remplissait le but du projet primitif. Il faut avouer que la situation du pays était délicate, et qu'une

application sévère des dispositions du Code civil contre les débiteurs eût pu produire aussi de graves inconvénients. Le moyen terme adopté par le roi fut regardé comme un trait d'adresse du ministre Lubien ski.

Au reste, si j'ai mis en premier plan ce ministre à côté du comte Stanislas Potocki et du prince Poniatowski, ce n'est pas que j'aie voulu le représenter comme irréprochable, mais parce que ses talents rachetaient ses défauts. A. mon arrivée^ j'avais remarqué un déchaînement presque général contre lui dans la société que je fréquentais le plus. Dans un mémoire rendu public, on avait articulé contre lui différents griefs, et notamment celui d'avoir altéré un décret royal. M. Lubienski n'hésita pas à mettre en cause son accusateur , qui fut condamné à trois semaines de détention. Il fut prouvé qu'il y avait eu rectification d'une erreur et non altération; que cette rectification avait été arrêtée en conseil et approuvée par le roi. Le ministre sortait vainqueur de la lutte, et la fausseté du seul fait qui eût été catégoriquement affirmé contre lui indiquait suffisamment que, si on avait eu de meilleures armes, on n'aurait pas manqué de s'en servir. On l'accusait vaguement de tout rapporter à son propre intérêt, plus ou moins immédiat; de ne voir l'État que dans sa maison, et d'user de tous les avantages de sa position pour relever sa famille en faisant contracter à

ses fils de riches mariages. Un autre fait imputé à M. Lubienski était peut-être moins facile à justifier, L^année précédente, un ordre du roi avait obligé les juifs à quitter l'intérieur de Varsovie et à se retirer dans les faubourgs. On ne savait d'abord quel motif avait porté le gouvernement à faire revivre d'anciens règlements tombés en désuétude, lorsque tout à coup on crut découvrir une explication. M. Lubienski possédait dans un faubourg un vaste hôtel qui était une valeur morte pour lui. A peine Tordre relatif aux juifs était-il connu, que cet hôtel apparut transformé en une caserne hébraïque. Il Tavallfait distribuer en deux ou trois cents cellules où se logea une colonie de juifs, de façon que cette propriété, qui depuis longtemps ne rapportait pas une obole, commença tout à coup à lui donner un revenu assez considérable. Quoi qu'il en soit de cette spéculation, le véritable, Timpardonnable crime dû comte Lubienski aux yeux de ses adversaires, était incontestablement son zèle à défendre les principes constitutionnels.

J'ai eu une seule occasion de parler du ministre de la police ; elle a dû suffire pour faire juger Thomme. La nullité de ce ministre était chose convenue même par ses amis et ses parents. Une seule considération le protégeait, son nom s c'était un Potocki. Au reste, la police, comme on Ten tendait dansle duché, n*exigeait point une intelligence extraordinaire. La surveillance de Pautorité s'adressait surtout aux dangers qui pou-

valent venir de Textérieur , et encore laîssait-on aux Russes une pleine liberté de circulation.

Si le ministre titulaire n'eût été qu'insignifiant, on eût pu le garder; mais à Tincapacité il joignait la maladresse, de manière à combler la mesure.

La mémoire du ministre de l'intérieur, M. Luczewski, mérite de plus grands égards. Il n*y avait qu'une voix sur les qualités estimables de ce ministre comme homme privé, sur son désintéressement, sur la droiture de ses vues, et même sur Futilité dont il pouvait être pour la discussion dans le conseil ; mais à toutes ces qualités, il joignait une mollesse de caractère qui laissait l'administration sans ressort et sans vie. Dans un ministère comme celui de Tintérieur, avec une organisation nouvelle, et surtout un personnel de préfets et de sous- préfets appartenant pour la plupart aux bonnes familles du pays, et partout disposés à tout autre chose que Tobéissance passive, c'était un homme d'action qu il aurait fallu. Les hommes de cette trempe sont rares partout. Ils devaient l'être dans le duché plus qu'ailleurs, par suite de la désuétude des affaires et de Tinterruption de l'existence politique du pays.

Cependant, il n'était rien moins qu'impossible de rencontrer et de former dans ce nouvel État des hommes de gouvernement. Le voyage du prince Poniatowski à Paris avait, par exemple, fourni au général qui dirigeait par intérim le ministère de la

guerre l'occasion de se faire connaître de la manière la plus honorable. Ce général était fils du comte Wielhôrski, ambassadeur en France à l'époque de la confédération de Bar, celui-là même qui avait demandé à J.-J. Rousseau ses conseils pour la réforme du gouvernement de la Pologne et lui avait fourni des mémoires pour ce travail. Le comte Wielhôrski père vivait encore. C'était un respectable vieillard qui conservait toute la jeunesse de Tesprit et toute la vivacité de ses anciens sentiments. Il mourut à propos, avant les désastres de 1812, et put ainsi conserver, jusqu'à son dernier soupir, l'espoir d'une entière délivrance de sa patrie. Son fils ne lui a survécu que peu d'années; plus malheureux que son père, il fut le triste spectateur de nos revers et le compagnon de notre retraite.

Le général Wielhôrski , ayant été chargé de l'exécution des mesures militaires dont j'ai parlé, avait déployé dans les diverses branches du service la plus grande activité. C'était un loyal Polonais, d'une probité sans tache, capable d'établir un ordre parfait dans toute administration confiée à ses soins, mais malheureusement il était sujet à de fréquents accès de goutte. Je jugeai néanmoins dès lors, avec plusieurs hommes sages, qu'il serait à désirer qu'au retour du prince Poniatowski le ministère de la guerre fût divisé de telle façon que la partie de fonctions désignée en France sous le nom de direction de

90 LA POLOCtNE.

radministra!ir)ii de la guerre restât entre les mains du général Wielhorski. Pendant sa gestion , ce général avait fait lU) acte de vigueur qui avait produit une vive sensation dans le pays. Un pharmacien militaire convaincu de malversation et condamné à vingt ans de fera avait récriminé contre ses chefs. Un commissaire des guerres , compromis par ces révélations, avait été traduit à son tour devant un conseil de guerre, mais il avait été absous. La sentence rendue contre le pharmacien ayant été portée à un conseil de révision, le prévenu fut acquitté, mais le seul fait de, la mise en jugement d'agents du pouvoir était presque un acte de courage de la part d'un ministre, dans un pays où Tindulgence entre compatriotes était d'usage, et presque d'obligation. Ce n'était pas la sentence d'acquittement qui étonnait, c'était la procédure môme et la première sentence. Par une délicatesse bizarre, mais honorable dans son principe, les Polonais, qui avaient souffert tant de violences de la part de maîtres étrangers, poussaient jusqu'à Tabsurditéle scrupule de sévir les uns contre les autres, même quand la justice semblait leur en faire une loi impérieuse. Il leur semblait surtout qu'il n'y avait pas de proportion entre la flétrissure d'un citoyen et un crime d'argent, surtout quand il s'agissait de deniers publics.

Cinq mois d'observation m'avaient instruit.de tout ce que je viens d'exposer. De cette expérience, fondée

sur des faits, était résultée pour moi la conviction que rintérét du pays et celui de la France exigeaient le remplacement des trois minisires des finances, de la police et de Tintérieur, et subsidiairement la division du ministère de la guerre en deux départements distincts. On demandera peut-être pourquoi, en ce qui concernait les fautes du ministère des finances, je n'intervenais pas pour m'opposer à des mesures si désastreuses* Sans contredit, Topinion du ministre de France, émise formellement en de telles conjonctures, eût été d'un grand poids ; mais c'est précisément parce qu'elle eût pu avoir une influence trop décisive, qu'il ne devait la laisser entrevoir qu'avec ménagement. Ma mission n'était pas d'administrer le duché, mais de maintenir l'esprit de l'administration dans un sens qui nous fût favorable, et je n'avais rien à désirer sous ce point de vue. Dans les conversations individuelles, je pouvais avoir un avis; je ne devais pas en exprimer un comme ministre. Sur les divers objets dont j'ai fait mention, le président du conseil, les hommes les plus éclairés, pensaient comme moi; mais , d'après l'organisation existante, chaque ministre correspondait directement avec le roi. Devais-je me placer entre le souverain et ses ministres, ce souverain surtout étant le roi de Saxe? Convaincu, comme je l'étais, que ce digne prince ne voulait que le bien, m'appartenait-il à moi, nouveau venu dans le duché, de me prétendre plus sage que

lui? Exposer à Paris le véritable état des choses, le bien faire connaître à M. de Bourgoing, mon collègue, accrédité à Dresde, et confidentiellement à M. de Senft, c'était là ce que me prescrivaient mes devoirs bien compris, et je me serais fait un crime de les outrepasser. Les observations ménagées que je me permettais ne furent point perdues; mais il faut du temps à tout, et mon opinion, graduellement appréciée par le roi , amena les changements réclamés par l'intérêt du pays.

Voyage d'Oginski en Angleterre. — Cajoleries des Russes envers les Polonais. —Répugnance de ceux-ci pour les Allemands. — Réimpression affectée d'un édit russe sur les privilèges de la noblesse. — Fausses alertes sur la frontière. — Armements de la Prusse.— P^xplications diplomatiques à Berlin. — Dispositions éventuelles dans le duché, pour le cas de rupture avec la Prusse.— Désarmement équivoque de cette puissance. — Élections pour la Diète. — Le roi de Saxe à Varsovie. — Satires contre les ministres. — Le chanoine Kalontaj. — Modifications et intrigues ministérielles. — Matuszewicz, ministre des finances, Sobolewski, ministre de la police. — Ardeur des troupes. — Leur désintéressement, leur enthousiasme pour l'Empereur. — Zaionczek et Dombrowski. — Leur rapprochement avec Poniatowski opéré par le ministre de France. — Le prince Dominique Radziwill.

L'attention que je donnais aux affaires intérieures du duché ne me faisait pas négliger la surveillance des pays voisins. Dans les mois d'août et de septembre, j'eus à m'occaper, non-seulement de la Russie, mais de la Prusse, dont les dispositions paraissaient également menaçarites.

La Russie, indépendamment de ses préparatifs matériels, poursuivait, sous diverses formes, cette action morale que j'ai déjà signalée, et qui tendait à détacher de la France Fesprit des Polonais pour le reporter vers Tempereur Alexandre. Les bruits du rétablissement de la Pologne par ce prince étaient de temps en temps reproduits avec quelques variantes, et souvent aussi on rapportait à ce but simulé des circonstances qui peut-être y étaient tout à fait étrangères.

Quoique le Lithuanien Oginski fût celui de tous les Polonais russes qui inspirait le moins de confiance, un voyage qu^il fit à cette époque en Angleterre produisit une certaine sensation. Ce voyage, à en croire certaines versions, avait pour but d'intéresser TAngleterre au rétablissement de la Pologne par la Russie, idée qui , sous beaucoup de rapports, devait convenir à TArigleterre, surtout dans un moment où elle mettait tant de prix à soulever de nouveau Tempire russe contre la France. A tout prendre, il pouvait y avoir dans ces suppositions un fond de vérité. Il n'était point invraisemblable que les Polonais russes, que même les anciens partisans de la confédération de Targowicz, trop vengés de leurs adversaires, trop punis de leur trahison, puisque l'ancienne Pologne avait péri par leurs querelles, désirassent le retour d'un fan tome d'Etat quelconque, dans lequel ils eussent repris de l'importance. Mais

il n'était point douteux non plus que la réalisation de cet espoir ne serait jamais qu'un pis-aller pour le cabinet de Pétersbourg.

