SCHWARTZENBERG
Si nos allaires avaient été en meilleur état, le général autrichien aurait probablement senti qu'une communication qui, par le fait, expulsait, sans urgence véritable, un gouvernement de sa capitale, aurait dû être faite d'une façon un peu moins cavalière que par une insinuation à la fin d'un simple billet. Il aurait été convenable aussi qu'il en adressât l'avis direct au commandant du corps polonais ; mais le prince Poniatowski me dit plus tard que leur der-
nière conférence s'était terminée par quelques paroles assez vives, et que le prince de Schwartzenberg avait pu par suite se trouver embarrassé pour renouer une correspondance, surtout sur un pareil sujet.
Je communiquai immédiatement au conseil des ministres Tavertissement que je venais de recevoir. Ils y virent comme moi une injonction bien positive de départ. Cependant, comme je tenais à ne pas partir un seul jour plus tôt que ne l'exigeait la nécessité aâ)solue, je me chargeai de voir encore à cet égard le prince de Schvsrartzenberg, puisqu'il devait venir le lendemain à Varsovie. Je Tattendis en vain, et le soir M. de Latour, un de ses aides de camp, vint' m'informer que le prince avait été retenu par une petite indisposition, et en même temps me dire de sa part que je devais regarder sa précédente communication comme officielle, qu'il ny avait pas de temps à perdre, que la sûreté du gouvernement exigeait qu'on partît tout de suite et dans la nuit même. Il indiquait, comme la direction la plus sûre, celle de Pétrikau et Kalish, à moins qu'on ne voulût sur-lechamp se diriger sur Cracovie. L'agent autrichien, de Baum, m'avait déjà fait une insinuation semblable.
Le conseil des ministres avait rédigé les bases d'une convention relative à l'entrée des Russes, convention dont il aurait fallu que l'autorité autrichienne appuyât la conclusion. Je fis remettre immé-
diatement ce projet au commandant en chef autrichien par le général Reynier, et je lui en reparlai moi-même le lendemain, 3 février. Il me répondit par les plus vives protestations de zèle et de bonne volonté , et par la promesse d'employer tous ses efforts pour faire obtenir aux habitants les meilleures conditions possibles, promesse qu'il ne se fit aucun scrupule d'oublier.
Ce mouvement des Autrichiens avait été si rapide, si peu conforme aux calculs de l'Empereur et aux nôtres, que la garnison de Modlin était encore incomplète au moment de notre départ. Le prince Poniatowski se hâta d*y mettre quelques bataillons de nouvelle levée, et le général Reynier, dont le corps était déjà si faible, fut encore obligé d'en détacher quinze cents hommes pour faire le fond de cette garnison. Le général Daendels, nommé gouverneur de la place, n'arriva à Varsovie que le 2 février. Gomme il était venu à la hâte et se trouvait sans argent, et que la caisse du payeur français était déjà partie, un banquier lui donna douze mille francs sur îna signature. Par suite d*un des inconvénients du système de spécialité poussé à l'excès, il me fallut plus de six mois pour me faire rembourser de cette avance, parce qu'elle concernait un département autte que le mien.
Suivant le prince de Schwartzenberg, tous les mouvements de Farmëe ennemie étaient combinés pour
franchir la Vistule sur plusieurs points à la fois : l'empereur Alexandre, avec la plus grande masse de ses forces, à Plock et Wraklavieck, le général Wintzingerode à Wiszogrod, et dans le même moment une partie du corps de Sacken devait passer entre Varsovie et Modlin. Ce n'était là , bien entendu, qu'une fantasmagorie stratégique, mise en avant pour justifier la retraite des Autrichiens et exiger la nôtre. Il ne tenait qu'à eux de se maintenir sur la Vistule, 'car les Russes, inférieurs à eux en nombre, épuisés de fatigue et de privations, n'avaient ni les moyens, ni la volonté de passer de force. Le prince de Schwartzenberg avait dit au général Reynier que le but de l'empereur Alexandre, en franchissant la Vistule, était de se porter en toute hâte vers la Silésie pour avoir une entrevue avec le roi de Prusse, que c'était là l'objet évident de ses opérations. Nous étions autorisés dès lors à croire que ce n'était pas seulement de la direction des troupes russes qu'il tirait cette induction. Il existait en effet dès lors, entre les trois puissances, un commencement d'inteUigences secrètes dont on s'est fait gloire plus tard.
Les ministres avaient quitté Varsovie le 3 février. Le prince Poniatowski, le général Dutaillis et moi, tenions à partir les derniers. Nous déjeunions chez le général, dans la matinée du 4, quand un ofBcier lui apporta une lettre du commandant- en chef autrichien, portant que l'évacuation de la place pourrait
avoir lieu le jour même. Un congé aussi précis ne permettait plus d'ajournement, J allai pourtant voir encore une fois le prince de Schwartzenberg, voulant nl'assurer s'il songeait à préserver les habitants des risques d'une occupation arbitraire, comme il me l'avait si bien promis. Il me dit qu'il s*en était déjà occupé, que Sacken^ auquel il s'était d'abord adressé, l'avait renvoyé à Miloradowicz comme étant son aîné dans le commandement, et qu'il avait aussitôt expédié à ce dernier un officier dont il attendait le retour. Cette réponse fut encore accompagnée d assurances qui durent m'inspirer une entière sécurité. Du reste, il parut surpris que je ne fusse pas encore parti. A Ten croire, il y avait déjà des Cosaques sur la rive gauche, et à chaque moment il se voyait sur le point d'être débordé, etc. J'ai déjà cité les trois mots terribles après lesquels il n'admettait plus de réplique. Aussi, pour le mettre à Taise sur le présent, j'appelai la conversation sur la possibilité d'un prompt retour. Il me suivit sur ce terrain avec empressement, s'évertua sur les dangers auxquels les Russes s'exposaient par la hardiesse et 1 étendue de leurs opérations. Leurs généraux, selon lui, étaient peu capables de conduire une aussi vaste entreprise, et il ne semblait pas s'apercevoir qu'il se condamnait ainsi luimême, lui, qui avec de bonnes troupes se retirait devant une armée en mauvais état, commandée par des généraux dont il estimait si peu la capacité. Je
gardai pour moi cette remarque qui l'eût blessé gratuitement, et j'acceptai ses augures heureux pour un temps prochain. Quand je pris congé de lui, il me fit de grandes assurances de considération et de bonne volonté personnelle, et l'événement a prouvé que celles-là du moins étaient sincères. Lorsque, neuf mois plus tard, je me trouvai prisonniei^ à Dresde avec le maréchal Saint-Cyr, au mépris de la capitulation, je dus à l'intervention du prince de Schwartzenberg, devenu ouvertement notre ennemi, Texception qui me permit de rentrer en France.
