‹ Souvenirs d'un diplomateChapitre 20 sur 28 · III · texte numérisé non relu

III

L'ukase du 19 décembre i 81 est un premier pas fait dans ce sens. A partir de ce moment, la pensée d'un revirement hostile contre la France devient de plus en plus familière à Pétersbourg. Alexandre y répugne encore par loyauté, par crainte : par loyauté, car il sait que jusqu'à ce moment tous les avantages de Talliance ont été pour lui, que l'objet qui a motivé les complaisances françaises n'est pas rempli; par crainte, car il ne se dissimule pas les périls d'une lutte nouvelle avec un tel adversaire. Mais, dans ces pays où la volonté des princes est au-dessus des lois, il existe (et Alexandre lui-même ne le savait que trop bien), il existe pour Taulocratie un danger plus grand que celui de la plus terrible guerre. C'est l'exaspération de la noblesse, exaspération qui pourrait ne pas connaître de bornes, si le gouvernement, par des combinaisons même utiles à sa puissance extérieure, s'obstinait à imposer de trop grands sacrifices aux fortunes privées. Dans de telles circonstances, la voix de la nécessité tonne aux oreilles d'un empereur de Russie !

Entre ces deux dangers, Alexandre choisit celui de la guerre, dans lequel son risque personnel était moindre. 11 céda au vœu de la noblesse, de la population de sa capitale, du parti anglais, dont l'exemple de son propre père Jui avait appris à redouter les ressentiments. Sans doute il pouvait craindre des défaites, mais le pis-aller de ces défaites aurait été

it ,

de retomber sous le joug du blocus continental, ses sujets vaincus ne pouvant plus lui reprocher désormais de n'avoir pas tout fait pour s'y soustraire. Une guerre malheureuse pouvait aussi lui enlever ses provinces polonaises ; mais un cabinet dont la politique est permanente et fixe se trouble peu de ces accidents momentanés, parce qu'il compte sur des revirements ultérieurs, et celui de Pétersbourg se laissait aller facilement à admettre que la suprématie de la puissance française, œuvre d'un homme extraordinaire, devrait crouler au moins sous son successeur, si elle ne périssait pas sous Napoléon lui-même et par lui. Ces vues une fois entrées dans Tesprit d'Alexandre, que devait-il faire? Précisément ce qu'il a fait : tout préparer pour la guerre, se donner l'apparence de la modération en ne la déclarant pas, mais prendre avec Napoléon, au moment opportun pour la Russie, une attitude et un langage tels, que celui-ci n'eût d'autre alternative que de plier ou de rompre. Je passe ici sous silence le débat élevé entre Pétersbourg et Paris à Toccasion du duché d'Oldenbourg. Dans toute autre conjoncture, ce débat eût été facilement terminé. Si la Russie s'obstinait à ne pas tenir compte des propositions d'indemnité qui lui étaient faites, c'est qu'il lui convenait d'avoir des prétextes de plainte, des griefs à faire retentir, pour justifier un changement de conduite déterminé en réalité par de bien plus graves motifs.

Nous allons voir se développer à son tour la nécessité qui a maîtrisé l'empereur Napoléon, Vaincre l'Angleterre était sa pensée dominante ;. de ce principe découlaient toutes les concessions faites à la Russie. La paix de Tilsitt n'avait pas eu d'autre fondement. Les mêmes stipulations avaient été renouvelées à Erftirth. Les acquisitions territoriales faites par l'empereur Alexandre ne devaient être que le prix de la fidélité de ce prince aux engagements pris par lui contre l'Angleterre. Depuis les décrets de Berlin et de Milan, la véritable guerre de Napoléon contre les Anglais était l'application et l'extension successive du système continental. C'était dans ce but qu'il avait conclu avec la cour de Berlin diverses conventions pour arriver à interdire plus strictement les ports prussiens de la Baltique au commerce anglais, et qu'il avait récemment occupé la Poméranie suédoise. En 1812, par suite du revirement opéré dans la politique russe, il fallait que Napoléon renonçât à tous ses projets, ou qu'il forçât- la Russie à se replacer franchement dans le système continental, système adopté par elle en 1807, et qui sans elle ne pouvait réussir. Il fallait fléchir devant une nouvelle coalition de la Russie et de l'Angleterre, ou rompre encore ce nouveau nœud par Tépée.