I Quel que dût être l'avenir , il était naturel que ce cabinet employât tous les moyens pour conserver et recruter des partisans, qu'il se fit un mérite auprès des Polonais soumis à sa domination de leur avoir laissé leurs anciennes lois. Aussi tâchait-il de leur persuader que, s'il y avait encore quelque part d^ vrais Polonais , c'était là seulement où la législation polonaise avait été maintenue. Ailleurs , leur disaiton, il ne restait plus aucun vestige des anciennes mœurs, des anciens usages. Les habitants du duché surtout, en recevant un code étranger, avaient perdu leur empreinte originaire. Ils n'étaient plus que des Allemands, que des Saxons. Il eût été plus exact de dire que les habitants du duché n'étaient plus que des sujets de la France; mais le nom français avait alors trop d'éclat pour que cette qualification .parût injurieuse. On savait trop bien qu'après leur propre nom, s'ils ne pouvaient le reconquérir,* c'était le nôtre que les Polonais eussent préféré.

Ce n'était pas une offense mal choisie, au contraire, que de traiter les habitants du duché de Saxons ou d'Allemands. On ne pouvait infliger à leur amourpropre une blessure plus sensible. La classe supérieure ne s'accommodait d'un maître étranger que comme d'une transition inévitable. Elle ne se regar-

dait, SOUS le gouvernement du roi de Saxe, que comme en dépôt, pour la forme, pour un temps donné. Le peuple, gui souffrait de l'inhabileté du ministère, accusait de ses maux le chef de l'État, et l'administration du pays elle-même entretenait cette direction du mécontentement pubhc, en rejetant ses propres torts sur la cour de Dresde. On honorait le roi, on avouait qu'ailleurs il pouvait être le meilleur des princes; mais on prétendait qu'il ne valait rien pour le duché, d'abord parce qu'il n'y résidait pas, ensuite et surtout parce qu'il était Allemand. Ce sentiment se manifestait sans détour et à tout propos. L'empereur Napoléon s'est reproché plus tard , et avec raison, de n'avoir pas répondu au vœu des Polonais en se déclarant leur roi. Ils auraient préféré cette combinaison à toute autre, et elle pouvait exercer une influence incalculable sur les événements. A défaut de Napoléon lui-même, la Pologne aurait accepté de sa main le roi qu'il aurait voulu, pourvu que ce roi ne fût pas de race allemande. On ne saurait s'empêcher de reconnaître que si l'empereur Napoléon s'était plus complètement identifié avec cette France du Nord, il aurait été naturellement amené.à suivre, dans sa lutte avec la Russie, un autre système d'opérations, et surtout à adopter une autre distribution de ses forces. Je reviendrai sur cette considération, qui n'a pas été sans influence sur le dénoûment de la campagne de 1812.

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En même temps que \e cabinet de Pétersbourg flattait les Polonais en masse de la renaissance de leur patrie, il offrait à quelques-uns la séduction d'un intérêt de caste. C'est évidemment dans ce but qu'il fit réimpiimer au mois d'août , dans le Courrier de Wilna^ un édit de Catherine II, daté de 1785 , concernant les droits et les privilèges de la noblesse russe. Le rappel de cet édit avait évidemment pour objet de détourner la noblesse russo-polonaise d'un changement de domination qui aurait amoindri sa situation, en transformant en droit commun ces privilèges qui n'étaient; au fond, que ceux de chaque citoyen, noble,

bourgeois ou paysan, dans tout Etat non despotique. Quel est, en effet, le plus précieux de ces privilèges? C'est qu'on ne peut ôter à un noble ni les biens ni la vie sans jugement. En reproduisant ces lois d'exception comme dignes d'envie, à deux pas d'un pays où était en vigueur le Code civil de la France, on songeait aussi, et c'était là un moyen d'action peu honorable, à exciter parmi les nobles polonais du* duché des regrets égoïstes, des tendances rétrogrades.

Je passe sous silence ici presque tous les faits de détail relfi^tifs à l'observation militaire, faits qui, aujourd'hui indifférents, avaient alors une importance plus ou moins caractérisée. L'apparition d'une division russe ou seulement de quelques régiments sur un point rapproché de la frontière était un événement, et plus d'une fois de fausses alertes nous

causèrent de très-vives inquiétudes. Ainsi, vers le milieu de septembre, sur le simple avis apporté par des voyageurs qu'un corps russe arrivait à Brzesc, et que les officiers de ce corps annonçaient hautement qu'ils allaient envahir le duché, les autorités de la petite ville de Thérespol, qui n'est séparée de Brzesc que par le Bug, avaient pris la fuite en toute hâte et fait transporter les caisses publiques à Sieldce, cheflieu du département. On reconnut bientôt que ce n'était qu'une terreur panique, occasionnée par le déplacement de quelques bataillons russes. Les moindres mouvements qui avaient lieu dans le-duché produisaient de même de fausses terreurs et des contre-mouvements sur le territoire russe. Le prince Poniatowski , de retour après un séjour de plusieurs mois en France, avait visité les places de Thorn et de Modlin , et passé en revue les garnisons de ces places, ainsi que les troupes stationnées dans les environs. Huit jours après, nous apprenions que des manœuvres militaires avaient pareillement lieu en Lithuanie, et qu'on y passait des revues comme dans le duché. De même qu'on avait annoncé l'arrivée prochaine de Tempereur Alexandre à Wilna , on annonçait celle de l'empereur Napoléon à Hambourg. On citait des paroles assez significatives que ce dernier aurait adressées à l'ambassadeur de Russie, prince Kourakin ; mais ce qui donnait surtout de la gravité à tous les actes de cette époque, c'était la

situation équivoque du cabinet prussien, La Prusse avait passé subitement de l'immobilité à une agitation extraordinaire. Elle fortifiait ses places, les approvisionnait de vivres, ordonnait des levées d'hommes et de chevaux, faisait exercer ses conscrits, et offrait de toutes parts Taspect d'un pays qui se prépare à la guerre. On ne pouvait douter en effet que le roi n'y fût encouragé tout à la fois par des excitations extérieures et par des excitations domestiques.

L'un des coryphées du Tugendbund, le colonel Gneisenau, celui-là même qui devint chef d'étatmajor de Bltlcher dans la dernière coalition, compromis en 1809 dans l'entreprise de Schill et destitué par suite de cette aventui:e, était, en 1811 , conseiller

d'Etat, chargé de la conscription militaire. La seule réintégration de cet officier, sa nomination à un poste important, étaient déjà une preuve de l'ascendant que cette secte avait repris sur le roi et sur ses ministres. On le sait, l'amour de la vertu pour les initiés n'était autre chose que la haine de la France. Quoique la Prusse, fidèle en apparence à la lettre de ses engagements, n'eût guère que 50,000 hommes présents à la fois sous les armes, plus de 120,000 avaient successivement passé sous les drapeaux, étaient enrégimentés, instruits aux manœuvres, prêts à marcher au premier appel. Peut-être le cabinet de Berlin lui-même, moins hardi que les fana-

tiques dont il était entouré, craignait-il les suites d'une témérité nouvelle ; mais peut-être aussi, sans partager entièrement leurs illusions, espérait-il du moins rendre sa position meilleure par un développement de forces qui commandât envers lui plus de ménagements et de considération, en faisant voir qu'il n'était à dédaigner ni comme ami ni comme ennemi. Toujours est-il constant que s'il n'existait pas d'accord formel entre les cabinets de Prusse et de Russie, il y avait dans leurs sentiments hostiles contre l'empereur Napoléon la même concordance que dans leurs préparatifs militaires. ,

Cet état de choses n'avait pas échappé à Tempereur Napoléon. Il avait senti l'urgence d'arrêter la Prusse dans ses premiers mouvements, de comprimer l'essor qu'elle voulait prendre, et, dans le cas où elle s'obstinerait à tenter de nouveau la fortune, de lui en ôtér les moyens en Taccablant sans retard de tout le poids de la puissance française. Des explications avaient eu lieu entre le ministre de France, M. de Saint-Marsan, et le prince d'Hardenberg. Amicales d'abord, mais sans effet, elles étaient devenues plus vives, et, au commencement de septembre, la question semblait pleinement indécise, car l'empereur Napoléon se croyait obligé de pourvoir aux chances d'une rupture. Le 18 de ce même mois, le prince d'Eckmûlh m'écrivait de Hambourg pour me prévenir des dispositions que l'armée du duché de Varsovie

SOUVENIRS D'UN DJPLOMATE. 101

aurait à faire dans le cas où M. de Saint-Marsan en viendrait à quitter Berlin. La plus importante des mesures préparatoires était de faire filer la plus grande partie de la cavalerie du duché dans le voisinage de Thorn, afin d'agir selon Tévénemenl. De semblables précautions étaient prises à Tégard de l'armée saxonne, qui devait se porter sur l'Oder. La Prusse, serrée de près, se décida pour le parti de la prudence. Ses gazettes annoncèrent bientôt que, par suite d'explications pacifiques, elle avait révoqué toutes les mesures militaires précédemment ordonnées ; mais il n'en était pas moins notoire que cette puissance avait été prise en flagrant délit. Si elle rfeculait devant l'orage qu'elle avait provoqué, c'est qu'elle ne se sentait pas assez forte pour le braver encore. Sa détermination n'était évidemment qu'un acte de nécessité. Des ordres de révocation étaient donnés , mais tout autorisait à croire que l'eiTet des ordres patents était détruit par des instructions secrètes. On ne se pressait pas de renvoyer les conscrits. Pendant plusieurs mois, il demeura évident qu'il n'y avait pas de bonne foi dans le désarmement, et ce fut seulement vers la fin de décembre qu'il devint sensible que le cabinet prussien était sorti de sa longue incertitude et s'était rattaché au système français. Il n'est ici question que du cabinet, car il était impossible de se dissimuler que les ennemis de la France, plus maîtres de la Prusse que le

roi lui-irême, désapprouvaient haulemenl sa conduite quand elle n'était pas conforme à leurs vues, et ne lui accordaient alors qu'une obéissance provisoire et suspecte.

Malgré les alarmes que causaient les préparatifs simultanés de la Russie et de la Prusse, le roi de Saxe s'occupait à remplir , comme dans le temps de la plus complète sécurité, les devoirs que lui imposait le statut constitutionnel. D'après l'article XX de ce statut, la Diète générale devait se réunir tous les deux ans. Le moment d'une nouvelle convocation était venu, le roi avait donné les ordres nécessaires pour l'élection des nonces par les diétines (assemblées des nobles), et celle des députés par les assemblées communales. Chaque district nommait un nonce ; chaque assemblée communale qui nommait un député, devait être composée de six cents citoyens au moins ayant droit de voter. La Chambre des nonces se composait ainsi des nonces nommés par la noblesse, et des députés nommés par les communes. En convoquant la Diète, on avait annoncé que le roi se rendrait prochainement à Varsovie pour y faire un séjour de plusieurs mois. C'était là une circonstance favorable pour opérer quelques améliorations dans le gouvernement, surtout par le remplacement d'hommes évidemment trop faibles pour le fardeau dont ils étaient chargés. Si tous les maux que souffrait le pays ne devaient pas être' imputés à Tadmi-

nistration , il y en avait qu'elle eût pu du moins adoucir, et quelques-uns même qui étaient en partie son ouvrage. Il circula des satires contre les ministres, dans lesquelles ils étaient tous, le prince Poniatowski seul excepté, attaqués avec plus ou moins de viru-^ lence.