Le 4 février, à cinq heures du soir , je quittai Varsovie avec un sentiment non moins pénible que celui que j'avais éprouvé en quittant Wilna. Pour savoir ce qui se passerait dans la place jusqu'au moment de l'occupation -ennemie, j'y avais laissé M. de Rumigny, second secrétaire de l'ambassade, qui devait, au moment de la retraite finale des Autrichiens, prendre la même route qu'eux. Mais sa présence parut gênante, car, deux ou trois heures après mon départ, le commandant en chef autrichien lui fit dire de me rejoindre.
Ainsi, le 4 février 1813, Varsovie cessa d'être le chef-lieu d'un Etat créé et protégé par la Frjance. Les derniers jours de notre résidence dans cette ville furent des jours de désolation et de deuil. L'esprit public s'était relevé à l'approche du dénouement, et malgré nos malheurs , nos torts même, Taffection
générale était toujours pour les Français. On aurait supporté les Autrichiens pour Tamour de la France. Un instant l'on s'était même imaginé qu'en nous forçant de partir , ils avaient voulu se réserver Varsovie pour y passer le reste de Thiver; et, bien que cette occupation fût en elle-même aussi odieuse qu'une occupation russe, on l'eût acceptée comme un bienfait, dans l'espoir de notre retour.
Séjour à Pétrikau. — Communications de la Prusse avec le corps autrichien. — Remplacement du prince de Schwartzenberg par le général Frimont. — Langage du prince de Scbwartzenberg à Vienne. — Passage à Czensiochow. — La Vierge noire. — Procédés malveillants des Autrichiens. — Arrivée à Cracovie.
A mon départ de Varsovie , je pris la route de Pétrikau, où les ministres étaient déjà rendus. J'allai m'établir pour quelques jours, avec le comte Potocki, au château de Wolborz, appartenant à Tévéque de Kujawy. Tous les genres de contrariétés et de chagrins formaient notre cortège dans ce triste voyage. Un aide de camp du prince Eugène, que nous rencontrâmes en chemin , nous dit que le prince serait fort étonné du brusque mouvement des Autrichiens, D'un autre côté, ramollissement de la température présageait le dégel, qui en effet ne tarda pas longtemps à se déclarer, Nos prétendus auxiliaires n'au-
raient donc eu autre chose à faire que de demeurer immobiles pour interdire absolument à Tennemi tout progrès, pour laisser à notre disposition les ressources administratives et financières du duché, et à Tarmée polonaise ses moyens de recrutement. Mais la politique autrichienne en avait décidé autrement.
Dans le moment où le prince de Schwartzenberg s'était replié sur Varsovie, il avait fait prendre la gauche au ?• corps , qui jusque-là formait sa droite.' Le but allégué de ce changement était que le 7* corps, composé presque en totalité de troupes saxonnes, serait ainsi plus à portée de recevoir ses renforts. Le motif réel, pour Tarmée autrichienne, était de s'isoler entièrement, de manière à rester seule maitresse de la partie méridionale du duché, et de régler ultérieurement sa conduite selon ses convenances. Quoique le général en chef autrichien eût promis de diriger ses mouvements de manière à garder les bords de la Piejiça et de la Wartha, et qu'il eût envoyé quelques détachements sur la route de Kalish, Reynier s'aperçut bientôt que la défense de la Wartha était tout à fait indifTérente aux Autrichiens, et de notre côté nous jugeâmes que Pétrikau, mal protégé par eux, ne serait pas longtemps une résidence sûre pour nous.
Les engagements civils du commandant autrichien n'étaient pas plus fidèlement tenus que ses promesses militaires. Toute son intervention, en faveur de Var-
sovie, s'était réduite à une invitation faite aux généraux russes de bien traiter les habitants , qu'on remettait ainsi à leur discrétion. Les Russes hésitèrent quelques jours avant d'entrer dans cette place. Ils n'en prirent possession que le 8 février, et n'y mirent que très-peu de monde. Le général autrichien Siegenthal, qui d abord avait enjoint au président de Ja ville de se rendre auprès de Miloradowicz , avait ensuite révqqué cet ordre. Le général russe, étonné de ne voir arriver aucune députation, fit demander q\ie le président se rendit auprès de lui. Il dicta quelques articles qu'il signa, et cela fut censé être une convention. Du reste, les Russes ménagèrent beaucoup Varsovie, et pour plusieurs motifs. Outre qu'ils n'avaient pas oublié que les ressentiments de cette ville pouvaient être dangereux, nous verrons bientôt que ce système de ménagements était conforme à la politique de leur souverain. La meilleure intelligence régnait ostensiblement entre les Russes qui arrivaient dans la place et les Autrichiens qui s'y trouvaient encore.
Malgré le désir que nous avions eu de prolonger notre séjour à Pétrikau, point encore assez central, les nouvelles que je reçus de Reynier, qui précipitait sa retraite sur Kalish, sans savoir lui-même s'il pourrait y attendre les troupes polonaises, décidèrent les ministres à prendre , le 11 , la résolution de se rendre à Czenstochow. A la vérité, nous savions que
quelques régiments autrichiens allaient arriver à Pétrikau, mais ces troupes ne nous inspiraient qu'une confiance médiocre, et nous n'espérions pas même pouvoir tenir longtemps à Czenstochow.
Le prince Poniatowski disposait à cette époque d'environ huit mille hommes. Il les avait dirigés sur Sokolnick, afin d'aller rejoindre Reynier; mais celui-ci ayant, dès le 13, quitté Kalish, à la suite d'un engagement malheureux avec Wintzingerode , la jonction était devenue impossible. Il restait au corps polonais la faculté de se jeter dans un coin de la Silésie. C'était une ressource aventureuse, dans un moment où la politique de quelques cabinets allait subir d'importantes modifications. D'ailleurs le corps polonais était peu en état de faire campagne. Composé en majeure partie de recrues, encore vêtues de leurs habits de paysans, il avait besoin d'être habillé, exercé, réorganisé dans toutes ses parties. Une fois hors du territoire polonais, tous les moyens lui eussent manqué à la fois. Ces avantages, au contraire, lui étaient conservés en le plaçant sous le rempart des troUpes autrichiennes , dont nous ne redoutions pas encore une complète trahison.