D'après l'ultimatum signifié à Paris par le prince Kourakin, le 30 avril 1812, la Russie exigeait, comme base de toute négociation , l'entière évacuation des

Etats prussiens, la diminution de la garnison de Dantzig, Tévacuation de la Poméranie suédoise, un arrangement amiable avec la Suède. Ces commandements russes avaient clos les communications avec la France. Napoléon offensé avait refusé de répondre à Paris, n voulut renouer une négociation par son ambassadeur, M. de Lauriston , qui n'obtint pas même la permission de se rendre à Wilna, puis par M. de Narbonne, dont la mission demeura également infructueuse. On maintenait Tultimatum présenté à Paris ; Tévacualion entière de la Prusse était le préalable absolu qu'on exigeait, sans en promettre au gouvernement français d'autre récompense que la faveur d'être admis plus lard à des discussions dont le succès n'était rien moins que certain. Etait-il moralement possible à Napoléon de se soumettre à cette sommation, de faire un sacrifice immense sans que le succès en fût assuré ? Quand Alexandre faisait de ces conditions exorbitantes, non pas même le gage positif d'un accord, mais le préliminaire vague d'une reprise de négociations, n'était-il pas certain d'avance du rejet de sa proposition, et n'annonçail-il pas ainsi qu'il était bien décidé à la guerre ?

On a dit, et l'on dira encore que Napoléon avait eu tort de pousser si loin son système de blocus. Ceci est une autre question ; mais enfin ce système existait, il était le résultat de neuf années de victoires. Fallait-il l'abandonner sur une simple manifestation

(lu bon plaisir de la Russie? Napoléon s'était, si Ton veut, engagé dans un défilé d'une profondeur dangereuse ; la Russie elle-même Tavait laissé longtemps s'avancer dans cette voie ; puis tout à coup elle se présente pour lui en fermer Tissue. En sortir vainqueur lui sera difficile, mais reculer n'est pas en son pouvoir. Je dirai plus ; même en reculant, il ne pouvait échapper à la guerre, et se plaçait dans des conditions encore plus défavorables. On gagne rarement à s'avouer vaincu avant le combat.

Au reste, d'autres circonstances ont attesté que la résolution de la guerre était déjà immuable quand le prince Kourakin présenta son ultimatum à Paris. Quoique Ja Russie et l'Angleterre n'aient formellement signé la paix que le 18 juillet, le rapprochement était déjà consommé depuis plus de deux mois, par Taccession de l'Angleterre au traité conclu entre la Russie et la Suède (3 mai). Ces détails sont pour les hommes qui veulent juger d'après les faits, et non d'après leurs passions ou des systèmes conçus d'avance. J'ai indiqué précédemment plus d'un fait secondaire qui prouve que Napoléon aurait saisi avec plaisir tout incident dilatoire, et que, jusqu'au moment de commencer la guerre, ce qu'il a fait trop t^rd, il n'y était pas encore complètement préparé. Il n'en a point embrassé la détermination avec cette certitude de l'avenir qui

l'avait accompagné dans toutes les autres. On aurait dit que cette fois il doutait de lui-même, et dès qu'un homme comme lui doute, il est bien près de sa perte.

L'Empereur attendu à Varsoyie. — Documents géographiques et historiques recueillis par moi. — Neutralité afifectée du gouverneur de la Gallicie autrichienne. — Ardeur de la population du duché pour la guerre. — Patriotisme des femmes. — Faux bruits de l'arrivée de M. de Talleyrand à Varsovie. — L'Empereur m'appelle à son quartier général. Nomination et arrivée à Varsovie de M. de Pradt.