On remarqua surtout un petit dialogue assez pi-

quant, composé de phrases tirées de TEcriture sainte.

Le peuple au roi : Domine, salvanos, perimus.

Le roi aux ministres : Reddite rationem vindicatioriis mslrx.

M. Lubienski, ministre de la justice : Non inîres in jiàdiciiim cum servo tuo, domine.

Luczewski, ministre de l'intérieur : Non inventa est iniquitas in me ; attamen ignorantiam meam ne memineris, domine,

Potocki, ministre de la police, notoirement gouverné par une vieille femme : MuUer decepit me.

Prince Poniatowski : C^sarem appello,

Breza, ministre secrétaire d'État : Portare duo pah lia proteget me.

J'ai supprimé le mot prêté au ministre des finances, parce qu'il était odieux et injuste. Comme j'ai mis en scène ces divers personnages, on peut reconnaître que le principal trait du caractère de chacun d'eux avait été assez bien saisi. Au surplus, je ne saurais trop le redire , les intentions de la plupart des ministres étaient irréprochables. Ce qu on blâmait en

104 LA rOLOGNE.

eux avec raison, c*était leur indolence, leur défaut de fermeté. On aurait voulu des hommes plus énergiques, et même beaucoup de vieux et braves Polonais auraient voulu voir reparaître aux affaires quelques-uns des patriotes courageux qui s'étaient signalés par leur intrépidité dans les derniers jours de la Pologne expirante. On me parlait surtout du chanoine Kalontay , qui avait été vice-chancelier du royaume après rétablissement de la constitution du 3 mai 1791. Kalontay était un des martyrs de la liberté. Obligé de fuir en 1794, il s'était retiré avec le général Zaionczek sur le territoire autrichien, terre barbare où ils ne trouvèrent, comme tant d'autres grands citoyens de toutes les parties de l'Europe, que l'hospitalité des cachots.

On peut remarquer, à ce sujet, d'étranges différences de vocation entre les différents pays , en ce qui concerne le patronage généreux du malheur. La France, par exemple, hors certaines exceptions modernes qui ont été le fait individuel de quelques ministres, a toujours mis sa gloire à offrir im asile aux proscrits. Toujours elle a ouvert son sein aux infortunes des étrangers, à celles des simples citoyens comme à celles des rois. L'Autriche, au contraire, repousse l'infortune dans tous les rangs. Pendant la Révolution et l'Empire, elle demeura fermée aux Bourbons proscrits, et elle n'a donné d'accès aux autres fugitifs ou exilés que pour les ensevelir dans

SOUVENIRS D'UN DIPLOMATK. 105

ses prisons les plus profondes. Ainsi ce sont des prisons qui attendaient en Autriche Kalontay etZaionczek, coupables d'avoir défendu l'indépendance de leur patrie. Ce sont des prisons, d'infectes prisons, qui reçurent en Autriche Lafayette, Bureau de Puzy, Latour-Maubourg, criminels indignes de pardon qui avaient voulu sauver Louis XVI! Plus tard, le même sort attendait Beurnonville et quatre députés de la Convention, livrés par un traître; plus tard encore, deux ambassadeurs, Maret et Séinonville, arrêtés sur territoire neutre au mépris du droit des gens. C'est l'Autriche, après 1815, qui se chargea de garder les proscrits de la France et de Naples. La Grèce aussi, ayant combattu pour la liberté, devait des prisonniers à l'Autriche. Quand le premier promoteur de la révolution hellénique, Ypsilanti, chercha un refuge sur le territoire autrichien, il ne l'obtint que dans une forteresse de Hongrie.

Je reviens à Kalontay. A l'époque de ma mission, il vivait retiré à la campagne, et ne vint qu'une seule fois à Varsovie. Je n'avais eu que peu d'occasions de le voir, mais assez cependant pour reconnaître dans ce noble vieillard de grandes pensées, une âme d'une trempe forte et vigoureuse. Je sentais qu'on aurait besoin d'hommes de ce caractère, dans les circonstances difficiles que tout le monde prévoyait. Je sondai indirectement le terrain ; mais je vis bientôt que si Kalontay avait de chauds partisans dans les

classes moyennes et surtout dans les provinces, la haute noblesse ne lui était pas favorable. On lui conservait une vieille rancune pour ses opinions démocratiques. On Tavait traité de jacobin et décrié comme tel auprès de Tempereur Napoléon, en sorte qu'il avait été laissé tout à fait à l'écart lors de la première organisation du duché. Je ne crois pas qu'il eût été malaisé de faire revenir l'Empereur de ses préventions, mais je m'aperçus bien que dans Tentourage du roi la difficulté serait plus grande, probablement invincible. Je crus devoir renoncer entièrement à cette idée, et tâcher seulement de concourir à faire tomber les choix du roi sur les autres personnes qui m'en paraissaient les plus dignes.

Ce prince arriva à Varsovie le 21 septembre. M. de Senft, ministre des affaires étrangères, qui l'avait précédé de vingt-quatre heures, m'avait aussitôt informé de la résolution prise par le roi de faire quelques changements dans le ministère. Cette résolution cependant n'était bien arrêtée encore qu'à l'égard du ministre des finances. Le roi était indécis entre deux hommes que j'avais dès longtemps indiqués comme les plus capables de lutter contre les embarras de ce département; c'étaient MM. Matuszewicz et Sobolewski, tous deux estimables et habiles. Une seule nuance les distinguait. L'un , M. Matuszewicz, devant sa fortune à l'une des plus importantes familles de la Pologne, on pouvait craindre qu'il ne

se laissât trop exclusivement influencer par elle en certaines circonstances. Il pouvait être l'homme dune famille, d'une couleur, d^un parti. L'autre, M. Sobolewski, n'appartenait qu'à lui-même; il était l'homme du public, du pays tout entier. C]est à lui que j'aurais donné la préférence ; mais je reconnus bientôt dans M. de Senft un germe de partialité dont il n'était pas maître. La famille protectrice de M. Matuszewicz avait réceiûment découvert que madame de Senft lui était un peu parente, et de cette courtoisie habile, il était résulté une liaison qui disposait le ministre, sans qu'il s'en aperçût peut-être, à quelques démonstrations d'égards et de complaisance. Mes premières conversations avec le roi me firent aussi connaître que lui aussi penchait pour M, Matuszewicz, mais par d'autres considérations. M. Matuszewicz avait récemment fait un voyage à Paris. Il y avait été apprécié par le gouvernement français comme homme de mérite, et était favorablement connu de l'Empereur. Aux yeux du respectable roi de Saxe, c'était là une précieuse recommandation. Dans cette situation, je crus devoir m'interdire toute explication, toute démarche, qui aurait pu faire pencher la balance en faveur de l'autre candidat, persuadé que j'étais moi-même qu'il n'y avait pour le moment à se décider qu'entre le bien et le mieux. La nomination de l'un ou l'autre me paraissait un bienfait pour le pays, et une heureuse acquisition pour le gouver-

108 LA POLOdXE.

nement. J'ai insisté un peu sur les détails de cette nomination, parce que Tavenir prouva que mon instinct de préférence ne me trompait pas.

M. Matuszewicz fut nommé. La première déclaration que me fit ce ministre, de concert avec le prince Poniatowski et M. de Senft, fut que l'administration ne se soutiendrait pas un mois, si dans l'intervalle l'Empereur ne lui faisait passer quelques secours. J'étais las de fatiguer mon gouvernement d'instances de cette nature. Cependant, en cette occasion, je sentis le besoin de revenir vivçment à la charge, afin de ménager au roi le temps d'aviser aux moyens de créer quelques nouvelles ressources. Ce prince ne se dissimulait pas les difficultés de sa position. 11 mesurait rétendue du mal, mais le courage ne lui manquait pas. Il se sentait la force de vaincre les obstacles, et il se plaisait à me répéter souvent que c'était sur l'appui de TEmpereur qu'il comptait pour en triompher. M. de Senft était étourdi des plaintes qui lui arrivaient de toutes parts contre les diverses parties de l'administration. Je l'engageais à faire ce que j'avais fait, à tout voir, tout entendre sans rien brusquer, me réservant de lui parler franchement, lorsque, par sa propre observation, le terrain lui serait un peu mieux connu. Je ne tardai pas longtemps à lui donner une preuve de cette franchise.

Le ministre de la justice, comte Lubienski, jouissait, comme je l'ai exposé, d'un grand crédit auprès

du roi. On venait d'en avoir un témoignage récent. Il avait été demandé au ministère une liste de cinq personnes panni lesquelles le roi désignerait un maréchal de la Diète. Aucun des candidats présentés par le conseil ne fut agréé par le roi. Le^hoix de ce prince tomba sur une personne qui n^était point portée sur la liste du conseil, le comte Soltick, que Ton savait proposé séparément par M. Lubienski. Cette nomination, qui blessa le conseil, produisit un redoublement d'irritation contre le ministre dont elle était l'ouvrage, irritation l^m s'étendit même à l'homme auquel son amitié avait valu la préférence du roi.

Dans ce moment même, M. de Senft me parla, comme d'une mutation qui pourrait être utile, de porter M. Lubienski à la présidence du conseil en remplacement du comte Stanislas Potocki. Je ne sais si la première pensée de cette mutation appartenait au roi ou à son ministre, mais elle semblait avoir été déjà sérieusement débattue, car on avait même songé au moyen honorable de retraite qu'il faudrait donner au comte Stanislas. Sur cette insinuation , je ne me piquai pas de retenue , et j'engageai M. de Senft à rédéchir mûrement avant d'agir. Je pensais que, s'il ne convenait pas à la dignité du roi de sacrifier un ministre qu'il affectionnait à des préventions populaires peut-être mal fondées, il pourrait y avoir aussi, d'un autre côté, une sorte de bravadn peu

convenable à prodiguer à ce ministre de nouvelles marques de faveur, au mctoent où il était le plus vivement attaqué. J'ajoutai que le comte Stanislas et M. Lubienski étant à peu près ennemis déclarés, remplacer Tun par Tautre serait faire un acte de coterie, ce qui ne pouvait être ni dans le caractère ni dans la volonté du roi. Le comte Stanislas Potocki , Tun des plus grands propriétaires du duché , jouissait d'une réputation sans tache. On ne lui reprochait qu'un peu de faiblesse de caractère; mais, comme président du conseil, il était, sous tous les autres rapports, parfaitement à sa place. Enfin, nulle voix ne s'élevait contre lui, tandis que, si Ton voyait le comte Lubienski promu à ce poste important, on devait s'attendre à la manifestation d'un mécontentement presque général qu'il était impolitique de provoquer, les avantages de la mutation dont il s'agissait ne pouvant jamais en balancer les inconvénients. J'exprimai sans détour ces sentiments à M. de Senft, regardant l'idée qu'il avait mise en avant comme contraire tout à la fois et à l'intérêt du pays et à l'honneur de son vénérable monarque. Ce ministre se rendit à mes réflexions, et le projet fut abandonné.