La petite armée polonaise s'était encore amoindrie par la retraite précipitée de Reynier. Ce général, en quittant Kalish , avait emmené avec lui plusieurs cadres de régiments polonais, et notamment des Cosaques levés récemment, d'après les derniers
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ordres de l'Empereur. Le tout montait à quatre ou cinq mille hommes. Tout en nous réjouissant que ces troupes eussent été mises hors de péril, nous regrettions d'en être séparés, parce qu'en restant de notre côté, elles auraient pu se refaire et se compléter. En revanche, ime brigade saxonne, celle de M. Gablenz, s'étant trouvée coupée du 7® corps, s'ouvrit un passage et se jeta du côté de Gzenstochow, d'où elle se retira comme nous sur Gracovie.
Pendant mon séjour à Pétrikau , il passa par cette ville un capitaine prussien venant de Breslau, où était le roi de Prusse, et allant en mission au quartier général autrichien. Je vis à son retour cet officier dont j'avais connu la famille , et que j'avais vu luimême fort jeune à Berlin. Sans lui demander d'indiscrétion, je jugeai par son langage que sa mission avait eu pour objet de savoir quelle position allait prendre l'armée autrichienne. A la veille d'une défection ouverte, la Prusse se bornait encore à nous demander la neutralisation de la haute Silésie, où s'était retiré le roi, mais sa fidélité chancelante cherchait avec qui tomber. Vers la même époque, l'ambassadeur français à Vienne remarquait que les communications avec la Prusse continuaient à être fréquentes et régulières, depuis la défection du général Yorck, qui remontait au mois précédent. Sans s'associer pleinement, pour l'instant, au revire ' ment politique que préparait cette puissance, l'Au-
triche l'y encourageait secrètement. Du moins elle n'a pas craint de s'en vanter depuis.
Dans ce même temps, le prince de Schwartzenberg, fatigué peut-être du double rôle qu'il avait à jouer entre les Russes et nous, demanda et obtint d'aller passer quelque temps à Vienne. Là, il ne put échapper à des questions fort embarrassantes de notre ambassadeur, le comte Otto. Dans un de leurs entretiens sur les derniers événements, le commandant du corps auxiliaire laissa échapper Paveu qu'il aurait pu faire sa retraite sur Kalish, s'il avait reçu des ordres plus tôt. Nous avons expliqué précédemment comment on s'était arrangé pour que ces ordres n'arrivassent pas à temps. 11 se plaignit vivement des Polonais, et surtout du prince Poniatowski., qui, selon lui, faisait au vice-roi et à moi de faux rapports. « Si je ne songeais qu'à me faire valoir personnellement , disait-il encore, j'aurais pu chercher les combats avant de quitter Pultusk. Mais à quoi cela aurait-il abouti contre des forces sans cesse croissantes? J'ai mieux aimé conserver intact un corps qui pourra être utile dans la prochaine campagne. • Comment l'en tendait-il? car cette explicatiop, rapprochée de l'événement, semble une amère plaisanterie. Ce corps figura utilement, en effet, sur les champs de bataille de Dresde et de Leipzig, mais en combattant contre nous.
Le prince de Schwartzenberg avait été remplacé
provisoirement par le général Frimont. Ce changement nous parut d'abord un bienfait. Avec le prince, nous pouvions douter si ses actes étaient le résultat précis des ordres du cabinet de Vienne, ou s'ils n'étaient pas modifiés par uiie influence placée en dehors de ce cabinet. Un grand seigneur, fortement appuyé, peut presque toujours s'écarter sans crainte delà volonté de son maître. Le même parti de cour " dont il suit l'impulsion est là pour le soutenir. Il n'en est pas ainsi d'im militaire de profession, qui ne connaît que l'exécution littérale des ordres qu'il a reçus. Sous ce rapport, la nomination du général Frimont, soldat parvenu, n'ayant pas de puissants soutiens à la cour, nous parut une circonstance heureuse. Nous y gagnâmes, en effet, et dès les premiers jours, la certitude entière que les mouvements du corps auxiliaire étaient bien réglés par une politique de cabinet.
Nous arrivâmes à Czenstochow le 15 février. Mon premier soin fut de visiter la forteresse, qui est à une demi-lieue de la nouvelle ville du même nom. Nous vîmes avec satisfaction que ce fort était à l'abri d'une surprise, qu'il fallait pour l'attaquer de la grosse artillerie, un travail préalable assez difficile pour arriver au point d'où Ton pourrait le battre en brèche, toutes choses qui demanderaient du temps, et diviseraient les forces de l'ennemi. Sur ce point comme sur bien d'autres, les événements trompèrent notre attente.
Le cloître, qui attirait autrefois de nombreux pèlerins, est toujours un objet de vénération pour les habitants du pays. Nous allâmes, en grande solennité, adresser nos prières à l'auguste patronne, qui veillait mieux autrefois sur les destinées de la Pologne. Jamais on ne Tavait invoquée dans xm péril plus grand. Après roflBce, un moine me fit voir cette vierge noire, si fameuse dans les annales polonaises. D'abord nous la contemplâmes, suivant l'usage, avec toutes les parures dont Ta surchargée tour à tour la piété naïve de vingt générations de fidèles; puis Tantique statue byzantine nous apparut dans toute sa simplicité primitive, plus attrayante pour Tarchéologue aussi bien que pour le chrétien sincère.
Je parcourus Tenceinte de ce couvent fortifié, éprouvant une sorte d'amère jouissance à mêler au sentiment de nos malheurs présents, le souvenir des calamités anciennes dont je retrouvais la trace à chaque pas. Je repassais dans mon esprit les sièges nombreux que ce petit fort a soutenus, et j'admirais cette combinaison profonde de sentiments civiques et religieux, qui pendant une longue suite de siècles l'avait protégé. L'histoire de ce sanctuaire national résume et symbolise celle de la nation entière. Foi et patriotisme, vaillance et prière, n'est-ce pas là toute la Pologne?