Tandis que le résultat de la mission confiée à M. de Narbonne était encore incertain, nous attendions Napoléon à Varsovie. L'opinion générale était, que si l'on parvenait à s'entendre, il y aurait dans cette ville une entrevue entre les deux empereurs. L'un des ofiiciers d'ordonnance de Napoléon, M. d'Hautpoul, nous avait apporté de Dresde Tordre de faire préparer le château. En revenant de Wilna, M. de Narbonne passa par Varsovie le 24 mai , supposant que l'Empereur pouvait y être déjà. Les détails qu'il nous donna ne laissaient plus aucun espoir de solu-

tion pacifique. Néanmoins, ce fut seulement le 22 juin que parut la proclamation de Wilkowice, premier acte d'hostilité du côté de la France. Ce nouveau retard prouvait encore que Napoléon n'était pas encore entièrement prêt, parce qu'il avait compté longtemps sur la possibilité d'un accommodement. D'un autre côté, autant la Russie était décidée à la guerre, et à une guerre défensive, autant il lui convenait que cette guerre, et par conséquent l'invasion de son territoire, ne commençât que le plus tard possible dans la belle saison. Les événements n*ont que trop bien justifié ce système.

Tandis que les événements marchaient ainsi vers une solution inévitable, je m'occupais, toujours dans le même but, à des recherches de géographie et de statistique, qui sans doute demeurèrent imparfaites à cause de la précipitation du travail, mais qui, pour certaines parties des territoires polonais et russe, étaient basées sur des documents très-précieux. Ils m'étaient fournis , avec un empressement patriotique, parles hommes les plus instruits du pays. Le savant abbé Stasic mit à ma disposition les premiers exemplaires des belles cartes géologiques qu'il venait de faire paraître. On me communiqua des plans et des cartes non gravés, dont je fis faire des copies. Je recueillis pareillement, et j'envoyai au département des affaires étrangères, des pièces intéressantes sur les divers partages de la Pologne, notamment

un mémoire de M. Tegoborski, ancien secrétaire d'État, sur le second de ces partages, et un autre travail fort bien fait de M. le comte Morawski.

Quoiqu'il fût connu, non pas officiellement, mais néanmoins d'une façon positive, que PAutriche était entrée dans l'union la plus intime avec la France, le gouverneur de la Gallicie autrichienne affectait de se conduire toujours d'après les principes de la plus stricte neutralité. Bien que le traité d'alliance entre les deux cours eût été signé dès le 14 mats, ce que personne n'ignorait, ce gouverneur, ayant appris qu'un officier français séjournait à Léopol, d'où il correspondait avec moi, lui fit, dans les derniers jours d'avril, Tinsinuation très-polie, mais significative, de quitter cette ville, par le motif qu'il n'en permettait pas davantage le séjour aux officiers russes. Vers cette même époque, les procédés des autorités autrichiennes à l'égard des patriotes polonais trahissaient une malveillance persistante. En voici un exemple. Un Lithuanien, M. Morawski, beau-père du prince Dominique Radziw^ill, avait pris par la Gallicie autrichienne pour se rendre dans le duché, espérant passer plus facilement de ce côté. Il fut arrêté à Brody, et, comme il n'était muni d'aucun passe-port, on menaçait de le remettre aux autorités russes. La princesse Dominique ayant réclamé mon intervention auprès du gouverneur autrichien, comte de Goes, je m'empressai d'écrire à ce gouverneur, qui eut égard

à mes réclamations. M. Morawski était un des vétérans de la liberté polonaise. Envoyé en Sibérie par Catherine II, il en avait été, comme les autres captifs polonais, rappelé par Paul I", qui avait cherché à lui faire oublier les rigueurs de sa mère. J'étais plein de respect pour ces martyrs, dont plusieurs portaient encore de glorieuses cicatrices...

