DEUXIÈME PARTIE
M. de Pradt à Varsoyie.— Ses premières impressions. ^Ya^ nité et hauteur du nouvel ambassadeur. — Mes premiers rapports avec lui. — Son installation.
L'ordre des éi^énements m^oblige présentement à mettre en scène M. de Pradt, l'analyse des actes de son ambassade formant une transition indispensable entre ma première et ma seconde mission en Pologne. Cette tâche est pour moi singulièrement pénible et délicate. Jadis injurié par lui (en assez bonne compagnie, il est vrai,) dans une libelle qui dut à Tesprit
de parti une vogue momentanée, j'aurais voulu pouvoir répondre aux injustes attaques de M. de Pradt contre ma conduite par des éloges mérités de la sienne, mais la vérité m'interdit cette honorable vengeance.
En arrivant à Varsovie, M. de Pradt voulut d'abord trancher du vice-roi; mais l'attitude plus réservée de son prédécesseur n'avait pas préparé les esprits à un tel régime ; force lui fut de revenir à un ton plus doux. C'était une comédie amusante, de le voir à la fois enchanté et embarrassé de sa nouvelle puissance. Dans les premiers jours, il regardait d'un œil de pitié tout ce qui Tentourait. J'avais beau lui parler du mérite des hommes qui composaient le gouvernement, ce n'étaient pour lui que de pauvres esprits, des gens sans étoffe, incapables de le seconder et même de le comprendre. Il parlait de faire maison nette, et se disposait à demander des conseillers d'État français pour venir administrer la Pologne sous ses ordres. Déjà même il avait fait ses choix et composé son ministère. Je dois être juste, ces choix étaient fort bons ; il destinait notamment le ministère des finances au baron Louis, qui a rempli depuis, à deux reprises, les mêmes fonctions en France.
Heureusement, à cette époque, M. de Pradt voulait bien avoir ou simuler pour moi quelque déférence. Je lui fis sentir tout ce qu'il y avait d'inconvenant dans son projet, et il n'en fut plus question.
Mais j'eus bientôt lieu de reconnaître Tinconsistance de son caractère, en voyant ces mêmes ministres du duché qu'il avait d'abord méprisés, prendre immédiatement sur son esprit un ascendant absolu. Dès lors, il n'y eut plus à Varsovie qu'une ombre d'ambassadeur de France, inutile à son gouvernement, et par cela même nuisible aux vrais intérêts de la Pologne comme corps de nation. Tout le rôle de M. de Pradt se réduisit à l'étalage d'une morgue ridicule, dont je pourrais citer d'étranges exemples. Je me borne à l'un des plus curieux. AfBligé d'être arrivé sans éclat à Varsovie, M. Pradt se souvint qu'autrefois les ambassadeurs faisaient une entrée solennelle dans les capitales où ils devaient résider. Il demanda sur ce point important les ordres de l'Empereur. Le duc de Bassano lui répondit que cet ancien usage était tombé en désuétude, et M. de Pradt dut renoncer à l'entrée d'apparat qu'il avait rêvée. C'était bien la peine d'être ambassadeur extraordinaire !
Quand je fus, trois ans plus tard, si maltraité par M. de Pradt, je cherchai vainement dans maf mémoire par quels procédés personnels j'avais pu exciter sa bile. Je n'avais manqué à aucun des égards qu'un agent doit à celui qui le remplace. Gela n'eût été conforme ni à mon caractère, ni à la nature des choses, mon remplacement n'étant nullement une disgrâce. En attendant son installation définitive, le nouvel ambassadeur* sur mon invitation expresse,
fit de ma maison la sienne. Il y rencontrait tous les jours un certain nombre de personnages du pays, et même des femmes que j'y réunissais à dîner, afin de mettre M. Tarchevêque en train de faire l'ambassadeur. Il n'eut pas, il est vrai, Thonneur de leur plaire, quoiqu'il fit beaucoup de frais pour cela. L'une d'elles disait « qu'il avait la figure du péché.... vieilli. • A la suite de cesdlners, je conduisais généralement M. de Pradt en voiture à la promenade, et j'avais alors le plaisir de lui entendre conter les beaux discours qu'il avait tenus vingt fois à l'Empereur, les négociations dont il avait été chargé vis-à-vis du Pape, et les résistances de celui-ci, que M. de Pradt qualifiait un peu légèrement de visions. Tant que ma maison lui tint lieu d'un établissement qu'il ne se pressait pas de faire, ma présence parut lui être fort agréable. Mais les choses changèrent quand le comte Stanislas Potocki eut mis gratuitement à sa disposition la plus belle partie de son hôtel. Dès qu'il put se passer de moi, je commençai à lui déplaire. La considération dont je jouissais à ses yeux, et qui lui semblait un vol fait à sa dignité, les méprises du prince de Neufchâtel qui continuait à m'envoyer ses courriers au lieu de les adresser à M. de Pradt, et d'autres circonstances de cette gravité, lui inspirèrent visiblement un sentiment qu'avec un peu d'amourpropre j'aurais pu prendre pour de la jalousie. Toujours est-il qu'il lui tardait de me voir partir, et que
j'en étais impatient moi-même. Quand je fus établi à Wilna, comme je ne le gênais plus, il me rendit ses bonnes grâces, et m'écrivait de temps en temps sur le ton le plus amical.
Puisque j'ai été entraîné à dire quelques mots sur l'installation du nouvel ambassadeur à Varsovie, je tiens à épuiser ce grave sujet. L'hôtel habité par moi, par M. de Serra mon prédécesseur, et dont M. de Talleyrand s'était contenté en 1807, n'était pas pour loger un personnage comme M. de Pradt. Le seul local qu'il jugeait digne de lui était le beau palais de Brtlhl, alors transi toirement occupé par le roi de Westphalie. Il n'avait pas même la patience d'attendre que ce prince fût parti, et le duc de Bassano fut obligé d'intervenir pour empêcher un conflit. Quand enfin ce palais fut laissé à sa disposition, M. de Pradt, qui, comme ambassadeur extraordinaire, était appointé à cent cinquante mille francs ; qui, de plus, jouissait de trente- mille francs de traitements ecclésiastiques, et avait touché cinquante mille francs d'indemnité pour frais de premier établissement, M. de Pradt requit sans scrupule. le préfet de Varsovie de lui fournir un ameublement complet aux dépens de la ville. Je relève ceci pour deux motifs : d'abord parce que M. de Pradt m'a reproché dans son livre Ténormité du traitement dont je jouissais, tandis qu'en réalité mon traitement n*était que la moitié du sien, que les mêmes dépenses m'étaient
prescrites, et que pourtant je n'ai jamais, sous aucun titre, sous aucun prétexte, coûté un sou à la Pologne ! L'autre motif, c^est qu'à toutes les époques, M. de Pradt, dans son histoire, ne tarit pas sur les souffrances et les privations auxquelles il était incessamment en butte. Nous avons bien cherché, entre témoins oculaires, quelles' avaient été ces privations, ces souffrances, et nous n'avons jamais pu trouver. M. de Pradt ne se privait de rien, pas même des choses auxquelles un prélat aurait dû penser le moins.
Je me borne à ces détails anecdotiques qu'on trouvera peut-être un peu minutieux, mais qui peignent déjà le personnage. Je passe maintenant à Texamen de ses actes politiques.
SOUVENIRS D'UN DIPLOHATE. 229
Instructions données à M. de Pradt. — Espoir de Napoléon dans le concours énergique de la Pologne. — M. de Pradt agit en sens inverse de ses instructions. — Réunion de la Diète, qui proclame le rétablissement de la Pologne. — Brusque dissolution de la Diète par M. de Pradt. — Prétexte et véritable motif de cette mesure. — Sa manie littéraire. — Lettre sévère du duc de Bassano. — Réponse de Napoléon aux députés de Varsovie. — Organisation du gouvernement lithuanien. — Fautes de Napoléon.
