‹ Souvenirs d'un diplomateChapitre 19 sur 28 · I-\ POLO ON E · texte numérisé non relu

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tives aux propos tenus contre le gouvernement, aux réunions non autorisées et autres délits de cette nature. Elle faisait observer qu'en France il avait pu être nécessaire, à la suite de la révolution, pour mettre un terme à Vanarchie et en prévenir le retour, d'établir une pénalité sévère à Tégard de tout ce qui pourrait troubler même légèrement Tordre public ; mais que dans le duché, dont la position était différente, de pareilles lois seraient une arme funeste entre les mains du ministère. Les adversaires les plus prononcés de la proposition ministérielle s'expliquèrent très-franchement avec moi ^ur les modifications qu*ila croyaient utiles, désirant que je ne visse dans leur conduite qu'une opposition raisonnée et exempte de toute prévention. La sagesse de leurs réflexions me frappa, et je jugeai aussitôt qull serait peu prudent d'insister. Le ministère et M. de Senft lui-même ne furent point de cet avis. Le roi ayant exprimé l'intention d'établir l'uniformité de l'ordre judiciaire pour tout le territoire, on pensait qu'il serait fâcheux pour Tautoritô royale que cette intention eût été annoncée en vain. A cette époque, on n'était nulle part, sur le continent, bien avancé dans la science du gouvernement représentatif. On espéra triompher de la résistance par lassitude ou par surprise; on pensa qu'en proposant le Gode dans les derniers jours de la session, et en le livrant au vote de la Chambre par ehi^pitres séparés, Tadoptien du pre-

mier entraînerait celle du reste. Le ministère était menacé d'un échec si ce plan eût été suivi. Il y échappa non par son habileté, mais par suite d'un revirement de parti inattendu.

Autant était animée la discussion relative au Gode criminel, autant était calme celle qui concernait la législation civile. Parmi les modifications qui furent apportées à la loi française, la principale porta sur Tarticle 162 du Gode civil. On maintint la prohibition des mariages entre beaux-frères et belles-sœurs, mais on admit que la dispense pourrait être accordée par le roi.

Les débats les plus animés portèrent sur les ques- ' tions de finances. Les contributions directes anciennement existantes dans le duché étaient Tittipôt foncier, l'impôt personnel, l'impôt sur les cheminées ou sur les feux, des impôts sur les juifs et sur les boissons. Les contributions indirectes comprenaient les péages et droits, les loteries , les postes , la vente du sel. A l'égard des contributions directes, le ministère proposait la réduction de l'impôt foncier , TétabUssement d'un impôt de patentes comme en France, et un droit sur la consommation des boissons dans les campagnes. Ge dernier droit n'avait jusqu'alors existé que dans les villes. En ce qui concernait les contributions indirectes, le gouvernement proposait deux impôts jusqu'alors inconnus, un droit de timbre ^l un droit sur le tabac.

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La réduction de rinijjùL foncier était très-agréable aux nonces qui tous étaient propriétaires de terres. Elle ne rélait pas autant aux députés des communes qui, par rétablissement des patentes, voyaient retomber sur les villes une partie du fardeau dont les terres allaient être déchargées. On avouait cependant que la situation des propriétaires de fonds était extrêmement malheureuse, et (ju'ils devaient obtenir quelque soulagement. Ceux-ci soutenaient que la diminution qui leur était accordée était fictive, que l'établissement d'une taxe sur la consommation des boissons dans les campagnes annulerait l'avantage du dégrèvement de la contribution foncière. Sur ce point, une espèce de guerre intestine s'élevait entre les propriétaires de terres eux-mêmes. Le mode proposé pour la perception de ce nouvel impôt le transformait en une véritable capitation, de manière que chacun devait payer en raison du nombre de têtes existantes dans les villes ou villages dont il serait propriétaire. La guerre n était pas d'homme à homme, mais de province à province. La division du duché en départements n'avait pas totalement fait disparaître Tancienne division en grande et petite Pologne. Les habitants des départements de Posen, de KaUsh et autres, qui avaient appartenu à la grande Pologne, étant plus avancés en civilisation , se récriaient contre un système d'impôt qui tendait, disaient-ils, à les punir de leur humanité. Ils représentaient que,

rdce au soin qu'ils prenaient de faire vacciner les enfants de leurs paysans, il y avait moitié plus d'enfants dans leurs terres que dans celles de la petite Pologne, et qu il serait odieux de régler la part d'impôt qui devrait les atteindre sur le nombre des têtes, comme si un enfant au berceau faisait quelque consommation de bière ou d'eau-de-vie. La contestation était vive, on s'agitait dans les salons, on remettait même des mémoires au roi. Cependant, comme il arrive dans les débats entre gens qui s'aiment, après tout, on se querellait sans se haïr. Après beaucoup de bruit, cet impôt fut adopté à la faveur d'une petite réduction dans le total. On admit pareillement l'impôt sur la consommation dés boissons dans les campagnes et l'impôt personnel.

Cette adoption de plusieurs des projets du gouvernement n'avait pas eu lieu sans de violentes sorties contre les ministres. En vain on avait prétendu restreindre les fonctions de la Chambre «les nonces à un vote silencieux, que les membres des commissions auraient seuls le droit de rompre. La liberté de discussion inhérente au gouvernement représentatif se faisait jour à travers toutes les entraves, et d'une façon vraiment curieuse. Tant que le maréchal de la Diète présidait la séance. Tordre prescrit par le statut constitutionnel de n'accorder la parole qu'aux membres des commissions était observé ; mais dès que le Maréchal déclarait la séance levée, une autre séance

commençait, dans laquelle l'assemblée se dédommageait amplement du rôle muet auquel elle avait été condamnée. D'après la constitution, le gouvernement représentatif n'était qu'une ombre. Il prenait un corps à Taide de ce léger supplément qu'il se créait lui-même. Les secondes séances, sans président, étaient d autant plus vives que les séances légales avaient été plus calmes. Alors toutes les passions étaient enjeu; alors éclataient les accusations, les invectives même. D'abord elles se dirigeaient uniquement contre M. Lubienski; mais un nonce, frère du dernier ministre des finances, ayant eu la maladresse de se joindre aux assaillants, les partisans de M. Lubienski en profitèrent pour tourner l'attention de la Chambre sur les désordres reprochés à Tex-ministre des finances, dont jusque-là le nom n'avait pas même été prononcé. M. Lubienski, nous Tavons souvent fait remarquer, ne manquait pas d'amis ardents et courageux. Outre que toutes les personnes qui tenaient à l'ordre judiciaire lui étaient dévouées, il avait dans la -Chambre deux de ses fils et un de ses gendres qui étaient nonces, et un troisième fils député. Chacun de ceux-ci, appartenant à des contrées diverses , avait un certain nombre d'adhérents. La défense du ministre se trouva ainsi largement organisée , et une tactique habile affaiblit les Coups dirigés contre lui, en multipliant contre d'autres fonctionnaires des attaques de même nature. On

articula des griefs plus ou moins fondés contre plur sieurs conseillers d'État ; on s'éleva contre les demandes d'indemnité du comte Zamoyski, à propos de Zamosc. Enfin, malgré les égards que tous s'accordaient à montrer pour la personne même du prince Poniatowski, on censura amèrement le désordre des diverses branches d'administration du département de la guerre.