Les glorieux vestiges des dernières luttes soutenues pour rindépendaiice polonaise attirèrent parti-
culièrement mon attention. J'examinai surtout avec une curiosité émue tout ce qui se rattachait àThéroïque défense de Pulawski en 1771. Dans notre système actuel de guerre, la prise ou la conservation d^un fort de cette classe n'est qu'un incident secondaire ; mais, tout en prévoyant que la petite garnison qu'il fallait y laisser seraitbientôt compromise, il était nécessaire de faire ce sacrifice à Topinion, aux sentiments religieux des masses, qui auraient cru tout perdu sans ressource si Ton eût négligé toute précaution de dé* fense autour de ce palladium national.
Une nécessité impérieuse nous força d'abréger notre séjour à Czenstochow. Le général Frimont continuait le mouvement de retraite avec l'inflexible roideur d'ime consigne. La conduite des Autrichiens, pendant cette marche, était de nature à faire concevoir des craintes sérieuses sur la stabilité même de Talliance française à Vienne. Les lettres que je recevais des départements occupés par eux étaient désolantes. Us gaspillaient toutes les ressources du pays, répandaient partout les nouvelles les plus désastreuses, empêchaient la levée des recrues, ou même dispersaient les réunions déjà formées. Irrités de retrouver partout des portraits de Napoléon, dans les plus pauvres chaumières comme dans les plus riches habitations, ils les lacéraient ou les couvraient d'inscriptions injurieuses. « Cette manière d'agir, écrivais-je au duc de Bassano (12 février), est si
générale, si unanime, qu'on est presque obligé d'y voir une marche systématique , suivie et tracée de haute main. » Depuis, les investigations de l'histoire ont confirmé nos pressentiments, en établissant que dans le commencement d'intelligences secrètes qui existait déjà entre les* trois cours d'Autriche, de Russie et de Prusse, Tannihilation de toute influence française dans le duché avait été convenue comme un préalable nécessaire à tout accord ultérieur.
Nous quittâmes Czenstochow le 18 février. Ce jour-là même, le général Frimont avait porté son quartier général à Miechow, dans le département de Cracovie. Il obligeait ainsi le corps polonais à faire xm mouvement analogue au sien, et nous faisait perdre sans nécessité les départements de Radom et de Lublin, dont nous disposions encore en grande partie. En traversant Siev^ierz, j'appris que la veille on y avait vu passer un. major autrichien revenant de Breslau; preuve nouvelle, sinon de l'existence d'un accord politique entre l'Autriche et la Prusse, du moins d'une parfaite intelligence entre ces deux cours relativement aux positions militaires qu'elles devaient réciproquement conseryer.
Le 20 février, nous arrivâmes à Cracovie, où nous
• restâmes près de trois mois. Cette ville devait être
ma dernière résidehce sur le sol polonais. Avant de
raconter comment nous en sortîmes, je dois repren-
dre quelques faits importants d'ordre civil , que j'avais laissés en arrière pour ne point interrompre le cours de notre pénible retraite.
Plaintes du comité de la confédération générale. — Noble désintéressement de la commission lithuanienne.— M. de Tysenhaus. — L'empereur prend à sa solde les régiments de Lithuanie. — Billon picmontais en Pologne. — Gaieté insultante des Autrichiens. — Convention pour le passage du corps polonais sur le territoire autrichien. — Fête du roi de Saxe, célébrée en présence des Russes.
A peine étais-je entré en fonctions, que plusieurs membres du conseil de la confédération se plaignirent à moi de la nullité à laquelle ce conseil avait été voué dés Torigine. « Ils m'ont demandé, écrivais-je au duc de Bassano (7 février), si l'Empereur approuvait l'inaction à laquelle la confédération a été condamnée dès le principe, ou si cette inaction a été le
résultat d'événements non prévus Si enfin il n'y
a pas encore aujourd'hui quelques moyens de la faire concourir d'une manière active à l'indépendance nationale. » Je cite ceci textuellement, afin
SOUVENIRS D'UN DIPLO\fATE. 295
qu'ail soit bien constaté que le jugement porté maintenant par moi sur ces questions est bien contemporain des faits, et non formulé après coup, sous l'impression des outrages de M. de Pradt. J'étais convaincu dès lors que, volontairement ou non, les intentions de l'Empereur avaient été faussées; mais, quelles qu'en eussent été les causes, le mal était fait, la possibilité de le réparer plus que douteuse. Je me tins sur la réserve, et me bornai à répondre que je demanderais des ordres , prévoyant même qu'on ne m'en donnerait pas. La faute une fois commise d'annuler le corps politique qui aurait dû être le principal moteur d'une régénération polonaise, il y aurait eu plus que de la folie à le faire revivre après de grands revers, et quand il était au moins incertain si, même en cas d'un retour de fortune , le but primitif pourrait jamais être atteint. Toutefois, je me gardai bien d'improuver le sentiment qui avait inspiré cette démarche. Depuis longtemps les membres du conseil avaient voulu envoyer une députation à l'Empereur, mais les ministres y avaient toujours mis obstacle. Cette fois, ils se contentèrent de représenter qu'il convenait de s'informer préalablement des dispositions de l'Empereur à cet égard. Il fut arrêté que, pour s'en instruire, on s'adresserait au roi de Saxe, et qu a cet effet, l'un des membres de la confédération se rendrait à Dresde. Cette mission fut confiée, sous rinfluence des ministres et principalement
de M. Matuszewicz, au conseiller d'État Linowski.
Depuis mon retour, j'avais cru remarquer que deux des ministres, M. Matuszewicz et M. Mostowski (nommé ministre de Tintérieur du temps de M. de Pradt), semblaient mal à leur aise avec moi. J'attribuais cette attitude contrainte à un découragement qui n'eût pas dû se manifester ainsi, mais que les circonstances rendaient excusable. M. Matuszewicz, sans nous en faire part, avait demandé un congé pour se rendre à Dresde. Il le reçut et nous quitta, lorsque nous étions encore à Pétrikau. Arrivé auprès du roi de Saxe, auquel il exposa l'impossibilité de réorganiser Parmée polonaise sans des subsides français, il obtint Tautorisation ou Tordre de se rendre à Paris , pour y exposer notre dénûment financier, qu'il connaissait mieux que personne. Cet éloignement avait un autre motif que je ne soupçonnais pas alors, et sur lequel je reviendrai tout à l'heure.