L'empereur Napoléon, séduit par la faconde de M. de Pradt, avait cru que celui-ci mettrait dans ses actions la même verve que dans ses discours, et qu'il serait capable de remplir dans le duché de Varsovie, au profit de la Pologne et de la France, le même rôle qu'avait joué vingt ans auparavant le célèbre curé de Saint-Laud (Fabbé Bernier) dans l'insurrection de la Vendée. C'était, en effet, une Vendée polonaise que M. de Pradt avait mission d'organiser. Dans cette guerre, que Napoléon lui-même proclamait la se-
conde guerre de Pologne, il n'y avait pas seulement la Russie à vaincre, il y avait la Pologne à rétablir. Mais, pour gagner son rétablissement, la Pologne même devait aider à vaincre la Russie. Tel était Tesprit des instructions données au nouvel ambassadeur. Le but était indiqué, les moyens prescrits. La Diète devant se réunir à Varsovie vers le milieu de juin 1812, un comité spécial devait faire un rapport sur les malheurs et les espérances de la patrie. A la suite de ce rapport, la Diète elle-même devait proclamer le rétablissement du royaume, se constituer en confédération de Pologne, déclarer enfin, que partout où des Polonais seraient réunis, ils avaient le même droit de se confédérer pour le salut public. « Le rapport du comité devait être européen et polonais;» mais dirigé entièrement contre la Russie, sans récriminations inutiles contre l'Autriche et la Prusse, qui accédaient d'avance à tout ce qui se préparait. La confédération centrale, organisée à Varsovie, devait former des comités dans les différents palatinats. Ces comités devaient faire à leur tour des proclamations, et tous les actes collectifs ou individuels émanant de cette série de manifestations nationales devaient être imprimés, répandus, non-seulement dans le duché, mais dans les provinces de la Pologne russe. La main de l'ambassadeur ne devait pas se laisser apercevoir dans ce mouvement national, « mais il devait tout voir, tout savoir, tout diri-
SOUVENIRS D'UN DIPLOMATK. 231
ger, tout animer. «C'était dans ce but qu'on lui avait délégué le droit d'assister aux séances du conseil des ministres, investi de pouvoirs dictatoriaux.
H n'y avait pas à s'abuser sur le but ni sur l'esprit d'instructions ainsi conçues, et pourtant c'est ce que fit M. de Pradt. Les ministres, d'abord si méprisés de lui, s'aperçurent bientôt qu'il leur serait facile de faire du nouvel ambassadeur tout ce qu'ils voudraient, en le laissant et l'écoutant parler à sa fantaisie, sauf à se relayer au besoin pour cette tâche. Il leur laissait faire tout ce qu'ils voulaient, rien que ce qu'ils voulaient, leur faisant subir seulement, pendant des heures entières, le développement oratoire de leurs propres résolutions, qu'il prenait pour les siennes. Dès lors, il ne fut plus qu'un instrument dans leurs mains ; sa mission ne fut plus dirigée, selon la pensée de l'Empereur, dans le grand intérêt de la Pologne en général, mais dans le sens d'un intérêt purement local. Les ministres étaient de très-bons Polonais; mais, soit excès de confiance dans le seul pouvoir de nos armes, soit désir de ménager spécialement le duché, ils étaient plutôt disposés à réduire, en ce qui les concernait, le caractère de la guerre à celui d'une guerre ordinaire, qu'à former de ces confédérations, de ces pospolitesy armées de gentilshommes et de paysans, qui jadis ébranlaient le pays tout entier, mettant à contribution, sans distinction d'amis ni d'ennemis, les terres
des grands propriétaires. C'était précisément le renouvellement de ces levées de boucliers que Napoléon voulait; pour lui les inconvénients de détail disparaissaient devant Timportance souveraine du but. Organe docile des petites appréhensions locales, M. de Pradt agit dans un sens tout opposé à ses instructions. Là où l'Empereur voulait tout agiter, tout enflammer, il voulut, lui, tout calmer, tout refroidir, et n'y réussit que trop bien.
L'ambassade de M. de Pradt eut une durée nominale de six mois ; elle ne dura en réalité que vingt-cinq jours. Il ne lui en fallut pas davantage pour enlever à Napoléon le puissant renfort qu'il attendait de la Pologne. Tout d'abord, son amour-propre s'effraya de l'importance dictatoriale d'une Diète permanente. Avant même qu'elle ne fût convoquée, son parti fut pris de la dissoudre aussitôt après la proclamation solennelle du rétablissement de la Pologne, et de ne retenir à Varsovie qu'un conseil de confédération sans puissance réelle, laissant triomphalement en premier plan l'individualité oratoire de l'ambassadeur français.
Des le 16 juin, M. de Pradt exposa cette idée étrange au duc de Bassano. Pour la justifier, il mit en avant deux considérations dont on ne sait laquelle est la plus absurde. La première, c'était que la réunion de la Diète coïncidait fâcheusement avec la Saint-Jean, époque dû renouvellement des baux, et que les non-
ces seraient enchantés d'être promptement débarrassés de leurs fonctions publiques pour vaquer à leurs affaires ! La seconde, c'était le danger des emportements « auxquels pourrait se laisser aller cette masse d'hommes réunis, soit en état de travail et d'agitation, soit en état de désœuvrement. • Redoutant donc tout à la fois l'excès d'activité et l'inaction, il proposait « de réduire la Diète à une commission intermédiaire d'un petit nombre de membres, puis de la congédier, sauf à la réunir ultérieurement encore une fois, pour lui soumettre les travaux de la commission. » Et non-seulement il eut cette pensée fatale, mais il Texécuta avant que Napoléon fût en mesure d'y mettre obstacle, avant même qu'il en fût instruit.
La réunion de la Diète devait avoir lieu le 22 juin; l'amour-propre littéraire de M. de Pradt la retarda de quatre jours. Se croyant seul capable de parier le langage propre au grand événement qui allait s'accomplir, il voulut refaire toutes les proclamations, tous les actes publics, le manifeste même de la Diète : • Tout ce qui émane de ces Polonais, dit-il dédaigneusement dans une de ses dépêches, est hors de toute règle de goût et de toute mesure. » De sorte qu'au lieu du manifeste européen et surtout polonais que voulait l'Empereur, la Diète ne fit que débiter une amplification française.
Ce fut pourtant, en dépit de M. de Pradt, un jour
solennel que celui de Touverture de la Diète (26juin). Ce fut un moment d'émotion profonde que celui où le vieux prince Gzartoryski, choisi comme maréchal, prononça ces mots : « La Pologne existe ; le royaume de Pologne et le corps de la nation polonaise sont rétablis. » M. de Pradt, tout étourdi des acclamations, de Tenthousiasme polonais, ne vit dans QÇJ^ouA^ transports qu'un motif de plus pour congédier immédiatement cette assemblée ouverte sous de si heureux auspices. « lis iraient trop vite, n on les laissait faire ^ » écrivait-il à M. de Bassano. Cette manière d'agir aurait pu passer pour une trahison, et M. de Pradt lui-même s'est attribué ce triste mérite quelques années plus tard, alors qu'une réaction violente contre le régime impérial confondait dans une commune apothéose les hostilités, les défections de toutes les époques. Ce n'était pourtant, en réalité, qu'un acte de vanité pusillanime.
Cette séparation de la Diète, au bout de trois jours d'existence, était une mesure tellement extraordinaire, que tout le monde la crut directement ordonnée par l'Empereur. Les Français en furent étonnés, les Polonais refroidis, tandis qu'en fait M. de Pradt avait agi non-seulement sans ordre, mais au mépris de chaque ligne de ses instructions. Cette disposition, qui fut pour l'insurrection nationale un véritable coup de mas'sue, avait été conçue, proposée, exécutée, avant qu'il fût matériellement possible à Tflmpereur
OU au duc de Bassano d'y mettre obstacle , en raison des distances. D'ailleurs, daus une lettre du 16 juin, M. de Pradt ne parlait encore de ce projet de dissolu^ tien que sous une forme dubitative. Le duc, qui n'était encore qu'à Thorn, quand Napoléon était déjà à Wilna , ne pouvait ni prendre immédiatement ses ordres, ni s'imaginer que M. de Pradt trancherait de lui-même aussi précipitamment une question si importante.