Le roi s'effraya d'abord de cette explosion du mécontentement public. Il fut question un moment de faire ordonner Tévacuation de la salle aussitôt î^près la séance officielle; mais on recula devant cette mesure de compression, et Ton fit bien. L'effervescence des esprits était telle que Tordre du maréchal aurait pu rester sans effet, et c eût été un malheu}^ d*étre réduit à employer la force. On pensa qu'en laissant à Temportement des nonces les moyens de s'évaporer, sa violence s'atténuerait bientôt et quç Topposition finirait par devenir plus traitable. Le roi se tranquillisa et il eut raison, mais les ministres n'en prirent pas aussi facilement leur parti. La première session de la Diète , en 1807, avait été des plus paisibles, comme cela devait être à la naissance de rStat. Abandonnés à eux-mêmes depuis, les ministres avaient exercé l'arbitraire le plus illimité, Téloignement du roi ne permettant guère à la plaint^ ^e parvenir jusqu'à lui. Aussi étaient-ils tout étonnés de trouver d'aussi hardis contrs^dicteurs, Si les ses-

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fiions eussent été annuelles, ils n'auraient pas eu le temps de s'endormir ainsi dans l'oubli, ou plutôt dans Tignorance de leur devoir, A la suite de la séance du 16, après la répétition ' d'accusations graves contre les ministres, on proposa de rédiger une adresse par laquelle on exposerait au roi les vices de l'administration, on demanderait une nouvelle réduction dans les dépenses et la formation d'une commission composée de deux députés de chaque département, pour soumettre à Sa Majesté un travail sur ces réductions. Cette proposition ayant été combattue par les amis du ministère, la discussion prit le caractère d'une véritable tempête. Les partisans du projet d'adresse s'emportèrent jusqu'à parler d'envoyer une députation à Paris. Lorsque, le soir, on me fit part de cette idée, sans m'exprimer sur la question même de Tauresse à présenter au roi, je fis sentir la choquante inconvenance qu'il y aurait à former quelque recours ailleurs qu'auprès de ce prince, puisque ce serait en quelque sorte l'accuser lui-même dans ses ministres, et le traduire au tribunal d'un monarque étranger. Je ne balançai pas à déclarer qu'on ne devait pas croire qu'une telle démarche auprès de l'Empereur pût avoir son approbation. On abandonna cette partie du projet^ mais on poursuivit la rédaction et la signature de l'adresse, et elle eut l'assentiment de la majorité des nonces. Il faut convenir que le parti de l'opposition avait

de grands avantages. Le plus ardent de ses orateurs, "^ Godlewski, étant membre de la cour des comptes, avait pu étudier et connaître tous les abus de Tadministration, toutes les irrégularités ministérielles. De plus, Tex-ministre des finances s'était^hâté, par intérêt autant que par rancune, d'entrer en rapport avec Topposition^ et de lui indiquer les points sur lesquels ses anciens collègues offraient le plus de prise à la critique. On eut ainsi pendant quelques jours une suite de révélations désagréables pour les ministres, et un débordement de plaintes^ dont plusieurs n'étaient que trop légitimes.

En raison de l'énergie de son langage, Godlewski devint l'objet de la haine d'un parti et de Tidolâtrie de l'autre. Tandis que les uns ouvraient une souscription pour faire graver son portrait, les autres le qualifiaient de traître vendu à la Russie. Le prince Poniatowski lui-même, peu accoutumé à des vérités dures, dit à GodlewsTci, dans un moment d'humeur, qu'il avait mérité une médaille de l'empereur Alexandre pour avoir vilipendé l'administration du duché, de manière à faire aimer aux autres provinces de la Pologne la domination de leurs oppresseurs actuels. Sur ce point, la susceptibilité blessée du prince Poniatowski égarait son jugement. L'agitation de la Diète n'était nuisible ni au dedans ni au dehors. Dans l'intérieur, la hardiesse excessive du langage des nonces impi^imait à Tesprit national une activité

dont on pouvait se promettre d'utiles résultats, en lui donnant une bonne direction. Quand un peuple recouvre un bien dont il a été privé longtemps, est-il en son pouvoir de n'en pas pousser l'usage jusqu'à Tabus? Il lui f|iut pendant quelque temps presque la licence, pour qu'il croie avoir repris possession de la liberté. La liberté elle-même pour les Polonais eût été incomplète sans ces orages. Dans quelques-unes des séances non officielles de la Chambre, il ne manquait que rintervention du sabre pour compléter la ressemblance avec les Diètes d'autrefois. Il s'en fallait beaucoup que dans les provinces polonaises devenues autrichiennes ou russes ces tempêtes fussent regardées comme un malheur pour le pays. Les vieux Polonais y retrouvaient Vimage de leur ancienne indépendance; suivant Tusage des peuples opprimés, ils regrettaient jusqu'à la turbulence et à l'indiscipline de leurs confédérations; indiscipline fatale qui, en divisant leurs forces, avait tant contribué au triomphe de leurs oppresseurs.

Par bonheur pour le ministère du duché , au milieu des combats qu'il avait à soutenir, il avait acquis un vigoureux champion dans M. Matuszew^icz. Ce ministre, doué de talents très-réels, avait surtout un grand avantage de position, c'était d'avoir été étranger à tous les torts antérieurs. La faveur personnelle dont il jouissait donnait du poids à l'opinion des hommes modérés, qui, tout en voulant des réformes,

craignaient d'entraver la marche du gouvernement. Aussi, à travers tous ces débats, plusieurs des projets ministériels furent successivement adoptés. On adroit, (Jans la séance du 18, Timpôt sur les cheminées et rétablissement d'une ferme du tabac. On rejeta rimpôt sur les boucherie?, mais en témoignant qu'on l'adoptierait lorsqu'il serait reproduit avec les réductionp proposées. On l'adopta en effet le lendemain. Le mipistère croyait que le projet suivant, l'impôt sur le timbre, serait celui qui souffrirait le moins de difficultés, parce que ce projet ne devant ^tteipdre qi]e les classes riches , les opposants ^ne devaient trouver à le combattre aucun avantage dp popularité. Il fut pourtant rejeté, et à une majorité de plus de cinquante voix, c'est-à-dire d'un tiers à peu près des votes. Le désappointement fut grand pour le ministre. Au sortir de la séance, il entra en pourparlers avec la commission, et fut obligé de consentir à la diminution d'un tiers sur la quotité de l'impôt. La Chambre, constante à faire succéder une diiflculté nouvelle à la difficulté vaincue, rejeta pnsuite le droit de patentes pour lui faire égalepipnt sujiir une î^éduction. Le seul projet nouveau sur lequel il lui restât à se prononcer concernait l'établigspment d'une taxe additionnelle sur les impôts , pour remplacer différentes prestations militaires et surtout la livraison des fourrages en nature. Ce projet fut vivement débattu et définitivement rejeté.

En fin de compte,, l'opposition avait atteint son but. Le budget proposé montait à 63 millions de florins. Dès le premier jour, l'opposition avait annoncé la volonté de le réduire à 55 ou 56 millions, et c'est à cette somme qu'il fut restreint en effet, autant qu'on en pouvait juger par les calculs ministériels, qui n'étaient rien moins que certains pour les ministres eux-mên)es. On avait d'abord été surpris de voir se produire systématiquement une forte majorité opposante sur tous Içs projets financiers ; mais on ne tarda pas à trouver l'explication de l'énigme. C'était le résultat de la coalition de M. Lubienski avec ceux-là même . qui, dans les premiers jours de la session, l'avaient le plus vivement attaqué. Ce ministre ne voyait pas sans jalousie les progrès de M. Matuszewicz dans la faveur du roi. Il jugea que le meilleur moyen de les arrêter était de lui faire essuyer des contrariétés dans la Diète, et, en lui refusant des ressources proportionnées aux besoins de son département, de lui préparer des embarras pour l'avenir. Dans un gouvernement représentatif bien établi, une telle défection d'un ministre rompant l'unité d'action du gouvernement aurait été un acte très-répréhensible; mais il faut remarquer qu'à Varsovie on en était encore à l'apprentissage. Le comte Stanislas Potocki et M. Matuszewicz ne dissimulèrent pas au roi que, dans leur conviction, c'était la réunion des partisans de M. Lubienski aux adversaires

des propositions ministérielles qui leur avait valu ces échecs successifs; mais le roi ne parut pas donner créance à leur opinion.

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L'empereur Napoléon invoqué à la fois par l'opposition et par le ministère. — Effet favorable produit par l'attitude bienveillante et paternelle du roi. — Clôture de la Diète. — Neutralité obligée du ministre de France. — Départ du roi.