Les commimications les plus franches étant ainsi établies entre M. de Senft et moi, les diverses améliorations dont j'avais indiqué l'utilité dans ma correspondance s'opérèrent successivement, une seule

SOUVENIRS D'UN DIPLOMATE. lll

exœptée. Le roi n'eut besoin que de voir une fois de près le ministre de la police pour comprendre la nécessité de le remplacer au plus tôt. Mais ce personnage, fort attaché à son poste comme tous les hommes médiocres, ne se pressait pas de se retirer. Les insinuations les plus claires le trouvaient impassible. Le bon roi de Saxe ne connaissait pas la méthode, devenue depuis si commune, de faire annoncer par un journal officiel que tel ministre a donné sa démission. Il lui fallait une démission réelle , et celle-ci ne fut pas aisée à obtenir. Tout insignifiant qu'était ce ministre, il se nommait Potocki ; on en fit un sénateur. Od n'avait pas eu autant d'égards pour le dernier ministre des finances, qui, n'étant pas d'aussi bonne maison, n'avait été fait que ministre d'État. A Varsovie , les sénateurs avaient la préséance même sur les ministres à portefeuille.

La retraite du ministre de la police fit entrer dans l'administration M. Sobolewski, le même qui avait été en concurrence avec M. Maluszewicz pour le département des finances.

La seule amélioration à laquelle le roi avait peine à ae prêter était le remplacement du ministre de l'intérieur. Le manque de fermeté, seul reproche sérieux qu'on eût à faire à ce ministre, d'ailleurs estimable, n'était pas un défaut aussi grave aux yeux du roi qu'aux nôtres. Ce prince avait deux méthodes de gouvernement différentes pour la Saxe et pour le

duché. Accoutumé à être obéi en Saxe avec une admirable ponctualité, il croyait que, dans le duché, un peu de relâchement était permis; il s'y déclarait toujours pour les ménagements et Tindulgence. Du moment que nous eiimes reconnu que ce changement serait un sacrifice par trop pénible pour le roi, il n'en fut plus question. Seulement, on tâcha d'alléger le fardeau de ce ministre en lui donnant l'assistance d'un ou deux conseillers d'Etat, chargés spécialement de quelques branches du service.

Le prince Poniatowski, auquel il ne fallait que laisser apercevoir une idée généreuse et un but utile, exprima lui-même au roi le désir d'être délivré d'une partie de ses attributions, et' lui proposa d'instituer une direction de l'administration de la guerre. IIconsentit de la meilleure grâce du monde ù toutes les réformes qui furent jugées possibles, et présenta au roi un travail plein du meilleur esprit. Ce travail, soumis au conseil, fut adopté en grande partie. Le roi approuvait la création d'un directeur de l'administration de la guerre, mais il ne se décida pas sur-le-champ, et ce fut un malheur. Le remplacement des deux ministres de la police et des finances fut généralement approuvé et produisit un effet salutaire dans la masse de la population , dont les intentions étaient excellentes.

Cependant il y avait eu jusque-là une telle confusion dans les services publics, que Tunion des vues

SOUVENIKS D'UN DIPLOMATE. 113

les plus pures entre des personnes également estimables ne suffisait pas pour rétablir Tordre. Ainsi avec nne égale droiture, avec le même amour du bien, le prince Poniatowski et le nouveau ministre des finances, M. Matuszewicz, avaient une peine infinie à s'entendre. C'était précisément parce qu'il avait la conscience de la pureté de ses intentions, que le prince Poniatowski éprouvait plus de contrariété à changer son ancien mode d'opérer. Il lui semblait qu'on lui ôtait les moyens de faire marcher le service, parce que cette marche devait être soumise dorénavant à des formalités qui lui avaient été inconnues jusqu'alors. Les règles lui paraissaient des entraves, et nulle part toutefois la régularisation n'était plus urgente que dans le ministère de la guerre , où il y avait défaut complet de comptabilité. D'après le budget arrêté par la Diète précédente , qui avait été la première du duché, les deux tiers des recettes étaient affectés à te ministère seul. Appuyé sur ce principe, le ministre de la guerre s'était borné depuis à demander au trésor les deux tiers des recouvrements qui avaient lieu, sans que le ministre des finances , qui était en même temps directeur du trésor, eût aucune connaissance du genre d'emploi des fonds départis au ministère de la guerre. Ainsi nul contrôle n'était exercé sur celte partie considérable des dépenses. L'État n'avait d'autre garantie du bon emploi do ces fonds que le caractère personnel

du prince Poniatowski. La bonne ou la mauvaise gestion de chacune des branches de ce service dépendait des bons ou mauvais choix que le prince pouvait faire. Par suite d'un autre vice d'organisation, conséquence du premier, les payeurs militaires étaient entièrement soustraits à la surveillance du ministre du trésor. Il fallait absolument ou réformer ces abus, ou renoncer à tout espoir d'établir la moindre économie dans les frais de Tadministration. M. Matuszewicz était très-convaincu de cette vérité. Aussi, à l'exemple de ce qui se pratiquait en France^ il commença par demander de n'être tenu à mettre des fonds^ à la disposition du ministre de la guerre que sur des ordonnances motivées, énonçant la destination spéciale de ces fonds. Il demandait en outre que les payeurs militaires fussent placés sous sa dépendance. A ces demandes très-raisonnables, on opposait de vagues objections. Le moment, disait-on, ne comportait pas des procédés aussi méthodiques, bons pour des temps ordinaires. Il me répugnait d'intervenir dans cette lutte; mais je sentais pourtant qu'il ne fallait pas laisser sans appui le minisire des finances, lorsqu'il proposait des mesures dont il était impossible de méconnaître la justice et la nécessité. Je craignais qu'il n'en vînt à se décourager, à se famihariser avec les abus, comme lavait fait son prédécesseur. Je tâchais de mettre en jeu M. de Senft qui, tout en pensant comme moi, évitait de se pro-

SOUVENIKS D'UN DIPLOMATE. 115

noncer. La difficulté ne cessa que plus tard, par rétablissement d'une direction de l'administration de la guerre, et par la nomination À ce poste du général Wielhorski, lequel entrait parfaitement dans nos vues. On peut remarquer ici que, malgré l'espèce de prévention que m'avait inspirée contre M. Matuszewicz sa liaison étroite avec certaines familles, je me plaisais à lui rendre toute la justice qui lui était due, et à lui donner l'assistance qui dépendait de moi.

Le moyen le plus facile de réduction daias les dépenses qui se présente à tous les financiers, est la diminution des traitements. Dans le duché , il fallut aussi commencer par là. Ce n'était pas que les traitements fussent trop élevés ; mais mieux valait pour les fonctionnaires eux-mêmes recevoir avec exactitude un traitement réduit d'un tiers, que d'en conserver la totalité nominale en subissant d'interminables arriérés. Pour l'armée, la réduction devait descendre jusqu'au grade de capitaine. Le prince Poniatowski se prêta sans hésiter à cette mesure , que n'accueillirent pas aussi aisément les ministres de la justice et de l'intérieur , qui toutefois finirent par s'y résigner.

Dans la situation générale des affaires européennes, comme dans la situation particulière du. duché, les dépenses qu'exigeait son armée , Tarmée polonaise, étaient les plus légitimes, les plus sacrées. Elle était

sa plus précieuse possession , sa véritable richesse. Jamais il ny eut d'aimée plus nationale, car il s'agissait pour elle de recomposer sa nation. Le roi de Saxe, sans être un prince guerrier, était enchanté delà tournure alerte et martiale des troupes, de Tardeur généreuse dont elles étaient animées. Quand il les passait en revue , elles rendaient de grand cœur hommage aux vertus de cet excellent prince; mais leur génie tutélaire, le vengeur de leur cause, le libérateur futur de leur patrie, ce n'était pas en lui qu^elles le voyaient. Souvent les manœuvres commencées au cri de Vive le Roi! se terminaient par le cri de Vive l'Empereur/

Ce nom seul de l'Empereur était une puissance magique pour eux. Un jour, on se disposait à envoyer en France un détachement pris dans les divers régiments d'infanterie du duché , pour compléter les cadres de la légion de la Vistule. Il eût été juste de payer aux soldats de ce détachement, avant leur départ, l'arriéré de leur solde, et cet arriéré était de sept à huit mois. Le prince Poniatowski va voir ces braves gens à leur caserne, il leur déclare qu'il n'a point d'argent à leur donner , il leur parle de leur patrie, de l'Empereur, et des cris d'enthousiasme lui annoncent qu'ils s'en rapportent à sa mémoire pour leur faire tenir compte de ce qui leur est dû, quand le trésor sera plus riche , quand la patrie sera libre !

Le roi de Saxe, plein lui-même d'une douce con

fiance dans TEmpereiir, encourageait ces sentiments dans l'armée du duché et dans son administralion. Depuis deux ans que ce prince n'était venu à Varsovie, l'armée avait pris un aspect beaucoup plus imposant par le nombre, par l'instruction et par l'éclat de sa tenue. Il ne pouvait assez en témoigner son contentement. Quelques sommes venues de France nous avaient permis de faire accélérer les travaux des places. Le roi ne les supposait pas aussi avancés qu'il les trouva quand il alla visiter Modlin. Il me disait en riant : « Ce terrain est vraiment admirable, il y croit à vue d'œil des soldats, même des forteresses; c'est dommage que l'argent n'y pousse pas de mê;ne. •

J'ai déjà souvent parlé de l'armée polonaise, et, à l'exception du prince Poniatowski, je n'ai nommé encore aucun de ses chefs. Il en est plusieurs dont je tiens à rappeler les noms, et pour les services qu'ils avaient déjà rendus à cette époque, et pour ceux qu'ils rendirent depuis.

En première ligne se présentaient les lieutenants généraux Zaionczek et Dombrowski. Tous deux avaient glorieusement figuré dans les dernières luttes de l'indépendance polonaise. Accueillis ensuite par la France, ils avaient payé son adoption en répandant leur sang pour elle. Dombrowski avait commandé cette brave légion polonaise organisée en Italie par le général Bonaparte, et qui avait rivalisé

IJH LA POLOGNE.

avec les Français de vaillance et de dévouement. Zaionczek avait fait la campagne d'Egypte. Tous deux, après avoir servi sous Napoléon premier consul et empereur, s'étaient montrés, avec le prince Poniatowski, à la tête des premiers bataillons qui se formèrent à Varsovie en 1807. Quelque mésintelligence avait existé autrefois entre ces généraux et le prince Poniatowski, lorsqu'ils combattaient, en 1794, coùtre les armées des puissances copartageantes. La noble conduite du prince, qui avait franchement préféré sa patrie au roi son oncle, les avait rapprochés à la un de la lutte, mais il subsistait toujours entre eux une certaine froideur. Plein d'estime et d'amitié pour tous trois, j'avais essayé de détruire ce vieux levain d'animosité réciproquement injuste. Je les avais quelquefois, sans affectation, réunis à dîner en petit cercle chez moi, et tous trois se trouvaient si bien ensemble que je devais croire à la sincérité de leur réconciliation. Elle Tétait, du moins personnellement, mais chacun d'eux avait ses amis et ses partisans : ceux de Dombrowski et de Zaionczek détestaient ceux du prince, qui le leur rendaient bien. Dans la guerre polonaise, Zaionczek et Dombrowski avaient, comme le prince, commandé des corps particuUers. Depuis, ils avaient eu, de plus que lui, d'importants commandements dans les armées françaises ; et, dans l'hypothèse d'une guerre, ils auraient mieux aimé servir sous les ordres d'un maréchal de

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France que sous ceux du prince, qui avait été à peine leur égal. Celui-ci, de son côté, n'aurait pas demandé mieux que d'avoir des généraux divisionnaires d'im caractère plus docile et plus accommodant. Comme Zaionczek souffrait de quelques anciennes blessures , et qu'il était sujet à des accès de goutte, les amis du prince Poniatowski lui persuadèrent que ce générai ne demanderait pas mieux que d'accepter, comme retraite honorable, une place au Sénat. Le prince et M. de Senft m'en parlèrent. Je ne fis aucune objection, croyant d'après leur langage que c'était un arrangement agréable au général Zaionczek et même convenu avec lui. Il n'en était rien, et Zaionczek me témoigna beaucoup d'humeur de ce qu'on disposait ainsi de sa personne sans le consulter. Il ajouta que, s'il continuait à servir sous le prince Joseph, c'était uniquement par devoir envers son pays et par reconnaissance pour l'Empereur; que, si on voulait le mettre hors d'activité, rien n'était plus facile , mais qu'il ne se souciait en aucune façon des honneurs du Sénat, qu'on prétendait lui imposer comme im brevet d'invalidité. Après une déclaration aussi formelle, dont j'eus soin d'adoucir la forme et l'expression, M. de Senft et le prince Poniatowski renoncèrent à leur projet. Au reste, les principes communs de Zaionczek, de Dombrowski et du prince Joseph, étaient si purs, leur patriotisme si vrai, que leurs différends des temps de paix devaient

120 LA POLOGxNE.

disparaître en temps do guerre ; et eu elfet tous Intis ont, dans les moments de danger, concouru ensemble avec un zèle égal à la défense de la cause commune.