Napoléon n'apprit tout cela que le 5 juillet, et sa première pensée fut de rappeler immédiatement M. de Pradt; mais, après quelques moments de réflexion, il se reconnut le premier coupable pour avoir fait un pareil choix, et jugea prudent d'ajourner la disgrâce de l'ambassadeur extraordinaire , malgré tout ce qu'il avait fait pour la mériter. Napoléon se borna, en attendant mieux , à lui faire adresser de Wilna, par le duc de Bassano, quelques admonestations sévères, et quelques sages conseils qui auraient pu l'aider à réparer une partie du mal qu'il avait fait. Plusieurs passages de cette lettre, en date du 6 juillet, trahissent une irritation violente et à peine contenue de l'Empereur contre la mesure prise par 1 ambassadeur relativement à la Diète, et contre la manie littéraire qui l'entraîne à retoucher ou à refaire tous les discours, tous les écrits d'origine polonaise. « Us ne sont pas bons, soit; mais ils peuvent être mauvais impunéxMnt, puiaqu'iU ne sont pas de
VOUS Du moment où Ton sait (et on le saura tou-
jours) qu'un discours, un rapport, une proclamation publiée dans les affaires de Pologne, émane de Fambassadeur de France, son effet politique, vis-à-vis des Polonais, comme vis-à-vis de l'Europe , est nécessairement manqué Sa Majesté me prescrit de vous
dire qu'elle ne veut pas que vous vous occupiez de rédaction, sous quelque prétexte que ce soit, et qu'elle vous a envoyé à Varsovie, non pour faire des ouvrages de littérature, mais pour faire de la politique Vos 'instructions et plusieurs de nos lettres
vous ont dit et répété qu'il fallait multiplier les
moyens de frapper l'opinion et cependant il n'y a
eu que deux séances/ Jusqu'à présent vous avez
borné ce grand mouvement à une représentation théâtrale en deux scènes. »
Ce dernier reproche prouve bien que l'Empereur sentait, quoique pas. assez profondément peut-être, de quel auxiliaire puissant le privait Tinconcevable conduite de son ambassadeur. Quelle différence, en effet, entre Varsovie, réduite aux monologues de M. de Pradt, et cette Vendée polonaise que Napoléon avait voulu ! Une Diète confédérée permanente aurait pu tout dominer, tout entraîner, intéresser tous les peuples au sort de la Pologne, en la montrant digne de la régénération à laquelle elle aspirait. Il n'en fallait pas plus, mais il fallait cela, pour déterminer dans les provinces russo-polonaises un soulèvement
qui aurait pu changer le destin de la campagne'. A la vanité littéraire et politique, M. de Pradt joignait une autre faiblesse, bien gênante dans des événements comme ceux de 1812 : à la moindre apparence de péril, il éprouvait des accès d'émotion nerveuse qui lui faisaient complètement perdre la tête. Dans ces moments-là, le prélat courtisan, qui se qualifiait naguère à' aumônier du dieu Mars^ ne valait pas un simple aumônier de régiment. Dès le milieu du mois de juillet, il écrivait d'une main tremblante à M. de Bassano que soixante mille Russes menaçaient la frontière du duché. Mais il n'était pas homme à se laisser surprendre ; il avait déjà préparé sa proclamation de départ , et faisait ses malles en toute hâte, quand il se trouva, de son propre aveu, que les soixante mille ennemis se réduisaient à quelques Cosaques, d,éjà repartis au moment où la nouvelle.de leur apparition avait causé un si grand émoi. Dans sa frayeur, M. de Pradt avait été jusqu'à écrire au prince de Schwartzenberg , commandant du corps auxiliaire autrichien, pour lui demander du secours, démarche qui lui valut une nouvelle et sévère réprimande de l'Empereur. Mais le mal était fait ; le général autrichien , heureux de trouver un tel prétexte, avait perdu un temps précieux en manœuvres inutiles sur un terrain où le danger n'existait pas.
Pendant son séjour à Wilna, TEmpereur avait organisé, pour les provinces polonaises conquises
sur la Russie, un gouvernement composé de MM. Soltan, Prozor, Sierakowski, prince A. Sapieha, comte F. Jelski; Kossakowski, secrétaire général. Je fus nommé commissaire près de ce gouvernement. Ce fut aussi à Wilna que Napoléon reçut la députation de la Diète de Varsovie, chargée de lui présenter l'acte de confédération et de réclamer sa protection pour le rétablissement de la Pologne. Sa réponse ne contenait rien, quoi qu'on en ait dit, qui fût de nature à décourager leurs espérances : « Si j'eusse régné à Tépoque des partages de la Pologne, disait-il, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir. • Après avoir rappelé la restauration de la Pologne, " commencée par lui dès 1807, il ajoutait : « J'applaudis à tout ce que vous avez fait , j'autorise les efforts que vous voulez faire ; tout ce qui dépendra de moi
pour seconder vos résolutions, je le ferai Mais,
dans des contrées si éloignées et si étendues, c'^est surtout dans l'unanimité de la population qui les couvre que vous devez fonder vos esjpérances de succès. » Dans cette réponse, qui gdta tout, suivant M. de Pradt, le seul trait dont l'exigence polonaise aurait pu n'être pas contente était la réserve de Napoléon pour les provinces polonaises possédées par l'Autriche son alliée , dans lesquelles il déclarait n'autoriser aucune agitation. Mais c'était là un ménagement de pure forme, puisqu'un article secret du traité du 14 mars 1812 avait préparé avec la cour de
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Vienne un échange de ces provinces contre Tlllyrie, et que ce secret n'en était déjà plus un en Pologne. Ce qui gâta tout en réalité, ce fut surtout la brusque séparation de la Diète confédérée, à laquelle s'adressait la réponse de Napoléon, séparation qui plaça Tambassadeur et le ministère dans un isolement aussi nuisible à la France qu'à la Pologne.
L'inaction du grand-duché, conséquence des fausses mesures de l'ambassadeur, réagit d'une manière fâcheuse sur les affaires des provinces russo-polonaises. Les intentions de l'Empereur furent mal comprises, mal remplies par ses agents militaires. Au lieu d'utiliser le zèle des Polonais en organisant une pospolite, qui aurait pu, dès les premiers jours de sa formation, causer de sérieux embarras aux Russes, on perdit un temps précieux à discipliner des soldats à la française. Cette organisation, devancée par la rapidité des événements, ne servit qu'à multiplier les désastres au moment de la retraite, en exposant aux coups de l'ennemi des cadres à peine formés.
L'Empereur, ordinairement si habile dans l'appropriation des hommes aux choses, avait été moins heureusement inspiré en ce qui touchait la Pologne. Il s'était mépris sur les aptitudes de M. de Pradt; il se méprit également sur celles d'un lieutenant général hollandais, qu'il nomma gouverneur général de laLithuanie. Cet officier, qui avait rapporté de Java des allures insoutenables de despotisme j commença
par se quereller avec le commandant militaire de Wilna, qui n'étail autre que le général Jomini, devenu depuis célèbre. Naturellement, Napoléon dut donner raison au supérieur, et Jomini reçut une destination moins importante. Cet officier , dont l'amour-propre égalait le mérite, eut le cœur ulcéré de cette disgrâce. La rancune qu'il en conserva fut assurément pour quelque chose dans sa regrettable défection de Tannée suivante, défection qui n*a pas été sans influence si^r les événements militaires de la fin de 1813 et de 1814. Jomini ne futpas le seul qui eut à souffrir du gouverneur général; malgré tous le^ ménagements possibles, je ne pus moi-même échapper aux désagréments d'un conflit avec ce personnage, et, jusqu'à la fin de la campagne, j'eus une peine infinie à maintenir quelque apparence d'accord entre lui et les autorités polonaises.