Au milieu de cette lutte des passions les plus animées, c'était un spectacle curieux pour un Français de voir le nom de Tempereur Napoléon invoqué par les partis rivaux, pour Tattaque comme pour la défense. « Que dirait l'empereur Napoléon, s'écriait Godlewski, s'il voyait cet Etat créé par ses victoires en proie à tous les désordres d'une administration dévorante, livré au gaspillage le plus odieux, et privé ainsi des ressources que nous aurions dû conserver, pour seconder un jour son fondateur dans Tintérêt de notre cause commune?— nielle idée aura de vous l'empereur Napoléon, répliquait M. Maluszewicz, si, sous prétexte d'abus exagérés d'ailleurs par la mal-

veillance, vous refusez les moyens indispensables pour Tentretien de cette armée sur laquelle il compte, et en qui repose peut-être notre avenir? » Dans ces raisonnements si opposés, on était de bonne foi de partetxl'autre.

Cependant l'opposition avait persisté dans son projet d'adresse au roi. Lorsque deux députés choisis dans son sein la remirent à ce prince comme Texpre?sion des vœux de la majorité de la Diète, il répondit qu il ne pouvait l'admettre sous ce titre, attendu qu'elle avait été votée hors de la présence du maréchal; mais qu'étant Tami de tous ses sujets, c'était comme ami, comme père qu'il la recevait. Il leur parla ensuite avec bonté, entendit leurs observations, et les renvoya émus d'affection et de reconnaissance. Ces députés rentrèrent dans la Chambré des nonces, lorsque la Diète était encore assemblée. La réponse du roi circula bientôt, et elle ne contribua pas médiocrement à faire adopter presque sans discussion les anciens impôts que le ministère avait proposé de maintenir.

Dans cette même séance, le roi fit communiquer à la Chambre des nonces la réforme de Tun des abus qui excitaient le plus de murmures, la suppression de cette onéreuse direction des vivres dont j^ai parlé ailleurs. Cette communication fut accueillie par un applaudissement universel. On voulait à Finstant même envoyer une députatiou pour remercier le roi.

Les ministres eurent beaucoup de peine à empêcher cette démarche qui eût été une amère satire de T entêtement qu^ils avaient mis si longtemps à défendre cette institution. Les esprits étant ainsi calmés, la commission de législation criminelle, sans se refuser, en principe, à l'admission du Code français* représenta que, comme il était indispensable d ^introduire en même temps le Gode de procédure, ce qui, pour le moment, n'était pas possible, il convenait de renvoyer le tout à la session suivante, de manière que Ton piU dans l'intervalle préparer sur Tun et sur l'autre les modifications que les mœurs locales rendaient inévitables. Le ministre de la justice avait déjà accédé à cet ajournement, et le roi y consentit sans peine, le motif allégué sauvant jusqu'à l'amourpropre ministériel *.

A mesure qu^un projet était adopté dans la Chambre des nonces, il était porté à l'examen du Sénat. Ils y furent tous admis sans opposition, et la clôture de la Diète eut lieu le 24 décembre. Le roi lui exprima sa vive satisfaction des sentiments de dévouement

1. £al820, un Code criminel, travaillé de main russe^ fut présenté à la Diète du nouveau royaume de Pologne. La Chambre des nonces qui, en 1811, avait ajourné l'application du Code criminel français, sans que la France s'en offensât, crul pouvoir prendre, en 1820, la même liberté vis-à-vis du Code russe. Le prix de -cet acte d'indépendance fut une dissolution immédiate, et pendant quatre ans aucune autre convocation n'eut lieu.

qu'elle avait montrés pour la patrie et pour sa personne; et, en effet, dans les derniers jours, l'opposition, contente de ses succès, avait été elle-même touchée de la condescendance du roi. La conduite de ce prince avait été un modèle de sagesse. Sans rien perdre de sa dignité, il avait donné à Topinion publique les satisfactions qu'elle réclamait. Aussi le résultat, pour le monarque, n'avait rien que de satisfaisant; mais il n'en était pas tout à fait de même pour les ministres. Les leçons qu'ils avaient reçues étaient un peu vives, bien qu'utiles à certains égards. La défection même de M. Lubienski, jugée d'abord sévèrement par beaucoup de personnes , trouva bientôt des excuses et même des apologies. Si ses ennemis la lui reprochaient comme une trahison, ses partisans lui 'en faisaient honneur comme d'un acte patriotique. Le parti démocratique de la Chambre des nonces, la petite noblesse et la bourgeoisie craignaient que, si M. Matuszewicz venait à s'emparer de l'esprit du roi, cet ascendant ne tournât au profit de quelques familles de la haute aristocratie.

Tous les hommes qui tenaient aux principes libéraux de la constitution devinrent les soutiens de ce ministre, quoique beaucoup d'entre eux fussent arrivés avec la résolution de travailler à le perdre. Cette métamorphose prouve une grande flexibilité dans les esprits; mais peut-être le raisonnement des hommes qui voulaient entretenir deux partis dans le

ministère n'était-il pas un calcul mal entendu. Ma position au milieu d'hommes qui se combattaient le matin avec amertume, et qui souvent le soir étaient réunis chez moi, eût été difficile si j'avais voulu prendre couleur dans leurs querelles. Mais, malgré mon attachement pour plusieurs ministres, surtout pour le prince Poniatowski , je gardais la plus complète neutralité. Je ne voulais voir qu'une intention droite dans le nonce qui attaquait l'administration, comme dans le ministre qui la défendait. Les membres les plus ardents de l'opposition me témoignaient le désir que le principe de leur conduite ne fût pas mal jugé par l'Empereur. Il ne pouvait pas trouver mauvais, me disaient-ils, qu'ils eussent fait usage de droits dont il leur avait rendu l'exercice. Ils me faisaient remarquer, non sans raison, que s'ils avaient repoussé des projets mal conçus, élagué d'inutiles dépenses, ils étaient bien loin de vouloir refuser ce qu^exigeaient les vrais besoins de Tarmée.

Toute la durée de la session fut un temps d'incessante et prodigieuse activité. Chaque journée, remplie d'abord par les luttes politiques, se terniinait par des dîners et de brillantes soirées; ma position exigeait que je fisse les principaux frais de cette représentation. Outre qu'il convenait à la politique de l'Empereur que la maison de son ministre à Varsovie fût un point central où tout vint aboutir, M. de Serra, mon collègue à Dresde, qui avait accompagné le roi

SOUVEXIUS D'UN DIPLOMATE. 171

vivait en simple particulier. M. de Senft, qui aurait dû faire les honneurs du gouvernement saxon à Varsovie, s'aperçut trop tard qu'il avait commis une faute en n'y organisant pas un établissement qui Teût mis à même de réunir chez lui toutes les opi- Dions et de concilier toutes les divergences. Le rôle que ce ministre aurait dû prendre me revint naturellement, et les rapprochements opérés sous mes auspices empêchèrent que certaines dissidences sur des questions politiques ne dégénérassent en inimitiés personnelles.

L'objet qui avait amené le roi à Varsovie étant rempli, ce prince partit le 28 décembre. La veille de son départ, dans Taudience où je pris congé de lui, il me parut content des résultats qu'il avait obtenus, et avoua que la violence des premiers débats lui avait fait craindre une issue moins heureuse. Il alla coucher à Nieborow, chez la princesse Radziwill, se proposant de passer le premier jour de janvier à Posen, et de continuer le lendehiain sa route pour Dresde. Je m'abstiens de faire mention ici des témoignages de bienveillance que je reçus à cette époque du roi et de la reine. J'ai été plus tard accrédité encore auprès de ce monarque, et toujours j'éprouvai de lui les mêmes bontés. J'avais désiré avant tout qu'il fût bien convaincu que je voulais le bien, et qu'en même temps il eût la certitude que je ne prétendais en aucune manière influencer ses détermina-

tions. Mon bonheur est de croire que celte conviction était en lui. Il est des souverains beaucoup pli;Ls puissants dont je n'aurais pas autant ambitionné Testime, et Tune de mes plus douces pensées est d'avoir tout fait pour m'en rendre digne. Mes rapports avec M. de Senft n'avaient pas été moins agréables, En partant, ce ministre me pria de lui écrire confidentiellement sur toutes les affaires du duché, avec la même franchise que nous en avions parlé ensemble. Je le fis en effet, mais avec la réserve convenable.