En m'accréditant de nouveau auprès du gouvernement du duché, l'Empereur m'avait conservé mes fonctions auprès de la commission lithuanienne. Il n'avait pas perdu de vue ces hommes qui, malgré le peu d'espérance que leur offrait l'avenir, se confiaient encore au retour de sa puissance et à la protection de sa bonne foi. Un crédit me fut ouvert pour secourir ceux de ces honorables fugitifs que la précipitation de notre retraite aurait pu empêcher de s'assurer des moyens d'existence hors de leur pays. Les mem-
bres de la commission me témoignèrent gu^in bienfait venant de l'Empereur serait reçu par eux avec reconnaissance si leur position personnelle les mettait dans le cas d'en avoir besoin; mais que, n'étant pas réduits à cette extrémité, ils désiraient que j'appliquasse à quelques-uns de leurs compatriotes nécessiteux les fonds dont je pourrais disposer. Un petit comité, composé de quelques-uns de ces dignes citoyens, se chargea de présider à cette distribution. Ils y mirent une telle réserve, qu'à mon retour en France j'ai pu rendre au département des affaires étrangères une partie du crédit qui m'avait été ouvert.
La commission lithuanienne nous avait suivis de Varsovie à Cracovie. Un seul de ses membres, le comte de Tysenhaus, ne nous rejoignit pas, et son absence nous fut bientôt expliquée. A son arrivée à Wilna, l'empereur Alexandre avait fait une visite à mademoiselle de Tysenhaus, fille du comte, et en l'assurant de l'oubli du passé, il l'avait chargée d'écrire à son père et à ses frères pour les engager à rentrer dans leurs foyers. Il est de ces formes d'invitation qui, précisément parce qu'elles sont plus douces, sont plus impératives en certaines circonstances. Tel homme qui résisterait à la menace cède à une insinuation gracieuse et bienveillante, surtout lorsque cette insinuation vient d'un monarque puissant qui a droit de se croire offensé. M. de Tysen-
liaus crut pouvoir tout concilier en prenant un parti mixte. Il demeura en Autriche tant que nous eûmes le pied sur le territoire polonais. Ses flls, dront l'un était colonel d'un régiment d'infanterie, dont l'autre avait généreusement levé une compagnie d'artillerie à ses frais, trouvèrent des motifs de se rendre à Dresde. Tous trois ainsi, sans être des déserteurs, avaient cessé cependant d'être à leur poste, et répondu ainsi, dans une certaine mesure, au vœu exprimé par le czar. M. de Tysenhaus, Vun des grands propriétaires de la Lithuanie, ayait le désir bien naturel de conserver sa fortune à ses enfants. Cependant le danger n'était peut-être pas plus grand dans la persévérance. Profiter d une amnistie, tant que durait la guerre, était s'avouer coupable et accepter un pardon. Ceux qui avaient tenu bon jusqu'à la fin de la guerre , finirent par rentrer sur le sol de la patrie, mais comme des ennemis vaincus, non comme des rebelles à qui Ton fait grâce, et cette attitude est assurément plus satisfaisante, et pour l'amour-propre individuel, et au point de vue de cette persistance de nationalité, qui est bien aussi un patrimoine pour tout Polonais. Ces remarques que je me permets sont pour la consolation du courage qui n'a aucunement fléchi , sans que j'entende condamner d'une façon rigoureuse des ménagements dictés par des intérêts de famille.
Dans ce même temps, l'empereur Napoléon avait
déclaré prendre à sa solde les régiments organisés en Lithuanie. Deux faisaient partie de la garnison de Modlin, et les autres s'étaient réunis à l'armée française. Leur force totale montait encore à cinq mille cinq cents hommes d'infanterie, et environ deux mille chevaux. Il y avait en outre quelques centaines de gendarmes achevai, qui avaient rejoint le prince Eugène. Ces régiments lithuaniens étant généralement loin d'être complets, il fut question de les fondre dans les troupes du duché. J'insistai au contraire pour la conservation de ces cadres. Il en résultait à la vérité une dépense un peu plus forte, mais ce mode me parut plus conforme aux intentions de rEjnpereur, et susceptible de retenir plus longtemps sous nos drapeaux des hommes dont il avait voulu soutenir le dévouement.
D'après ce que j'ai dit précédemment de la situation du duché, il est sensible que le prince Poniatowski ne pouvait recomposer un petit corps d'armée sans les secours pécuniaires de la France. J'aime à le dire pour l'honneur des Polonais, la volonté était excellente, les hommes ne manquaient pas. Quoique, dans l'état où nous nous trouvions, nul moyen de contrainte n'existât pour le gouvernement, les recrues étaient arrivées en nombre suffisant , relativement à nos moyens financiers , et nous eussions trouvé sans effort plus d'hommes si nous avions eu plus d'argent. Deux miUions avaient été accordés par
l'Empereur, et leur emploi avait été placé sous ma responsabilité morale ; mais, par une de ces combinaisons fréquentes dans les départements financiers, cette somme avait été fournie ^n billon piémontais. Transporté en Pologne, ce billon y perdit bientôt 8 à 10 0/0. A peine en eut-on dépensé pour cinq cent mille francs, qu'il fallut en suspendre l'émission, pour empêcher le discrédit d'aller plus loin. Nous avons déjà remarqué précédemment que la Pologne est un des pays qui ont été le plus tourmentés par le vice des valeurs circulantes. Ce n'était pas assez que Frédéric II, comme voisin malfaisant, l'eût inondée de monnaie fausse, que les successeurs de ce prince, comme possesseurs et souverains , l'eussent associée à l'usage d'une monnaie altérée, il fallait que la seule puissance qui pût lui faire un don ou une avance, ne le fit elle-même qu'en espèces de mauvais aloi.