Napoléon avait enQore pris une mesure que de graves considérations semblaient autoriser, mais dont les conséquences furent désastreuses, en formant du contingent autrichien un corps séparé , et surtout* en lui donnant pour champ de bataille la Wolhynie. On comprend qu'il eût jugé prudent de retenir TAutriche par un lien plus fort qu'une simple neutralité; qu'un corps de trente mille hommes appartenant à une puissance de premier rang, ne fût pas confondu dans les rangs de l'armée française, comme les troupes de princes d'un ordre secondaire-
même qu'il eût pris soin de "relever le rôle du commandant de ce corps auxiliaire, en lui adjoignant et plaçant sous ses ordres le 7* de l'armée française. Mais on comprend moins qu'il lui eût assigné une ligne complètement séparée d'opérations, et précisément dans les anciennes provinces polonaises. Tous les ménagements auraient pu, au contraire, être gardés sans inconvénient, si les Autrichiens avaient figuré parmi les troupes placées sous la direction immédiate de l'Empereur, s'ils avaient manœuvré et combattu constamment sous ses yeux. Par suite de l'isolement du corps auxiliaire, tout tourna, au contraire, à notre détriment. Livré entièrement à lui-même, le prince de Schwartzenberg opéra avec une mollesse, une circonspection conformes à son caractère, et aux dispositions équivoques qui se manifestèrent bientôt dans la société, puis dans la politique de Vienne. Le corps autrichien parut en Wolhynie moins en auxiliaire qu'en ennemi. Ce n'était pas sous les auspices de semblables troupes que pouvait s'y développer l'esprit d'insurrection. Il en aurait été tout autrement si cette invasion eût été confiée à un général français, ou, mieux encore, à Poniatowski, comme je l'avais moi-même espéré. Renforcé parle soulèvement général que sa présence n'aurait piu manquer d'exciter parmi ses compatriotes, il aurait pu, avant la fin d'août, arriver sur le Dniester, séparer Tchitchakof des autres généraux
ennemis, et exercer ainsi une influence décisive sur les destinées de la campagne. L'armée autrichienDe, au contraire, ne fit rien d'utile : son contact immédiat et non surveillé avec les Russes accéléra les communications qui, plus tard, amenèrent la défection ouverte de. la cour de Vienne. Ce même contact développa aussi dans le ?• corps, presque entièrement composé de Saxons, le germe de ces sentiments hostiles à la France dont l'explosion produisit, un an plus tard, leur brusque et funeste défection à Leipzig.
Premier rapprochement entre la Russie, rAutriche et la Prusse. — Derniers moments de mon séjour à Wilna. — Passage de Napoléon auprès de cette ville et à Yarsovie.— Sa conférence avec M. de Pradt. — Arrivée des débris de l'armée à Wilna. — Notre départ précipité de cette ville. — La montagne de Ponari. — M. Desages. — Retraite sur Kowno. — Dernières fautes et rappel d€ M. de Pradt.
Dès l'ouverture de la campagne, l'impopularité de ralliance française à Vienne avait dépassé toutes les prévisions du gouvernement. Le souvenir des événements de 1809 réunissait, dans un ressentiment commun contre la France, l'aristocratie, les employés, l'armée, le peuple de race allemande ou hongroise. Cette influence explique l'excessive circonspection des mouvements du corps auxiliaire dès le début de la campagne, et son immobilité au moment décisif. Pressé de marcher en avant pour achever de détruire le corps de Tormasowdéjà vaincu, et interdire l'accès
du théâtre principal de la guerre àrarmée russe du Danube, il s'en était défendu en alléguant d'abord les implorations de secours venues de M. de Pradt, puis la nécessité d'attendre des renforts. 11 ajoutait qu'en sa qualité d'auxiliaire, il était seulement tenu à aider, non à conquérir, sous peine d'entraîner malgré lui son gouvernement dans un état de guerre direct et général. On s'arrangeait d'un autre côté pour que les renforts se fissent attendre, jusqu'au moment où la diversion espérée deviendrait impossible. Dès le mois d'août, des relations permanentes s'établirent entre les états-majors russe et autrichien.
Jusqu'à l'occupation de Moscou, toutefois, rien de positivement compromettant n'avait eu lieu. L'attitude du corps auxiliaire avait été réglée de façon à éviter toute infraction flagrante à la lettre du traité d'alliance, à pouvoir même justifier de son inaction par des prétextes plausibles, si la victoire nous demeurait fidèle. Mais sous l'influence de notre séjour prolongé dans l'antique capitale de la Russie, il s'opéra dans les idées du premier ministre autrichien, M. de Metternich, une modification dont la conduite du corps auxiliaire ne tarda pas à se ressentir.
A toute heure, M. de Metternich respirait un air hostile à la France. A cette époque, M. de Razumowski, noble russe, sans caractère politique, mais notoirement pensionné par l'Angleterre, donnait à
Vienne des fêtes splendides, rendez-vous delà haute société autrichienne, et dont le ministre était un des commensaux les plus assidus. Une princesse russe, dont nous tairons le nom, car c'est celui d'un général mort au champ d'honneur, se faisait également remarquer à Vienne par la légèreté de sa conduite et par un train fastueux. Cette princesse, également ré-^ putée comme auxiliaire des Anglais, avait la passion de la politique au point de prendre pour favori quiconque dirigeait les relations extérieures de l'Autriche. En 1812, elle passait pour en être à son troisième élu dans cette catégorie.
Ce fut dans l'automne de 1812, et pendant que toutes ces influences de nature si diverse étaient en jeu, qu'un premier rapprochement confidentiel eut lieu entre les cabinets de Berlin et de Vienne. Consuite dès le 14 septembre sur le parti que la Prusse aurait à prendre en cas de revers des armées françaises, M. de MeLtèrnich commença par dissimuler cette communication à notre ambassadeur. Trois semaines après, au moment où la prolongation du séjour à Moscou multipliait nos chances défavorables, le ministre autrichien répondit « que les deux cabinets n'étant pas dans des positions identiques, chacun devait suivre la ligne de ses intérêts. «» Cette réponse autorisait la confiance du cabinet prussien dans l'Autriche^ quelque parti que la tournure des événements lui suggérât de prendre. Ce fut donc la
prévision commune des malheurs de notre retraite qui forma le lien d'un premier rapprochement entre ces deux cours, et ce fut sous Tinfluence immédiate de ces mêmes désastres que le cabinet autrichien, cédant aux sollicitations antifrancaises de toute nature qui Tobsédaient, fit un premier pas hors de notre alliance, en autorisant, vers la fin de décembre, la conclut^ion d'un accord verbal pour la suspension des hostilités de son corps auxiliaire avec les Russes.
J'ai cru devoir emprunter à la politique générale du moment ces détails, indispensables pour Tintelligence des événements qui vont suivre. Je reviens maintenant aux derniers temps de mon séjour à Wilna, et à la fin de l'ambassade de M. dePradt, fin bien digne du commencement.
ATépoque la plus désastreuse de la retraite, nous restâmes plus de douze jours à Wilna, sans nouvelles aucunes du quartier impérial. Tout en continuant d'affecter une grande sécurité, le duc de Bassano avait envoyé plusieurs messagers, qui ne reparaissaient pas. Enfin un gentilhomme polonais, M. Abramowicz, s'étant déguisé en paysan, put arriver jusqu'à l'Empereur, le 27 novembre, à Stoudzianska, immédiatement après le passage de la Bérésina. Au retour de cette terrible excursion, M. Abramowicz, propriétaire de l'hôtel où je logeais, y entra précisément au milieu d'une fête que je donnais pour faire bonne contenance. On devine quelle impression foudroyante du-
rent produire, au milieu d'une salle de bal, cette arrivée du premier témoin oculaire, ce premier récit de la grande catastrophe que la France et la Pologne pleurent encore après tant d'années.
A son retour, l'Empereur ne jugea pas à propos d'entrer dans Wilna. Le duc de Bassano vint prendre ses ordres à une demi-lieue de cette ville. Ce fut là aussi que l'Empereur quitta la voiture dans laquelle il était venu depuis Smorgoni, pour monter en traîneau. On a souvent comparé ce traîneau de Napoléon à la barque de Xerxès; mais cette analogie n'est que spécieuse. Les Grecs avaient vaincu les Perses : l'hiver seul, un hiver exceptionnel, avait pu accabler les Français.