Quoique le roi ei\t, dès son arrivée, approuvé la proposition de créer une direction de Tadministration de la guerre, ce ne fut que la veille de son départ qu'il signa le décret établissant cette direction. Ce poste fut confié au général Wielhorski que l'opinion générale y appelait. Celle addition dans le conseil d'un homme estimable et ferme n'était pas sans importance. Par la nomination de JFM. Sobolevsrski et Matuszewicz, la composition du ministère du duché méritait une juste considération. J'ai vu dans beaucoup d'États plus puissants, et même dans de grandes monarchies, des ministères qui n'offraient pas autant d'hommes d'un véritable mérite et d'une aussi grande capacité ; mais que peuvent tous les talents réunis là où les ressources financières ne sont pas portées au niveau des besoins? A la rigueur, le budget voté par la Diète aurait pu être regardé comme sufiisant, si les quotités portées dans les évaluations étaient réel-

lement entrées dans les caisses du Trésor; mais, d'une part, des charges nouvelles, imposées au pays, rendirent bientôt impossible le recouvrement total, et, d'un autre côté, des besoins nouveaux vinrent réclamer des dépenses pour lesquelles aucuns fonds n'avaient été assignés.

SOUVENIRS D'UN DIPLOMATE. IfR

Réorganisation de l'instruction publique. — Application d'une loi relative aux starosties. — Exemption du service militaire vendue aux juifs. — Conflit entre M. Afatugzewicz et le prince Poniatowski .

Aussitôt après le départ du roi, les ministres s'occupèrent activement de l'exécution des nouvelles lois et des décisions royales.

L'instruction publique fut un des premiers objets de leurs soins. La Diète de 1791 avait déjà manifesté Pintention d'asseoir la liberté nationale sur l^instruction de toutes les classes de la nation. Même duraqt la domination prussienne, une chambre d'éducation avait été conservée à Varsovie. Il y avait là des précédents auxquels un prince tel que le roi de Saxe avait dû demeurer fidèle. Un de ses décrets transforma cette chambre d'éducation en une direction de l'instruction publique. Elle reçut une organisation plus large, et un supplément de ressources pour atteindre son but. Le président du conseil, Stanislas Potocki,

s^honora du titre de directeur de cette institution, et s'acquitta dignement de cette noble tâche.

La légèreté de caractère des Polonais, défaut gui d'ailleurs leur est commun avec nous, est avouée par leurs plus fervents apologistes. Immédiatement après la Diète, nous eûmes occasion de saisir un trait de cette«légèreté, dans le résultat même de leurs délibérations politiques. Parmi les nouvelles dispositions financières, il en était une qui avait passé comme inaperçue, bien qu'elle intéressât un certain nombre de fortunes particulières. C'est une clause qui assimilait le régime des starosties dans les quatre départements acquis en 1809 à celui qui existait déjà dans les six autres. Les starosties étaient des domaines appartenant à l'État, domaines dont le roi avait la disposition, mais dont il ne conférait la jouissance que pour un temps donné, tantôt pour vingt-cinq ou cinquante ans, tantôt à vie. Les donations à vie faites par l'empereur Napoléon, et particulièrement les sénatoreries, étaient à peu près en France ce qu'étaient les starosties en Pologne. Sous les derniers rois, chaque staroste payait au gouvernement la moitié ou le quart de son revenu, selon le titre de la collation qui lui avait été faite. Depuis le démembrement, le gouvernement prussien, dans la portion de territoire qui lui était échue, s'était substitué aux possesseurs des starosties, se chargeant de leur faire payer par ses caisses, sous le nom de compétence^ la quotité' de re-

venu dont ils jouissaient diaprés leurs déclarations. Gomme dans ces déclarations il y avait eu inexactitude de leur part, ils en avaient été punis par la fixation de celte compétence sur la base qu'eux-mêmes avaient posée. Un exemple rendra ceci plus facile à comprendre. Tel staroste payait annuellement au Trésor 10,000 fr. comme quart de son revenu. C'était évaluer sa starostie à 40,000. Le gouvernement prussien s'était emparé du fonds, et payait au titulaire 30,000 fr. de pension, ce qui semblait n'être pas une injustice, mais n'en avait pas moins procuré au fisc un bénéfice considérable, les déclarations ayant toujours été, en fait, plus ou moins inférieures à la quotité réelle du revenu. En vertu de la clause insérée dans le dernier budget, ce système, qui était resté en vigueur dans les six anciens départements, ayant été étendu aux territoires repris sur l'Autriche, le ministre dut procéder à son application. Ce fut une véritable surprise, généralement peu agréable, pour les propriétaires des starosties des départements annexés. Et pourtant la plupart d'entre eux avaient voté, comme membres de la Chambre des nonces ou du Sénat, Tarticle qui diminuait assez notablement leurs revenus. Aucun d'eux n'y avait fait attention. Malgré la Diète, malgré l'adoption du nouveau budget, on retombait toujours dans les mêmes emban-as de finances, et les recettes diminuaient chaque jour. La récolte avait été très-mauvaise. Après avoir

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vendu leurs grains à vil prix pour acquitter les impôts, les paysans rachetaient très-cher ce q\ii était indispensable à leur consommation. La misère était extrême, et, dans quelques départements, on avait beaucoup de peine à obtenir, même des propriétaires riches, le payement des contributions. Le prince Poniatowski, en butte aux réclamations incessantes des chefs militaires, contrarié en outre par des formes de comptabilité dont la gêne lui avait été jusqu'alors inconnue, avait parfois des accès de tristesse et de découragement. Je ne pouvais le consoler qu'en redoublant d'instances pour obtenir de l'Empereur des secours qu'après tout il ne pouvait justement refuser, puisque c'était lui qui exigeait, d'un pays appauvri par une foule de circonstances malheureuses, un état militaire en disproportion avec ses moyens. L'annonce du moindre envoi de fonds nous faisait oublier toutes nos peines, mais une telle situation ne pouvait se prolonger.

Réduit aux expédients, le ministre des finances s'improvisa, aux dépens des juifs, une petite recette qui ne figurait pas au budget, mais dont personne ne songea à se plaindre, pas même ceux qui en faisaient les frais. 11 leur vendit l'exemption, du service militaire. Tous les habitants, sans distinction de cultes, étaient assujettis à ce service par la loi ; mais on connaît l'aversion des Israélites pour le métier des ai^ mes. Ils se rachetaient dans les préfectures, au mo-

ment même du tirage, ou plus tard au régiment. Les soldats eux-mêmes se souciaient peu de tels camarades, et à peine comptait-on deux ou trois volontaires de cette religion, dont la belle conduite avait fait oublier l'origine. L'armée perdait ainsi une partie des renforts que lui assignait la loi, et les juifs subissaient une rançon onéreuse qui ne profitait pas au gouvernement. Afin de se soustraire aux complications des marchés individuels, les juifs eux-mêmes ne demandaient pas mieux que de traiter d^un rachat général. L'arrangement fut conclu moyennant un payement annuel de 500,000 florins, pour toute la population juive du duché, s'élevant à environ 350,000 âmes. Dans des circonstances ordinaires, le devoir des ministres eût été d'employer leurs soins à triompher du double préjugé des juifs et des chrétiens ; mais le temps manquait, et l'argent manquant aussi, le ministère crut bien faire en battant monnaie au profit du Trésor public, avec l'abus même qu'on ne pouvait présentement songer à détraire. Il serait à désirer que, dans les gouvernements même les plus constitutionnels, les fonctionnaires publics ne com^ missent pas de plus graves illégalités que celle-là.