^ la suite de ces vétérans de la liberté, Tannée polonaise comptait encore d'autres généraux déjà distingués. Dans la campagne de 1809, le général Sokolnicki avait eu quelques affaires brillantes contre les troupes autrichiennes de l'archiduc Ferdinand. Le général Rozniecki, inspecteur général de la cavalerie, était un officier très-habile, qui avait servi avec honneur dans les armées françaises. Plusieurs autres généraux de mérite figuraient encore dans les rangs de nos armées, et quelques-uns qui vivaient dans la retraite, comme le brave général Kniaziew^icz, auraient volonliers repris du service en temps de guerre.

Le corps des colonels offrait une composition excellente. Presque tous avaient fait leur apprentissage à l'armée d'Italie. Deux ou trois seulement étaient de plus récente origine, compie le prince Constantin Czartoryslii, dont je parlerai ailleurs, et le prince Dominique Radziv^ill, dont le nom mérite d'être conservé dans les annales de son pays et dans celles de la France. Le prince Dominique Radziwill, âgé à peine de vingt-huit ans, était le plus grand propriétaire de la Pologne. La majeure partie de ses possessions était dans la Lithuanie; ainsi il* était sujet russe. Cependant, depuis quelques années, il habitait

SOUVENIRS D'UN DIPLOMATE. Ul

presque toujours Varsovie, manifestant l'intention de prendre du service dans le duché. Quoique la France et la Russie parussent alors en bonne intelligence, par intérêt pour lui, on différait de répondre à son désir; mais il persévéra. Un ancien colonel, devenu infirme, demanda sa retraite. Le prince Dominique se chargea de lui payer une pension. Il offrait de fournir deux cents chevaux équipés à ses fraiç. Dans Tétat où se trouvaient » les finances du duché, une offre pareille avait son prix. Elle fut acceptée, et le prince Dominique fut nommé colonel. Lorsqu'on Russie on en fut informé , on commença par mettre le séquestre sur cent cinquante villages qui lui appartenaient, sous prétexte d'une dette contractée sur ses biens envers la banque de Pétersbourg. Quelque temps après, le refroidissement entre la Russie et la France étant venu à s'accroître , le séquestre fut étendu à toutes les propriétés du jeune colonel. Il n'était aucunement affecté de cette spoliation ; plein de confiance dans l'avenir, comme tous ses compatriotes, il espérait bientôt tout recouvrer en conquérant. Il ne rêvait pas de plus grand bonheur au monde que de pouvoir entrer le premier à Wilna à la tête de son régiment de lanciers. Cette partie de sa noble ambition a été satisfaite; mais combien ce moment de joie lui a coûté cher ! Fidèle au drapeau français, il partagea toutes les fatigues de la guerre de Russie ; il échappa au désastre de Leipzig.

Eufin, repoussé jusqu'au delà du Rhin avec les débris de Hoire armée, ne pouvant plus combattre pour la Pologne, il est mort en combattant pour la France. Que nous étions loin, en 181 1 , de semblables prévisions I La lueur du météore qui devait nous anéantir brillait à nos yeux comme Taurore du plus beau jour...

NouTelld mlerte.— Lettre des mitoistres de Saxe à Pétertbourg et à Berlin. — Cartel pour la reddition des déserteurs entre le duché et la Russie. — Espions russes. — Incendies dans la Wolhjnie et rukraine.— Prophétie faite à l'empereur Alexandre.

Quoique rechange de terreurs qui avait lieu entte nous et les Russes eût été dix fois de part et d'autre ree<»mtt sans fondement actuel, on s*y laissait reprendre sans cesse , parce qu'on se persuadait que le jour n'était pas loin où elles auraient une cause réelle. On était encore honteux à Varsovie de Téquipée de Thérespol, d'où les autorités publiques s'étaient, sur un vain bruit , réfugiées dans l'intérieur, lorsqu'une nouvelle alarme nous vint du département

de Lomza, le plus septentrional du duché. Le préfet de ce département écrivit que , d'après des renseignements certains, Tordre venait d'être donné à l'armée russe d'entrer dans le duché. Aguerri à ces sortes de rapports, je regardai celui-ci comme suspect, jusqu'à confirmation. Le roi, à qui le ministre de la police s'empressa de porter cette nouvelle, témoigna, comme moi, un doute prudent, et notre défiance fut jusUfiée par l'événement.

Le roi doutait que la Russie commençât les hostilités à l'improviste; mais les avis qu'il recevait de ses ministres auprès des cours de Prusse et de Russie ne lui permettaient pas de s'aveugler sur la gravité des conjonctures. On lui mandait de Pétersbourg que le cabinet prussien, après avoir désarmé sur les instances de l'empereur Napoléon , avait cru devoir faire à la Russie des communications sur les motifs tranquillisants qui l'avaient déterminé à contremander ses préparatifs militaires. Ces communications étaient conçues de manière à présenter, comme étant communes aux deux cabinets de Pétersbourg et de Berlin, les protestations pacifiques que ce dernier avait reçues de la France. Le cabinet russe avait répondu que n'ayant aucun difl'érend avec la France, il ne comprenait rien aux protestations pacifiques dont la Prusse se rendait l'organe. Cette affectation de la Russie à écarter comipe superflue une explication qui aurait pu ramener une meilleure intelli-

gence ne paraissait pas de très-bon augure. Les nouvelles de Berlin n'étaient pas plus rassurantes. Malgré les ordres de désarmement donnés par la Prusse, ordres très-lentement exécutés, on prétendait que l'empereur Napoléon, pour avoir des gages plus certains de la bonne foi du gouvernement prussien, demandait à mettre garnison dans les forteresses de Golberg et de Graudentz. La Prusse refusant d*accéder à cette demande, on supposait un accord secret entre les cabinets de Pétersbourg et de Berlin, tout à fait difiérent de leurs communications ostensibles, et, dans cette hypothèse, on s*expliquait trèsbien la concentration d'une grande masse de troupes russes en Lithuanie, afln de pouvoir, au besoin, se porter promptement au secours de la Prusse.

J'examinerai ailleurs si l'opinion généralement accréditée que l'empereur Napoléon avait de longue main résolu la guerre de Russie n'est pas susceptible de contestation. Je me borne à citer ici quelques indices qui pourraient venir à l'appui de la supposition contraire. On sait si l'Empereur était habile à profiter de tous ses avantages. Cependant, si on lui impute des idées d'agression arrêtées longtemps d'avance, il est notoire que cette fois il a négligé plusieurs incidents dont il pouvait tirer parti, et qu'il a toléré des mesures préjudiciables à ses intérêts. Dans cette hypothèse, par exemple, il aurait dû détourner le roj de Saxe de conclure avec la Russie

un cartel pour la reddition réciproque des déBerteura« Admettre ce cartel était une véritable faute pour lui^ comme c'était une calamité pour le duché de Varsovie. Le duché, en effet, n'avait pas à craindre qu'un seul de ses soldats passât sous les drapeaux russes^ tandis que^ sans cet obstacle, il y aurait eu dans Tarmëe russe une désertion immense de soldats d origine polonaise, puisque malgré l'existence du ctotel, trop souvent exécuté, on voyait arriver dans le duché Un grand nombre de déserteurs, à chaque mouvement que faisaient leis Russes dans le voisinage de la frontière. Par suite du déplacement d'une seule division, il en arriva plus de cent cinquante, et beaucoup d'entre eux avec leurs armes et leurs chevaux.

Dans la même supposition d'un projet d'attaque formellement arrêté par l'empereur Napoléon, il eût été utile de fermer la frontière du duché aux Russes, comme les Russes fermaient la leur aux habitants du duché. En tout état de cause même, le simple droit de réciprocité autorisait une pareille mesure. Jamais il n^en fut question, et cependant nous n'ignorions pas que nous étions entourés d'observateurs envoyés par la Russie. Quelques-uns même nous étaient connus comme tels. Parmi le grand nombre de Polonais qu'un sentiment généreux nous amenait de la Lithuanie et de la Wolhynie pour respirer un parfum de patrie dans leur ancienne capitale, il se glissait

des TOjageurs mercenaires, dont les démonstrations hypocrites couvraient l'espionnage le plus honteux. Plus d'une fois nous avions reconnu de ces âmes vénales sous le masque d'un patriotisme ardent, mais notre mépris leur assurait Timpunité. Ces misérables exceptions faisaient ressortir d'une façon plus éclatante les sentiments de la grande majorité des habitants des provinces polonaises soumises à la Russie. Aujourd'hui même, l'amour de la patrie polonaise vit encore dans leur cœur. En dépit de tous les moyens dlntimidation, de corruption morale, employés par les nouveaux possesseurs, il y a encore et il y aura longtemps là des Polonais, et peut-être même tout avenir n'est-il pas interdit pour eux. Suivant la triviale mais énergique expression de J.-J. Rousseau, on les a engloutis , on ne les a pas digérés.

