III I
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tzenberg exécuterait un mouvement par sa droite, et que, sous trois ou quatre jours, les troupes autrichiennes rentreraient elles-mêmes dans cette place. C'était là un début de mauvais augure. Cependant restait toujours la question de Varsovie même , et ce jour-là le commandant autrichien admettait une chance dont il n'avait pas parlé la veille, celle où . Tennemi se présenterait de front. Dans ce cas, il répondait de notre sûreté ; mais si les Busses manœuvraient sur ses flancs, si, après avoir passé la Vistule, ils marchaient en force pour le tourner, la retraite, selon lui, était indispensable. J^avais beau représenter que nous ne demandions pas à sa patience une longue épreuve, il ne voulait rien entendre, revenant sans cesse sur les avantages de TofEensive, qui , sans mettre beaucoup de monde en jeu, fatigue et épuise la partie adveï*se, en la tenant incessamment sur le qui- vive.
Après cette conférence, Schwartzenberg retourna à son quartier général de Pultusk. Il y reçut plusieurs messages du prince Eugène, qui le pressait comme moi, et aussi inutilement, de tenir au moins une quinzaine de jours. Le prince Poniatowski n'avait pas été plus heureux, et, malgré l'amitié d'enfance qui l'unissait à Schwartzenberg, il s'exprimait en termes très-vifs sur son conipte. Il se plaignait d'avoir trouvé en lui, dans ces derniers temps, un système de réticence, d'hypocrisie même , imposé soit par le
cabinet au,trichien, soit par rinfluence anti-française dominante à Vienne, et trop bien représentée dans Tétat-major autrichien. Nous étions, en effet, à portée de nous convaincre que Tesprit de mutinerie démocratique qui , depuis quelques années, régnait ostensiblement parmi les troupes prussiennes, s'était étendu à celles de TAutriche. Les officiers se permettaient les propos les plus étranges,, au point que Reynier, homme très-tolérant par caractère, avait cru devoir se plaindre au commandant en chef. Ils blâmaient hautement la politique de leur cabinet, et n'épargnaient pas même l'empereur François et sa famille.
Le 30, janvier, le quartier général autrichien était déjà reporté à Zegrze, village situé à deux lieues de Varsovie, entre celte ville et Modlin; tout le corps auxiliaire s'occupait de franchir la Vistule. Nous nous attendions à voir le commandant en chef dès le lendemain ; mais, craignant sans doute de lire sur les visages polonais Timprobation et le soupçon, il traversa Varsovie sans s'y arrêter, et porta sur-le-champ son quartier général à Falentin, petit village près de Villanow. C'était un nouveau signe d'abandon qu'il nous donnait, sous une forme assurément peu obligeante.
Le lendemain 31 , une discussion très-vive, quoique très-amicale, eut lieu chez moi à ce sujet entre le général Poniatowski et le général Reynier. Le
premier en voulait directement et personnellement au commandant autrichien, qui lui avait promis d'abord de ne pas quitter Varsovie sans combattre, et qui lui avait manqué de parole sur ce point, comme sur quelques aw^tres. Reynier, lui, prétendait que toute cette conduite pouvait encore s'expliquer naturellement par un esprit de ménagement excessif pour les troupes, sentiment facile à comprendre en présence des hécatombes humaines dont la Russie venait d'être le théâtre. Reynier avouait cependant que, depuis Pultusk, il remarquait un changement dans la conduite du prince de Schwartzenberg. Il avait observé que les communications des Autrichiens avec les Russes étaient devenues à la fois plus fréquentes et plus mystérieuses. Le prince de Schwartzenberg se tenait davantage sur la réserve vis-à-vis de lui , et avait notamment gardé le silence sur l'objet de la mission d'un général russe qui était venu la veille à son quartier général. Du reste, Reynier convenait aussi que Tarmée autrichienne, animée d'un meilleur esprit, aurait été en état de faire bonne contenance, d'inquiéter même pendant quelque temps Tennemi, ce qui aurait pu modifier considérablement les chances respectives des parties belligérantes, lors de la reprise générale des hostilités. On juge combien nous étions désespérés, le prince Poniatowski et moi, en voyant que notre salut dépendait d'une volonté placée près de nous, et qui
se refusait à nos instances. Nous penchions même à blâmer le général Reyniér, qui nous semblait avoir cédé trop facilement aux impressions du commandant en chef autrichien, et croyait, comme lui, avoir beaucoup fait, en mettant ses. troupes hors du danger de combattre, et même de vaincre. Cette circonspection excessive était néanmoins plus particulièrement excusable chez Reynier, l'un de nos généraux les phis capables et en même temps les moins heureux. La fatalité persévérante qui l'avait poursuivi dans toutes nos guerres, des plaines brûlantes de la Calabre aux glaces de la Vistule, l'avait rendu défiant à l'excès de lui-même, et lui avait ravi cette audace d'initiative à laquelle plusieurs de ses collègues , qui au fond ne le valaient pas, ont dû une renommée plus brillante que la sienne.