Nos embarras ûnanciers aggravaient encore les autres difficultés de notre position, difELcultés qui venaient bien moins de Tennemi que de la conduite équivoque et tracassière d'un allié incertain. Voir les Français dans la détresse, quoique cette détresse fût l'ouvrage des éléments bien plus que des hommes, était pour les Autrichiens un spectacle si doux par la nouveauté, qu'ils ne pouvaient, malgré les liens qui existaient encore entre nos gouvernements, se refuser le plaisir d'un peu d'insolence. Déjà, quand nous étions encore à Varsovie, l'agent autri-
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chien de Baum s'amusait à dire : « L'empereur Napoléon promet de nous rendre Trieste, et nous, nous promettons de nous battre! ■ Plus tard, quand le général Frimont nous eut entraînés avec lui dans le département de Cracovie , en abandonnant tout le reste du territoire , ce même agent prétendait que si le corps autrichien n'avait pas conservé la ligne de la Pieliça, et défendu toute la portion du territoire que couvrait cette rivière, c'était par ménagement pour l'opinion des Polonais, qui avaient accusé l'Autriche de vouloir se tenir pour son propre compte sur cette ligne, qui était celle de son ancienne frontière avant 1809, et qu'ils ne pouvaient que lui savoir gré d'une retraite faite dans une si obligeante intention. M. de Baum m'ayant répété à moi-même celte plaisanterie dont il était fort content, je lui dis que, si effectivement la retraite n'avait eu que ce beau motif, j'en devais tirer l'heureuse conséquence que l'Autriche, ayant fait ses preuves victorieuses de désintéressement, reprendrait le lendemain, par calcul miUtaire , ce qu'elle avait quitté la veille par une considération morale. Cet agent n'était pas le seul qui trouvât matière à rire dans ce qui se passait. J'eus plus d'une fois occasion de reconnaître que les chefs autrichiens en général étaient devenus fort gais, et qu'il y avait émulation sur ce point entre le civil et le militaire.
Cependant la conduite des Autrichiens, qui nous
acculaient insensiblement à la frontière du duché, pouvait nous contraindre, au premier jour, à prendre im parti extrême. Le prince Poniatowski, encore séparé de nous, m'écrivit le 22 février, pour me demander mon opinion sur Talternative, où il pouvait se trouver à chaque instant, de se jeter sur le territoire de la Prusse ou sur celui de l'Autriche. Je savais que cette alternative n'existait déjà plus , car il y avait déjà à cette époque, entre la France et la Prusse , une convention qui neutralisait le territoire de la Silésie prussienne, limitrophe du duché, et d'ailleurs je venais d'être averti par M. de Saint- Marsan que la défection complète de la Prusse semblait imminente. J'écrivis donc de suite à notre ambassade de Vienne , pour savoir si le corps polonais trouverait au besoin un asile sur le territoire autrichien. Le roi de Saxe faisait en même temps une démarche directe dans ce but , auprès du cabinet de Vienne. Cette demande fut accueillie avec empressement, et une convention, conclue avec le ministre de Saxe à Vienne, régla éventuellement ritinéraire que devrait suivre le corps polonais pour rentrer en Saxe. Les conditions de cette hospitalité équivoque furent dictées par le gouvernement autrichien, qui ne manqua pas, bien entendu , de se prévaloir des avantages de sa position. Ainsi, il fut stipulé que si les Polonais ne payaient pas en espèces les vivres qu'on s'engageait à leur fournir, l'Autriche
se rembourserait par la vente aux enchères d'une certaine quantité de produits de la portion des salines de Wielicka qui appartenait au duché. Or, dans les circonstances où nous nous trouvions, cette enchère était absolument à la merci du gouviernement autrichien; mais la situation était telle qu'il fallut bien en passer par là. Néanmoins, cette convention, dans le premier moment, nous parut un incident heureux. Il nous semblait que, puisqu'on s'occupait à Vienne de notre sûreté, c'était une preuve que Ton y tenait encore à Talliance française, et qu'ainsi tout n'était pas désespéré, même pour le duché de Varsovie. Il se passa, en effet, quelques semaines pendant lesquelles nous fûlnes autorisés à croire que la politique autrichienne pourrait reprendre une direction favorable. C'était un intervalle donné à une double négociation. Le prince de Schwartzenberg se rendait à Paris, pour tâcher d'y faire agréer à l'Empereur l'attitude de médiation armée que l'Autriche entendait prendre, et, d'un autre côté, un envoyé autrichien, M. de Lebzeltern, se rendit au quartier général de l'empereur Alexandre. Cette démarche, communiquée à Napoléon, qui avait déclaré ne pas s'y opposer, était censée avoir pour but de connaître les conditions auxquelles la Russie serait disposée à faire la paix. M. de Lebzeltern, qui avait passé à Cracovie vers le milieu de février, s'arrêta aux avant-postes autrichiens pendant plus de quinze jours pour rece-
voir de nouvelles instructions, qu'il ne reçut que le 4 mars. Alors seulement , il continua sa route. Quel était le motif d'un si long retard dans de telles circonstances? Peut-être en trouverait-on ime explication suffisant^ dans certaines appréhensions de la reconstitution de la Pologne par la Russie, sur lesquelles nous aurons bientôt à revenir.
Cependant il y avait entre le général Frimont et le prince Poniatowski des contestations perpétuelles sur la distribution de leurs cantonnements. Poniatowski, ne voyant presque point de troupes russes devant lui, voulait se maintenir dans le district de Czenstochow, tandis que le général autrichien insistait pour faire rentrer les troupes polonaises derrière sa ligne. Pour les y décider, il parlait de marcher bientôt en avant, de regagner du terrain ; mais, dans ce cas même, il tenait à ne s^engager que quand et comme il voudrait, car ce mouvement ne pouvait, disait-il, s'opérer de suite. Le mot de dix jours, plusieurs fois répété par lui, nous fit comprendre qu'il existait entre les Autrichiens et les Russes un accord ayant encore dix jours à courir , mais qui pourrait ne pas être renouvelé. C'était en effet le terme d'une nouvelle prorogation d'armistice convenue à noire insu, mais dont il avait été donné connaissance à Paris par l'envoyé autrichien, M. de Bubna. Cette promes&e du général Frimont de se reporter en avant, bien que vague et conditionnelle , fut néanmoins
SOUVENIRS D'UN DIPLCTMATE. 305
pour nous une douce surprise. Dans le malheur, on se rattache même au moindre semblant d'espérance.