Cependant il régnait une mésintelligence regrettable entre le ministre des finances et le prince Poniatowski. Celui-ci ne pouvait souffrir que M. Malusze- >vicz, en exigeant, pour délivrer des fonds, une spécification des dépenses, exerçât ainsi une sorte do

contrôle sur son administration. Ces entraves administratives le froissaient tellement, qu'il s'emporla plusieurs fois jusqu'à dire que le nouveau ministre lui faisait regretter son prédécesseur. Ma position dans ce conflit était singulièrement embarrassante. De Paris, on me recommandait d'appuyer énergiquement le ministre de la guerre auprès des autorités civiles, et de Dresde, M. de Senft m'écrivait confidentiellement : « Soutenez Matuszewicz contre l'anarchie armée de tous les moyens du sophisme, de l'intrigue et de l'habitude du désordre. » Ces qualifications peu gracieuses ne s'adressaient pas à Poniatowski, mais à son entourage. Au fond, la raison était du côté de Matuszewicz, qui ne mettait aucune mauvaise volonté vis-à-vis du ministère de la guerre, mais qui, fidèle aux derniers ordres du roi, ne voulait plus délivrer de fonds que sur une désignation d'emploi. Si je ne pus arriver à établir une harmonie parfaite entre les deux ministres, je réussis du moins à empêcher de la part du prince Poniatowski un éclat qui eût été souverainement contraire à l'intérêt du pays comme à celui de la France, dans un moment où une foule d'indices non équivoques donnaient chaque jour plus de consistance aux probabilités de guerre.

Persécutions en Lithuanie et en Wolhynie contre les patriotes polonaiB.— Faveurs accordées à ces provinces par la Russie. — Punition des conseillers russes, pour avoir accrédité le bruit du voyage d'Alexandre à Wilna. — Un parti de Cosaques entre dans le duché. — Le jeune Wolodkowicz arrêté et conduit à Pétersbourg.— M. d'Haugwitz à Varsovie. — Occupation de la Poméranie suédoise par la France.— Alliance de la Suède avec la Russie.

Ces indices d'une explosion prochaine devinrent en quelque sorte quotidiens vers la fin de 1811. La Gazette officielle de Wilna prenait chaque jour une allure plus hostile à la France. Au mois de décembre, elle réimprima un ukase adressé quatre ans auparavant aux Cosaques du Don, pour les féliciter de leur conduite dans la campagne de 1807. On ne pouvait les avertir plus clairement de se préparer à de nouveaux combats.

Comme à l'époque de la dernière guerre d'Autriche,

la Russie était encore censée fidèle à notre alliance, elle s'était abstenue de toute mesure ouvertement hostile contre les Polonais de sa domination, qui servaient dans le duché. Pour motiver le séquestre mis, comme je Tai raconté précédemment, sur les biens du prince Dominique Radziwill, mesure qui en réalité avait pour but de punir l'indiscrétion de son patriotisme, on avait allégué la nécessité d'assurer le remboursement d'une créance de 60,000 ducats. A la fin de 1811 , les ménagements cessèrent. Le prince proposait en vain des arrangements pour la dette dont on se faisait une arme contre lui. Ce n'était pas au débiteur qu'on en voulait, mais au colonel d'un régiment du duché.

Cette vexation n'était que le prélude d'autres plus générales. Les gouverneurs russes des anciennes provinces polonaises rappelèrent tous les habitants de ces provinces qui servaient en pays étranger, avec menace de confiscation, s'ils n'obéissaient dans un délai fixé. La fortune de leurs parents fut placée sous une sorte de surveillance, l'autorité publique se réservant, en cas d'ouverture de succession, le droit de s'emparer du patrimoine des héritiers absents. Je vis de riches familles de la Lithuanie et de la Wolhjrnie faire d'inutiles efforts pour rappeler des jeunes gens, engagés comme simples volontaires dans nos régiments de lanciers. Parmi ces jeunes gens qu'un sentiment patriotique amenait et retenait sous les

drapeaux de la restauration polonaise, plusieurs appartenaient à des maisons dont les chefs étaient con^r nus parleur dévouement à la Russie. Comprimé par l'égoïsme chez les hommes d'un âge avancé, le sentiment national revivait intact dans les jeunes cœurs.

Tandis que le cahinet russe prescrivait des actes de rigueur contre les Polonais qui plaçaient ailleurs qu'en lui leurs espérances, il continuait à cajoler ceux qui entraient dans ses vues, ou qui du moins ne se prononçaient pas contre lui. Il distribuait des titres, des cordons, allégeait certaines charges provinciales. On fit circuler une lettre très-gracieuse de l'empereur Alexandre à Oginski, devenu sénateur en Russie. C^étaitune réponse à une adresse par laquelle un certain nombre de Polonais vendus ou intimidés avaient renouvelé au czar des protestations de dévouement. Le soulagement accordé aux gouvernements de Wilna et de Grodno consistait dans la permission de payer en grains les impôts arriérés et en papier les impôts courants, sur le même taux que les provinces russes, c'est-à-dire en doublant la somme à cause de la perte du papier. Mais comme le papier perdait 75 0/0, il y avait toujours un quart d'allégeance.

Vers la même époque, on remarquait une plus grande abondance de numéraire, et une hausse assec forte du papier-monnaie russe dans les provinces

polonaises. On voyait là un indice significatif, sinon d'un versement de subsides anglais à Pétersbourg, du moins d'un rapprochement dont l'apparence suffisait pour ranimer le crédit. Ce fiit aussi à la fin de 181 1 que nous eûmes connaissance d'une expédition de plusieurs navires anglais chargés d'armes et de munitions pour le port de Riga. La publicité donnée maladroitement à cet envoi par les journaux de Londres lui fit fermer les ports russes, mais il n'en était pas moins évident que le ministère britannique n'aurait pas hasardé une telle expédition, s'il n'avait pas été autorisé à croire qu'elle avait au moins des chances d'être bien reçue, si même elle n'avait pas été sollicitée.

Dans ces jours où chaque incident semblait, surtout de la part du cabinet russe, un acheminement à une rupture, une sorte de revirement éphémère sembla se manifester en janvier 1812. Nous avons parlé des bruits d'un prochain voyage du czar dans les provinces polonaises, bruits qui n'avaient cessé de circuler pendant toute Tannée qui venait de finir. Tout à coup on vit paraître, dans le journal officiel de Lithuanie, un ukase condamnant à une amend^*[^^ trois conseillers de districts pour avoir, pendant plusieurs mois consécutifs, fait tenir un grand nombre de chevaux prêts à tous les relais, sur le seul brnit du prochain passage de Tempereur Alexandre. Cet ukase, publié seulement en janvier, remontait au

mois d'août précédent. Comment concevoir que des autorités publiques eussent pris de telles dispositions sans un avis au moins à peu près officiel, et pourquoi avoir si longtemps tenu la punition secrète, si Ton devait la publier? Punir des mesures prises par excès de zèle, dans l'attente d'un fait qui ne s'était pas réalisé, ne prouvait nullement qu'on n'avait pas eu, à une autre époque, de bonnes raisons pour croire que ce fait aurait lieu. Cet incident ne diminua en rien nos méfiances : nous vîmes seulement que l'on croyait devoir garder certains ménagements, pour chercher encore à nous tromper.

Un incident qui eut lieu dans ce même mois de janvier aurait pu prendre un caractère plus grave, sans la prudence du prince Poniatowski. Un parti de Cosaques fit une incursion dans le département de Siedlce sous prétexte de poursuivre des réfractaires, et ne manqua pas, parla même occasion, d'enlever des bestiaux et des fourrages. On aurait pu voir là une provocation indirecte ; le prince affecta^ sagement de n y attacher aucune importance, se contentant d'en faire Tobj et d'une explication amiable entre les commandants des deux frontières.