La population du duché, mais surtout celle de Varsovie, était alors sous Tempire d'une exaltation étrange, presque sublime ; on y invoquait la guerre avec une ardeur véritablement incroyable. Les autres nations de VEurope bénissaient Tintervalle de repos qui les laissait respirer; mais pour le duché, ce repos n'était que la prolongation d'une existence équivoque et contestée, dont Tunique issue possible était la guerre. On était las de la paix ; dans les résultats présumés de la lutte prochaine, chaque passion, généreuse ou personnelle, espérait trouver à se satisfaire. Tous en espéraient une patrie ; les militaires, de la gloire ; les ambitieux, un accroissement de puissance pour l'État et d'honneur pour euxmêmes ; les propriétaires, des débouchés plus étendus ; les femmes, une cour brillante et le retour de leur ancienne domination dans la société. Le paysan même, en "prenant le fusil, se montrait digne de sa liberté nouvelle; le mot patrie était sans cesse dans sa bouche comme dans son cœur. On connaît le mot d'un de nos soldats, qui, étourdi par les acclamations

des volontaires polonais, tandis qu'il se débattait dans les marais fangeux de Pultusk, s'écriait dans sa joviale impatience : « Ils appellent cela une patrie I » Alors comme aujourd'hui, cet amour de la patrie était vrai, profond, chez tous les Polonais. Tous leurs désirs tendaient à redevenir eux-mêmes, à dépouiller ces noms de Russes, d'Autrichiens, de Prussiens, de Saxons même, qui leur étaient odieux.

Nullane jam Trojaa diceniur xnœnia?

C'était le mot magique, le nom sacré de Pologne qu'il leur tardait de faire entendre. Si quelques hommes sages étaient touchés des bienveillantes intentions du roi de Saxe, les autres étaient ingrats par légèreté. Les femmes surtout ne prenaient nul soin de dissimuler ce sentiment. Si je donnais une fêle pour l'anniversaire de la naissance du roi : « C'est fort bien, disaient-elles, encore cette année pour le roi de Saxe : mais l'année prochaine, il faut que ce soit pour le roi de Pologne. » L'austérité de la cour de Dresde ne leur convenait nullement. Elles se plaignaient de ce que, pendant ses trois mois de séjour à Varsovie, le roi ne les avait pas fait danser une seule fois. « Il n'y a que la France qui soit bonne pour nous, me disait-on encore. Le ministre nous donne des bals en hiver ; l'Empereur nous donnera la Pologne au printemps! >

Mais le patriotisme^ chez les Polonaises, se traduisait aussi en idées graves et sérieuses. En attendant de la guerre la renaissance de leur patrie, elles ne s'aveuglaient pas sur les atteintes particulières que chacune avait à redouter. Les plus douces espérances alternaient avec les plus vives inquiétudes dans ces âmes ardentes. A Varsovie, les femmes les plus distinguées avaient à l'armée leurs maris , leurs ûls, leurs frères ; toutes les grandes familles y étaient représentées. On ne s'occupait pas seulement des officiers de tout grade ;- la tendre prévoyance des femmes s'étendait jusqu'aux simples soldats. On voulait qu'il n'y eût pas un Polonais sous les drapeaux qui n'eût dans son sac le petit attirail qui peut, sur le champ de bataille même, suffire au premier pansement d'une blessure. Pendant les trois mois qui précédèrent la guerre, on trouvait dans tous les salons de Varsovie les dames installées autour d'une table ronde, occupées à faire de la charpie, à préparer des bandes de diverses formes. Dans ce tableau de femmes élégantes, devenues sœurs de charité, il y avait quelque chose d'attendrissant et de terrible, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire. Malgré bien des malheurs, bien des déceptions amères, ce souvenir entretient dans mon âme la confiance d'un avenir meilleur. De ces femmes que je voyais rayonnantes de jeunesse et d'espérance, les plus heureuses sont descendues dans la tombe, les autres vieillissent en

pleurant leurs parents exilés ou morts. Mais une génération nouvelle s'élève, ayant au cœur les mêmes sentiments; anges gardiens de la Pologne, qui, à force de prières et de larmes, obtiendront grâce un jour pour leur patrie.