Napoléon ne s'arrêta que vingt-quatre heures à Varsovie. Il témoigna à M, de Pradt et aux membres du gouvernement sa surprise de l'inaction dans laquelle on était resté depuis l'ouverture de la campagne. Dans l'histoire de son ambassade, M. de Pradt inséra un long discernas , évidemment fabriqué après coup, qu'il prétendait lui avoir été tenu en cette circonstance par l'Empereur, et qui contient des choses auxquelles tous deux ne songeaient guère à cette époque. Ce qui est certain, c'est que M. de Pradt ne laissa rien apercevoir alors de ce qu'il a publié depuis, ni à personne de l'ambassade, ni à moi-même, quand j'arrivai peu de temps après à Varsovie; Se sentant déjà en disgrâce, il se plaignit
seulement de ce que l'Empereur trouvait qu'on n'avait rien fait, de ce qu'il aurait voulu l'impossible. Ce qui est plus certain encore, c'est que, le lendemain même de cette conférence , il envoya au duc de Bassano Tordre de rappeler M. de Pradt, qui « lui avait tenu pendant une heure les propos les plus ridicules, et paraissait n'avoir rien de ce qu'il fallait pour la place qu'il remplissait. » L'Empereur avait conseillé aux ministres d'organiser des Cosaques polonais, et leur avait promis des subsides, et l'archevêque de Malines s'était permis de critiquer cette idée, ajoutant « qu'il ne connaissait, lui, que des armées régulières. » Aussi, en prescrivant le rappel de cet ambassadeur. Napoléon ajoutait : « Voyez qu'on fasse le contraire de ce que m'a dit l'archevêque, qui ne veut que des armées bien organisées, ■
Dans ce moment même, Napoléon ignorait encore la majeure partie des torts de M. de Pradt. Non-seulement celui-ci désespérait de tout, mais il en faisait parade ; il le proclamait là surtout où il aurait dû se taire. Si, malgré nos revers, la majeure partie des Polonais nous resta dévouée, ce fut en dépit des suggestions de l'ambassadeur. « Tout est fini, pensez à vous ! » leur disait-il. Il alla même, et il n'a pas craint de s'en vanter depuis, jusqu'à chercher avec quelques fonctionnaires publics du duché, à quels nouveaux maîtres ils devaient se donner, et jusqu'à autoriser le commandant du corps autrichien à
s'abstenir de toute hostilité vis-à-vis des Russes. Il donna ainsi un assentiment au moins tacite à la convention verbale d'armistice conclue dès le 20 décembre, entre le prince de Schwartzenberg et l'agent russe d'Anstett. Assurément, il est plus que probable que les Autrichiens eussent agi de même, malgré M. de Pradt ; mais 11 était déplorable que, pour la seconde fpis depuis le commencement de la guerre, ils eussent le droit d'invoquer, à l'appui de leur inaction perfide, la connivetice d'un agent français.
La disgrâce de M. de Pradt était, comme on voit, surabondamment justifiée; mais, comme il arrive souvent en pareille occasion, son ressentiment n'en fut que plus amer. Sa place fut marquée dès lors parmi les détracteurs les plus ardents du régime impérial. En 1814, il prit à sa chute une part peu importante en réalité, quoique grande par l'envie de nuire et par la vanité. Dans son récit du rétablissement de la royauté, comme dans celui de son ambassade, il se vanta d'avoir préparé la perte de Napoléon dès 1812, d'en avoir été l'auteur immédiat deux ans plus tard, et s'appliqua avec un risible amour-propre ce mot attribué à Napoléon captif : « Un homme de moins, et j'étais le maître du monde ! »
^. de Pradt se calomniait lui-même. En 1812, il n'était pas un traître, mais simplement un homme peu fait pour le rôle important et difîîcile qui lui avait été assigné. Sa nomination ne fut pas la seule
faute que commit Napoléon, relativement à la Pologne, mais ce ne fut pas la moins pernicieuse. M. de Pradt a raconté qu'en l'envoyant à Varsovie, Napoléon lui avait dit : Je vous essaye, La Pologne n'était pas une anima vilisy pour qu'on fit sur elle impunément des expériences si hasardeuses.
En envoyant au duc de Bassant) Tordre de rappeler tout de suile M. de Pradt, l'Empereur ne me désignait pas positivement pour le remplacer, bien qu'à cette occasion il prononça mon nom, « pensant que j'étais encore utile à Wilna. » Nous en sortions au moment même où il dictait ces lignes. Ai-je besoin d'exprimer ce que j'éprouvai dans les dernières heures qui précédèrent ce départ, quand je vis à quels débris de débris était réduite notre armée ! Je croyais que jamais je n'aurais autant à souffrir, comme homme et comme Français, et pourtant j'étais destiné à souffrir davantage encore, quand, moins de trois ans plus tard, je dus apposer ma signature à la capitulation de Paris, après Waterloo. En 1812, nous sentions encore du moins, derrière nous, le sanctuaire inviolé de la patrie; nous comptions encore sur les ressources de la France, sur le génie de son chef. Mais pourtant quelles émotions, quel lamentable spectacle ! Dans quel état revenaient les officiers que j'avais vus partir si brillants, si pleins d'ardeur, sans compter ceux que nous ne devions jamais revoir! L'un des premiers qui Reparurent fut Zaionzeck. Il
avait eu une jambe fracassée au passage de la Bérésina ; Larrey l'avait amputé sur le champ de bataille même. En arrivant à Wilna, son traîneau» versa à la porte de la ville. Informé de ce triste retour, j'accourus lui prodiguer mes soins. "Çel était le dévouement de Zaionzeck à Napoléon, que, dans Tétat où il était, il voulait absolument continuer son voyage, au risque de périr en route, craignant 'que l'Empereur ne le trouvât blâmable de s'être arrêté dans une ville où il risquait d'être fait prisonnier.
En quittant Tarmée, l'Empereur croyait encore la défense de Wilna possible, surtout avec le maréchal Ney. On sait que Tintensité persistante et croissante du froid trompa cette dernière espérance. Quand Ney arriva à Wilna, je lui annonçai l'arrivée de sept ou huit cents voitures, que j'avais requises pour Tévacuation des malades et des blessés. Le maréchal, qui connaissait mieux la véritable situation des choses, me répondit qu'il était trop tard, qu'il fallait faire la part du feu.,..
Dans les journées du 8 et du 9, les restes de l'armée traversèrent cette ville, objet de tant de vœux, et où il ne leur était pas permis de s'ai^rêter même un jour. Je vis successivement arriver chez moi M. Daru, les généraux Sébastiani, Defrance, Narbonne, BordessouUe, Letort, et une foule d'autres, les uns à pied, les autres sur de mauvais traîneaux ou des chevaux épuisés. Dans la soirée même du 9, la fusillade
commença aux portes de la ville, et, vers minuit, il fallut partir par la route de Rowno, le Niémen, pouvant seul mettre un terme à la poursuite des Russes. Nous n'eûmes pas fait une lieue, conduisant toujours nos chevaux par la bride, à cause du verglas, que nous nous trouvâmes pris, à la côte de Ponari, dans uu des plus effroyables encombrements qui aient eu lieu jamais dans aucune guerre. Les attelages des fourgons qui étaient en avant s'étaient abattus dans la montée ; la longue file de vpitures de toute espèce qui arrivaient à la suite vint s'entasser à mi-côte et au pied de la montagne. Je perdis là, comme bien d'autres, presque tous mes bagages; mais un dômes- ^ tique, qui venait avec ma calèche, eut le bon esprit de se jeter à travers champs, et trouva dans les bois un chemin de traverse qui le ramena le lendemain dans la bonne direction. Cette voiture sauva la vie à plusieurs de mes compagnons blessés ou souffrants, notamment au général Letort, officier de la plus haute distinction, à M. de Gastellane, qui avait, comme lui, les pieds et les mains gelés, et à M. de Bricqueville, depuis député et général, qui, ayant une balle dans la cuisse, ne pouvait se tenir à cheval. A cette funeste montée de Ponari, je me trouvai séparé de mon secrétaire, jeune homme de dix-neuf ans, dont la mort prématurée eût été, parmi tant de malheurs présents, une grande perte pour l'avenir. Entraîné sur une autre route, il rencontra heureuse-
ment des officiers polonais qui le reconnurent et le conduisirent à Varsovie, où je le retrouvai. Ce jeune homme, c'était M. Desages, qui a longtemps rempli avec une haute distinction les fonctions de directeur des affaires politiques après 1830.