Nous avons parlé précédemment de la surveillance de jour en jour plus sévère exercée par les autorités russes à la frontière. Des considérations politiques pouvaient justifier ces mesures; mais ce qui ne comportait pas d'excuse; c'est que parfois le désistement

apparent de cette rigueur cachait quelque perfidie. Uii Lithuanien, le jeune Wolodkowicz, fils du général de ce nom, qui avait été au service de la France, avait obtenu du cabinet russe un passe-port pour se rendre daDS le duché. Â sou passage à Brzesc, malgré ce passe-port, il fut arrêté avec son domestique. On les fouilla tous deux, on alla jusqu'à découdre leurs vêtements, et bien que celte investigation fût demeurée infructueuse, ils furent brutalement chargés sur un traîneau, et envoyés sous bonne garde jusqu'à Pétersbourg. On avait supposé que ce jeune homme emportait quelques lettres de son père (alors retiré dans une terre près de Minsk), ou d'autres patriotes polonais. Arrivé à Pétersbourg, Wolodkowicz, de qui je tiens directement tous ces détails, fut enfermé dans une prison où le ministre de la police, Balakow, vint en personne l'interroger sur les habitudes et les relations de î^on père, tant dans le duché que dans la Russie même. Il ne fut relâché qu'au bout de quinze jours, avec défense expresse de se présenter chez l'ambassadeur de France (général Lauriston). On l'avertit que toutes ses démarches étaient soigneusement épiées, et que ce qu'il avait de mieux à faire était de partir sur-le-champ pour Varsovie, où on lui permettait de se rendre cette fois pour tout de bon. Ainsi le passe-port primitif, signé du premier ministre russe, de M. de Romansof luimême, n'avait été qu'un piège. Quand la défiance

entre deux États est poussée à ce point et amène de tels procédés, la rupture n'est pas loin.

Malgré tous les efforts des Russes, il nous arrivait toujours beaucoup de jeunes gens, surtout de la LithuaDie. Ils venaient s'enrôler comme volontaires, avec ou sans le consentement de leurs familles. Quand ils ne pouvaient tromper la surveillance des douaniers russes, ils s'ouvraient passage en achetant leur silence.

Nous apercevions aussi du côté de la Prusse des symptômes alarmants. Bien que dès lors le cabinet de Berlin fût, à notre insu, en communication avec le gouvernementfrançais pour le traité qui fut conclu le 24 février suivant, une foule d'hommes exaltés, sans tenir compte de la volonté royale, se livraient, à Berlin même et dans les provinces, aux plus violentes sorties contre la France. Supposant que la Prusse allait devenir le théâtre de nouvelles hostilités, ils ne voulaient plus de grandes batailles, mais d'une guerre de guérillas. Faire de la Prusse une autre Espagne, tel était alors le vœu des iriembres du Tugendbund^ et le nombre en était grand, même dans les administrations publiques. Le comte d'Haugwitz, que j'avais connu ministre des affaires étrangères à Berlin, dans les temps de Theureuse intimité de nos deux gouvernements, et qui se trouvait alors à Varsovie pour des intérêts de fortune qu'il avait dans le duché, doutait lui-même que le

prince d'Hardenberg, alors chef du cabinet pi*ussieii, fût assez fort pour résister au torrent. Je remarquai avec plaisir qu'il parlait avec beaucoup d'égards de ce ministre, qui pourtant était son successeur; mais il ne s'exprimait pas avec le même ménagement à l'égard du fameux baron de Stein, l'un des plus fougueux ennemis de la France.

En présence des graves symptômes qui de tous côtés frappaient nos regards, il importait plus que jamais de nous tenir sur nos gardes. Sur la demande du prince Poniatowski, le roi ordonna une levée de douze mille conscrits, pour porter tous les corps au complet. Bien que la Russie déclarât n'armer que pour se défendre, elle le faisait avec un éclat significatif. Nous supposions bien que Napoléon, de son côté, se tenait prêt à tout événement ; mais je pensais et je pense encore que, tout en se mettant en état de soutenir la guerre. Napoléon, jusqu'au commencement de 1812, aurait voulu pouvoir l'éviter. Tout à coup le mouvement prit aussi ime grande activité du côté de la France. Le rapprochement qui s^opérait entre les cabinets français et prussien cessa d'être un mystère. On parlait aussi dTune plus grande intimité entre la France et l'Autriche. Dans le nord de TAllemagne, l'occupation de la Poméranie suédoise faisait assez connaître que Napoléon ne voulait laisser derrière lui aucune portion du territoire continental hors de son pouvoir.

Dans cette guerre imminente, les intérêts commerciaux en primaient d'autres non moins essentiels. Napoléon, en même temps qu'il allait faire un si prodigieux effort pour châtier la Russie de ses infractions au blocus continental, ne pouvait souffrir que la Suède fît brèche à cette longue muraille élevée contre le commerce britannique, au moyen du blocus continental. Un intérêt de trafic faisait pencher contre nous la Suède, tandis qu*un grand intérêt politique aurait dû la retenir dans notre alliance. Nous aurions pu, par suite de la lutte qui se préparait, lui faire recouvrer une belle province, la Finlande, dont la perte, encore assez récente, pouvait à cette époque n'être pas définitive. C'était une chance séduisante ; mais, soit crainte de ne pas recouvrer cette province, même en cas de succès, soit volonté arrêtée de se dérober à Talliance française par des prétentions impossibles à satisfaire, Bernadette, au lieu de la Finlande, demandait la Norwége, c'est-à-dire la spoliation de l'un de nos plus fidèles alliés. Pour l'honneur du prince royal de Suède, nous aimerions à penser que ce fut surtout l'intérêt commercial de ses sujets qui le décida. Peut-être serait-il plus juste de dire que ce fut l'intérêt mercantile, celui de ces spéculateurs de circonstance qui aimeraient mieux voir périr TÉtat que de renoncer à leurs bénéfices du moment, tandis que le véritable intérêt commercial, portant ses vues plus loin, ne se sépare jamais de

l'inlérêt de l'Elat considéré comme puissance. On a attribué aussi la détermination du prince royal à d'autres considération^, d'une nature toute personnelle, et qui sont assez connues aujourd'hui pour que nous n'ayons même pas besoin de les indiquer. Quoi qu'il en soit, ce fut la politique suédoise, dirigée par un prince Français d'origine, qui resserra les premiers noeuds de cette nouvelle coalition contre la France. Le traité d'alliance entre la Suède et la Russie fut signé le 24 mars. L'accession de l'Angleterre eut lieu le 3 mai, mais les négociations duraient depuis longtemps, outre qu'il était un point commun, l'hostilité contre la France, sur lequel on était d'accord, même avant de négocier.

Impression produite par la découverte des intrigues russes à Paris.— Recours au tr'^sor de Czenstochowa. — Entrevue avec le prince d'Eckmiihl. — Souffrances et pénurie dans les campagnes du duché. — Malveillance des troupes allemandes de passage. — Mesures politiques et militaires prises par la Russie .

Ce fut seulement au mois de mars 1812 que nous eûmes connaissance d'un fait grave, que j'avais en quelque sorte touché du doigt sans le savoir Tannée précédente, lors de mon départ de Paris. Je veux parler de la découverte des intelligences pratiquées depuis sept ans par des agents russes avec un commis infidèle du ministère de la guerre. J'ai raconté précédemment comment le courrier Cz....,' chargé des dernières communications amicales des deux empereurs, avait été en même temps, et à plusieurs reprises, rintermédiaire de ces informations clandes-

tines *. Les faits de cette nature ont pour résultat d'accroître l'irritation entre TofFenseur et l'offensé.

Aussitôt que cette aventure eut éclaté, on cessa réciproquement de se contraindre. Les préparatifs de la France prirent plus d'intensité. L'Empereur ayant désiré une augmentation dans les cadres du duché, il fut convenu que les frais en seraient supportés par la France. Les Polonais qui étaient en Espagne furent reportés sur la Vistule. La Pologne avait eu à quelques époques des troupes plus nombreuses, mais elle n'en avait pas eu de plus belles, de mieux disciplinées depuis Sobieski.