J'ai déjà signalé ailleurs ce singulier résultat de l'organisation des Etats modernes, qui fait que les malheurs généraux, si pénibles qu'ils soient pour les bons citoyens, n'exercent souvent aucune influence sensible sur l'allure ordinaire des plaisirs de la société. Tandis que la Pologne périssait, que nous, Français, nous avions à gémir sur des pertes immenses; dans Cracovie même, où nous étions cernés par la menace d'une armée ennemie, par la présence d'un corps allié non moins hostile, les amusements ^de l'hiver suivaient leur cours. J'étais moi-même forcé d'y prendre part, pour prévenir un abattement plus funeste que l'insouciance même. Il y avait donc force assemblées, force bals à Cracovie. Cette ville était celle de toute là Pologne où les fortunes particulières avaient été le moins compromises. Les soirées et les soupers qui les suivaient avaient généralement im aspect de luxe que je n'avais trouvé à Varsovie que dans très-peu de maisons.
La fête du roi de Saxe, qui tombait le 4 mars, fut surtout l'occasion de fêtes qui, cette fois, n'étaient pas seulement une occasion de délassements frivoles, mais une manifestation honorable. 11 est en Pologne des sentiments généreux que le péril même surexcite, et qui éclatent de préférence dans les jours de crise. En 1794, Varsovie, malgré l'occupation
russe, fut illuminée pour ranniversaire de la naissance de Kosciuszko, prisonnier. Le 5 mars 1813, au moment où le duché ne dépendait plus que nominalement du roi de Saxe, sa fête y fut célébrée plus solennellement que jamais. A Gracovie, où nous étions, cela était tout naturel; mais il en fut de même là où étaient les Russes, à Varsovie, à Kalish, à Posen. Cette démonstration n'était pas seulement un hommage mérité de respect et de reconnaissance: elle remontait à Napoléon, dont l'immense majorité de la nation polonaise persistait à attendre son salut.
Correspondance du prince Czartoryski, interceptée par les Autrichiens. — Elle m'est envoyée par un anonyme. — Noble caractère du prince Adam. — Préventions injustes de Napoléon à son égard. — Sa conduite à l'époque de la convocation de la Diète.— Ses lettres à M. Matuszewicz et à l'empereur Alexandre.
Précisément à cette époque /je reçus la révélation positive des fails que je soupçonnais depuis longtemps. Le jour môme où j'avais chez moi une assemblée nombreuse pour célébrer la fête du roi de Saxe, un inconnu me fit remettre un paquet cacheté, renfermant une lettre et quelques autres papiers sans signature. Toute correspondance anonyme est suspecte ; mais, cette fois, les détails qui m'étaient donnés avaient, par leur nature même, un caractère marqué de certitude. La lettre était datée d'une petite ville de la Gallicie autrichienne. Un second envoi, également anonyme , me parvint le 12 du
même mois, et compléta non ma conviction qui était déjà entière, mais mon instruction sur certains faits accessoires. Il s'agissait d'une négociation secrètement suivie avec l'empereur Alexandre pour obtenir de lui la reconstitution du royaume de Pologne, négociation à laquelle des Polonais libres de tout engagement envers la Saxe et la France pouvaient prendre part sans scrupule, mais qui avait aussi, depuis nos revers, recruté quelques adhérents parmi des fonctionnaires publics du duché. Entre ces deux catégories, le simple bon sens suffit pour établir une ligne de démarcation bien tranchée.
Parmi les premiers, il en était un hors ligne parla loyauté de son caractère, par la noblesse de sa conduite, encore plus que par l'illustration de sa famille. Celui-là surtout était lié personnellement au souverain de la Russie par des antécédents qui lui avaient créé une situation à part, en lui imposant, pour ainsi dire, une confiance entière dans les intentions libérales de ce prince à l'égard de la Pologne. On comprend que je veux parler ici du prince Adam Czartoryski. J'ai déjà indiqué ailleurs ces antécédents, mais je crois devoir y revenir ici en détail , avec d'autant plus d'empressement qu'il s'agit de l'honneur d'un homme de bien, destiné à de longues et glorieuses infortunes, qui, déçu dans ses illusions généreuses, a eu le rare courage de faire à la cause de sa patrie le sacrifice de sa fortune , et mieux encore celui de ses
affections privées. Noble transfuge du parti vainqueur, il a rompu tous les liens qui l'unissaient aux oppresseurs de la Pologne , convaincu qu'il, était, par de douloureuses épreuves, que ces relations ne pouvaient profiter qu'à lui-même et non à sa chère patrie. Réuni à nous après des dissidences passagères, il a trouvé dans l'exil la véritable grandeur et Taustère jouissance du devoir accompli.
L'empereur Napoléon, en 1812, jugeait mal le prince Adam Czartoryski , quand il lui imputait d'accréditer, uniquement dans un but hostile à la France, et sans y ajouter foi lui-même, le bruit d'un projet de reconstitution complète du royaume de Pologne par la Russie. Sur ces deux points, Napoléon était inexactement informé. Nous ne prétendons nullement garantir que l'empereur Alexandre ait jamais eu d'autre but que de nourrir chez les Polonais une pillusion qui pouvait lui être utile ; mais bien des circonstances prouvent qu'il a tout fait pour autoriser l'opinion qu'il voulait, en effet, rétablir la Pologne. C'était évidemment dans cette intention qu'il demandait, dans les premiers mois de 1812, à ce comte Oginski dont j'ai parlé ailleurs, des plans d'organisation, même des désignations de personnes * pour une éventualité plus ou moins prochaine. On a vu dans le récit de ma première mission que , dès l'année précédente, le bruit de ces dispositions était déjà fort répandu dans le duché, et qu'il y fut entre-
tenu et confirmé par M. d'Anstett, par le comte Oginski, le comte Lubecki et quelques autres Lithuaniens qui, trompés ou trompeurs, plaçaient dans la Russie Tespoir d'un meilleur avenir pour leur pays. Napoléon s'abusait donc en croyant qu'on ne pouvait pas être de bonne foi dans cette opinion ; il se trompait encore en attribuant à la maison Czarloryski un esprit de propagande hostile. Le chef de cette famille avait, comme on Ta vu, accepté avec empressement les fonctions de maréchal de la Diète confédérée, son second fils servait honorablement sous nos drapeaux. L'aîné, le prince Adam, observait une stricte et loyale neutrahté, et Ton ne pouvait équitablement lui demander davantage.