J*assistai aux dernières scènes de la retraite, trop riches encore en sinistres tableaux. Rien qu'à voir avec quelles délices mes compagnons s'étendaient sur la paille humide que je partageais avec eux dans les haltes, j'aurais deviné par quelles terribles épreuves ils venaient de passer. De lugubres récits rempUssaient nos heures d'insomnie fiévreuse. Sébastiani me raconta qu'échappé par miracle aux glaces sanglantes de la Bérésina, épuisé de froid et de faim, il s'était vu, lui, général et parent de l'Empereur, repoussé brutalement pendant une partie de la nuit de tous le bivacs de la garde impériale. A ces trop rares foyers, le simple soldat ne cédait plus sa place aux officiers du plus haut rang. L'excès d'une souffrance continue paralysait toute subordination, même toute humanité; les cœurs étaient glacés comme les corps. Une autre fois, dans un lieu dont le nom m'échappe, soudain des coups violents ébranlent la maison dans laquelle l'Empereur lui-même prenait quelques instants de repos. On s'informe ; clest une troupe de soldats enragés de froid et de faim, qui, faute d'autre bois, s'en prennent à cette maison , sans souci de Phôte
qu'elle abrite. Les officiers delà suite voulaient charaï
ger ces furieux : « Laissez-les faire, » dit Napoléon avec un triste sourire ; et il s'éloigna de cet asile d'où le froid, son vainqueur impitoyable, le chassait par les mains de ses propres soldats.
Napoléon! ce nom que j'avais entendu saluer de tant d'acclamations après léna, après Wagram, revenait souvent aussi dans nos entretiens de 1812.
Les appréciations sur sa conduite étaient sévères, injustes même ; elles devaient Tétre en pareille circonstance. Pourtant, on convenait qu'il avait montré une admirable fermeté d'âme dans les moments les plus désespérés. L'un de ceux qui le jugeaient alors le plus rigoureusement, mon pauvre ami Letort, que la mort avait épargné dans cette retraite pour le reprendre deux ans plus tard à Waterloo, me disait luimême qu'il n'avait pu s'empêcher d'être profondément ému en le voyant marcher à pied, im 'bâton à la main, à travers les neiges, comûie un pèlerin châtié par le ciel, et sur lequel pèse, sans l'accabler, le sentiment de ses malheurs.
J'en vis moi-même assez, de Wilna à Kowno, pour me convaincre que les récits des souffrances précédentes n'avaient rien d'exagéré. Il n'y avait plus là que des hommes éprouvés, puisqu'ils avaient survécu, puisqu'ils marchaient encore; mais parmi ceux-là même, à plus d'un il manqua un jour de courage. Dans ces dernières marches, de Wilna à Kowno, j'ai vu de mes yeux des scènes que je ne
saurais oublier, mais que ma main se refuse à décrire.... Derrière nous, Wilna était devenue une autre Bérésina pour notre arrière-garde de malades et de blessés. Les subsistances que nous avions amassées avec tant de peine tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Mais, sur ces désolants souvenirs, je n'ai rien à dire qui ne soit connu, trop connu, hélas I Je reviens donc à ce qui m'est personnel.
Après avoir atteint Kovsrno et repassé le Niémen avec les débris de Tarmée, j'eu^ ordre de me rendre immédiatement à Varsovie, et peu de jours après je reçus ma nomination en remplacement de M. de Pradt, décidément renvoyé dans son diocèse. C'était un insupportable exil pour un prélat de ce caractère. Aussi il y porta une rancune peu évangélique contre tous ceux quïl soupçonnait d'avoir été pour quelque chose dans sa disgrâce. Cette rancune, il l'assouvit par la publication de son libelle, « composé, seTon lui, au miheu de grands dangers. • Ces dangers sont aussi difficiles à deviner que les privations endurées à Varsovie. La seule persécution qu'eût subie M. de Pradt avait été d'être rendu à ses ouailles. D'ailleurs, quand mit-il au jour cet écrit audacieux ? Ce ne fu t pas même en 1814, quand Napoléon n'était encore qu'à l'Ile d'Elbe. Ce ne fut pas non plus dans les Cent-Jours. Des gens bien instruits m'ont assuré que s'il ne reparut pas alors au premier rang du clergé impérialiste, la faute n'en fut pas à lui. Il n'accomplit ce grand acte
de courage qu'en 1815, quand Napoléon fut à Sainte- Hélène, et plusieurs mois après l'occupation de Paris par les troupes étrangères. On ne comprend pas trop quels dangers a pu lui faire courir, sinon pour son honneur, sa rare intrépidité à insulter des vaincus. Parmi ceux-ci, je fus Tim des plus maltraités, et, en y réfléchissant, j'ai reconnu qu'il ne pouvait en être autrement. J'avais eu, en effet, deux torts graves, impardonnables, vis^-vis de l'ambassadeur de 1812. Gomme son prédécesseur, je lui avais été, à certains égards, proposé pour modèle, ce qui avait tout d'abord blessé sa vanité. Je fus ensuite désigné comme son successeur, comme le plus capable de réparer ses fautes, ce qui combla la mesure. Grossièrement injurié par lui, jusque dans ma vie privée, je voulus d'abord lui répondre, et j'avais beau jeu, comme on vient de le voir, et comme on le verra encore dans la suite ; mais, toute réflexion faite, je laissai au temps et aux événements le soin de me défendre et de me venger. Parmi les imputations de M. de Pradt, il en est deux toutefois dont je reconnais l'exactitude, et dont je m'honore. L'une, c'est l'admiration passionnée dont il m'accusait pour le grand homme malheureux que tous deux nous avions servi; étrange inculpation de la part de l'ex-aumônier du dieu Mars, du prélat que j'avais entendu proclamer en chaire Napoléon l'envoyé du ciel ! L'autre reproche, dont je tiens à reproduire textuellement Texpression,
c'est que, « sur deux cent quatre dépêches dont se composait ma correspondance pendant ma première mission, plus de cent étaient des monuments des excitations et des espérances des Polonais. »
M. de Pradt n'obtint pas du gouvernement de la Restauration les compensations auxquelles il croyait avoir droit. Heureux ce gouvernement, s'il n'eût jamais plus mal placé ses dédains! Cette nouvelle déception jeta Tex-ambassadeur dans les rangs du parti libéral, médiocrement flatté de cette recrue. Comme il me retrouvait là, entouré, j'ose le dire, d'une certaine considération, il chercha à se rapprocher de moi. Après avoir longtemps évité son contact, je ne pus m'y soustraire, et je dus subir de sa part une longue rétractation, accompagnée de louanges aussi exagérées que l'avaient été ses invectives. J'ai dû mettre sur la même ligne ses compliments de fraîche date et ses outrages d'autrefois. Quand le caractère d'un homme s'est décelé par de certains traits, il n'est plus possible de compter pour rien sop. jugement. Je pouvais faire bon^ marché de mes injures privées, mais non de celles qu'il avait prodiguées à Napoléon, au duc de Bassano, à la cause polonaise ; injures qui n'avaient ni l'excuse du courage ni celle de la bonne foi ; qui n'avaient pas été seulement une satisfaction de vengeance, mais un moyen de parvenir, et de tous le moins honorable.
Ma nomination en remplacement de M. de Pradt. — Découragement des ministres. --Situation militaire.— Attitude et langage équivoques du général autrichien prince de Schwartzenberg. — Évacuation de Yarsoyie.