Quoiqu en général, dans le duché de Varsovie, la guerre ne se présentât aux yeux de la population qu'avec le cortège idéal d'une glorieuse résurrection, il y a dans l'esprit humain, à l'approche des grandes catastrophes , une sorte de disposition superstitieuse qui s'attache à tous les événements préliminaires, pour leur créer une signification et en tirer des présages. Ainsi, à la fin de l'été de 1811 , un fait étrange, une fréquence extraordinaire d'incendies dans la Wolhynie et l'Ukraine, répandit chez tous les peuples de l'ancienne Pologne une incroyable terreur, et

livra les imaginations agitées à une foule d'interprétations et de conjectures. Ces incendies efiFroyables ravagèrent successivement les villes de Kiow, de Berdiczew, de Tulcyn et de Zitomiers. Bientôt ils s'étendirent aux villes de Wlodzimiers, d'Ostrog et de Dubno. Les mêmes désastres se multipliaient dans les campagnes ; le feu y dévora un grand nombre de maisons, de granges, de meules de grains. Comment expliquer la répétition inouïe et presque simultanée d'un même crime sur une si vaste étendue de pays? On prétendait que des incendiaires avaient été arrêtés, que ces incendiaires étaient des soldats russes, qu'ils avaient été réclamés par les autorités militaires et renvoyés à leurs corps. Une conjecture affreuse se présentait à. tous les esprits. On se demandait si ce n'était pas la déclaration de guerre de l'état sauvage conire l'état social, si le but de ces destructions systématiques n'était pas d'arrêter le progrès de la civilisation, d'assimiler les provinces polonaises russes à rintérieur de la Russie. L'accusation remontait presque jusqu'au gouvernement, ou du moins jusqu'à une faction que l'on considérait alors comme plus puissante que le gouvernement même. Cette faction était celle des vieux Russes, de ces Russes qui alors s'étaient faits Anglais en haine de la France, mais qui en réalité n'étaient ni Français ni Anglais, pas même Européens. Mon éspiit se refusait à admettre une telle supposition ; mais enfin quel gou^

SOUYENIRS D'UN DIPLOMATE. 129

vernement , quel pays, quels hommes que ceux contre lesquels ceux qui les connaissent d'ancienne date élèvent un pareil soupçon sans croire leur faire injure ! Dès ce temps-là, les militaires russes annonçaient publiquement ce que depuis ils ont réalisé pour notre malheur, que si la guerre éclatait et qu'ils se sentissent les plus faibles , ils se réfugieraient au fond de Tempire ; qu*ils brûleraient, dévasteraient tout dans leur retraite, et mettraient un désert çntre eux et l'armée française. Les incriminations qui me semblaient alors inadmissibles le sont-elles encore autant depuis Tincendie de Moscou? Chose étrange ! les dangers les plus prévus sont ceux auxquels on. échappe le moins. Tous ces détails avaient été communiqués à l'empereur Napoléon. Ces projets des Russes lui étaient connus ; nous les lui avions signalés longtemps avant Touverlure de la campagne, on les lui répétait aux premiers jours de la rupture; lui-même il reconnaissait l'exactitude de nos informations; à chaque pas il voyait, il sentait le péril, et il n'a pu s'y soustraire !

A la même époque, il circulait une prophétie que les événements n'ont pas vérifiée, mais qui prouvait aussi Topinion accréditée de lexistence d'une faction antisociale à laquelle la Russie allait être livr/fo« L'empereur Alexandre, disait-on, ayant conf^iilt/^ mm bohémienne fameuse, lui avait demandé de lui f;jirH voir son successeur. Après quelques opératiorm ma-

giques de la sibylle, il avait vu, dans un vase de cristal plein d*eau, la figure de son frère le grand-duc Constantin. Non content de cette première question, il avait voulu savoir quel serait le successeur de son frère, et alors avait apparu à ses yeux un vrai Russe, un mougick à longue barbe, vêtu comme Tétaient tous les Moscovites avant que Pierre P' coupât les barbes, et parfois aussi les têtes, pour façonner sa nation à nos mœurs et à nos habillements. Cette idée du retour prochain des Russes à leur ancienne barbarie était alors très-répandue.

Affluçnc^ des Polonftis des diverses pfoyioces à Varsovie. — Noble conduite de deux prêtres français. — La princesse Csartovyska. — Situation de cette famille, et parti culière- Iftent à^ prince Adam, fiU aîné.— Anecdote sur le comte Gutakowski, président du Sénat; sa mort. — Fêtes pour l'anniversaire du couronnement de Napoléon. — Questions d'étiquette. ^ Promotions de sénateurs. — L'évêque de J^ublip.

Le séjour du roi de Saxe à Varsoyie avait beaucoup augmenté le mouyement dans eette ville. Des divers départements du duché, et même des provinces polonaises russes et autrichiennes, il était arrivé un grand nombre de personnes distinguées, attirées dans cette capitale , les unes par des fiiotifs d'intérêt privé, les autres par le seul désir de prendre part aux tète» auxquelles la présence du roi et la tenue prochaine de la Diète pourraient donner occasion. Dans de telle» eireenstances. Tune des obligations, comme

ruii (les intérêts du ministre de France, était de faire de sa maison un point central de réception. De tous mes devoirs, c'était là assurément le plus agréable à remplir. Plusieurs grandes maisons étaient, comme la mienne, le rendez-vous du monde officiel. Je puis citer celles du prince Poniatowski, du comte Stanislas Potocki, président du conseil, et de son fils le comte Alexandre, celles des comtes Zamoy ski, Ghodkiewicz, et de plusieurs autres personnes de distinction ; mais il y en avait une foule d'autres encore, où nous trouvions des réunions brillantes et nombreuses.

M. de Pradt, archevêque de Malines, qui m'a succédé à Varsovie , s'est plaint , dans un écrit un moment célèbre , de n'avoir pas reçu une invitation pendant tout son séjour, et il en donne pour raison le dérangement des grandes fortunes. « La misère, dit-il, était si grande, qu'à l'exception du comte Stanislas Potocki, personne n'a osé m'adresser une invi- 'tation ! » Sans contredit, la fortune des plus riches propriétaires eux-mêmes était en souffrance; mais , en dépit de cette gêne accidentelle, s'il y avait en Europe une capitale où les Français retrouvassent dans les salons les manières et les habitudes de la chaussée d'An tin , surtout du faubourg Saint-Germain, con^me plus ancien modèle, c'était la capitale de la Pologne, c'était Varsovie même en 1 811 et 1812. En ce qui me concerne, les invitalions ne me manquaient ni pour de très-agréables soirées, ni pour des

diners tiès-somplueiLS , qui frascheaiect n'eusseal pas été indignes d'un archeTèqueméme ambassadeur, ou d'un ambassadeur œéme aicheTéqce. Cette difTêrence dans les procédés des habitants envers lui et

envers moi ne tiendrait-elle pas à la diSTerence de sa

conduite et de la mienne? Le Téiitable motif qui le tint relégué dans la solitude de son orgueil ne serait-il pas qu'on aurait cru Toir en lui une trop cérémonieuse exigeance? S'il a si peu tu Varsovie et si mal connu la Pologne, ne serait-ce pas par cette raison que, parlant toujours, il n'écoutait jamais? que, toujours occupé à faire valoir son propre mérite, il n'avait pas le temps de reconnaître celui des autres? que, faisant Tambassadeur du matin au soir, il s'isolait complètement dans sa dignité?

Ma maison, moins solennelle dans les jours qui n'étaient pas de représentation obligée, était habituellement ouverte à des savants, à des gens de lettres, à des hommes honorables de tous les rangs, de toutes les classes. Parmi les littérateurs polonais que je voyais le plus souvent, je distinguais surtout MM. Niemcewicz et Wenzyck *. Le premier, aide de camp de Kosciuszko, blessé et fait prisonnier en même

1. Les principaux ouvrages de ces deux écrivains ont depuis été traduits en français. Les principales pièces de M. Niemcewicz sont Vanda, Wladislas à Varna et C<isimir le Grand; celles de M. Wenzyck sont Rome sauvée, Barbara Radstwill, Glinshi et Boletlas II,

temps que lui, avait comme lui gémi plusieurs années dans les cachots de Catherine II. Mis en liberté par Paul 1^^ il était allé respirer l'air de la liberté en Amérique, et n^en était revenu que depuis la fondation du duché de Varsovie. Le second, jeune encore, était déjà célèbre par le succès de plusieurs tragédies, dont il avait puisé les sujets dans l'histoire nationale de la Pologne.

Parmi les Français qui avaient chez moi un accès familier figuraient deux ecclésiastiques, deux prêtres jadis déportés pendant les mauvais jours de la Révolution. On me permettra de placer ici leurs noms et d'acquitter envers eux une dette de reconnaissance. L'im, M. Tabbé de Drévelle, après mon départ précipité de Varsovie en 1813, s^occupa de lui-même de mes intérêts personnels, complètement négligés par moi dans cette terrible débâcle. Il recueilUt les objets épars que je regardais comme perdus ; et, un an .après, je fus fort étonné de recevoir par un voyageur une somme assez forte, produit d'une vente qu'il avait faite de ces débris. L'autre, M. Tabbé Grley, rentré en France , mais que je n'ai pas revu depuis mon retour de Pologne , a eu le courage de prendre publiquement ma défense «t celle de quelques autres personnes outragées conune moi par M. de Pradt ^

1. Voyage en AïUnutgne et en Pologne^ a/oec des notes relatives à l'ouvrage àe M. de Pradt^ par M. l'abbé Oley, principal du collège d'AlençOn, 1815.

Ce courage, il Ta eu en 1815, dans un de ces moments de réaction politique où raccusation a tant de vogue, la calomnie tant de succès. Tout en écartant de ces souvenirs ce qui m'est exclusivement personnel, il m'était impossible de ne pas signaler la noblesse des sentiments et de la conduite de M. Gley.

Parmi les personnes que le séjour du roi nous amena à Varsovie figurait en première ligne la prin* cesse Czartoryska , femme de celui qui avait été sur les rangs pour la couronneavec Stanislas Poniatowski, et que nous verrons bientôt président de la Confédération générale. Plusieurs fois déjà j'ai parlé de cette famille. Quoiqu'elle ne jouât point un rôle public, elle avait trop d'importance dans le duché pour que je ne fasse pas connaître sa position. La dispersion de ses propriétés dans les divers pays démembrés de la Pologne suffisait seule pour lui conunander une attitude particulièrement réservée. Le vieux prince et sa femme habitaient presque toujours leur belle résidence de Pulawy, le Versailles de la Pologne; mais ils étaient représentés à Varsovie par le prince Constantin, leur second fils, par le comte Zamoyski, leur gendre, et aussi par M. Matuszewicz, ministre des finances, qui leur était dévoué. Le prince Gonstan-* tin était colonel d'un régiment d'infanterie. Excellent Polonais, sans ambition personnelle, il ne désirait nen que la liberté de son pays. Il a fait la guerre en

136 LA POLOONE.

brave, et, après les malheurs du duché, il a vécu dans la retraite.

Le comte Zamoyski portait un de ces noms qu'ont illustré également les vertus militaires et les vertus civiles. Le plus célèbre de ses aïeux était ce fier Jean Zamoyski qui, en signant un traité où chacun des contractants avait eu soin d'étaler tous ses litres, se contenta de signer : Jean Zamoyski, Tégal de tous ceux-ci (his omnibtis par). Des souvenirs plus récents recommandaient encore cette famille à la considération de ses compatriotes. Quand la Russie, préludant par des attentats partiels au grand attentat du démembrement, fit enlever, en 1767, dans Varsovie même, quatre des plus illustres Polonais qui combattaient ses prétentions, le comte Zamoyski, père de celui que j'ai connu, était chancelier du royaume. Il alla, les larmes aux yeux , conjurer le roi de reprendre les sceaux : « Eh quoi , lui dit Stanislas, un pilote doit-il abandonner le gouvernail pendant To- ^age? — Le vaisseau ne manœuvre plus, répondit Zamoyski; souJEfrez que je ne consacre pas par l'apposition des sceaux et par ma signature le naufrage qui va Tengloutir I » ^»m. u As^juJ

Le comte Zamoyski, gendre du prince Gzartoryski, était un grand seigneur fort aimable, administrant avec ordre (chose rare en Pologne) une fortune considérable et non obérée , tenant honorablement une grande maison, dont sa belle et intéressante com-

SOUVENIRS DQN DIPLOMATE. 197

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pagne faisait les honneurs avec infiniment de grâce. Il faisait des vœux sincères pour la restauration de sa patrie, mais son caractère laissait quelque chose à désirer sous le rapport de l'énergie. C'était un bon citoyen dans les temps ordinaires, mais non un, de ces hommes d'action, qui devenaient de plus en plus nécessaires.