Le mouvement se précipitait de plus en plus. Un jour, nous apprenions que des relais étaient préparés pour l'Empereur, de Paris jusqu'à Dresde; le lendemain, que le roi de Prusse avait prescrit aux autorités de son royaume d'accueillir comme amies les troupes françaises. Le jour suivant, le prince de Neufchâtel, en annonçant à Poniatowski qu'il était nommé au commandement du 5* corps, lui donnait le titre de « commandant du corps d'armée polonais. » Cette qualification produisit un grand effet à

1. Nous relevons ici, d'après une note de M. Bignon luimême, une légère inexactitude commise dans le premier chapitre de ses Souvimirs, L'intrigue à laquelle le courrier russe prenait part ne fut découverte qu'en mars 1812 ; mais, à chacun de ses voyages, dès le commencement de 1811, et même auparavant, ce même courrier portait à Saint-Pétersbourg les notes vendues par l'employé Michel.

Varsovie. Jusque-là, par égard pour la Russie, le mot « d'armée polonaise » avait été interdit. Au militaire comme au civil, la dénomination de duché était seule permise. Aussi était-on las d'être un général, un soldat du duché. En reprenant le nom d'armée polonaise, il semblait déjà que Ton inaugurait Tère d'une renaissance complète de nationalité. Le ministère reçut Tordre de former de grands approvisionnements de vivres et de fourrages. Malheureusement, Tannée avait été des plus mauvaises. Dès 1811, Thiver semblait essayer ses forces contre nous, en se prolongeant au delà de son terme ordinaire. On prévoyait bien qu'on serait forcé d'en venir aux réquisitions, mais on répugnait à débuter ainsi.. Ce fut alors qu'on songea aux ressources métalUques que pouvait offrir la célèbre abbaye de Czenstochowa, qui, plus d'une fois, avait secouru Tancienne Pologne dans ses moments de crise. Les ministres crurent donc devoir proposer au roi de recourir au trésor de ce sanctuaire. On tranquillisa sa conscience en lui expliquant qu'il n'était nullement question de porter la main sur aucun des objets qui servaient habituellement au culte, mais seulement sur une réserve d'ancienne argenterie sans emploi ; que d'ailleurs ce n'était pas un don gratuit que Ton demandait à l'abbaye, mais un échange, attendu que Ton remplacerait la valeur cédée par une valeur équivalente en domaines.

Cette abbaye était bien déchue de son ancienne splendeur ; cependant la réserve d'argenterie et d'orfèvrerie encore existante avait une valeur intrinsèque de 700,000 fr., indépeudamment delà valeur historique et artistique de certaines pièces, dont on n'avait malheureusement alors ni l'idée ni le temps de se préoccuper. Les religieux d'ailleurs t^e prêtaient avec empressement aux désirs du ministère. Ces explications triomphèrent des honorables scrupules que le roi avait d'abord manifestés.

La nouvelle position du prince Poniatowski à la tête du 5* corps nécessitait d'activés communications entre lui et le prince d'Eckmtihl, commandant en •chef de l'armée française du Nord. On avait d'abord annoncé que ce maréchal se rendrait à Varsovie; mais il fut convenu ensuite qu'il valait mieux se rencontrer sur un point intermédiaire, le plus promptement et le plus discrètement possible. Nous partîmes, le prince et moi, dans la nuit du 25 avril. Nous passâmes la journée du 26 à Plock, avec le maréchal, et le 27 au matin nous étions de retour à Varsovie. Depuis le commencement de ma mission, j'avais avec le prince d'Eckmtihl des rapports jou^ naliers. Ma correspondance était dirigée sur son quartier général ^ Hambourg), par une hgne d'estafettes établie sur la route militaire qui traversait la Prusse. De Hambourg, une autre ligne d'estafettes plus expéditive encore la portait à Paris.

Dans cette rapide excursion, nous pûmes nous convaincre de rextrême misère qui régnait dans les campagnes. Les paysans mangeaient un pain détestable dans lequel il entrait du gland. Ce n'est pas qu'il y eût disette réelle de blé; mais, parmi les grands propriétaires, dont les granges étaient encore assez bien garnies, tous ne savaient pas faire de généreux et utiles sacrifices. Ce qui était vraiment rare partout, chez le riche comme chez lé pauvre, c'étaient les fourrages. Dans plusieurs endroits, on en était réduit à enlever les couvertures en chaume pour nourrir les bestiaux. Les approvisionnements de fourrage, de paille et d'avoine étaient devenus à cette époque Tune de nos grandes préoccupations. M. de Pradt, qui me succéda à Varsovie quelques mois plus tard, a publié une Histoire de son ambassade qui obtint un certain succès de scandale dans les premières années de la Restauration. On y voit que ces mêmes recherches d'approvisionnements faisaient partie de ses instructions, et qu'il trouvait fort humiliant et fort ridicule que l'Empereur attachât tant d'importance à la nourriture des chevaux de son armée, et « eût fait de lui un ambassadeur pour lui parler fourrages. » Je n'étais pas un assez grand homme pour avoir de telles susceptibilités.

Tandis que plusieurs départements du duché se trouvaient dans cette situation si pénible, les besoins

de consommations y augmentaient chaque jour.

Déjà des troupes françaises et saxonnes étaient entrées sur le territoire polonais. Vinrent ensuite les Westphaliens, puis les Bavarois, les Wurtembergeois. Le monde entier semblait être en mouvement : Tempereur et Timpératrice d'Autriche se rendaient à Dresde, où Napoléon et Marie-Louise arrivaient de leur côté. Tout était prodige ou contraste. Le roi de Prusse venait de passer en revue un corps français à Gharlottenbourg. La haute administration prus* sienne quittait Berlin pour la Silésie, et nous envoyait des munitions de guerre pour Tapprovisionnement de Modlin.

L'armée prussienne, tant vantée,autrefois comme le type de Tobéissance, n'était plus qu'un type d'insubordination et d'indiscipline. Tandis que le roi, se ralliant au système français, obéissait à la nécessité, les officiers, jusqu'à ceux des derniers grades, se mêlaient de condamner «a politique. Plusieurs même, dès cette époque, passèrent sous les drapeaux de la Russie.

Déjà aussi des indices nombreux révélaient d'effrayantes incompatibilités parmi l'énorme masse que faisait mouvoir le bras énergique de Napoléon. Sans le prestige d'invincibilité qui rayonnait encore autour de lui dans tout son éclat, on n'eût pas douté que ces éléments hostiles, violemment combinés, ne dussent se dissoudre au premier choc. Rien n'était

plus manifeste que l'antipathie des Prussiens et des Autrichiens pour les Polonais, qui, il est vrai, la leur rendaient avec usure. Les Westphaliens éprouvaient et inspiraient le même sentiment. L'Empereur avait bien pu placer des sujets prussiens sous le sceptre de son frère Jérôme, mais on n'a pas raison en un jour des inclinalions ou des haines populaires. L'esprit prussien persistait dans les troupes de ce nouveau royaume, et la Pologne avait à souffrir de leur part des vexations de toute espèce, aggravées par des insultes pires que le mal même. « De quoi vous plaignez-vous? disaient ironiquement des officiers westphaliens à des propriétaires polonais. Ne sommes-nous pas vos amis? Et n'est-il pas juste que ce soient vos amis qui vous récompensent de votre fldé- Uté au roi de Prusse ? » Quand même les habitants du duché n'auraient pas désiré la guerre par patriotisme, ils auraient fini par l'appeler à grands cris, rien que pour être débarrassés de tels auxiliaires.

Cependant, la Russie continuait à faire marcher de front d'imposants préparatifs militaires et les plus belles promesses à l'adresse des Polonais. On annonçait comme très-prochaine la publication de la constitution qui leiu* était destinée, constitution imitée, en grande partie, de celle de 1791 et de celle du duché. Pour plaire à l'imagination et flatter les souvenirs, on devait rétablir les dénominations d'anciennes dignités, grand général, grand trésorier et autres. Enfin,

si le sort de la guerre mettait au pouvoir d'Alexandre quelques autres portions de l'ancienne Pologne, ce prince voulait conserver à Varsovie son titre et son rang de capitale. En même temps, on faisait espérer à ceux des Lithuaniens et des Wolhyniens qui servaient sous les drapeaux russes qu'ils seraient appelés à former le ôoyauae Tannée du nouveau royaume: on désignait déjà les personnages destinés à faire partie du gouvernement de cette Pologne ressuscitée, qui aurait pour roi l'empereur Alexandre. Il était sage à la Russie de faire ces promesses ; il n'eût pas été moins sage peut-être de songer sérieusement à les réaliser. Cependant on était loin généralement de les croire sincères, et l'événement n'a que trop bien justifié toutes les défiances.