Le temps, en déchirant tous les voiles, a donné raison aux soupçons du prince Poniatowski et aux miens contre Toplimisme du général Reynier. Il est bien reconnu aujourd'hui qu'en abandonnant Varsovie sous le prétexte d'un danger imaginaire, le prince de Schwartzenberg n'était que le docile instrument d'un premier revirement du cabinet de Vienne, qu'il n'agissait que d'après ses ordres, que tout ce mouvement avait été combiné secrètement avec les Russes. Cela est si vrai, que, dès le 25 janvier, c'està-dire à une époque où les Russes commençaient à peine leur mouvement sur la Vistule, et douze jours
avant révacuation de Varsovie, Tambassadeur d'Autriche à Paris annonçait déjà, commeun fait consommé^ la retraite du corps autrichien sur la GalUcie. Il ajoutait, il est vrai, comme palliatif, que ce corps n*en restait pas moins sous les ordres immédiats que S. M. l'empereur Napoléon lui ferait adresser par son major-général. En effet, le corps auxiliaire, en se retirant par Cracovie, s'isolait complètement du prince Eugène, et, par conséquent, était censé attendre des ordres immédiats de Paris. On ne pouvait mieux combiner les choses pour que les ordres arrivassent toujours trop tard. Aussitôt cette singulière communication reçue. Napoléon eut beau expédier de Paris Tordre de tenir à Varsovie, s^il en était temps encore, ou, du moins, de se retirer sur Kalish au lieu de Cracovie : dans l'intervalle, le général autrichien s'était parfaitement mis en mesure pour que ces ordres immédiats n'arrivassent pas en temps utile.
Assurément il y eut dans tout cela, de la part des généraux et des fonctionnaires civils autrichiens, ime duplicité funeste à notre cause, et pourtant je ne sais s'il nous appartient de formuler contre eux un blâme inexorable. Une pensée lugubre qui m'obsède, tandis que je retrace ces souvenirs , me tient incessamment en garde contre toute appréciation trop sévère sur les actes de personnes placées dans des circonstances si difficiles. La mort a déjà moissonné la plupart des hommes avec lesquels j'étais en con-
tact à Varsovie, et dont les noms reviennent sans cesse sous ma plume. Poniatowski, Reynier, Schwartzenberg, les ministres du duché, tous ont disparu de ce monde, et tous avant le temps. Un seul, le comte PotocM, était sexagénaire. Dans notre siècle orageux, la guerre etla politique usent vite les hommes ; mais, à l'exception du général autrichien , qui appartenait au parti vainqueur, la mort a-t-elle été un malheur pour les autres? Peut-être moi, qui leur ai survécu, aurais-je été le plus à plaindre, si un peu de philoso' phie, le goût de la campagne et de T étude, Tespoir d'être utile encore, par mes discours et mes écrits, à la France et au souvenir du grand homme que j'ai servi, ne m'eussent consolé des disgrâces de la fortune ; si surtout le ciel ne m'^ût accordé, ce qui vaut mieux que toutes les dignités et que toutes les richesses de ce monde, le bonheur dans la vie de famille, qui de mes hivers a refait des printemps.
En voyant, le 30 janvier, le con^mandant autrichien rétrograder au delà de la Yistule, nous attendions à chaque instant de lui une invitation officielle de quitter cette ville. La journée du 31 se passa sans nouvelles; mais, le 1*' février, je reçus une simple lettre, ou billet, dans laquelle nous dûmes reconnaître Téquivalent de cette notification qu'on ne daignait pas nous faire. Ce billet était ainsi conçu i
€ Si je n^étais pas forcé de me rendre à mon quartier
général pour y faire quelques dispositions pressantes, je me serais rendu auprès de tous,, mon sieur le baron. Je compte cependant m'en dédommager demain, n'étant établi qu'à une petite lieue de Varsovie.
« Les renseignements que je me suis procurés sur les mouvements de l'ennemi, portent en substance que le quartier général de l'empereur Alexandre était attendu aujourd'hui à Mlawa, que le corps du général Wintzingerode est en marche sur Plock, pour inquiéter de là les communications, et que Miloradowicz, qui était hier à Makow, se dirige sur Varsovie, où il aurait ordre de se réunir avec Sacken et Wolkonski.
« Varsovie pourrait ainsi, comme vous le jugez bien, devenir le théâtre des combats, tandis que tout annonce que, sous peu de jours, les communications seront sérieusement menacées. Je crois devoir vous faire ces observations, pour ne pas vous laisser dans l'ignorance sur des faits qui doivent nécessairement influer «wr de* mesures à prendre et que les circonstances exigent. « Agréez, etc.