Le personnage le plus important de la famille était le prince Adam, le fils aîné, ex-ministre des affaires étrangères en Russie. D'après ce dernier titre seul, on conçoit combien la position du prince Adam était difficile. Cette position, il n'avait pas été en son pouvoir d'abord de la choisir, ensuite de la changer. Le prince Adam avait été élevé à Pétersbourg où il avait été appelé par ordre de Catherine IL Lié dès Tenfance avec l'empereur Alexandre, il était son ami autant qu'on peut être l'ami d'un empereur. Il avait , dans les beaux jours de sa jeunesse, rêvé avec lui le rétablissement de la Pologne par la Russie. Devenu son minisire, il avait continué à caresser cette chimère. Plus d'une fois, dit-on ^ la promesse lui en avait été solennellement renouvelée ; elle l'avait été à Pulawy même, lorsqu'en 1805 l'empereur Alexandre y passa en se rendant à la cour de Prusse pour la soulever contre la France. Avec de pareils antécédents, le prince Adam devait tenir à l'empereur Alexandre par affection; à la Russie, par les espérances fondées sur elle. Mais l'état de l'Europe était changés le cours

des choses avait modifié ses sentimeiils, non comme particulier, mais comme Polonais II avait envoyé à Tempereur Alexandre la démission de ses emplois et de ses titres ; mais cette démission n'avait pas été acceptée ; il recevait seulement des congés successifs. Briser les liens d'une amitié ancienne lui semblait un acte d'ingratitude, et cependant il ne pouvait s'empêcher de faire des vœux pour Tindépendance de son pays, dût-elle être Pouvrage d'un autre que de Tempereur Alexandre. Cette attitude avait quelque chose de pénible, mais elle était imposée par cette situation tout à fait exceptionnelle» Le prince Adam se tint à l'écart et comme sur un terrain neutre pendant tout le temps de ma mission ; mais beaucoup d'idées, peut-être d'intérêts, se rattachaient à sa personne. Après nos revers , quelques-uns de ses compatriotes, voulant une Pologne à tout prix, réclamèrent son intervention auprès de la Russie ; et bien que l'événement ait trompé cette espérance , Ton ne saurait lui reprocher d'avoir déféré à leur vœu. La réserve de sa conduite, avant l'événement qui pouvait rendre cette intervention utile, lui en avait laissé le droit et la liberté.

La princesse Czartoryska , mère du prince Adam, chercha et saisit plusieurs fois Toccasion de me parler de lui. Elle avait à cœur de faire approuver les motifs de l'éloignement où il se tenait , et de justifier aux yeux de la France l'inaction à laquelle il était con-

damné. Tout récemment eticore, me diBai^elle) il avait, mais en vain, supplié l'empereur Alexandre dô le dégager entièrement de son service. Tel était le langage, assurément sincère^ de la princesse Gzartoryska. Il m'est doux, même aujourd'hui , de rendre hommage aux sentiments si patriotiques des dames polonaises. La princesse avait trop vécu, elle avait subi répreuve de trop de circonstances extraordinaires, pour partager avec une entière confiance les illusions auxquelles se livraient des imaginations plus jeunes ; mais la réflexion, mûrie chez elle par l'expérience, donnait les mêmes couleurs à sa pensée et à son langage. Et pourquoi ce langage eût-il été suspect , puisqu'au fond il n'était que l'expression d'un intérêt bien entendu? Elle avait vu quatre fois son château de Pulawy livré au pillage. Elle pouvait eu craindre un cinquième, car les Russes n'étant qu'à deilx pas du duché, il n'était nullement invraisemblable qu'ils y pénétreraient au début d'une guerre. N'était-il pas naturel que la princesse appelât de ses vœux ime secousse, une révolution définitive qui amenât un ordre de choses tel que l'avenir ne vît plus se reproduire de semblables événements? Et comment une famille de" cette distinction n'eût-elle pas désiré le rétablissement d*un royaume où, quel que fût le roi, la première place auprès du trône eût été infailliblement pour elle? Célèbre autrefois par les agréments de son esprit et de sa figure, la prin-

cesse Czarloryska conservait encore toutes les grâces de l'esprit, et je regrettai beaucoup qu'elle ne fît à Varsovie qu'une courte apparition . Elle voulut bien retarder son départ de quelques jours pour assister à une de mes soirées. Les réunions étaient alors des plus remarquables à Varsovie. Tous les grands noms deTancienne Pologne, et de toutes les parties de la Pologne, s'y trouvaient rassemblés. A côté des graves mères de famille, on voyait une foule de femmes dans tout l'éclat de la jeunesse, élégantes sans art et embellies par cette aisance naturelle, qui est le trait caractéristique du pays, les princesses Sangusko, Radziwill, Sapieha, Sulkowska,la princesse de Wurtemberg, née Czartoryska, les Potocka, les Zamoyska, les Chodkiewicz et beaucoup d'autres, qui, sans porter le titre de princesses , n'en étaient pas moins au premier rang de la société par l'antiquité de leur illustration et l'étendue de leur fortune, comme par leurs grâces naturelles.

Je me souviens que Dupont, danseur célèbre dans ce temps-là, s'étant arrêté à Varsovie dans un voyage de Pétersbourg à Vienne, vint à un de mes bals, et se prêta de bonne grâce à y prendre part. Il dansa particulièrement avec une jeune personne qui à tous les agréments et à toutes les vertus de son sexe joignait des dispositions chorégraphiques dont l'artiste luimême fut frappé. Cette remarque serait bien insignifiante, si je ne me hâtais d'ajouter que cette jeune

personne, mademoiselle Jeannette Grusinska, devint depuis réponse du grand-duc Constantin, sous le nom de princesse de Lôwicz, et que dans ce nouveau rang elle conserva toute la modestie de sa première position, et rendit service plus d'une fois à ses compatriotes opprimés.

Varsovie n'a pas revu un hiver comparable à celui qui termina 1811 et commença 1812. Il n'est au pouvoir d'aucun empereur, quelque puissant qu'il soit, de composer des réunions semblables , à moins qu'il ne se présente comme le restaurateur de l'indépendance de la Pologne. Ce qui donnait un prix infini, un attrait particulier, inimitable, aux assemblées d'alors, c'était le sentiment moral qui les animait. On jouissait d'un bonheur à venir; c'était plus que le bonheur, c'en était l'espérance ! L'illusion a été cruellement détruite, m2iis combien elle était douce! et que de charmes elle répandait non-seulement parmi la noblesse polonaise, mais même parmi les classes inférieures, car celles-là aussi n'étaient pas insensibles au' nom de la liberté et à l'espoir de recouvrer une existence nationale.

En quittant Varsovie, la princesse Czartoryska me dit que sous peu de jours elle partirait de Pulawy pour aller, avec son mari et le prince Adam , passer l'hiver à Siniawa, une de leurs terres dans la Gallicie autrichienne ; qu'elle s'occupait de marier le prince Adam, ce qui, vu son caractère un peu sauvage, n'é-

tait pas chose facile. Sans articuler les motifs de ce déplacement, elle me laissait assez entendre qu'elle tenait, ainsi que toute sa famille, à se trouver en dehors des premiers événements que pouvait amener une rupture.

Ce fut à cette époque que le vieux prince Adam fit entre ses enfants le partage de sa fortune. Les détails de cette opération donnent une idée assez juste de l'importance et du mode d'administration des grandes fortunes polonaises , si toutefois le mot d'administration est applicable ici. Il fallut commencer ce partage par une liquidation. On trouva une valeur de 110 millions de florins de Pologne (le florin à 61 centimes). Cette valeur était grevée de 60 millions de dettes. Restait net une somme de 50 millions. Quatre lots furent faits, et chacun chargé d'une dette proportionnelle. Les deux fils devaient avoir chacun 15 millions, dettes payées; les deux filles, chacune 10 millions, dettes également payées. Pendant sa vie, le prince, laissant à ses enfants Tadministration de ses biens, se réservait la jouissance de la moitié du produit net. Les enfants du prince étaient le prince Adam, ex-ministre en Russie ; le prince Constantin, colonel du 16® régiment d'infanterie du duché ; la princesse de Wurtemberg, femme du duc Louis; la comtesse Zamoyska, femme du sénateur comte Zamoyski.

Vers ce même temps , nous eûmes la douleur de

perdre un homme justement vénéré, le comte Gutakowski, président du Sénat. A ce nom se rattache un des souvenirs les plus attendrissants de mon séjoor en Pologne. Gutakowski était un de ces courageux Polonais qui avaient su conquérir Testinie des oppresseurs même de sa patrie. L'hiver précédent, il avait eu, lui, vieillard octogénaire, Imeffable bonheur de sauver d'une mort affreuse sa fille, la comtesse Zabiello , en éteignant , au prix d'un embrasement douloureux et de brûlures profondes, le feu qui avait pris à sa robe. Nous Tarions vu, momentanément invalide des deux bras, mais bénissant ses souffrances, recevant ses aliments des mains de sa fille. Déjà ses blessures étaient guéries ; il n'en conservait plus que les précieuses cicatrices, quand une mort presque subite l'enleva à sa respectable famille. Gutakowski était grand-maltre des trois loges maçonniques de Pologne, et j'eus Thonneur, en qualité d'orateur de la loge française, de prononcer sur sa tombe un discours dans cette langue qu'il avait aimée, car c^était celle du peuple dont il attendait rentière délivrance de sa patrie. Cette mort, que nous pleurions , était un dernier bonheur accordé à cet homme de bien. Elle l'endormait dans une douce espérance, et lui épargnait une amère et suprême déception.

La mort du comte Gutakowski mit en jeu quelques ambitions. La présidence du Sénat, comme première

dignité du gouvernement , fui offerte au comte Stanislas Potocki, président du conseil des ministres. Déjà on s*agitait pour le choix du successeur de celui-ci. G^était une place gui exigeait un homme d*£tat di^ingué, ou un grand seigneur de première ligne. L'homme d'État eût pu être M. Lubienski, ministre de la justice, mais on a vu tout ce qui s'opposait à sa nomination. Le grand seigneur le plus en évidence était le comte Zamoyski dont nous venons déparier; mais alors il était jeune d'âge, jeune en affaires, et ne paraissait pas avoir encore la gravité requise pour un poste aussi délicat. Le comte Stanislas Potocki fit taire les rivalités, et'mit le roi luimême à son aise en se décidant à conserver la présidence du conseil. Quant à celle du Sénat , elle devint ce qu'est parfois à Home la papauté, le prix de la vétérance. Elle fut conférée au comte Ostrowski, vénérable septuagénaire, dont l'activité d'esprit était encore remarquable.