Ce qui était moins équivoque, c'était l'activité imprimée aux armements, et les efforts faits pour remonter le moral des soldats russes. La nécessité avait amené de salutaires réformes dans ces troupes; on sentait que pour résister aux Français, il fallait désormais autre chose que le mécanisme de Tobéissance, de la résignation automatique du serf revêtu de l'uniforme. Dans beaucoup de régiments, Tusage du bâton avait été supprimé ou du moins ajourné. En marchant contre des Etats encore barbares, la France les forçait ainsi de recourir pour leur défense, à des principes plus humains. La guerre même faite par elle servait la cause du progrès social. Pour la pre-

mière fois peut-être, on parlait à des soldats russes de patrie, d'indépendance ; on leur eût parlé d'honneur, s'ils eussent pu comprendre ce sentiment, dont l'expression même n'existait pas dans leur langue. Ainsi Ton vit paraître un catéchisme du soldat russe dans la Gazette de Lithuanie, qui était alors le Moniteur dePempereur Alexandre. C'était une reproduction abrégée de la célèbre instruction de Suwarow. i En même temps que ce prince prodiguait les cajoleries, les promesses aux Polonais de toules les dominations , son ministère redoublait de rigueur contre ceux des provinces russes qu'on supposait affectionnés au duché. On défendait les correspondances sous les peines les plus sévères ; on dressait des listes de propriétaires soupçonnés d'être enclins à la défection. On divisait ces suspects par catégories, pour être, dans un moment de crise , transportés dans l'intérieur de la Russie, plus ou moins loin, suivant le degré de défiance qu'ils inspiraient. Des gens du caractère le plus honorable furent arrêtés en Wolhynie, en Lithuanie. Le général Wolodkowicz, militaire retiré du service de France et père de ce jeune homme dont nous avons raconté la détention arbitraire, fut enlevé du château où il résidait près de Minsk, et transféré à Smolensk. La Gazette de WUna réimprima une section du code criminel russe, constituant une sorte de loi martiale contre les divers délits ayant pluft ou moins le caractère de Tinsurrec-

tion. Enfin, dès le commencement d'avril, les douanes russes reçurent un règlement détenninant le mode de sortie pour les vivres et autres objets nécessaires aux troupes, aussitôt qu'elles auraient passé la frontière. Ainsi, dès cette époque, la Russie prévoyait l'éventualité d'une guerre, même offensive.

Arrivée de l'empereur Alexandre à Wilna. — Mission inutile de M. de Narbonne. — Considérations qui commandaient fatalement la guerre aux deux empereurs.

On avait , longtemps d^avance , pronostiqué ou annoncé Tarrivée de Tempereur Alexandre à Wilna. Par une contradiction calculée, il y arriva en effet, sans que le Courrier de Lithuanie en publiât la nouvelle. Nous n'en fûmes informés que par des lettres particulières. Ce fut à Wilna que le trouva M. de Narbonne, chargé de faire auprès de lui cette dernière démarche dont Tinsuccès est connu. On a dit longtemps que ce n'était là, de la part de Napoléon, qu'une démonstration peu sincère, et que dès lors son parti était irrévocablement pris pour la guerre. On a cité, à Tappui de cette opinion, traditionnelle plutôt que raisonnée, des mots de Napoléon luimême, des déclarations presque formelles, des faits,

des préparatifs. J'admets tout cela, mais j'en conclus seulement que la guerre a été pour lui une éventualité prévue et non une résolution arrêtée, une volonté fixe. On a déjà pu reconnaître par les détails précédents, que, tout en regardant la guerre comme difficile à éviter, il n'a point mis dans ses préparatifs comme dans ceux des campagnes précédentes la rapidité d'une détermination finale. Le résultat de cette indécision fut immense , car la catastrophe, on ne le sait que trop, a tenu à quelques semaines, à quelques jours peut-être, donnés de trop à Thésitation.

Je ne crois pas non plus que Tempereur de Russie ait choisi le parti de la guerre sans effort et de gaieté de cœur. Je crois que tous les deux Pont faite à regret, qu'elle a été pour l'un et pour l'autre une de ces grandes nécessités auxquelles sont obligés d'obéir les caractères les plus forts comme les plus faibles, les plus audacieux comme les plus timides. Cette appréciation , conforme à la rigoureuse vérité des faits, et qui prévaudra dans l'histoire, semble pourtant s'accorder assez mal avec les opinions d'abord émises par les* empereurs eux-mêmes et en leur nom. Napoléon, dans ses notes dictées à Sainte-Hélène, déclare que le plus important des motifs de sa guerre contre la Russie était la prévoyance du débordement plus ou moins prochain de cet empire sur l'Europe, si Ton ne se hâtait de lui opposer une forte

digue par le rétablissement du royaume de Pologne. Cette idée, qui pouvait être en germe dans son esprit, s'y était développée depuis qu'il avait vu la prépondérance russe succéder à la sienne sur le continent. Ce fut alors qu'il se laissa. aller à en faire rétrospectivement son motif principal, mais elle n'avait été véritablement qu'un motif accessoire, et il ne lui eût assurément donné aucune suite , si l'empereur Alexandre avait persévéré dans l'alliance française. Par contre, les écrivains russes de toute provenance, qui ont célébré le succès de ce prince, n'ont pas manqué d'accommoder à l'événement ses intentions antérieures. En 1811 et 1812, le cabinet russe, qui repoussait comme une injure le soupçon de projets agressifs, s'est laissé plus tard attribuer le mérite de cette initiative longtemps désavouée. Pour un esprit impartial, la vérité absolue n'est dans aucune da ces assertions. Le mérite ou le tort de cette belliqueuse initiative n'appartient à aucun des deux empereurs; tous deux subirent la conséquence d'antécédents sur lesquels ils ne pouvaient revenir.

Lors du traité de Tilsitt, l'empereur Alexandre avait cédé à des intérêts prochains. A Erfurth, les mêmes intérêts subsistaient encore. Pour prix de la faveur que leur avait accordée Napoléon, le czar était entré dans le système continental. Il y était entré de très-bonne foi, avec le désir sincère de contribuer à son triomphe. En 1809, il persistait' encore dans ce

système. Quoique déjà inquiet des prospérités croissantes de Napoléon, il avait, au moins ostensiblement, payé sa dette comme allié, lors de la guerre d'Autriche. Cependant, tous les intérêts qui Pavaient engagé dans le système continental avaient reçu leur complément La Russie avait, en 1807, obtenu une augmentation de 200,000 âmes aux dépens de la Prusse, une de 400,000 en 1809 aux dépens de TAutriche, et dans cette même année, une de 183,000 aux dépens de la Suède. Les deux premières cessions étaient directement du fait de la France* La troisième, Tacquisition de la Finlande, n'avait été possible que par le consentement, par la tolérance de la politique française. L'alliance française avait ainsi porté tous ses fruits heureux pour la Russie ; de longtemps, elle ne pouvait plus lui en donner que d'amers. On entrait dans une période qui ne pouvait oJBfrir à cette puissance, pour des sacrifices présents, que des compensations lointaines, tandis que jusque-là elle en avait recueilli d'immédiates. Gomme cabinet ambitieux, celui de Pétersbourg avait, pendant plusieurs années, tenu peu de compte des plaintes à Tintérieur. Il commença à s'en émouvoir davantage, quand les satisfactions prochaines manquèrent à son ambition. Chaque jour aussi, il faut le reconnaître, la souffrance domestique devenait plus intense, l'intérêt des grands propriétaires réclamait plus impérieusement une réconciUation avec TAngleterre.

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