Quand Texaltation patriotique était si vive chez les femmes, on devine ce qu'elle était dans Tarmée. Comme, dans les derniers temps smiout, mes rapports avec les autorités militaires devenaient jour- ,naliers, le prince Poniatowski me disait qu'au moment où Ton se porterait en avant, il espérait bien que je ne resterais pas en arrière. On croyait alors, et c'est peut-être une des grandes fautes de l'Empereur de n'avoir pas adopté cette idée, que le corps polonais était destiné à marcher en Wolhynie, et c'était pour cette raison que le prince n'eût pas été fâché de m'avoir près de lui comme ministre ou commissaire français. Cette perspective me souriait fort, et j'entrevoyais ainsi la possibihté de servir utilement tout à la fois la cause polonaise et celle de mon pays. D'ailleurs, ma vie diplomatique avait été entremêlée de fonctions presque militaires. A Berlin, à Vienne, j'avais vécu au milieu des armées françaises. 11 paraissait assez naturel que je ne me séparasse pas de celle du duché. Quoi qu il en soit, je crus devoir mentionner dans ma correspondance le vœu que m'avait manifesté le prince, et ce fut peutêtre là ce qui donna l'idée de me remplacer à Varso-

vie au moment de la guerre, idée qui, par ricochet, amena sur la scène politique M. de Pradt. Je dis par ricochet ; car, dans le premier moment, on était bien éloigné de songer à lui.

Je fus d'abord informé que TEmpereur avait la pensée d'envoyer à Varsovie, avec des pouvoirs illimités, un de ces premiers personnages de l'empire français, dont la réputation, la longue expérience et le haut rang auraient été vraiment conformes à la grandeur de l'entreprise, et susceptibles de donner autour d'eux une impulsion souveraine. Il fut question à Varsovie de la prochaine arrivée de M. de Talleyrand, avec ou sans litre, ce qui, dans sa personne, eût été une chose tout à fait indifférente. D'après ce qu'on nous écrivait, l'Empereur s'était tout à coup radouci à son égard, lui avait adressé la parole avec son ancienne familiarité, et lui avait fait entrevoir l'important objet pour lequel il attendait sa coopération. L'Empereur ne donna pas de suite à cette idée, et il a eu lieu de s'en repentir ^sous un double rapport : d'abord, parce qu'en s'associant M. de Talleyrand dans cette grande aventure, il l'eût probablement mis hors d'état de se séparer jamais de lui; en second lieu, parce que le bizarre caprice de confier cette mission à M. de Pradt ne lui fût point entré dans l'esprit.

Parmi les motifs qui ont pu déterminer le choix de cet ambassadeur, il en est unqui fut articulé officiel-

SOUVENIRS D'UN DIPLOMATE. il»

lement. En m'annonçant, le 29 mai 1812, que je serais appelé au quartier général, et remplacé par M. de Pradt, le duc de Bassano me disait • que l'Empereur avait jugé utile d'envoyer à Varsovie un • homme nouveau, ayant un rang distingué dans la hiérarchie ecclésiastique^ qui pût dominer les autorités, soit polonaises, soit françaises, soit civiles, soit militaires. » J'avais regardé ce motif comme une allégation de courtoisie envers moi, mais j'ai vu depuis, par les lettres de créance de M. de Pradt, qui se sont retrouvées dans mes mains, que la même déclaration lui avait été faite. Il paraît que l'Empereur craignait quelque conflit entre sa légation de Pologne et les autres autorités appelées à seconder son entreprise. Il se persuada que la dignité ecclésiastique de M. de Pradt serait un préservatif qui, en le mettant en dehors de toutes les rivalités, lui assurerait un ascendant moins contesté, et par conséquent plus utile. Toujours est-il que ses lettres de créance contenaient ce passage, conforme à ce qu'on m'avait écrit : « Un