Depuis la chute de Napoléon, l'on a beaucoup glosé sur l'excès de la flatterie qui assiégeait de toutes parts son trône, sur l'humilité des hommages que lui rendaient même les rois et les empereurs. Croiton qu'il fût bien facile de se soustraire à la fascination qu'exerçait ce prodigieux génie ? M. de Talleyrand disait un jour à un personnage fort prévenu contre l'Empereur : « Laissez donc, avant deux mois, il vous aura rendu imbécile eomrtie nous^ » assimila-

lion assez consolante du reste. Combien est-il de souverains auxquels on a prodigué d'aussi basses adulations, sans que leur vie ait présenté la centième partie des merveilles qui ont rempli celle de Napoléon? Au reste, s'il y avait pour le moderne César flatterie exagérée dans toutes les cours, à Vienne, à Rome, à Pétersbourg même, celle des habitants du duché de Varsovie s'ennoblissait par son principe; la flatterie chez eux n'était que de la reconnaissance. Le 2 décembre 1811 , anniversaire du couronnement du l'Empereur, qui se trouvait être un dimanche, je reçus au cercle du matin les félicitations du roi et de

la reine. Le roi, à la fin du dîner, se leva et porta la santé de l'Empereur ; j'y répondis en portant celle du roi. Dans le cercle du soir qui eut lieu le lendemain lundi, ce prince me faisait remarquer avec satisfaction que l'assemblée était plus brillante et plus nombreuse que de coutume : « Cela est tout simple, me disait-il, où pourrait-on fêter l'Empereur avec plus d'intérêt que dans un pays qui lui doit l'existence et qui attend tout de sa protection ? » La réfllexion- était juste : ailleurs on pouvait offrir à Napoléon des hommages suspects ; le langage de l'amitié pouvait cacher des ressentiments, des haines, des projets de vengeance; les caresses pouvaient être une imposture et la joie un mensonge. A Varsovie^ on ne connaissait Napoléon que par un immense bienfait, la fondation du duché créé par lui. Le duché voyait en lui son

avenir, et en effet, Napoléon excepté, quelle était BOUS le soleil la puissance capable de vouloir, assez forte pour pouvoir faire renaître de ses cendres la Pologne anéantie ?

Datis le courant de la journée du 2 décembre, j'avais pareillement reçu les félicitations de tons les grands corps de TEtat. Le président du Sénat avec une députation de douze sénateurs, le président du conseil avec tous les ministres , le prince Poniatowski, en qualité de commandant en chef de l'armée, avec son état-major, l'archevêque de Gnesne, accompagné des évêques de Gracovie, de Kujawy, de Plotsk et de plusieurs évéques in partibus, vinrent tour à tour m'exprimer leurs sentiments de gratitude et de dévouement pour l'Empereur.

G'est de sang-froid et après un long désenchantement que je retrace aujourd'hui ces scènes alors si intéressantes à mes yeux ,'et je trouve qu'à Varsoviç les choses étaient ce qu'elles devaient être. La même sincérité régnait dans les fêtes populaires ; on ne se serait jamais imaginé être à quatre cents lieues de Paris. Gomme à Paris, les spectacles étaient gratuits pour le peuple. La ville entière était illuminée ; \m grand luxe de décors en ce genre attira surtout la curiosité publique dans le jardin Krasinski, Tune des plus agréables promenades de Varsovie. Toute la population fut en mouvement pendant une grande partie de la nuit. En France, Napoléon avait des en-

nemis, à Varsovie il n'en avait pas; la joie était franche et universelle. Le dimanche et le lundi ayant* été pris par les cercles de la cour et les réjouissances du gouvernement, ce fut le mardi que je fêtai à mon tour cet anniversaire fameux qui n*a plus été céléhré depuis que deux fois, et sous Tempire d'amères et lugubres préoccupations.

Je pourrais faire ici une belle dissertation sur uq point d'étiquette qui, à l'occasion de la soirée que je donnai, mit en émoi toute la chancellerie saxonne. Une jeune personne de dix-huit ans se trouvait , par la mort récente d'une douairière, remplir les fonc-^ tions de dame de clef auprès de la reine. Les chambellans vinrent avec beaucoup de ménagements me prévenir que c'était à cette jeune personne que je devais rendre les principaux honneurs. M. de Senft, que j''en informai, me disait de son côté que le premier rang appartenait à sa femme. En ma qualité d'agent diplomatique, je penchais pour la femme du ministre des affaires étrangères ; mais on prouvait, parles actes du maréchalat, qu'une dame d'honneur, qui fait m^e temporairement les fonctions de dame de def, avait le pas sur les fenunes des membres du cabinet. Pour ménager toutes les prétentions, j*esquivai la difficulté. Les grandes maltresses primant les autres femmes sans contestation , je priai la grande maîtresse de Son Altesse Boyale, la princesse Auguste, de vouloir bien, malgré son âge, non pas

danser, mais marcher avec moi uue polonaise, ce qui ne blessait ni madame de Senft ni la jeune dame d'honneur. Puis, avant l'heure du souper, madame de Senft s'étant retirée, la question resta comme indécise, et c'est là le but que souvent Tune des parties et quelquefois toutes les deux se proposent dans un pareil débat. Beaucoup de gens trouveront ces détails puérils, mais j'ai pour excuse certains passages de Saint-Simon et de Dangeau.

Avant de quitter le terrain du cérémonial, je citerai encore un trait de ce genre, qui témoigne de la bienveillance du roi pour les Polonais. Lorsque ce prince alla visiter Modlin , la reine voulait l'accompagner, mais il s'y refusa, la présence de la reine rendant Tétiquelte beaucoup plus sévère. Dans ce voyage, le roi ayant été dîner à la maison de campagne du comte Gutakowski, admit à sa table, outre le maître de la maison, madame &utakowska et la comtesse Zabiello, sa fille. D'après les rites de la cour de Dresde, il n'aurait pu faire une telle politesse à ces deux dames si la reine eût été avec lui. Ainsi tout ce qui paraissait être une sorte de loi était sacré pour cet excellent prince ; mais quand cette loi contrariait sa bonté, il cherchait à éviter les circonstances qui en auraient exigé Tapplication.

L'accroissement de la population et du territoire du duché en 1809 avait rendu nécessaire une augmentation proportionnelle dans le nombre des mem-

bres du Sénat. Le moment de l'ouverture de la Diète approchant, le roi fit une promotion de sénateurs dans laquelle fut compris l'évêque de Chelm, qui était du rite grec uni, et dont le diocèse se trouvait dans l'un des départements nouvellement annexés. Par suite de sa nomination, tous les évoques du duché se trouvaient faire partie du Sénat, un seul excepté, celui de Lublin, exclu par un sentiment légitime de patriotisme et de moralité. Cet évêque était le trop fameux Zahrzewski, lequel, non content d'avoir voté le partage de la Pologne, avait relevé les membres de la Diète du serment fait par eux de ne point aliéner les possessions de la République. Condamné à mort en 1794 par ses compatriotes, il n'avait dû la vie qu'à la clémence de Kosciuszko. Je place ici la mention de ce fait, parce que l'histoire doit un regard d'indignation au traître qui vend son pays.

Ud« tribune à Varsovie.— Ouvertùrje de U piète.—Opposiiion à l'admission du Code criminel français. ^Modification d'un article du Code civil. — Questions de finances. — Mode singulier des débais. — Projets d'adresses au roi et à Napoléon. — Godlewski, chef de l'opposition. — Échecs des ministres.

Depuis la Buppressipn du tribunat en France, il n'y avait plus sur le continent d'autre tribune politique que celle du duché de Varsovie. La convocation de la Diète de Pologne était ainsi, en 1811, un événement qui ne manquait pas d'intérêt pour Tobservateur ami de la liberté des peuples. Bien que la session durât seulement quinze jours , il n'en était pas moins curieux de voir, dans un petit Etat entouré par les trois monarchies les plus absolues du continent, une réunion de représentants électifs, nommés en partie par la noblesse et en partie par les communes, élever la voix contre les vices de l'administration, traduire à sa barre les ministres, réclamer la réduction des

dépenses, ue voter Timpôt que sous la condition de^ réformes, et forcer enfin le gouvernement de faire droit à ses demandes.

L'ouverture de la Diète, fixée au 8 décembre, eut lieu avec le cérémonial traditionnel. Le roi, le Sénat et les nonces assistèrent auparavant à une messe solennelle célébrée par Tévêque de Chelm, nouvellement nommé sénateur. Le choix de ce prélat, qui appartenait au rite grec, était un nouveau témoignage de l'esprit de tolérance du roi. Le discours de ce prince, en ouvrant la session, fut simple et touchant. Il y exprimait un désir qui ne fut pas accompli, celui de rétablissement d'un système uniforme dans l'ordre judiciaire pour les anciens et les nouveaux départements. Le jour suivant, les députés des quatre départements réunis au duché depuis 1809 prêtèrent serment.

Avaqt cette annexion, la Chambre des nonces du iuchè était composée de cent membres, soixante nonces nomniés parla noblesse, et quarante députés nommés par les communes. Par suite de l'accroissement de territoire, le nombre des membres de la Diète fut porté à cent soixante-quatre. Outre qu'il avait été stipulé par l'article 1 5 du traité de Tilsitt que les constitutions qui régiraient le duché de Varsovie seraient de nature à se concilier avec la tranquillité des États voisins, l'empereur Napoléon, qui avait pris tant de précautions en France pour com-

primer l'esprit démocratique, n'eût pas été disposé à lui laisser dans ce nouvel Etat un trop libre essor. Aussi avait-il concentré presque tous les pouvoirs dans trois commissions, que nommait la Chambre des nonces, en n'accordant qu'aux membres seuls de ces commissions le droit de prendre la parole pjour exprimer leur opinion individuelle. La discussion, ou du moins la plaidoirie , était ainsi exclusivement réservée aux membres de ces commissions et aux conseillers d'État, qui étaient de droit membres de la Chambre , pour y défendre les propositions du gouvernement. Les commissions, composées chacune de cinq membres , se divisaient ainsi : une commission de finances, une de législalion criminelle, une de • législation civile.

Le 10 décembre, les commissions étant nommées, les ministres entrèrent en communication avec elles, sur les projets de loi rédigés par le conseil d'État. Plusieurs jours furent employés à des débats préli- ' minaires, avant que le rapport en fût fait à la Diète. Une proposition très-grave, soumise à la commission de législation criminelle, avait pour objet d'introduire dans le duché le Gode criminel français. Sans contredit, il était urgent de faire cesser la discordance qui existait entre les diverses provinces d'un même Etat^ six de ces provinces étant soumises au Code criminel de la Prusse, et quatre à celui de l'Autriche. Tel délit qui, dans les unes, n'entraînait qu'une

amende légère, était puni dans les autres de plusieurs années de prison ; mais vouloir imposer pleinement et sans modifications le Gode criminel français était une prétention inadmissible. Cette faute appartenait tout entière auministre'Lubienski. Ce ministre ayant fait nommer un maréchal de la Diète à sa discrétion, ayant lui-même espéré obtenir la présidence du conseil des ministres (ce que j'avais empêché), s'était flatté de disposer de la Diète sans contradiction. Il ne tarda pas à reconnaître son erreur. Ce fut contre lui que s'élevèrent les premières plaintes ; la plupart des nonces arrivèrent avec un parti pris de rejeter tout ce qui serait proposé par lui. Le roi s'aperçut lui-même que le principe de cette résistance systématique tenait à des' considérations personnelles, car il me raconta qu'un nonce, qui lui avait parlé très-vivement contre l'adoption du Code criminel français, avait fini par convenir qu'il ne l'avait, pas même lu. Mais je serais injuste si je prétendais que la commission se conduisit par de semblables motifs. Je reconnus au contraire que ses motifs dilatoires étaient tout à fait légitimes. La défiance que Ton avait du ministre de la justice éveillait l'attention sur les dangers de certaines dispositions du Code proposé, et véritablement la com- •mission avait signalé avec une sagacité rare celles qui se trouvaient le plus incompatibles avec l'état du pays. Ainsi elle repoussait les propositions rela-

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