Après le dernier démembrement de la Pologne, en 1795, Catherine II ayant consenti, sur Tintercession de l'Autriche, à restituer les biens du prince Czartoryski, avait exigé que ses deux fils fussent envoyés à Saint-Pétersbourg. Elle nomma ces deux nobles otages aides de camp de ses deux petits-fils, Alexandre et Constantin. Nous avons parlé déjà de l'étroite liaison formée dès Penfance entre Alexandre et le prince Adam. Le futur czar semblait alors recevoir avec docilité les impressions que lui donnait son jeune ami sur les iniquités dont la Pologne avait été victime, et promettait de travailler un jour à les réparer. Devenu empereur, il continua de manifester les mêmes intentions, paraissant n'attendre qu'un mo-
ment faYorable pour les accomplir. Le prince Adam, devenu ministre des affaires étrangères de Russie, crut ce moment arrivé en 1805, au moment de la levée de boucliers de TAutriche et de là Russie contre la France. Déjà, par ses soins, des dispositions étaient prises pour assurer le succès de la révolution qui occupait toutes ses pensées. Le prince Poniatowski se chargeait de faire soulever les provinces de la domination prussienne. Le rapprochement soudain qui eut lieu entre la Prusse et la Russie fit avorter ces projets, et, à dater de ce moment, le prince Adam dut les considérer comme indéfioiment ajournés, sinon impossibles. Il fut même amené par degrés à croire, comme la plupart de ses compatriotes, que désormais la Pologne avait plus à espérer de la France que de la Russie. Il songea donc à abandonner une position politique désormais inutile au but principal de sa vie. Il quitta son ministère en 1806 , et ne garda d'autre fonction que celle de curateur de l'université de Wilna et des autres provinces russo-polonaises. Il y conserva religieusement un caractère national à Téducation des Polonais. C'était bien mériter de la patrie, dans l'hypothèse du rétablissement de la Pologne, soit par la Russie, soit par la France, ou même dans une autre hypothèse qui malheureusement s'est vérifiée, celle d'une prolongation d'iniquités envers ce malheureux pays. L'un des plus impitoyables ennemis du prince Adam lui a reproché
d'avoir retardé de plus d'un siècle ramalgame de la Pologne avec la Russie par la direction donnée à l'instruction publique,* et ce reproche est un de ses plus beaux titres de gloire.
Cependant , la fondation et Taccroissement du duché de Varsovie, gage de Tintérêt de Napoléon pour la Pologne, fortifiaient la confiance des Polonais dans la France, et rendaient, par contre, la position du prince Adam de plus en plus pénible. En 1811, il essaya en vain de se dégager complètement du service d'Alexandre. La guerre de 1812 le surprit dans cette situation. Au moment où la Diète fut convoquée à Varsovie pour proclamer le rétabUssement de la Pologne, Iç prince Adam crut devoir rappeler à ses concitoyens les motifs graves qui l'empêchaient de se joindre à eux. Cette démarche fut réalisée sous la forme d'une longue lettre adressée à M. Matuszewicz, le 10 juin 1812 : « La Pologne, écrivait le prince Adam, va donc renaître de ses cendres ! le but de nos espérances, des efforts que chacim, selon ses moyens, a dirigés de la place que le sort lui avait assignée, va donc être atteint !.... Moi seul je suis condamné à mêler mes regrets à l'espoir de la prospérité de la patrie. Mes parents pourront se rendre immédiatement à Varsovie je suis condamné à ne pas y paraître ! Après avoir rappelé
les espérances auxquelles Tavaient autorisé longtemps les sentiments personnels d'Alexandre, il
continuait ainsi : « Soit que j'aie tort ou raison dans cette circonstance^ mes motifs ne peuvent être douteux, et doivent être reconnus pour honorables. J'ai fait mes preuves de désintéressement et d'attachement inviolable à mon pays. Comment mes vœux ne seraient-ils pas pour cette cause sacrée?.... Toutes les probabihtés promettent la victoire au génie de la victoire. Tous les malheurs menacent, au contraire, Alexandre. Serait-il noble et justifiable d'ajouter, par une précipitation aussi peu loyale, à tant de désastres imminents, Tamertume que lui causerait l'ingratitude inexcusable de celui qui lui devait une reconnaissance toute particulière ?. . . . »
Le prince Gzartoryski s'était donc abstenu de paraître aux séances de la confédération générale présidée par son père ; mais il s'était conformé à l'art. 6 de l'acte de confédération qui prescrivait à tout Polonais ayant des emplois civils ou militaires en Russie de quitter le service de cette puissance, et avait adressé à l'empereur Alexandre , le 4 juillet 1812, la démission de toutes ses dignités, notamment celle de membre du conseil général de l'empire. La lettre qui accompagnait cette démission aurait touché Napoléon lui-même : « Le moment est arrivé. Sire, écrivait le prince Adam, où mes divers devoirs ne
peuvent plus se concilier Je sens combien, dans
ma situation, ce choix est pénible et délicat à faire. Cependant, dès qu'il devient indispensable, comment
pourrait-il être douteux devant le tribunal le plus sévère, celui de la conscience? La Pologne a été solennellement proclamée par une confédération à
la tête de laquelle mon père est placé Des actes
de rigueur, des calamités de tout genre, vont porter à l'extrême Tanimosité invétérée entre les deux nations ; une guerre sanglante consolidera Texistence de ma patrie ou mettra le comble à ses malheurs. Quelque soit le sort qui lui est réservé, je dois le partager. Je crois. Sire, vous avoir prouvé mon dévouement; mes plus belles années vous ont été
consacrées Tant que je Tai pu, j'ai rempli avec
zèle et loyauté mes obligations , non-seulement envers la personne de Votre Majesté, mais envers votre
empire Dans chaque occasion, obéir au devoir a
toujours été mon seul désir; il me prescrit aujourd'hui de délier les nœuds qui m'attachaient au service de la Russie. Si ma conduite irritait Votre
Majesté, je ne lui demande aucune indulgence je
lui demande uniquement de se rappeler quelle façon de penser elle m'a toujours connue^ quels motifs m'(wU fait constamment agir, »
Fort du témoignage de sa conscience, le prince Adam avait déclaré qu'il prenait volontiers Tempereur Napoléon lui-même pour juge de sa conduite dans une circonstance si délicate. Le jugement de Napoléon ne fut pas impartial. Il ne pardonnait pas au prince Czartoryski d'avoir cru antérieurement au