officier général aurait dominé difficilement les

généraux de son grade, les ministres et les grands du pays. Un ambassadeur y parviendra avec d'autant moins de peine, que son caractère politique, son rang dans la hiérarchie ecclésiastique, et son caractère personnel imposeront davantage. » A ce motif avoué, il a pu s'en joindre d'autres. L'Empereur, comme on sait, ne manquait pas les occasions qui se présen-

talent de ramener les habitudes de rancienne monarchie. Or, plus d'une fois, Tancienne France avait eu à Varsovie des prélats pour ambassadeurs, notamment Montluc, évêque de Valence, et Gilles de Noailles, abbé de Lille, sous Charles IX, et Tabbé de Polignac, depuis cardinal, sous Louis XIV. D'un autre côté, TEmpereur s'occupant beaucoup de la Pologne à cette époque, voyait que le clergé y avait toujours exercé une grande influence sur les affaires, puisque le primat du royaume, chef de TEtat dans les interrègnes, était un archevêque, celui de Gnesne. Il avait pu surtout remarquer que c'était un prélat, Krasinski, évêque de Raminiec, qui avait été le premier aiiteur de la Confédération de Bar, et en avait dirigé toutes les opérations. Ces considérations étaient justes en elles-mêmes, et l'Empereur ne fût mal inspiré que dans le choix de l'homme nouveau, du dignitaire ecclésiastique, qu'il me donnait pour successeur. L'erreur, toutefois, n'était pas sans excuse. L'Empereur avait vu M. de Pradt courir à sa suite en Espagne et ailleurs. Ce personnage possédait une facilité d'élocution assez remarquable, sur toutes sortes de sujets, pour se faire écouler de TEmpereur même. Celui-ci ne devait-il pas penser que tant d'audace dans le discours, tant de savoir-faire en paroles, tant de fécondité dans les projets, n'avaient besoin que d'être mis à l'œuvre pour produire de merveilleux résultats ? Tout autre que lui y eût été trompé.

Dans la crise qui se préparait pour la Pologne, il était indispensable que le conseil des ministres du duché eût le droit de prendre les déterminations que pourraient exiger les circonstances, sans être tenu d'en référer préalablement à Dresde. Le roi de Saxe n'hésita pas à investir le conseil des pouvoirs les plus étendus, et, pour que l'action des ministres fût en harmonie avec les vues et les besoins de TEmpereur, le roi prévint le conseil que Tambassadeur français pourrait assister à ses séances. Ce décret fut adressé par un courrier saxon au conseil des ministres, avec autorisation de le rendre public. Déjà l'impression en était commencée, lorqu'un courrier français m'apporta, dans la nuit du 29 au 30 mai, Tordre d'en faire suspendre la pubUcation jusqu'au 8 du mois suivant. Une autre dépêche datée de Thom, le 4 juin, ordonna que cette publication fût remise jusqu'au 15. Je relève cette succession de délais apportés à la publication d'un décret hostile à la Russie ; c'est encore un témoignage, et d'une certaine valeur, que jusqu'au dernier moment, l'Empereur n'avait pas cru toute reprise de négociation impossible.

Le 5 juin, Varsovie vit arriver M. de Pradt. Là finit ma première mission et commence la sienne. Le récit que je viens de faire du mouvement intérieur du duché depuis mon entrée en fonctions jusqu'à ce jour est un extrait fidèle de ma correspondance. J'avais rempli mon devoir suivant les intentions de mon

gouvernement, car dans tout le cours de ma mission il ne m'avait pas été adressé un seul reproche, et souvent j'avais reçu des témoignages de satisfaction. De plus, j'allais être appelé par l'Empereur aux fonctions d'administrateur des provinces russo -polonaises, preuve manifeste qu'à ses yeux j'avais bien mérité de la Pologne et de la France.

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