M. de Pradt avait quitté Varsovie dans les derniers jours de décembre, laissant rintérim au premier secrétaire, M. Lajard. Le 20 janvier 1813, je reçus mes nouvelles lettres de créance. Le titre qui m^était donné était celui d'envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire, avec les droits et prérogatives de l'ambassadeur extraordinaire auquel je succédais. Un rescrit du roi de Saxe prévenait en même temps le conseil des ministres que je devais, ainsi que l'avait fait mon prédécesseur, assister aux séances du conseil. Ma nouvelle mission ne commençait pas sous des auspices aussi heureux que celle de M. de Pradt. n avait pris part à une fête splendide, celle de
la renaissance d'un peuple ; je semblaîs, moi, convié à des funérailles. Le palais de Brûhl, où je pris sa place, ne me parut être qu'un lieu d'étape, où je ne ferais pas un long séjour. Cependant, conune tout vaisseau, si maltraité qu'il soit par la tempête, n^est pas irrévocablement condamné à périr, je me dis que je devais jusqu'au dernier moment lutter contre les flots, lutter contre le naufrage même, pour lui arracher au moins quelques débris.
La première séance du conseil à laquelle je pris part n'était pas propre à m'inspirer beaucoup de confiance. J'ignorais alors à peu prés ce qui s'était passé dans les derniers entretiens de quelques-uns des ministres avec M. de Pradt. J'ignorais, ce. que lui-même a pris soin de nous apprendre depuis, qu'on eût examiné devant lui, dans son salon, avec son assentiment, à quel maître on devait se donner. Je croyais retrouver, dans tous les membres du conseil, des Polonais amis quand même de la France, qui seule, même au milieu de ses revers, pouvait encore combattre ou stipuler avec avantage pour eux. A l'égard du plus grand nombre des ministres , mon opinion n'était pas mal fondée, et en effet quatre sont restés fidèles jusqu'à la fin, non pas seulement à leur cause, mais à la nôtre. Deux seulement avaient pu entrer dans les idées de revirement tolérées, sinon favorisées par M. de Pradt : mais lorsque, dans des conjonctures aussi graves , deux ministres sur six se
trouvent ainsi plus que découragés, plus que désaffectionnés du système suivi jusque-là, il est impossible que cette dislocation mprale n'exerce pas une influence sensible et fâcheuse sur l'ensemble des mesures administratives. Tel était Télat dans lequel M. de Pradt me rendait ce conseil que j'avais laissé, six mois auparavant , si plein de zèle et d'espérance. Je retrouvais des hommes qui paraissaient faire, pour Tacquit de leur conscience, ce qu'exigeait d'eux le devoir,-mais qui, ayant cessé de croire à la possibilité du succès, n'agissaient pas avec cette énergie qui parfois rappelle la fortune. Quand je leur parlai des nombreuses levées qui se faisaient en France, quelques-uns accueillirent plus que froidement cette idée d'un retour de nos armées. Ils n'y voyaient plus que la continuation ou le renouvellement des souffrances de leur pays , exposé à redevenir un champ de bataille. J'avais affaire à des esprits malades, qu'un langage trop vif aurait pu aigrir. J'usai donc de ménagements, dans Tespoir qu'à la suite de cet affaissement inévitable sous la violence du coup qui nous avait frappés, ils se relèveraient et reprendraient quelque vigueur.
Dès cette première séance du conseil, je reconnus aussi qu'il n'existait dans ces réunions ni règle, ni ordre, ni travail commun, qu'elles se passaient en doléances oiseuses des ministres sur l'impuissance de leurs moyens. Comme chacun d'eux ne faisait con-
naître au conseil que ce qui lui convenait, chacun aussi n'avait une connaissance complète que de son propre ministère. Les procès-verbaux antérieurs me prouvèrent que les choses s'étaient passées à peu près de même pendant tout le temps de l'ambassade de M. de Pradt, dont l'infatigable loquacité trouvait son compte dans ces conversations. L'ancienne anarchie qu'aurait dû faire cesser la présence d'un homme investi d'une influence quasi royale, subsistait toujours, comme à l'époque de ma première mission. On connaît l'histoire de ce monarque endormi sur son" trône, et qui répondit : « Je règne! » quand, à son réveil, on lui demanda ce qu'il faisait. Dans le conseil des ministres à Varsovie, M. de Pradt ne dormait pas, il parlait. Pour lui , c'était régner.
Notre situation militaire ne m'apparut guère plus rassurante. L'opinion que je m'étais formée depuis longtemps sur les dispositions des Autrichiens à notre égard ne fit que se fortifier davantage quand je rentrai en communication directe avec leurs chefs militaires. La grande question du moment, c'était le sort réservé à Varsovie. L'abandon de cette ville n'était pas seulement un désastre de guerre, mais une calamité morale, un coup mortel pour l'opinion, qui devait y voir l'anéantissement irrévocable de la Pologne, et même du duché qui en avait évoqué le fantôme.
Cette question, en réalité, était moins militaire
que politique. La conviction générale était que, s'il n'y avait pas de la part du prince de Schwartzenberg un parti pris d'évacuer cette ville, il était en son pouvoir de s'y maintenir. Mais on redoutait fort ce parti pris , bien qu'on fût encore réduit aux conjectures sur ce qui avait pu se passer entre le prince et les Russes. Quels que fassent les sentiments personnels de l'empereur d'Autriche, il souf&ait de Vienne un vent tellement anti-français , que tôt ou tard, pensait- on, le prince devait être contraint d*y céder. Tout son entourage militaire était ouvertement hostile à la France. Pouvait-on compter beaucoup sur un homme ainsi environné, et chez lequel d'ailleurs la force de caractère n'était pas la qualité dominante? Le corps qu'il avait sous ses ordres était le plus frais, le mieux tenu , le plus intact qui fût alors sous les armes dans tout le continent. Il se composait, en troupes autrichiennes , de plus de trente mille hommes, et de quatorze à cyiinze mille Saxons, qui formaient le 7« corps, sous les ordres du général Reynier. Au besoin même, le prince Poniatowski, qui venait de rentrer dans le duché et s'occupait activement d'y réorganiser ses Polonais, aurait pu déjà renforcer les Autrichiens de cinq à six mille hommes pour un jour de combat. Le corps polonais (le 5" de la grande armée) , grâce au tempérament plus robuste de ses chevaux, ou à la précaution, prise en temps utile, de les ferrer à glace, avait
seul ramené son artillerie intacte , et avait pu montrer avec orgueil tous ses canons à Varsovie.
Ainsi le général en chef du corps auxiliaire aurait pu opposer aux Russes épuisés plus de cinquante mille hommes, dont quarante-cinq mille n'avaient point souffert des rigueurs de Fhiver. Il aurait fallu bien du temps pour qu'il arrivât devant les Autrichiens un corps capable de les forcer dans leurs positions, et le prince Eugène qui recomposait l'armée française à Posen, aurait pu, dans l'intervalle, lier avec eux ses opérations , de manière à arrêter l'ennemi sur la Vistule. C'était un peu de délai qui nous était nécessaire, un peu de patience que Ton demandait au général autrichien ; mais sa conduite annonçait des dispositions toutes contraires. Déjà son quartier général était à Pultusk. Ses troupes s'étaient concentrées de manière à découvrir la plus grande partie du territoire du duché. Lorsqu'un détachement russe arrivait devant les Autrichiens, un accord tacite ou secret empêchait tout conflit pendant quelq[ues jours, jusqu'à ce que ce détachement eût reçu des renforts ; et alors le prince faisait un mouvement rétrograde, alléguant qu'il risquait d'être débordé, tourné^ coupé. Jamais ces trois mots ne furent si fréquemment employés en aussi peu de temps.
Dès le 24 janvier, le général Reynier, qui avait fait la campagne avec les Autrichiens, me fit entendre que, selon toute apparence, l'évacuation de Varsovie
était une chose résolue. Reynier était trop faible pour courir seul les chances d^un combat, et déjà il avait acquis la certitude qu'en cas de choc avec les Russes il ne serait pas soutenu. Il aurait fallu, pour forcer nos auxiliaires à se battre, nonobstant Taccord verbal dont nous soupçonnions déjà Texistence , que le prince Eugène se trouvât en mesure d'opérer quelque revirement offensif, assez promptement pour leur ôter la possibilité de faire une retraite qui n'eût pas l'air d'être une défection. Quoique le prince Eugène ne dût pas ignorer cet état de choses, je me hâtai de lui transmettre des renseignements positifs sur notre situation critique. Mais le prince de Schwartzenberg, peu disposé à nous laisser le moindre répit, envoyait chaque jour à Varsovie les nouvelles les plus inquiétantes, et l'agent autrichien, M. de Baum, s'empressait obligeamment de nous en faire part. Le prince Poniatowski apporta au conseil, dans la séance du 25, un rapport autrichien qui évaluait Tarmée russe à cent quatre- vingt mille hommes, dont soixante mille menaçaient Varsovie. Nous soutenions, Poniatowski et moi, que cette évaluation était sciemment exagérée sous tous les rapports, et notre opinion a été confirmée par des publications postérieures, émanant de sources authentiques. Un écrit publié dès 1817 par le général Wilson , commissaire anglais près l'armée de Eoutousof , constate que cette armée, qui était de cent vingt mille hommes au moment où
elle se mit à la poursuite de Napoléon, n'en pouvait pas mettre en ligne plus de trente-cinq mille quand elle arriva sur la frontière du duché de Varsovie. Les Russes avaient perdu presque 'autant de monde que les Français; un corps de dix mille hommes, envoyé sur Wilna, n'en comptait plus que quinze cents à son arrivée. Ces assertions d'un témoin oculaire, aussi compétent qu'honorable, ne sauraient être contestées. Les hyperboles autrichiennes ne pouvaient donc tromper personne. Les ministres mêmes du duché ne les prenaient aucunement au sérieux, bien que d'ordinaire les agents civils soient assez disposés à s'exagérer les dangers de la guerre et les forces de Tennemi. Cependant, par la raison même que le commandant en chef du corps auxiliaire leur faisait notifier un rapport auquel lui-même ne pouvait ajouter foi, cette communication leur semblait un avis, une injonction de songer à la retraite. Je combattis vainement cette disposition d'esprits déjà ébranlés. Dans une telle situation, le moindre délai pouvait être d'une grande importance. Sentant bien que notre destinée était dans les mains du général en chef autrichien, je voulus voir par moi-même s'il n'y avait plus rien à espérer de lui. Je n'ignorais pas que M. de Pradt avait été blâmé pour ses communications avec les autorités militaires; mais je me rassurais en pensant que mon but était tout différent du Bien, puisque je cherchais, moi, à pousser l'armée
autrichienne en avant, tandis que M. de Pradt avait imploré d'elle un mouvement contraire. J'allai donc voir de suite le prince de Schwartzenberg, qui faisait précisément ce jour-là (25 janvier) une apparition à Varsovie. Au moment où j'arrivai à sa porte, j'en vis sortir un parlementaire russe qui était venu le relancer jusque-là, et ce parlementaire n'était autre que M. d'Anstett, dont j'ai déjà parlé. Cette rencontre était de mauvais augure. Il venait, non plus même solliciter contre nous, mais poursuivre et accélérer l'exécution de la convention verbale faite six semaines auparavant pour la suspension des hostilités et l'évacuation graduelle du duché par les Autrichiens.
Ma conversation avec le prince, d'abord peu significative, s'anima insensiblement. Depuis que j'ai su à quel point il était, dès cette époque, avancé avec les Russes, j'ai compris combien il devait être embarrassé vis-à-vis de moi. 11 finit par m'avouer que son intention était de ne se maintenir à Varsovie qu'autant que cette place ne serait pas menacée paf des forces considérables, son intention n'étant pas de risquer une bataille pour la conserver. C'était là le fond de son langage, quoique ses termes ne fussent pas aussi précis. Son excuse était qu'il n'avait aucun secours prochain à attendre du prince Eugène. Selon * lui, l'armée française, qui se reformait à Posen, avait besoin de plus d'un mois pour reprendre quelque
consistance, et, même avant ce temps, elle allait être obligée de se retirer sur l'Oder. Dans la chaleur croissante de l'entretien, il finit par me dire avec une , sorte de franchise : « Ecoutez : avant tout je dois ménager mon armée. Je ne suis pas, moi, empereur ni roi; je ne puis pas, quand je le voudrais, faire ^ mon va-îout comme l'Empereur. » Pour adoucir ce trait un peu vif, il se hâta d'ajouter que son corps n'était à la vérité que de trente mille hommes , mais qu'il s'y trouvait des cadres pour plus dé cinquante mille, et que, vu la difficulté d'être immédiatement soutenu, la conservation d'une telle réserve était son premier devoir, même dms V intérêt de la France. Il nous gardait cette réserve pour une meilleure occasion, et semblait s'étonner que cette considération me parût moins décisive qu'à mon prédécesseur. Ouant à la direction de cette retraite, le prince de Schwartzenberg semblait d'abord disposé à la faire sur Posen, ce qui aurait été très-important pour nous. Il parla ensuite de Kalish ; puis il finit par dire qu'il ne serait peut-être pas libre dans son choix, et qu'il pourrait être forcé de se replier sur Cracovie. Ce dernier mot exprimait évidemment sa véritable intention, et cette direction était aussi la plus préjudiciable aux intérêts polonais et français, puisqu'elle cumulait le triple inconvénient d'abandonner aux Russes le territoire entier du duché , de leur assurer toute liberté de communication avec les Prussiens,
et d'éloigner le plus possible du généralissime français, non-seulement le corps autrichien, moins digne que jamais du nom d'auxiliaire, mais ceux de Reynier et de Poniatowski , entraînés dans ce mouvement rétrograde*.
Nous avions causé trop librement de part et d'autre pour que je crusse devoir m'imposer aucune réticence. Je dis donc franchement au prince de Schwartzenberg que des personnes venant du quartier général russe nous avaient affirmé qu'il était défendu aux généraux russes d'attaquer les Autrichiens. Loin de paraître choqué de cette supposition, le prince l'admit comme possible; il ajouta même que déjà il en avait tiré avantage, et qu'il espérait en profiter encore. De ce demi-aveu, je concluais que c'était une belle occasion pour lui de tenir à Varsovie, puisque, s'il se montrait déterminé à s'y défendre, les Russes ne l'y attaqueraient pas. Sur ce point, nous ne fûmes plus d'accord.
Varsovie ne pouvait plus, selon le prince, être sauvée que par un miracle ou par un dégel. Je lui exprimai, en le quittant, l'espoir que le miracle serait son ouvrage, mais je n'y comptais guère. Un dégel était moins impossible. Il me semblait que ce funeste hiver nous devait au moins la faible compensation
1. Sur la conduite ambiguë des Autrichiens à cette époque, voir dans la Revue contemporaine ^ V* série, t. XVIIIt P> S21 et 600, les Mémoires de l'amiral Tchitchagoff,
d'arrêter les Russes à la Vistule. Quand le dégel se déclare sur cette rivière, il se passe cinq ou six jours et souvent davantage avant la débâcle; et, pendant cet intervalle, il est impossible, ou du moins extrêmement dangereux de passer sur la glace. Vient ensuite la débâcle , qui intercepte absolument le passage pendant plusieurs autres jours. Les glaces de la Vistule ont souvent jusqu'à cinq et six pieds d'épaisseur; et quand le fleuve commence'à se débarrasser de ces masses énormes, il faut encore quelque temps pour rétablir les ponts qu'elles ont enlevés. Un dégel aurait pu donner au prince Eugène le temps de se mettre en mesure et d'ôter au commandant du corps autrichien tout prétexte d'abandon. Le temps sembla changer en effet : Tespoir rentrait dans nos âmes; mais cette circonstance, qui nous semblait heureuse, ne fit que hâter le moment fatal. Tandis que la température s'amollissait, la poU tique autrichienne devenait d'airain.
Le lendemain 26, le prince de Schwartzenberg et le général Reynier se trouvant réunis chez moi, nous reprîmes la conversation de la veille. Ils avaient eu une longue conférence, dont le résultat n'était rien moins que satisfaisant. A la suite de quelques escarmouches d'avant-postes contre le 7* corps, il avait été décidé que le général Reynier, pour s'épargner des pertes inutiles, se replierait de suite sur Varsovie; que, pour protéger cette retraite, le prince de Schwar-